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La revue › n° 43

L'URSS après le 19 août

Quatrième Internationale, n° 43 · décembre 1991-février 1992 · p. 89-102 · 5 778 mots

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La résolution qui suit a été adoptée par le secrétariat unifie de la IVe Internationale en octobre 1991.

La tentative de coup d'Etat du 19 août a confirmé la fin de la perestroïka en tant que politique viable de la nomenklatura dirigeante. La faillite de la perestroïka était patente depuis plus d'un an et les tendances pro-capitalistes étaient déjà à l'offensive. L'échec du coup a débouché sur un progrès important de la lutte des nations opprimées de l'URSS contre l'union forcée et a démontré la possibilité de se mobiliser victorieusement contre une tentative dictatoriale. Mais la dynamique vers la restauration capitaliste s'est trouvée renforcée, par ailleurs, et ne pourrait être arrêtée efficacement que par une victoire de la classe ouvrière. Enfin, les conséquences internationales du putsch et de son dénouement politique ont encore confirmé la position de l'impérialisme américain en tant que seule superpuissance. Il n'a pas manqué d'en tirer profit, notamment en poussant le Kremlin à s'associer à ses attaques contre Cuba et contre les mouvements de libération en diverses parties du monde.

Le putsch du 19 août était une tentative de la part d'une aile de la fraction « conservatrice », néo-stalinienne, de la bureaucratie de maintenir son contrôle sur les instances centrales du pouvoir d'Etat et de préserver la continuité de ces structures menacées par les bouleversements en cours (nouveau traité de l'Union). Les dirigeants du putsch avaient d'alleurs deja essayé d'obtenir le même résulta auparavant au Parlement, où leur tentative avait échoué.

Les circonstances du putsch restent en partie obscures. On peut supposer que les putschistes misaient avant tout sur l'impopularité croissante de Gorbatchev, sur un prétendu consensus en faveur d'un « pouvoir fort » dans les masses populaires, ainsi que sur la discipline de l'armée et du KGB, pour l'emporter. Ce calcul s'est révélé faux. Malgré l'impopularité de Gorbatchev, son elimination est apparue comme un pas vers le rétablissement d'une dictature tyrannique dont le peuple ne veut à aucun prix. En conséquence, des secteurs des masses dans des centres importants se sont mobilisés contre le coup d'Etat. Par ailleurs, l'armée et le KGB furent beaucoup plus divisés que prévu. Le secteur techniquement le plus avancé de la garnison de Moscou, l'aviation, n'a pas appuyé les putschistes. Elle a même menacé d'intervenir contre eux. Dans ces conditions, le putsch s'est effondré rapidement comme un château de cartes. Sa base sociale était trop étroite pour qu'il eût une chance quelconque de succès.

Le putsch était totalement réactionnaire : il visait à l'instauration d'un pouvoir plus autoritaire, la suppression des libertés démocratiques dont jouissent les masses de droit ou de fait. Les putchistes cherchèrent à suspendre le droit de grève et les associations politiques autonomes, y compris les associations ouvrières. Ils tentèrent de rétablir le contrôle total sur les médias. Il ne visaient ni l'arrêt des privatisations ni l'arrêt de la collaboration avec l'impérialisme.

Il fallait s'opposer totalement au putsch. Il fallait participer aux manifestations populaires contre lui et essayer de les élargir et de les organiser. Il fallait tisser tous les réseaux de résistance antiputschiste possibles.

En l'absence d'une force politique significative représentant un tant soit peu les intérêts immédiats des masses laborieuses, la victoire emportée contre le coup a pu être canalisée et confisquée par la tendance Eltsine, l'aile marchante procapitaliste des bureaucrates dits « libéraux ». De fait, l'échec du coup a eu pour conséquence un déplacement du pouvoir au sein de la bureaucratie, aux dépens non seulement des « conservateurs », mais encore du « centre » autour de Gorbatchev.

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Ce déplacement ne signifie en rien la consolidation d'un quelconque pouvoir populaire ou d'une quelconque démocratie institutionalisée. Ceux-ci n'existent pas plus aujourd'hui qu'ils n'existaient avant le putsch. Le caractère réactionnaire du courant Eltsine doit être clairement dénoncé. Il ne consiste pas seulement dans son orientation nettement pro-capitaliste. Il se traduit aussi par une nette tendance autoritaire et plébiscitaire, dont le cours vers un régime présidentiel et le renforcemen des exécutifs au détriment des soviets élus sont des manifestations évidentes.

