Tout au long de ces vingt dernières années, les deux noms les plus abominables pour les idéologues officiels en Union soviétique ont été ceux de Trotsky et de Soljenitsyne. Trotsky a été, à partir de l'ère stalinienne. l'incarnation de tous les méfaits dans les manuels officiels. Au début des années soixante-dix. Soljenistsyne a commencé à symboliser une nouvelle forme de mécontentement, de refus du système. A l'époque de la « maturité du brejnévisme». on préférait ne pas mentionner ces deux noms horribles. On retirait systématiquement Soljenitsyne de l'histoire de la littérature, Trotsky de celle de la révolution.
Or ces deux noms symbolisaient deux types d'opposition fondamentalement differents. Soljenitsyne n'a pas agi en tant que politicien mais en tant que porteur d'une alternative morale. Il n'a pas créé de partis ou d'organisations, il n'a pas opposé au régime que sa parole. Pratiquement seul, il a bravé toute la force du système. La publication de l'Archipel du goulag en Occident a été un défi au système. lancé par l'écrivain alors que les conditions étaient particulièrement défavorables à la lutte. Le moins qu'on puisse dire. c'est que dans cette lutte. l'auteur de l'Archipel ne s'est pas laissé vaincre.
Trotsky non plus n'a pas été vaincu. Le long exil de Trotsky a précédé celui de Soljenitsyne et prouvé la même chose : l'impuissance du système devant un adversaire qu'il n'arrive pas à briser. En organisant à distance l'assassinat de Trostsky. Staline a du même coup montré que Trotsky, même banni. privé de ses partisans, calomnie et isolé, continuait à lui faire peur. Mais ce n'est pas seulement avec sa plume que Trotsky a lutte contre le stalinisme. Il était avant tout un homme politique et un révolutionnaire. qui s'est efforcé d'opposer aux organisations staliniennes ses propres organisations. Celles-ci ont été impitoyablement anéanties partout où les staliniens l'ont pu, pas seulement en Russie et en Europe de l'Est mais même en Espagne. En fin de compte. son influence idéologique s'est avérée plus durable et plus efficace que son activité organisationnelle (création de la IV International) mais les idées n'auraient jamais pu naitre en dehors de cette activité, de la lutte politique quotidienne.
Cependant la principale différence entre l'opposition de Trotsky et celle de Soljenitsyne ne réside évidemment pas dans les formes qu'a pu prendre leur lutte contre le stalinisme mais avant tout dans les ideaux et les valeurs qu'ils ont défendus. Soljenitsyne a proclamé les valeurs de l'autoritarisme patriarcal. l'anticommunisme. l'antiléninisme et l'antibolchévisme alliés à l'aversion pour la democratie occidentale et pour toutes les idéologies progressistes, du liberalisme au socialisme. C'était une opposition tournée vers le passé, vers la Russie d'avant Octobre, et orientée sur les « traditions nationales ».
L'opposition de Trotsky, au contraire, s'appuyait sur les traditions révolutionnaires. Trotsky et ses disciples soulignaient le caractère de continuité qu'avait leur lutte par rapport à celle du parti bolchévique, ils défendaient les idées marxistes. En même temps, leur opposition était vraiment internationaliste faisant dépendre étroitement les perspectives de renouveau de la Russie du développement du mouvement socialiste en Occident. Elle était « occidentaliste » dans le sens où Trotsky et ses continuateurs, malgré toute leur aversion de bolcheviks pour la « démocratie bourgeoise ». ont commencé, à partir des années trente. à affirmer nettement leur attachement aux institutions democratiques fondamentales: le multipartisme, le droit des travailleurs à avoir une organisation syndicale autonome, la liberté de la presse. etc. Toute personne qui relira attentivement la Révolution trahie s'apercevra sans difficulté que Trotsky était partisan d'une utilisation raisonnable des facteurs du marché dans l'économie de « l'Etat prolétarien » en soulignant la nécessité d'associer planification, marché et autogestion. Certes, on peut alors se demander jusqu'à quel point les idées de Trotsky dans les années trente coincindaient avec la pratique du même Trotsky entre 1917 et 1927 mais c'est-là une question qui nécessite une analyse complémentaire.
