Marco Revelli Lavorare in FIAT: operai, sindacati, robot (Garzanti, Milano, 1990) Coordinamento cassintegrati
L'altra faccia della FIAT, 1 protagonisti racontano
(Edizioni Erre Emme, Roma, 1990)
La ville de Turin, aujourd'hui symbole constamment affiché de l'Italie industrielle et technologique, a surtout été, tout au long des années soixante-dix, la capitale de la révolte ouvrière. Ce petit livre de Marco Revelli, un sociologue qui fut un militant de Lotta continua, constitue un outil indispensable pour comprendre la realité de FIAT aujourd'hui à la lumière de son passé, marqué par une série extraordinaire de luttes ouvrières. Le clivage fondamental est déterminé par les « 35 jours » d'octobre 1980, lorsqu'une lutte exemplaire, menée par les ouvriers de Turin avec courage, acharnement, tenacité et en pleine conscience de l'importance décisive de ses enjeux, se solda par une défaite générale et, il n'est pas exagéré de le dire, sans pour autant vouloir sombrer dans un pessimisme cosmique, d'une certaine manière « historique ».
Cetéchec fut certainement favorisé par les directions syndicales qui signèrent un contrat de capitulation totale aux exigences de l'entreprise, et cela contre la volonté manifestée lors du vote du contrat par l'écrasante majorité des travailleurs. La défaite de 1980 marque la séparation entre deux époques : d'une part les années soixante-dix, où la FIAT de Turin était l'avant-garde des mouvements sociaux et de la révolte anticapitaliste de la Péninsule et représentait un univers de valeurs égalitaires et communautaires, l'utopie concrète d'une société autre fondée sur ce que l'auteur appelle une « éthique de la solidarité » ; d'autre part les années quatre-vingt, où la FIAT est devenue le symbole d'une nouvelle « éthique de la survivance », fondée sur la compétition et non plus sur le conflit, miroir d'un monde darwinien dans lequel « on sauve ou on crève seuls ».
L'enjeu allait bien au-delà d'une simple négociation d'entreprise, mais impliquait un changement qualitatif des rapports de force entre les classes. Il ne s'agissait pas seulement de sauvegarder quelques acquis - en l'occurrence des acquis de taille : la défense de l'occupation, contre la vague de plusieurs milliers de licenciements menacée par la direction de l'entreprise -, mais de repousser une offensive globale qui remettait profondément en cause la structure même de la classe ouvrière, ses formes d'organisation, un patrimoine d'expérience et un tissu de cadres accumulés au fil de plus de dix années de luttes. La victoire de FIAT ne se traduisit pas seulement en une réduction draconienne de l'occupation, mais en la destruction d'un « ensemble de ressources humaines et de valeurs, de comportements collectifs et de codes moraux qui s'était lentement cree au sein de ses gigantesques structures mécaniques. Et qui, au cours des années soixante-dix, y etait même devenu hégémonique, en s'imposant comme une veritable alternative globale à son pouvoir ». Quelques chiffres suffisent à montrer la portee de la détaite: en 1979, le secteur auto de FIAT avait à Turin 102 508 travailleurs ; en 1984, ils n'en restaient que 55 398. 36 666 (soit 35 %) avaient abandonné l'entreprise, tandis que les autres, 10 444, étaient au chômage technique (cassa integrazione) sans aucune perspective réelle de retourner à l'usine. L'écroulement de l'occupation coïncide avec une reprise générale de la production et avec une augmentation fantastique des profits, qui passent de 79 milliards de lires en 1983 à 1 764 milliards en 1988
Le secret du succès de l'entreprise d'Agnelli se résume en quelques mots clé, devenus désormais d'usage courant dans les médias : « restauration de l'ordre productif » « rétablissement du commandement d'entreprise », « normalisation du climat dans l'usine », etc. Revelli a parfaitement raison d'affirmer que les principes inspirateurs de la bataille politique menée par la direction de FIAT -« la primauté de l'Efficacité de l'entreprise comme élément décisif, le Marché comme element contraignant et comme critère unique de vérification des stratégies de l'entreprise, le Profit comme condition de survie, la Technique comme fonction et mesure unique de Progrès » - étaient désormais généralement acceptés, y compris au sein du mouvement ouvrier, au point d'apparaître comme des « vérités universelles ». Mais pour s'imposer, ces principes devaient briser la résistance ouvrière, faite de rapports de force sur les lieux de travail, d'une éthique de la solidarité qui se traduisait en des pratiques collectives, faite aussi d'une capacité de lutte et d'organisation forgée pendant une décennie de grèves, dans la plupart des cas victorieuses.
Tout en dénonçant avec force les pratiques bureaucratiques des directions syndicales, Revelli a sans doute raison de souligner que la défaite de 1980 ne fut pas que le produit d'une trahison politique. Il examine les mutations opérées au sein des usines FIAT dans la période qui précéda l'affrontement et qu'il qualifie de « revolution technologique », une mutation silencieuse qui prépara la victoire politique d'Agnelli et désagrégea le corps de la classe ouvrière. Une mutation qui s'est poursuivie et approfondie après la défaite : au début des années soixantedix, il n'y avait chez FIAT que 12 robots ; dix ans plus tard, il y en avait 812, concentrés surtout dans les secteurs où l'organisation et la combativité ouvrières étaient les plus fortes. La segmentation et la recomposition du processus productif selon un modèle post-tayloriste que Revelli qualifie de « systémique » onttransformé en profondeur l'organisation du travail. Là aussi, dans l'incapacité du mouvement ouvrier de répondre à cette mutation, se trouve à son avis une des causes de l'échec de 1980.
Une des conséquences immédiates de cette défaite fut l'expulsion de la grande majorité des avant-gardes ouvrières, des délégués syndicaux et des militants politiques qui travaillaient chez FIAT : quelques générations de cadres ouvriers qui avaient dirigé les luttes de l'« autunno caldo » et créé les conseils d'usine en 1 969. Ils se sont tous retrouvés au chômage technique, « cassintegrati », parfaitement conscients que, pour eux, l'expérience du travail chez FIAT était finie une fois pour toutes. Ils ont créé leur propre coordination et mené des luttes exemplaires de résistance qui ont représenté, pendant les années quatre-vingt, la seule opposition sociale au pouvoird' Agnelli dans la ville de Turin. L'altrafaccia della FIAT trace l'histoire de cette coordination et brosse le portrait de ses protagonistes, en leur donnant directement la parole. Ces récits de vie, souvent écrits par des immigrés arrivés à Turin au début des années soixante, après avoir quitté les campagnes des Puilles ou de Calabre, nous touchent et nous révèlent encore une fois la dimension humaine de la lutte de classe, qui oppose la solidarité à la compétition et l'égalité à l'exploitation. C'est dans l'usine qu'ils ont appris à s'organiser et à lutter, se sont forgés une identité et une culture, ont imposé leur dignité d'hommes et de femmes. On souhaiterait voir se multiplier ce genre de livres.
Enzo Traverso