La popularité relative de Eltsine tient à ses conflits avec l'appareil dont il est issu, sa rupture avec le PCUS, ses promesses démagogiques largement contradictoires sur le plan socio-économique, ainsi que son affirmation de la souveraineté des républiques, dont celle de la Russie. Mais, sur tous ces plans, la popularité de Eltsine ne manquera pas d'être érodée par l'épreuve du pouvoir et ses tendances autoritaires ne pourront que s'accentuer.

L'action la plus spectaculaire de Eltsine, après la défaite du putsch, a été la suspension des activités du PCUS et la dissolution de ses structures centrales. Celui-ci avait cessé depuis longtemps d'être le Parti bolchevik - littéralement liquidé par Staline dans les purges des années trente — voire même un parti politique. Le PCUS s'était transformé en parti-Etat, c'est-à-dire en appareil de pouvoir dont les sommets jouissaient d'énormes privilèges matériels. S'il conservait une certaine base sociale, celle-ci y restait moins par une identification avec le communisme ou le socialisme que pour des raisons de protection ou de promotion individuelle ou de groupe. Les millions de membres du PCUS se retrouvent repartis sile rendemere de Pes niions de menortha rise auraient du thatchérisme au marxism antistalinien.

Aux yeux des masses, cet appareil avait perdu toute légitimité depuis longtemps. Les coups qui lui sont portés maintenant ne suscitent qu'approbation ou indifférence. Il était un instrument de détense du pouvoir et des privilèges de la bureaucratie. Nous nous opposons cependant à la dissolution du Parti communiste et à la suppression de sa presse, qui sont une violation des droits démocratiques. Bien entendu, les mesures prises contre le PCUS reflètent la haine que lui vouent de larges secteurs des masses à cause de son histoire. Nous soutenons les mesures privant le parti de son monopole de l'appareil d'Etat, des médias, etc. Mais, bien que le PCUS représente la bureaucratie, il doit avoir le droit de s'organiser politiquement comme tout autre parti, et de publier ses propres organes de presse. Nous sommes pour la défaite politique du PCUS, mais une défaite infligée par les masses dans une lutte politique ouverte, de sorte à préserver les droits démocrati-

Il faut cependant nuancer la vision d'un démantèlement effectif et total de l'appareil du PCUS. En fait, c'est essentiellement l'appareil central de ce parti au niveau de l'Union qui est frappé, conjointement avec le démantèlement de l'Union elle-même, dont il était le support principal. Au niveau de certaines républiques, et même de nombreuses villes et localités de Russie, cet appareil continue donc, pour l'essentiel, d'exercer ses prérogatives.

La dissolution de l'Union et sa transformation en confédération très relâchée phénomènes qui se sont manifestés à partir des années vingt : chauvinisme grandrusse ; manifestations multiples d'oppression nationale ; inégalités socio-économiques (bien que plus réduites qu'à l'époque tsariste) ; répression à grande échelle contre certaines nationalités ; depuis l'ère Brejnev, développement accentué de bureaucraties régionales nationales s'appuyant de plus en plus sur le nationalisme dans les républiques et le stimulant même; crise idéologique et morale très profonde, qui a favorisé la montée du nationalisme (et localement de l'intégrisme).

Mais la dissolution de l'Union soulève de grands problèmes, surtout dans le contexte de crise économique aggravée dans laquelle elle se produit. L'Etat soviétique centralisé n'était pas seulement une structure de domination, de contrainte et d'oppression nationales. Il était aussi un ensemble économiquement intégré, avec une spécialisation régionale de la production et son écoulement dans l'Union sur la base d'une division territoriale du travail. Certes, l'hyper-centralisme bureaucratique, en supprimant de fait toute responsabilité des communautés concernées, était source d'une énorme gabegie et d'une inefficacité économique croissante. Mais le passage à une priorité de production pour le marché républicain, voire à une quasi-autarcie, nécessiterait d'énormes reconversions et impliquerait une forte régression des revenus et des emplois. Ce passage est d'ailleurs irréalisable à court ou moyen terme.

Il en irait de même d'une hypothétique reconversion de l'économie des principales républiques vers le marché mondial. Beaucoup de produits de ces républiques, écoulables sous le régime de l'Union et du monopole étatique du commerce extérieur, ne sont point compétitifs sur le marché mondial. Cette reconversion impliquerait la fermeture de dizaines de milliers d'entreprises, avec toutes les conséquences sociales qui en découleraient.

Dans ces conditions, même les partisans résolus de l'économie de marché et de la privatisation radicale dans le courant Eltsine optent en faveur d'une union économique comportant des structures contraignantes. La définition d'une monnaie de l'union économique est un des éléments nodaux de son émergence. Mais la question monétaire recouvre le problème de l'étendue et des limites de la souveraineté des républiques, notamment dans le domaine des rapports avec les créanciers capitalistes gouvernementaux ou privés.