Bref. si Soljenitsyne a été le symbole de l'opposition autoritariste, patriarcale et nationale. Trotsky a été celui de l'alternative socialiste démocratique et internationaliste par rapport au stalinisme en Russie. En réalité, la majorité de l'intelligentsia, dans les années soixante-dix. ne partageait les idées ni de l'un ni de l'autre. Ces deux points de vue étaient des « extrèmes » pour les partisans de réformes modérées dans l'appareil ou pour les intellectuels qui regardaient avec enthousiasme les vitrines des supermarchés occidentaux. Ce « libéralisme des supermarche ». commun aux fonctionnaires éclairés et aux écrivains à la mode. était certes occidentaliste mais n'avait rien à voir avec l'internationalisme puisque leur admiration pour la « civilisation » pouvait fort bien s'accompagner de mepris pour les peuples du tiers monde et même pour le leur.
Lorsqu'est arrivée la perestroïka. ces opinions qui prévalaient dans les « cercles éclairés », sont naturellement remontées à la surface. En fin de compte. les couches moyennes, technocratie. sommet de l'appareil administratif gérant l'économie. « élite » scientifique et créatrice. ont ete celles qui ont le plus gagne aux changements. Leur idéologie, l'occidentalisme libéral, devenait l'idéologie dominante de la société. Mais les noms de Soljenitsyne et de Trotsky continuaient à susciter l'intérêt, restant en quelque sorte deux póles d'attraction. Au fur et à mesure de la progression de la glasnost. l'attitude par rapport à ces deux noms prenait de plus en plus d'importance.
Ce n'est pas par hasard que la question de savoir quel livre on publierait le premier, l'Archipel du goulag ou la Révolution trahie, a ému tant de gens. Malgré la rhétorique anticommuniste de Soljenitsyne, ses idées se sont averées beaucoup moins dangereuses et beaucoup moins hostiles au systeme que celles de Trotsky. L'important. là. n'est pas qu'en 1989 on ait publié Soljenitsyne en URSS à des millions d'exemplaires alors qu'on continuait à introduire clandestinement Trotsky. Sauf changement radical de la situation. on en arrivera tôt ou tard à pouvoir publier aussi Trotsky. Ce qui pèse beaucoup plus, c'est que. tandis qu'on publiait Soljenitsyne et toute une série d'autres auteurs de tendance analogue. on déversait sur Trotsky dans la presse officielle. des torrents de calomnie comme il n'y en avait plus eu depuis l'époque stalinienne.
Vassili Seliounine. publiciste à la mode. présente Trotsky comme le fondateur du « système administratif » en se référant à ses discours sur la formation d'armées du travail (naturellement il a le tact de ne pas préciser que Trotsky avait été oblige de parler de militarisation du travail après avoir proposé le premier. à la fin de la guerre civile. d'utiliser le marche et de remplacer le systeme de prelevement de denrées alimentaires par un impot, mais sans obtenir le soutien du Politburo) Trotsky est présenté comme le pire ennemi de la démocratie. le « démon de la révolution », comme un destructeur. un bandit, « pire que Staline ». Trotsky est attaqué par ceux qui détestent le bolchevisme mais hesitent à critiquer ouvertement Lénine et par ceux qui veulent à toute force prouver que Lénine avait toujours raison en tout. Les antisémites des nombreuses organisations ultra-nationalistes (Pamiat. Otietchestvo, les revues Nach sovremiennik: Molodaïa grardia). les admirateurs de Staline et les libéraux, la. sont tous unanimes. Finalement. l'important n'est pas qu'en réhabilitant Soljenitsyne. la presse officielle continue à attaquer Trotsky mais qu'elle l'attaque pratiquement à partir des positions de Soljenitsyne. Trotsky est le symbole de la destruction et de la révolte et on nous persuade que toute revoite est mauvaise. qu'il faut obéir aux autorités, qu'il faut remplacer la théorie de la lutte des classes par l'idée des valeurs humaines communes à tous. qui ne sont à leur tour rien d'autre que les valeurs communes aux dirigeants du monde entier, Gorbatchev, Bush, Thatcher. le général Suharto, eTC.
