Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 42

Introduction

Livio Maïtan · Quatrième Internationale, n° 42 · septembre-novembre 1991 · p. 5-8 · 1 812 mots

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Les années quatre-vingt ont été caractérisées par une offensive du grand capital et de ses représentants politiques, avant tout dans les pays capitalistes industrialisés. Elles ont enregistré l'essor du reaganisme et du thatchérisme, véritables ailes marchandes du bloc conservateur. Mais des attaques majeures contre des conquetes sociales, voire des droits democratiques de la classe ouvrière, ont été menées aussi dans des pays géres par des gouvernements de coalition (parmi les exemples les plus significatifs, celui de l'Italie, sous l'hégémonie du bloc Démocratie chrétienne-Parti socialiste). Le tableau n'a pas été très différent dans les pays où ont accédé au gouvernement des partis socialistes, seuls ou avec des alliés ne jouant qu'un rôle subordonné (c'est le cas évidemment de la France et de l'Etat espagnol).

Dans ce numéro, nous publions des contributions concernant d'une part, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne et d'autre part, la France et l'Italie. Nous avons demandé à nos collaborateurs de mettre l'accent sur les restructurations et les changements dans l'organisation du travail. En effet, des transformations assez profondes ont eu lieu presque partout, même si la date de départ n'a pas été ni ne pouvait être la même pour tous les pays. D'autres transformations sont en cours ou sont annoncées à des échéances plus ou moins rapprochées.

Comme l'on sait, les apologistes du capitalisme ont exploité ces changements et notamment les conséquences qu'ils ont eu dans les grandes entreprises pour « démontrer » que la classe ouvrière, en tant que telle, a disparu ou est en voie de dépérissement rapide, qu'il n'existe que des ouvriers en tant qu'individus ou des catégories profondement différenciées, voire opposées, et que, en dernière analyse, ouvriers, managers et propriétaires sont tous également intéressés à assurer le développement de « leur » entreprise et à mettre en déroute les concurrents, nationalement et internationalement. Les événements de 1989. en Europe orientale et la crise de l'Union soviétique, allaient offrir des arguments supplémentaires à cette offensive politique et idéologique, qui ne pouvait ne pas avoir d'impact, y compris dans de larges couches de travailleurs et dans le mouvement ouvrier organisé. Cela était d'autant plus inévitable qu'aussi bien les organisations syndicales que les partis de gauche non seulement n'ont pas fait ce qu'il était possible de faire - ou du moins tenter de faire - pour contrecarrer l'offensive réactionnaire, mais ‚au contraire, ontreculé d'une façon catastrophique en acceptant, pour l'essentiel, les justifications des classes dominantes et de leurs porte-parole (en premier lieu, l'idée qu'il fallait « restructurer » pour être compétitifs) et leurs mystifications idéologiques.

Pour nous, le point de départ n'est peut-être que l'analyse de ce qui s'est réellement passé, de la portée réelle des innovations technologiques et de la réorganisation du travail au cours des dix ou quinze dernières années. C'est sur cet aspect qu'insistent à juste titre les textes que nous publions et les annexes qui les complètent. Cela ne signifie pas que nous acceptons des explications unilatérales ou, en d'autres termes, monocausales. En fait, nous rejetons toute interprétation selon laquelle les événements majeurs, auxquels nous avons fait allusion, seraient essentiellement, sinon exclusivement, le résultat des innovations technologiques et des nouvelles formes d'organisation du travail. Il s'agit, en revanche, de comprendre qu'il y a eu une combinaison ou une convergence, sous des formes diverses et changeantes, de différents facteurs.

Plus concrètement, il ne faut pas perdre de vue, en premier lieu, que la grande vague de restructurations commence, grosso modo, vers la fin des années soixante-dix, c'est-à-dire au lendemain de la crise de 1974-1975 qui a mis définitivement fin au boom de l'après-guerre et ouvert une phase de stagnation prolongée (il n'est pas inutile de rappeler ici que, malgré tous les efforts du capital international et des gouvernements des pays « riches» et malgré l'« enterrement du communisme », cette phase est loin d'être terminée plus de quinze ans après son commencement). En deuxième lieu, pour que les restructurations soient effectivement réalisées, notamment dans des pays qui avaient connu des conflits sociaux et politiques aigus, il a été nécessaire que de sérieuses défaites soient infligées à la classe ouvrière ou à certains de ses secteurs clé.

Surtout ces dernières années, la nécessité de « japoniser » les technologies et l'organisation industrielle est devenu presque partout un leitmotiv. D'abord aux Etats-Unis et ensuite dans différents pays d'Europe occidentale, même des groupes industriels parmi les plus puissants ont éprouvé le besoin d'étudier l'expérience du Japon et ont essayé — ou sont en train d'essayer - de transplanter chez eux conceptions et méthodes qui auraient fait des miracles au pays du Soleil levant.