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Or, si l'interdépendance matérielle entre républiques est grande, le règlement des échanges n'est plus garanti sur le plan monétaire et financier. L'effondrement du rouble devient un obstacle aux échanges réglés sur cette base. L'utilisation du troc s'amplifie pour faire face à la faillite des fournitures centrales. Mais ses limites sont assez vite atteintes.

A lui seul, le principe d'une monnaie commune, combiné au maintien d'une division du travail au niveau de l'ancienne Union, excepté peut-être quelques républiques, renvoie à la nécessité d'une banque centrale, du financement d'un budget confédéral, d'une politique financière, voire commerciale, commune, c'est-a-dire à des structures politiques communes. Il y aura donc de très fortes tensions au sein de l'union économique en gestation, surtout si la fédération de Russie essaie d'y obtenir un poids prépondérant. Une période d'instabilité prolongée s'est ouverte dès lors, accompagnée de mesures de contraintes et de réglementations de tout ordre. On restera loin d'une « indépendance » et d'un « libéralisme » économique réels au sein des républiques. L'accélération de l'éclatement de l'Union et l'offensive libérale-marchande déplacent les problèmes de la restauration capitaliste vers les républiques et accentueront les inégalités entre elles.

Les marxistes révolutionnaires défendent le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes jusque et y compris le droit à la séparation étatique, même lorsqu'ils ne prônent pas celle-ci. La dissolution de l'URSS en tant que fédération s'accompagne de processus restaurationnistes, qui entraîneront des conséquences négatives pour toutes ses populations. Mais les deux ne vont pas forcément de pair, et on ne s'oppose pas efficacement à la restauration capitaliste en défendant l'union forcée. Il faut avant tout s'opposer à toute contrainte, qu'elle soit militaire ou économique, visant à maintenir dans l'Union des peuples qui ne le veulent pas et qui aujourd'hui exigent l'indépendance - leur droit imprescriptible que nous soutenons.

Dans les conditions concrètes de l'URSS, le passage de l'Union à une ou plusieurs formes confédérales constitue le seul moyen pour parvenir demain à une nouvelle union réellement démocratique, entre des républiques strictement égales en droit. Cette union devra être négociée librement.

Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est un droit démocratique majeur, mais il ne saurait annuler d'autres droits comme les libertés d'association et de manifestation, le droit de vote, la liberté de la presse et, surtout, les libertés syndicales et le droit de grève. Il faut combattre toute tendance de directions nationalistes réactionnaires à restreindre ces libertés et à se retourner contre leurs propres minorités, dès le lendemain de leur accession au pouvoir. Ce qui se passe actuellement en Géorgie, en Azerbaïdjan, en Lituanie, en Moldavie et ailleurs illustre cette tendance.

Tout en faisant la distinction nécessaire entre le nationalisme des opprimés et celui des oppresseurs, nous restons attachés à l'esprit de l'internationalisme authentique, celui de la solidarité des travailleurs et des travailleuses contre toutes les formes d'oppression, par-delà les différences de race, de nationalité ou d'ethnie. Nous sommes contre toute logique d'Etat « ethniquement pur » et contre toute exploitation de sentiments nationaux légitimes au profit d'idéologies réactionnaires.

La crise d'août doit être située dans le contexte d'une détérioration rapide et continue de la situation économique de l'URSS. Cette détérioration ne s'arrêtera point du fait de l'ascension au pouvoir de la fraction Eltsine, bien au contraire.

Elle s'explique fondamentalement par le fait que l'« économie de commandement », qui tendait vers la stagnation, se désagrège, mais qu'aucun système économique un tant soit peu cohérent ne s'est substitué à elle. Dans ces conditions, les méfaits du dysfonctionnement croissant de l'« économie de commandement » se combinent avec les méfaits d'un début d'économie marchande spéculative, sauvage, incontrôlée, sinon carrément criminelle.

L'autonomie plus grande des républiques et des entreprises a entravé leur approvisionnement courant, réduisant la production en l'absence d'un véritable marché de biens de production. Elle aurait chuté de 5 à 10% par semestre depuis un an. L'impuissance de l'Etat à gérer de manière cohérente cette combinaison hybride, accentuée par la tendance des républiques à limiter ou arrêter leurs versements au budget de l'Union, provoquait un énorme deficit des finances publiques qui a nourri un processus d'inflation galopante. Celle-ci devait fatalement déboucher sur un déficit croissant de la balance des paiements. Malgré la liquidation d'une partie des grandes réserves d'or dont disposait l'URSS, elle risque de se trouver bientôt en état d'insolvabilité à l'égard de ses créanciers étrangers.