Trotsky est le symbole de la révolution. Et les libéraux. les staliniens et les nationalistes sont maintenant d'accord sur une chose : la révolution est un mal qu'il faut combattre. on ne doit pas laisser les masses recommencer à faire l'histoire.
Il ne s'agit pas d'un hasard. Les cercles libéraux qui détiennent, depuis le début de la perestroïka. des positions fortes dans les mass médias. ont fait leur choix entre Soljenitsyne. antidémocrate. antioccidentaliste mais aussi antisocialiste et antirévolutionnaire, et Trotsky, démocrate. internationaliste, mais aussi socialiste et marxiste. De leur côté. les tendances de gauche, dont le développement s'est accélère avec le processus de transformation, ont non seulement decouvert les œuvres de Trotsky mais leur ont accordé de plus en plus d'importance. Il n'était pas nécessaire ni de partager les grandes idées du « dernier des bolcheviks » ni, à plus forte raison, les vues d'une des variantes du trotskisme occidental actuel pour comprendre qu'une discussion sur la conception de l'opposition socialiste en URSS ne pouvait se faire sans le nom de Trotsky. Les libéraux. eux aussi, l'avaient instinctivement ressenti, couvrant régulièrement de boue ce révolutionnaire mort depuis longtemps. De leur côté, plus les socialistes prenaient conscience du précipice qui les séparait des partisans de la modernisation libérale du régime, plus ils s'intéressaient aux marxisme de Trotsky.
Pendant des décennies, les idées de Trotsky ont été mieux connues en Occident qu'en Union soviétique. Ses livres sur l'histoire de la révolution russe et ses travaux théoriques ont été traduits et publiés pratiquement dans tous les pays occidentaux, ils ont exercé une influence énorme sur les discussions politiques des révolutionnaires dans le tiers monde. en particulier en Amérique latine. ou, à la différence de l'Europe, il s'est formé de puissantes organisations trotskystes qui jouent un rôle dans les syndicats et ont des deputés au Parlement. Mais les idées de Trotsky n'ont certainement pas influencé que ses partisans. La IV° Internationale. qui s'est sciendée au cours des années cinquante en une multitude de courants et de groupes, n'a jamais pu devenir une force politique sérieuse. Cependant, une masse de socialistes de gauche, qui ne se considéraient pas du tout comme des « trotskystes orthodoxes » ont lu et étudié attentivement les travaux de Trotsky. Sans ses livres, on ne peut pas imaginer les discussions idéologiques de la « révolution étudiante » des années soixante en Occident. les batailles politiques à l'intérieur Parti travailliste britannique entre les partisans d'une voie social-democrate et ceux d'une voie socialiste.
Le seul pays où on ait continué à ignorer Trotsky jusque dans les années quatre-vingt, a été sa patrie... Mème pour les jeunes militants des groupes de gauche qui se sont formés spontanément au cours des années soixante et soixantedix, le nom de Trotsky ne signifiait presque rien. On avait tendance à s'intéresser à Boukharine qu'on croyait le seul opposant sérieux à Staline dans la mesure ou on connaissait ses interventions contre la collectivisation forcée.
La situation ne s'est modifiée qu'avec l'expérience des années quatre-vingt, la déception par rapport aux théories libérales du libre marché et la pratique de la perestroïka d'en haut. Plus nous découvrions le caractère limité des changements en cours. plus la tension montait dans le pays. plus il devenait évident que l'échec des réformes impulsait des processus révolutionnaires tandis que les divergences entre les socialistes démocrates et les libéraux s'aggravaient. menant à une délimitation sur des questions de fond. et plus il devenait intéressant de lire Trotsky. Heureusement. les changements ont facilité aussi l'accès à ses travaux.