Nous ne revenons pas ici sur les thèmes abordés dans les articles et leurs annexes. Il serait sans doute légitime de mettre l'accent sur les spécificités du processus japonais, qui, par ailleurs, a commencé depuis plusieurs décennies. Mais, du point de vue methodologique, 1l taut dıre que des tacteurs multıples ont joué au Japon aussi. Cela est mis en lumière, par exemple, dans le livre de Benjamin Coriat auquel nous faisons référence dans les annexes. Coriat rappelle à juste titre les conditions à la fin de la guerre - destructions massives de l'appareil économique, existence d'un marché intérieur assez limité, etc. - et analyse soigneusement tous les développements qui ont suivi. Il ne s'agit pas de sous-estimer la portée de changements introduits par ce qu'on a appelé symboliquement le système Toyota, comparables aux bouleversements provoqués à l'époque par le taylorisme et le fordisme. Il ne s'agit pas non plus de minimiser les spécificités du système industriel japonais dans son ensemble (où, par exemple, les grandes entreprises ont beaucoup plus recours à la soustraitance que dans n'importe quel autre pays industrialisé) '. Mais il est nécessaire d'indiquer que d'autres facteurs ont joué sur le terrain tant économique que socio-politique. Il ne faut pas oublier qu'en 1950, l'économie japonaise a été fortement stimulée par les commandes massives liées à la guerre de Corée et que, dans la même année, la grande grève de Toyota s'est soldée par un échec, le premier de toute une série qui a profondément affecté la classe ouvrière. Ce sont justement ces défaites qui ont favorisé la transformation des organisations syndicales - de syndicats industriels, au début, puissants, en syndicats d'entreprise, manipules par les patrons - et, plus généralement, l'embrigadement des travailleurs, en premier lieu ceux des grandes entreprises 2

Nous ne pouvons pas aborder ici l'analyse des conditions particulières de la classe ouvrière japonaise, des limites de ses conquêtes sociales, des conséquences des formes spécifiques d'organisation industrielle sur l'ensemble de la société 3. Nous voulons, en revanche, signaler que justement au moment où la « japonisation » semble être a la mode dans les pays d'Europe occidentale, le Japon commence à avoir des problèmes dans ditterents domaines. La situation économique connaît des difficultés, même si, pour l'instant, moins importantes que celles d'autres pays « riches ». Cela vaut aussi pour des secteurs de pointe, comme l'industrie automobile. Qui plus est, même le système de la « qualité totale » s'avère parfois moins parfait qu'on ne le prétend et n'est pas à l'abri d'inconvénients « extérieurs » 4 . En fait, ce système peut œuvrer efficacement -bien entendu au prix d'une tension extrême de tous les facteurs, matériels et humains, impliqués. Mais, en même temps, il peut être extrêmement vulnérable.

C'est pourquoi un certain cadre socio-politique et idéologique et, en premier lieu, l'aliénation complète des syndicats, sont absolument necessaires.

Pour conclure, quelques réflexions justement sur les syndicats. La question de savoir, comment il faut faire face à l'introduction de nouvelles technologies et de nouvelles formes d'organisation du travail, s'est posée périodiquement à la classe ouvrière et à ses organisations. En principe, on a connu trois phases. La première est la phase de la résistance, dont le luddisme est la forme extrême, si on veut, la plus naïve. La deuxième est celle de la fragmentation et du désarroi, politique et organisationnel, dès que l'on constate que l'opposition pure et simple est sans issue et ne permet pas d'échapper aux coups les plus durs. La troisième est celle où on commencé à surmonter la situation critique avec une prise de conscience de la possibilité pour les ouvriers de jouer un rôle actif au niveau de leur entreprise, de maîtriser, dans un certain sens, les nouveaux systèmes et d'introduire des formes nouvelles de contrôle.

Pour revenir à la situation actuelle, dans aucun pays, la classe ouvrière n'est entrée résolument dans la troisième phase. Mais la réflexion se développe et, au niveau embryonnaire, des choses ont commencé à bouger. A ce propos, ce qu'écrit le syndicaliste italien Fausto Bertinotti (voir annexe 5) nous paraît fort intéressant, d'autant plus que le point de référence est la situation chez FIAT, c'est-à-dire celle d'une grande entreprise qui a joué à maintes reprises un rôle d'avant-garde dans les luttes de la classe ouvrière italienne. C'est sur ce terrain qu'il faut travailler et chercher à établir des liens internationaux, dont le but ne soit pas uniquement celui d'échanger des expériences, mais de prendre des initiatives communes de mobilisation et de lutte.

1. Par exemple, selon Coriat, Toyota fait fabriquer à l'extérieur de l'entreprise mère environ 70 % de la valeur totale des véhicules produits alors que General Motors ne soustraiterait que 30 % de sa production.

2. La grève chez Toyota, en 1950, a duré deux mois et s'est soldée par un échec comportant, entre autres, le licenciement de 1 600 travailleurs.

3. Il est bien connu qu'une différence majeure existe au Japon entre travailleurs, en principe, employés à vie - environ 30 % du total - et travailleurs précaires, qui connaissent des conditions beaucoup plus défavorables à tous les niveaux. En ce qui concerne la durée annuelle du travail, elle est, au Japon, supérieure de plus de trois cents heures à celle des pays d'Europe occidentale (2 150 heures contre 1 655 en Allemagne). Elle tendrait par ailleurs à s'allonger. Autre aspect : selon la centrale syndicale Rengo, les travailleurs du secteur privé n'ont eu, en 1989, que sept jours de congés (voir le Monde du 24 novembre 1990).

4. A ce sujet, voir, par exemple, le Financial Times du 27 mars 1991 et, pour l'industrie automobile, celui du 4 juin 1991. En ce qui concerne les inconvénients que la « qualité totale » doit enregistrer elle aussi, voir l'article « La qualité japonaise, la fin d'un mythe » ( le Monde du 19 avril 1991). Entre autres, le système « juste à temps », qui consiste à travailler sans stock et qui a donc besoin de fonctionner ponctuellement et avec une régularité extrême, a été parfois entravé par la paralysie du trafic sur les grandes routes. Soulignons, par ailleurs, que Renault, qui applique largement ce même système, a dû avoirrecours à trois jours de chômage technique en octobre 1990 à la suite d'un blocage de la frontière espagnole qui a interrompu le flot des pièces construites en Espagne.

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