L'impérialisme a donc intérêt à octroyer aides et crédits au régime Eltsine/ Gorbatchev, plus qu'au régime Gorbatchev d'hier. Mais il n'est point question d'un « plan Marshall » permettant une véritable relance de l'économie soviétique. L'aide sera accordée au compte-gouttes. Elle prendra notamment la forme de crédits accordés à l'URSS pour l'achat de denrées alimentaires des pays d'Europe de l'Est, avec un triple objectif: outre l'aide à Moscou, le soutien des économies est-européennes et la protection des marchés ouest-européens.

L'aide se fera aussi, en bonne partie, sous forme de joint ventures, à travers lesquelles le capital international cherchera à s'approprier quelques morceaux juteux de l'industrie soviétique. Elle cherchera en priorité à revaloriser la production de petrole et de gaz, reduisant en ce domaine la dependance des economies impérialistes par rapport aux pays de l'OPEP. Elle sera surtout utilisée pour multiplier les pressions et chantages politiques et socio-politiques - par exemple, les conditions d'adhésion au FMI — en vue d'imposer le fardeau de la privatisa-

RESOLUTION SUR L'URSS 95 tion aux masses salariées et de favoriser l'émergence d'une classe bourgeoise traditionnelle en URSS.

Une des questions clés posée par le putsch du 19 août et ses conséquences immédiates est d'expliquer pourquoi les réactions populaires ont été limitées. Le gros de la population a, en effet, conservé une attitude attentiste et passive.

Il y a eú, certes, des mobilisations populaires contre le putsch, surtout à Moscou, à Léningrad et dans les républiques Baltes. L'appel de Eltsine à la grève générale a eu un certain écho parmi les mineurs, mais très peu ou presque pas de grandes entreprises de Moscou ou de Léningrad ont débrayé. Dans les centres industriels de province, les mobilisations populaires ont été quasiment nulles.

L'étroitesse des mobilisations populaires peut être expliquée par plusieurs facteurs. D'une part, une grande partie des masses reste dépolitisée suite à des décennies de dictature et d'atomisation. D'autre part, la faiblesse extrême des partis et organisations d'opposition (sauf dans quelques républiques périphériques) fait qu'il n'y avait pas d'instruments, même embryonnaires, pour organiser le combat. Il n'y a pas encore d'auto-organisation des masses.

Mais le fait le plus important est que les masses populaires sont avant tout préoccupées par leurs problèmes immédiats : pénurie des biens de première nécessité ; baisse du pouvoir d'achat face à l'inflation galopante ; menaces pesant sur l'emploi ; atteintes à la protection sociale. Le scepticisme est grand quant à la capacité d'une quelconque des principales forces politiques en présence, y compris la fraction Eltsine, d'apporter des solutions réelles et rapides à ces problèmes.

D'une manière générale, il semble bien exister une différence entre le fait de voter pour les « démocrates libéraux » et la volonté de se mobiliser effectivement pour les défendre. Dans les élections, les gens ont eu tendance à s'orienter en termes idéologiques, sans référence immédiate à leurs intérêts concrets. Mais au niveau de la politique concrète, quand il y a risque de répression ou de perte de revenu et d'emploi, l'approche est toujours beaucoup plus terre à terre. Sur ce plan, il y a un sentiment très répandu d'absence de choix réel.

Toutefois, la défaite des putschistes peut renforcer le sentiment au sein de secteurs des masses qu'une résistance à des mesures autoritaires est possible.

La manière dont le putsch d'août s'est dénoué a accéléré les tendances à la désintégration de l'Etat ouvrier dégénéré et à la restauration du capitalisme. Mais les indices déterminants de ces processus ne se situent ni au niveau idéologique ni à celui des symboles. Ils se situent dans le domaine du statut de la propriété, dans celui des mécanismes économiques fondamentaux, dans la nature effective du commerce extérieur, dans la transformation des fonctions des centres décisifs du pouvoir politique, avant tout des appareils répressifs (armée, police d'Etat), par reconversion et/ou remplacement.

Or, on ne se trouve encore qu'au début de ces processus : les forces restaurationnistes sont à l'offensive sur les terrains gouvernemental et étatique, afin de transformer les structures socio-économiques. Mais c'est là que les blocages sont les plus considérables. S'il y a incontestablement un projet de restauration du capitalisme, celui-ci ne s'est pas encore réalisé. L'économie soviétique ne fonctionne pas encore, loin s'en faut, selon les lois de développement et la logique interne du mode de production capitaliste. Pour cela, il faudrait que le secteur public luimême se plie à des critères capitalistes, ce qui implique notamment, dans les conditions actuelles, des mises en faillite substantielles et donc des licenciements massifs.