Mais qu'est-ce qui fait la force subversive de livres écrits il y a cinquante ans ? Beaucoup de previsions ne se sont pas confirmees. des propositions concretes ont vieilli. l'analyse de la nature sociale de la bureaucratie stalinienne a de toute évidence besoin d'être sérieusement approfondie. les appréciations qu'on trouve dans les œuvres de Trotsky sur les événements de la révolution susciteraient sans doute des réserves mêmes chez les socialistes soviétiques les plus radicaux. Et pourtant. l'influence qu'exerce sur nous Trotsky est très grande. Surtout par rapport à la manière de poser les questions. C'est Trotsky qui. le premier. a parlé d'une alternative révolutionnaire et socialiste au stalinisme. C'est lui qui a analysé la bureaucratie en tant que phénomène social, l'ensemble des rapports entre les travailleurs et l'appareil de pouvoir qui sont à la base du système. Mème les liberaux les plus radicaux préferent ne parler que de methodes bureaucratiques de direction. Ils préfèrent ne pas poser le problème sur le plan social en insistant seulement sur « l'inefficacité » de la direction bureaucratique. En revanche, si l'on pose le problème de l'exploitation. du rôle subordonné des travailleurs dans le système, alors on sera amené à ne plus parler de méthode de direction (et d'exploitation) plus efficaces mais de libération du travail. c'est-à-dire d'une alternative socialiste.
Trotsky a été le premier à poser le problème de l'interdépendance entre les processus qui ont lieu en URSS et le sort du socialisme en Occident. Même si nous ne partageons pas son appréciation des événements des années vingt ou trente. le problème reste. Au lieu d'admirer en bons provinciaux l'Occident « prospère ». nous devrions réfléchir à notre place dans le monde et à notre róle dans son développement. L'expérience de 1917 a montre que l'idée d'une « révolution permanente ». commencée en Russie et englobant ensuite tous les pays industrialisés avancés, n'a pas marché. La révolution russe est restée isolée, peut-être aussi parce que les méthodes utilisées par les bolcheviks pour résoudre leurs problèmes n'ont pas soulevé l'enthousiasme du prolétariat occidental qui a préféré le havre de la social-démocratie. Mais regardez ce qui est en train de se passer en Europe de l'Est. Si ce processus de crise globale du système amène un résultat politique. ce résultat ne peut être que... la révolution permanente. L'important. là. n'est pas seulement que les manifestations populaires pour une société démocratique. commencées dans quelques pays de la région. se sont rapidement étendues à d'autres jusqu'à ce que dans toute l'Europe de l'Est se déchaine un ouragan révolutionnaire à la fin de 1989. La chute des régimes bureaucratiques en Allemagne de l'Est et en Tchécoslovaquie qui a suivi les réformes démocratiques forcées en Pologne et en Hongrie, ainsi que les changements en Bulgarie et. finalement, le soulèvement populaire qui a balayé la dictature sanglante de Nicolae Ceaucescu en Roumanie, tout cela n'a été que le début d'un processus révolutionnaire qui met l'Europe de l'Est devant un nouveau choix historique.