Par ailleurs, il n'existe pas de classe d'industriels/entrepreneurs capables d'opérer sur la base de la recherche un tant soit peu efficiente du profit d'entreprise, en URss. Les « nouveaux riches » qui y pullulent — 1l y a cent mille millionnaires en roubles — sont orientés vers la spéculation et les gains rapides, qu'ils proviennent de secteurs de la nomenklatura ou de secteurs de la mafia. Même chez les kolkhoziens, il y a peu d'enthousiasme pour la ferme privée.

En outre, la privatisation de la grande industrie nécessiterait un apport d'au moins l'équivalent de mille milliards de dollars. Ces capitaux ne sont disponibles à cette fin, ni en URSS ni internationalement, surtout dans le climat actuel de pénurie relative de crédits dans l'économie capitaliste internationale. Il faudra longtemps pour les rassembler. Enfin et surtout, les coûts sociaux d'une privatisation de la grande industrie seraient tellement élevés — de trente à quarante millions de chômeurs, de soixante à soixante-dix millions de pauvres — que des réactions populaires de plus en plus larges, voire de véritables explosions sociales, se produiraient inévitablement.

Les économistes et conseillers les plus représentatifs du courant Eltsine multiplient d'ailleurs les déclarations selon lesquelles une protection de l'ensemble de la population contre les retombées d'une « thérapeutique de choc » du type « plan des cinq cents jours » est pratiquement impossible en URSS.

Cette instabilité sociale profonde est une des raisons pour lesquelles le capital international n'est pas disposé à investir massivement en URSS.

La résistance populaire reste un des obstacles majeurs à la restauration du capitalisme. Mais la résistance populaire, la possibilité de mouvements de protestation même explosifs ne vont pas nécessairement de pair avec une tendance générale vers l'auto-organisation et, encore moins, un contre-projet de société par rapport à la fois à la dictature bureaucratique et à la restauration du capitalisme. Une telle tendance, un tel projet font aujourd'hui cruellement défaut. Il faudra longtemps avant qu'ils ne puissent émerger.

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Dans ces conditions, aucune des trois issues fondamentales à la crise de décomposition de la société soviétique . une restauration durable de type néosalivie a restaurate de ravail du capitalise analise se realiser meme a stalinien ; la restauration définitive du capitalisme ; l'établissement d'un véritable moyen terme. L'orientation vers le capitalisme qui prédomine aujourd'hui doit inévitablement passer par une décomposition prolongée et chaotique du système, pendant laquelle plusieurs types de bouleversement restent possibles.

Cela implique concrètement qu'il y a toujours trois types d'intérêts en présence : a) ceux de la fraction de la nomenklatura décidée à défendre ses privilèges et son pouvoir distincts de ceux de la nouvelle bourgeoisie et du prolétariat ; b) ceux de la nouvelle bourgeoisie à laquelle s'est ralliée une fraction croissante de la nomenklatura et qu'appuie un large secteur de l'intelligentsia et des « nouvelles classes moyennes » ; c) ceux du prolétariat et d'une partie de la paysannerie laborieuse qui a des préoccupations analogues aux siennes.

Les bureaucrates défendent pragmatiquement leurs privilèges et choisissent leur camp en fonction des rapports de forces locaux, régionaux et à l'échelle de l'Union. Au sein de la nouvelle bourgeoisie, les orientations et intérêts de différentes fractions, notamment celles provenant de la nomenklatura et celles incarnant des processus d'accumulation primitive capitaliste, sont souvent contradictoires. La classe ouvrière est, elle aussi, traversée par des clivages socio-professionnels, sans parler des clivages nationaux.

La bureaucratie néo-stalinienne n'est pas définitivement battue, pas plus qu'elle n'est incapable de réagir sur le plan politique. On assiste déjà en Russie, et surtout dans les républiques les plus pauvres, à des tentatives de récupération du nationalisme par des fractions bureaucratiques dans un sens antilibéral. De nouveaux putschs ou d'autres initiatives similaires restent encore possibles : des tentatives néo-staliniennes, mais aussi, bien sûr, des tentatives pour établir une dictature visant à imposer la généralisation du marché avec une main de fer.

Pendant toute cette période, les forces socialistes ont à mener une lutte combinée: — pour la défense, l'élargissement, l'institutionnalisation des libertés démocratiques, notamment la liberté totale d'expression et d'organisation politique, en particulier sur les lieux de travail et dans les forces armées ; — pour la défense de tous les droits nationaux, y compris ceux des minorités dans leurs républiques respectives, et contre toute atteinte à l'exercice de ces droits ; — contre la privatisation de la grande industrie, des banques et des services sociaux et culturels, pour la garantie de l'emploi, d'un revenu minimum et d'une egalité d'accès aux biens de première nécessité, pour toutes et tous ; - l'effondrement économique et social, le chômage à long terme et même la famine ne peuvent être évités que par une défense vigoureuse de la propriété sociale, ainsi que par une ouverture du marché mondial aux produits de l'URSS sans les sanctions et tarifs hypocrites que les impérialistes continuent à imposer ; ceci implique l'abolition des contrôles du Cocom et autres embargos impérialistes ; — pour la réduction des dépenses militaires, l'abolition des privilèges accordés à la hiérarchie militaire, pour le démantèlement des forces de répression, contre l'embrigadement de la jeunesse ; pour des mesures de désarmement nucléaire unilatéral, comme meilleure contribution au désarmement nucléaire mondial.

La condition indispensable pour que pareil combat puisse se développer progressivement et aboutir à plus long terme à la reconstitution de la conscience de classe politique des masses laborieuses, c'est la conquête d'une authentique autonomie politico-organisationnelle de ces masses, de leur nécessaire indépendance politique de classe.

A cette fin, il faut encourager et appuyer de manière critique tous les efforts en cours de regroupement de la gauche socialiste de l'ex-URSS, aujourd'hui très faible et très dispersée, sans sectarisme ni exclusive aucune, sur une base pluraliste, respectant la plus large démocratie. Au sein de tels regroupements, les marxistes défendront leurs propres conceptions programmatiques et politiques, sans réticences, mais en respectant loyalement les accords d'unité d'action et la liberté de tous les autres courants.

Pour que pareils regroupements servent le but visé, il faut, outre le respect de la démocratie en leur sein, l'engagement dans les faits du côté des masses laborieuses en lutte pour leurs intérêts immédiats, le refus de sacrifier le libre développement du mouvement de masse à de quelconques considérations de Realpolitik, qu'elles soient électoralistes ou de « performance économique ».

La tendance à l'internationalisation de la lutte des classes étant ce qu'elle est, et s'affirmant notamment par l'intervention constante de l'impérialisme dans les débats et les luttes en cours dans l'ex-URSS, l'idée de la construction simultanée d'une organisation nationale et d'une organisation mondiale doit être défendue théoriquement et pratiquement par les marxistes. Les efforts pour constituer une organisation de la IV® Internationale en URSS vont pour nous de pair avec l'effort pour la constitution de regroupements plus larges.

Une nouvelle détérioration est en cours à l'échelle mondiale dans les rapports de forces entre les classes, au profit du capital et aux dépens du travail salarié. Seuls quelques rares pays y echappent. Par ailleurs, à plus long terme, la réapparition d'une lutte ouvrière de masse bien que sans conscience politique claire, dans l'exUkss et dans plusieurs pays d'Europe de l'Est, nuance quelque peu ce bilan

De même, l'effondrement du stalinisme laisse sur le long terme un espace plus large pour la recomposition du mouvement de masse et du mouvement ouvrier organisé, dont il est pour le moment impossible de prévoir les rythmes et les aires géographiques principalement concernées.

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Mais cette recomposition ne sera pas le produit automatique de vagues successives de luttes. Elle exige la réappropriation d'un projet socialiste, d'u contre-projet global de société et d'une indépendance politique de classe débou chant sur un objectif de pouvoir politique, distinct à la fois de la démocratie bourgeoise et de la dictature bureaucratique. Il s'agit d'un changement qui ne

L'effondrement du pouvoir central du PCUS et la désintégration de l'URSS ont accentué le processus par lequel la révolution d'Octobre a cessé d'être le point de référence pour de larges masses en URSS, en Europe orientale, dans les pays impérialistes et dans nombre de pays semi-industrialisés du tiers monde. Il en va de même pour une grande partie de l'avant-garde et de l'extrême gauche dans la plupart de ces pays.

Ce bilan négatif est accentué par une offensive idéologique de grande envergure de la bourgeoisie internationale, qui identifie cyniquement les crimes du stalinisme, produits de la contre-révolution, avec l'œuvre de la révolution.