La proclamation des libertés démocratiques, la création de nouveaux partis politiques, l'ouverture des frontières ne signifient pas que la lutte soit terminée et la crise sociale et économique surmontée. Au contraire, maintenant que les structures traditionnelles du pouvoir sont détruites, la crise va continuer à s'aggraver jusqu'a ce que les sociétés de l'Europe de l'Est prennent conscience du sens réel de ce qui les attend : ou bien la transformation en un appendice faiblement développé de l'Occident, avec une économie instable, un gouvernement impuissant, une démocratie proclamée mais inefficiente, une misère accrue des masses et une inégalité de plus en plus grande, la corruption, la haine sociale et nationale, ou bien une nouvelle étape de la révolution qui rendra possible la construction d'une société qualitativement d'un autre type, fondée sur l'autogestion et la planification démocratique, beaucoup plus juste et démocratique que celles des démocraties capitalistes de l'Occident moderne. Une société socialiste, au sens premier, non dénaturé par les staliniens, de ce terme. Ce qui signifie aussi que la lutte menée en Russie et en Europe de l'Est ne restera pas « l'affaire intérieure » de ces pays, qu'elle influera obligatoirement sur l'évolution de l'Occident lui-même. De son issue dépend soit l'apparition d'un ordre économique mondial nouveau soit la stabilisation pour une longue période de l'ordre ancien, renforcé par l'entrée dans son orbite de tout un groupe de pays.
Paradoxalement, après le naufrage du stalinisme. nous semblons être revenus, à un autre niveau, au point de départ, au choix initial.
Ironie de l'histoire, pour les partisans du socialisme, la nouvelle situation est maintenant à la fois plus difficile et plus favorable. Plus favorable parce que les processus révolutionnaires « dans un seul pays » ne seront plus isolés dans la mesure où la crise a pris des le début un caractère global. Le niveau de développement de l'Europe de l'Est est incomparablement plus élevé que celui de la Russie de 1917, nous avons affaire à des pays industriels urbanisés ou toute la population est alphabétisée. Ce sont ces facteurs, bien présents aujourd'hui, qui manquaient tragiquement pour créer une société démocratique et socialiste en Russie à l'époque où Trotsky a parlé pour la première fois de révolution permanente. Mais en méme temps, nous nous heurtons à une crise idéologique et morale sans précédent du socialisme, compromis non seulement par la démagogie stalinienne et par la pseudo-volonté socialiste des cercles bureaucratiques dirigeants de ces pays mais aussi par la pratique historique elle-même du Parti bolchevik. Cette pratique n'est pas réductible à « la préparation du stalinisme » comme cherchent à le faire croire les journalistes de droite, on ne peut pas dégager de façon univoque la responsabilité du Parti bolchevik dans l'avènement du stalinisme. Staline est venu au pouvoir sans avoir besoin d'un coup d'Etat militaire, il a grandi au sein même du bolchevisme.
La seule réponse possible à la crise idéologique du socialisme est une analyse lucide et critique de l'expérience passée et présente. Il y a en fait encore une troisième différence qualitative. la plus importante. entre la situation actuelle et celle de 1917, c'est que cette fois, nous disposons de l'expérience du passé qui nous permet au moins d'éviter les erreurs les plus grossières et de tirer des conclusions pour l'avenir. Et, de ce point de vue également, aussi bien les idées théorique de Trotsky que sa biographie politique ont pour nous une importance extrême.
Les souvenirs de Trotsky sur son cheminement politique, réunis dans le livre Ma vie, sont un témoignage exceptionnel qui nous le montre en tant qu'homme politique et homme tout court, et en tant que « type psychologique et idéologique ». nous permet de comprendre les causes de ses succès et de ses défaites. Il est à noter d'ailleurs que ses faiblesses ressortent autant, des l'abord, que ses qualités. De ce point de vue, Irotsky est simple. Comme pour contirmer laccusation traditionnelle selon laquelle il ne serait qu'un « poseur ». il ne manque pas une occasion de faire son propre éloge, d'étaler son importance énorme pour le succes de la révolution, etc. Souvent, cette constante apologie de lui-même ne fait que rendre plus difficile la lecture de ses livres (on observe la même chose dans le livre sur Staline et même dans le Bulletin de l'opposition). Mais il ne faut pas oublier non plus que son nom était constamment noirci et qu'il était réellement obligé. pratiquement seul, de se défendre contre toutes sortes de calomnies tout à fait monstrueuses.