Tout cela relève d'une entreprise de mystification et de falsification historique parallèles à celles du stalinisme. Mais le fait que les masses perçoivent pour le moment l'histoire ainsi, même s'il s'agit d'une vision mystifiée, devient à son tour un facteur qui pèse sur le déroulement historique en cours.

Nous ne cèderons pas à cette pression. Nous continuerons à défendre la légitimité de la révolution d'Octobre et à nous approprier son héritage de manière critique. C'est grâce à la révolution d'Octobre que la Russie a su se débarrasser de structures barbares qui frappaient surtout la paysannerie, qu'elle a pu se transformer, en l'espace d'une seule génération, d'un pays semi-industrialisé proche du tiers monde en la deuxième puissance industrielle du monde.

La révolution d'Octobre ne fut pas un putsch. Elle fut le résultat d'un des mouvements de masse les plus larges et les plus radicaux de l'histoire. Ses conquêtes socio-économiques, même en partie démantelées et de plus en plus denaturees par la degenerescence bureaucratique, ont permis des décennies de croissance économique ininterrompue et, à partir de 1952, de croissance, plus modeste il est vrai, du niveau de vie des masses. Ces conquêtes — essentiellement la nationalisation des grands moyens de production et d'échange, la planification économique et le monopole étatique du commerce extérieur — sont restées des conquêtes réelles en dépit de la dictature bureaucratique, mais des conquêtes combinées au gâchis économique et écologique et aux crimes monstrueux de cette dernière.

Cependant, et comme Trotsky l'avait prévu, les effets positifs des conquêtes d'Octobre ont été sapées par la bureaucratisation, et ce de manière croissante lorsqu'il s'agit de passer de l'industrialisation extensive vers l'industrialisation intensive, de la priorité à la quantité à la priorité à la qualité, de la création de l'infrastructure industrielle à la satisfaction prioritaire des besoins de consommation des masses. La bureaucratie s'est avérée incapable d'opérer ces transformations ; elle est devenue progressivement un frein absolu au développement même de l'URSS.

C'est pour cette raison — parallèlement à l'information généralisée sur l'élévation relative du niveau de vie du prolétariat des pays impérialistes durant la longue expansion de l'après-guerre — que les masses soviétiques ont cessé de considérer ce qui restait des conquêtes d'Octobre comme tel.

Il n'en va cependant pas de même du reliquat le plus réel de ces dernières, à savoir le plein emploi garanti pendant des décennies. A cet acquis, les populations soviétiques restent très attachées, et l'identifient même d'instinct avec un régime économique différent de celui fondé sur la propriété privée. Elles constateront que, en depit de la degradation évidente des acquis sociaux en URSS au cours des quinze dernières années, la restauration capitaliste passe par la destruction de ces acquis et non par leur amélioration.

L'analyse trotskyste de l'URSS insistait sur la nature transitoire —- provisoire — du régime né de l'expropriation politique du prolétariat soviétique, de la contrerévolution politique sanglante achevée par le stalinisme au cours des années trente. Elle insistait sur le fait que, comme Thermidor et le bonapartisme surgissant après la Révolution française, il ne s'agissait pas d'une contre-révolution sociale impliquant un retour à l'Ancien Régime. Elle soulignait la surdétermination de l'évolution de l'URSS par le développement de la lutte des classes à l'échelle mondiale, dénonçant la théorie de l'achèvement du « socialisme dans un seul pays » ou dans un seul camp comme une utopie réactionnaire.

Tout en dénonçant fortement les aspects répressifs, anti-ouvriers, antidémocratiques, chauvins, antiféministes, de la dictature bureaucratique, l'interprétation trotskyste affirmait que le maintien de la propriété nationalisée et de la planification centrale, fussent-elles bureaucratiques, permet un développement économique et un acquis social capital - le plein emploi durable — que toute restauration du capitalisme mettrait en danger. Tout en voyant dans la bureaucratie un bouillon de culture de tendances restaurationnistes, elle constata que, pour une période historique pouvant être de longue durée, la caste bureaucratique pourrait défendre son pouvoir et ses énormes privilèges matériels à la fois contre la bourgeoisie et contre le prolétariat. Elle affirma qu'à l'échelle historique il n'y a pas de troisième voie cohérente en dehors de la restauration capitaliste ou de la révolution socialiste antibureaucratique.

Toutes ces conceptions se sont avérées en gros adéquates pour comprendre la nature et le devenir de l'URSS. Elles impliquent correctement la nécessité de combattre résolument les tendances à la privatisation et à la restauration du capitalisme dans l'intérêt des masses, tout en luttant contre le despotisme bureau-

RESOLUTION SUR L'URSS 101 cratique, conclusion que les tenants d'autres conceptions sur la nature de l'URSS ont bien plus de mal à défendre de manière cohérente comme prioritaire.