Un problème beaucoup plus sérieux qui apparait à première lecture est la tendance de Trotsky à réduire l'analyse de la situation politique à un ensemble de clichés et de formules dialectiques toutes prêtes. L'étude de Marx lui a appris à voir les paradoxes et les contradictions de l'histoire, à comprendre que la voie du progrès n'est jamais droite, le développement jamais linéaire. Mais il pense d'abord en catégories politiques. Sa dialectique n'est que la dialectique de la lutte politique. Les complexites du developpement social, les contradictions des processus economiques, l'interaction complexe entre l'économie. la culture, les structures sociales et la vie politique, tout cela, il ne le voit pas (ou ne s'y intéresse pas).
Ceci explique pourquoi son analyse de la bureaucratie est restée inachevée et pourquoi beaucoup de ses prévisions politiques, qui paraissait fondées sur une analyse fine et « élégante » des contradictions politiques du moment, se sont avérées erronées. Et surtout, ceci explique aussi pourquoi Trotsky, qui avait obtenu des succes brillants pendant la période montante de la révolution, en 190S. entre 1917 et 1919, est allé d'échecs en échecs quand la vague révolutionnaire est retombée. Non seulement il était l'homme du moment, voulant rester « révolutionnaire à 100 % » dans n'importe quelles circonstances, et donc complètement incapable de mener une « lutte défensive » et un travail de réformes quand ce sont ces tâches-là qui sont à l'ordre du jour mais encore il s'efforçait d'analyser toute situation comme s'il s' 'agissait d'une situation révolutionnaire... Les moments révolutionnaires se distinguent du cours habituel des événements sociaux précisément parce que pendant la révolution, la lutte politique devient non seulement la « forme supérieure » du conflit social mais intégre toutes les autres contradictions. que c'est par elle que s'expriment directement toutes les contradictions de la société, bref, que tout se ramène à sa politique. Mais. hélas, une telle situation ne dure pas longtemps. La politique n'est qu'une des formes de la vie sociale. Même le conflit entre les classes ne s'exprime pas obligatoirement par la lutte des partis. Une orientation politique qui ne tient pas compte de la complexite et de la diversite des processus culturels, sociaux et économiques (y compris l'évolution technologi- que. les modifications dans le système de direction et les modeles de consommation) est condamnée à la faillite. C'est ce qui explique les nombreux échecs. en Europe occidentale et aux Etats-Unis. des disciples de Trotsky: qui cherchaient dans n'importe quelle situation à agir comme en situation révolutionnaire.
Actuellement, beaucoup des idees concrêtes que Trotsky se faisait de la révolution paraissent naïves et beaucoup de ses actes et de ses paroles sont tout simplement effrayants. C'était un homme de son époque. qui avait formé sa ligne politique dans des conditions totalement diffèrentes des nótres. La Russie lavée par le sang* était son champ d'action. Nous ne pouvons accepter ni l'héritage politique du bolchevisme ni ses principes moraux sans une critique résolue de toutes les positions-clés qui inspiraient les leaders de la révolution. Leurs idées sur le pouvoir nous paraissent aujourd'hui simplistes à l'extrême. leur conception du socialisme insuffisamment dialectique. Nous constatons qu'ils n'ont pas compris le rôle de l'autogestion et se sont mis trop tard à réfléchir sur les institutions démocratiques au sein du nouvel Etat. Même si Trotsky ne l'a pas reconnu. au fond. il a dû finalement non seulement prendre des positions très proches de celles des mencheviks mais aussi partager le sort des leaders mencheviks en exil. En l'occurence. il faudra bien reconnaitre sans ambiguité que les critiques marxistes orthodoxes du bolchevisme et Rosa Luxemburg avaient raison quand des les premiers mois qui ont suivi Octobre, ils ont prédit que la pratique antidemocratique du gouvernement bolchevique aurait des conséquences funestes pour la révolution elle-meme.
La volonté de Trotsky de rester à tout prix dans le cadre du bolchevisme historique en justifiant presque chaque pas fait par le gouvernement révolutionnaire est sa principale faiblesse historique. la principale contradiction de l'alternative qu'il propose. Car lorsqu'il a parlé du stalinisme comme d'un Thermidor. il a pratiquement posé le problème du lien entre la révolution et la bureaucratie, de la maturation du totalitarisme au sein de l'Etat révolutionnaire.
Le Thermidor stalinien, comme le Thermidor français, a éte fondamentalement une contre-révolution, née de la révolution elle-même. qui était pour une grande part la continuation et l'achèvement de la révolution. C"est pourquoi il est tout aussi absurde de tenter de séparer le bolchevisme du stalinisme que de réduire le bolchevisme à la préparation du stalinisme. De son côté, le régime, qui a remarquablement utilisé l'héritage révolutionnaire pour sa propre justification idéologique. voudrait bien. cette fois-ci, se débarrasser de cet héritage mais il ne le peut pas. Il est encore obligé de promettre une « voie non capitaliste » pour préserver la stabilité politique du système même si toute sa pratique contredit ce slogan.
Donc, sans une critique du bolchevisme en tant que conception « mécaniste » de la révolution et sans une condamnation de la pratique autoritaire du gouvernement de Lénine et Trotsky, il n'est possible ni de faire une analyse historique sérieuse du passé ni de former un modèle politique radical pour l'avenir. Cela signifie également qu'il nous faudra parler. quelque pénible que cela puisse être. de la responsabilité personnelle de chacun des leaders bolcheviques dans ce qui s'est passé. Et bien évidemment. les tentatives pour préserver l'un d'eux « du feu de la critique ». qu'il s'agisse de Lénine. de Trotsky ou du préfèré des libéraux.
Boukharine, n'ont rien à voir avec l'histoire sérieuse.
La conclusion fondamentale à laquelle nous sommes maintenant obliges d'arriver n'est pas du tout qu'il faut refuser toute violence dans le processus révolutionnaire (on se demande comment il aurait été possible de renverser le régime de Ceaucescu en Roumanie ou de Somoza au Nicaragua sans utiliser la violence !). Mais, dès les années quatre-vingt. la « nouvelle gauche » occidentale proclamait : « La révolution doit économiser la violence. »
Comment interpréter cela? Si l'on revient à l'histoire du bolchevisme. il faut tracer une limite bien nette entre les actions nécessaires de légitime défense pendant la guerre civile et les répressions massives, qui ne concernaient d'ailleurs pas seulement l'ancienne classe dirigeante mais aussi la masse des paysans. l'intelligentsia. etc. La dissolution des partis d'opposition. y compris les socialistes. la suppression de l'autonomie des soviets. T'instauration d'une censure stricte suivie de l'interdiction de tous les journaux d'opposition ne peuvent être justifiées par le slogan de « défense de la révolution » pour la simple raison que tout ceci portait atteinte au caractère socialiste de la révolution.
Martov. menchevik de gauche. et Rosa Luxemburg. communiste, Kautski. social-démocrate. et bien d'autres, du camp de gauche. l'ont dit dans la période de 1917 à 1921. Les leaders du gouvernement bolchevique, qui obéissaient de plus en plus à la logique de la lutte pour le pouvoir et qui mettaient de plus en plus les intéréts de leur propre parti au centre de toute leur activité politique, n'étaient deja plus en mesure de suivre ces conseils. Et donc la responsabilité de tous les événements subséquents repose fatalement sur eux.