Mais cela ne signifie guère que nous puissions aujourd'hui nous contenter de dire : « Nous avons eu raison. » Il est indéniable que nous n'avons pas prévu le déroulement des événements en URSS tel qu'il s'est précisé en 1991. Il convient donc de découvrir les sources de nos erreurs de jugement. Il est nécessaire, en même temps, d'entamer un travail d'élaboration pour mettre à jour notre théorie de la société de transition et de la construction du socialisme.

a) Nous avons tardé à reconnaître le « saut qualitatif » dans la crise systémique de l'URSS que représentaient le ralentissement de la croissance économique et toutes les conséquences sociales qui en découlèrent. Ce saut s'était sans doute déjà produit vers la fin des années soixante-dix.

b) Nous avons, de même, gravement sous-estimé les conséquences à long terme de la dictature bureaucratique, de l'atomisation du prolétariat et de la crise idéologique et morale extrêmement profonde qui en découlèrent, sur la conscience de classe du prolétariat soviétique et sur la dynamique possible de la rupture avec le système bureaucratique.

c) Nous avons tardé, moins longtemps il est vrai, à reconnaître les répercussions politiques de la crise de crédibilité généralisée du socialisme pour une bonne partie du proletariat mondial, avant tout celui des pays de l'Est et de l'URSS. Rétrospectivement, on peut situer le « saut qualitatif » à cet égard au moment du coup d'Etat militaire du général Jaruzelski, c'est-à-dire à partir de 1982. S'y ajoutent les effets combinés du désastre du Kampuchéa et de l'intervention militaire en Afghanistan.

A partir de ce moment-là, une orientation politique des masses en Europe orientale et en URSS similaire à celle de la Hongrie de 1956, de la Tchécoslovaquie de 1968, de la Pologne de 1980-1981 devenait improbable. La décomposition de la dictature allait davantage s'accompagner du rejet global d'un système identifié au socialisme et de la recherche illusoire de solutions du côté du marché capitaliste. Ce tournant s'est produit dans le contexte plus large d'un recul de la révolution mondiale : plus une seule victoire révolutionnaire depuis celle du Nicaragua en 1979 ; plus une seule grève générale de longue durée dans un quelconque pays impérialiste pendant les années quatre-vingt.

Par ailleurs, un travail d'élaboration théorique et politique approfondissant l'analyse du bilan historique de l'URSS et la définition de nos tâches s'impose. Il doit porter notamment sur les points suivants :

a) L'institutionnalisation du pouvoir politique pendant la période de transition, c'est-à-dire les formes de combinaison des organes de démocratie directe, des organes de démocratie représentative, des organes assurant l'égalité des sexes, des nationalités, etc.

b) Le contenu concret du troisième « modèle » de développement économique, opposé à la fois au despotisme étatique (économie de commandement) et au despotisme du marché et de l'argent : le modèle de la démocratie des producteurs et des consommateurs intégrant les dimensions féministe et nationale ; une définition plus précise des formes de planification socialiste aux différents échelons territoriaux et en tenant compte des impératifs écologiques; une précision des formes et limites de l'utilisation des mécanismes marchands ; un débat sur la combinaison des formes de propriété ; un débat sur les besoins de consommatior des masses, sur les formes de garantir une égalité croissante.

c) Une réflexion d'ensemble sur la dynamique contradictoire de la question nationale en URSS et en Europe centrale et l'élaboration de réponses programmatiques cohérentes à la double exigence de l'émancipation des nations et nationalités et du dépassement du cadre étriqué de l'Etat-nation.

d) Une précision de la dimension internationaliste de cette stratégie.

Cette élaboration est forcément expérimentale. Elle sera fortement marquée par les conclusions successives auxquelles les travailleurs et travailleuses et les socialistes d'URSS eux-mêmes parviendront, tout en dialoguant avec les marxistes du reste du monde.

En fait, une des sources de l'insuffisance de notre élaboration théorique des décennies passées est que, à partir des années quarante, elle était coupée de toute pratique politique en URSS même. Cette coupure est maintenant surmontée. De même, la remise en mouvement de secteurs du prolétariat soviétique (plusieurs millions de grevistes) constitue la principale retombee positive de la decomposition de la dictature bureaucratique, indépendamment de la confusion idéologique de ceux-ci.

La construction d'une organisation unifiée de l'avant-garde socialiste en URSS et à l'échelle mondiale, pour nous inséparable de la construction de la IVe Internationale, prend de ce fait un relief particulier.

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