Mais l'histoire sérieuse implique aussi une juste appréciation des choses. Nous ne pouvons pas discuter l'activité des bolcheviks sans tenir compte des conditions dans lesquelles elle ses déroulée : la désorganisation. le délabrement des systèmes économique et financier, l'arriération. la barbarie. l'isolation ne sont pas, loin s'en faut. les meilleures conditions pour la démocratie. Il ne s'agit pas de condamner les bolcheviks mais de se demander, au moins théoriquement, si d'autres méthodes ne seraient pas possibles dans des conditions analogues. Or ces conditions. malheureusement. se reproduisent sans arrêt dans les endroits les plus variés du monde et il n'est pas exclu que la crise qui s'approfondit en URSS et en Europe de l'Est ne mette ces pays devant des problèmes qui rappelleraient beaucoup ceux que les bolcheviks ont eu à résoudre en 1918. Dans cette situation. il n'est absolument pas garanti que les gens qui aujourd'hui condamnent violemment le bolchevisme n'essayeront pas eux-mêmes demain de surmonter la crise en utilisant des méthodes encore plus dures.
La signification de l'histoire pour la période actuelle, c'est justement. en rejetant les tentatives pour présenter les hommes politiques qui vous seraient désagréables comme des bandits et des criminels, de renoncer aussi à proclamer. au nom de la défense de l'idée. l'innocence de révolutionnaires qui vous seraient sympathiques, de comprendre le vrai tragique de ce qui s'est passé et de réfléchir sur le caractère dramatique de l'époque moderne.
La faiblesse du bolchevisme. comme nous l'avons déjà dit. résidait non seulement dans son non-désir de comprendre le rôle des institutions « démocra- tiques bourgeoises » mais aussi dans les idées centralisatrices de l'orthodoxie kautskienne. Il s'agit là non seulement de la structure du parti mais aussi de la conception centralisatrice de la gestion de l'économie ou se perdait la distinction entre socialisme et capitalisme d'Etat: ce n'est pas un hasard si pour Lénine. Trotsky et Boukharine. ces questions se sont révélées incroyablement complexes et embrouillées. Ne voyant pas de perspectives d'autogestion, niant les idees sur le socialisme répandues chez les populistes ou les anarcho-syndicalistes. ils avaient gravement limité leurs possibilités intellectuelles. Cela ne veut absolument pas dire que les idées populistes ou anarchistes « en elles-mêmes » auraient pu s'appliquer avec succès. C'est sans doute l'inverse qui est vrai : elle n'auraient pu devenir une alternative constructive qu'intégrées dans la conception marxiste. plus développée (ce qu'ont fait par la suite les théoriciens du « marxisme occidental ». à commencer par Gramsci). C'est seulement dans les années trente que Trotsky a aborde l'idée de l'importance de la démocratie dans la production mais en l'occurrence. il était déja très en retard non seulement par rapport à son contemporain et cadet. Gramsci. mais par rapport à la pratique de la classe ouvrière elle-même qui a montré dans ses grèves avec occupation en Occident une capacité inattendue d'autogestion.
Surmonter les limitation du « bolchevisme historique » signifie donc aussi pour la gauche radicale d'aujourd'hui surmonter d'abord les éléments d'orthodoxie social-démocrate dans le bolchevisme. Bref, la formation de nouvelles idees exige que nous acceptons l'héritage des bolcheviks, celui de la social-democratie ancienne et nouvelle. celui d'autres courants socialistes... et en même temps que nous ne soyons pas les esclaves de cet héritage. Cela veut dire qu'aujourd'hui nous ne pouvons pas davantage nous passer de Trotsky que nous considérer comme ses continuateurs.
D'ailleurs, n'est-ce pas ce type d'approche que pronaient en leur temps Marx et Engels lorsqu'ils parlaient du principe universel de critique? La critique qui s'applique à elle-même. la critique qui n'a pas peur de ses conclusions. c'est la garantie naturelle contre toute espece de dogmantisme. Et dans la mesure ou Trotsky, comme tout marxiste, était capable d'aller en ce sens. il reste aujourd hui encore un de nos interlocuteurs vivants, une des voix qu'il serait criminel de ne pas entendre.
* La Russie larée par le sang, livre-épopée révolutionnaire d'Artiom Vessioly, écrit dans les années vingt.