L'intervien de l'historien soviétique Vladimir Billik qui suit a été publiée dans le n°33 (aout 1989) de Sobesednik, supplément hebdomadaire du quotidien Konsomolskaya Pravda. Nikita Sibirev est le journaliste qui a réalisé l'intervien:
N. S. - Nous savons que vous avez écrit au comité central du PCUS et vous avez déclaré publiquement qu'il est nécessaire de réexaminer notre jugement sur Léon
Trotsky: Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à prendre cette attitude ?
V. B. - Le bon sens et des faits généralement connus en 1920, mais maintenant oubliés, que tout le monde peut vérifier facilement sur la base de comptes-rendus sténographies des congrès et des conférences des soviets, et les publications de cette période. En outre, je crois que, dans l'énorme héritage idéologico-politique de Trotsky, il y a beaucoup de choses qui sont extrêmement intéressantes pour les décisions que nous devons prendre en abordant nos tâches actuelles. N.S.- Je ne suis pas sûr de comprendre ce que signifie, en l'occurrence, le concept de bons sens. V. B. - Le bon sens nous oblige à reconnaître qu'un homme qui a été désigné à des postes-clé pendant les années où la révolution luttait pour sa survie, devait être dévoué aux idéaux de la révolution et avoir démontré sa capacité d'accomplir avec succès ses devoirs. En outre, dans les années vingt. la formule « Lénine et Trotsky » - qui impliquait que Trotsky était le plus représentatif, le plus éminent et le plus populaire parmi les collaborateurs de Lénine - était utilisée couramment aussi bien par les amis de la révolution que par ses ennemis.
Pourtant, ce vrai visage de Trotsky a été caché jusqu'ici aux générations qui se sont succédées. Des décennies durant, son nom a été lié à d'innombrables accusations, dépourvues de tout fondement, de façon qu'il avait acquis une connotation négative aux yeux de beaucoup de gens. L'image stéréotypée de lui comme d'un démagogue, d'un opportuniste égocentrique et d'un adversaire de Lénine a été fermement établie dans la conscience quotidienne.
Des écrivains d'autres pays, avec des conceptions philosophiques différentes, ont écrit sur Trotsky des milliers de livres et d'articles. Même ceux qui ne peuvent pas être soupçonnés de sympathies pour le socialisme, considèrent Trotsky comme l'un des révolutionnaires, des figures politiques et des publicistes les plus brillants de la première moitié du xx' siècle. En même temps, dans une lettre que j'ai reçue l'année dernière, Youri Felshtinsky, soviétologue américain et éditeur d'une série de livres de Trotsky, écrit à juste titre: « Ils ont tellement menti à propos de Trotsky que celui-ci est devenu une figure tout à fait énigmatique. Au fond, personne ne comprend aujourd'hui qui était Trotsky. Et cela vaut aussi bien pour ceux qui l'aiment que pour ceux qui le haïssent... » N. S. - Oui, vous avez posé un problème difficile. V. B. - Le bon sens devrait suggérer que les nombreux livres et articles de Trotsky qui ont été publiés en URSS dans les années vingt et qui ont eu à l'époque une énorme popularité, devraient nous intéresser. Je me rappelle très bien d'avoir lu beaucoup de tout cela et d'en avoir discuté avec mes camarades. Aujourd'hui, certaines œuvres de Trotsky sont toujours d'actualité, par exemple celles qui illustrent son opinion sur le fait que le chemin vers le socialisme sera extrêmement long. Trotsky a été l'adversaire le plus conséquent du système pseudo-marxiste qui a été construit dans notre pays, c'est-à-dire de la dictature de Staline. Mais - quelle ironie de l'histoire ! — une personne qui, dans le cadre d'une répression sanglante, a lutte contre le mythe selon lequel tout cela était le résultat d'une « nécessite objective », et qui a été l'adversaire principal et le plus conséquent de Staline est critiquée avec l'argument qu'elle serait un obstacle à la dénonciation de Staline et
LENINE 95 accusée d'avoir pris des positions extrémistes et d'avoir pròné l'idée d'un socialisme de caserne... N. S. - Mais, lorsque j'étais à l'école, on m'a expliqué, par exemple, que Trotsky avait avancé l'idée d'une « armée du travail », qui impliquait le travail forcé pour toute la population adulte. Est-ce que c'est vrai ? V. B. - Les armées du travail ont surgi en janvier 1920, mais non à l'initiative de Trotsky. Lénine avait immédiatement soutenu une telle approche et ensuite il s'était prononcé à plusieurs reprises en faveur de telles armées. Au sein même de ces armées, beaucoup de gens étaient convaincues qu'elles étaient nécessaires.
En fait, on lance contre Trotsky des accusations de toutes sortes ! Par exemple. les brochures de la société Pamyat prétendent qu'il voulait limiter la campagne contre l'alcoolisme et faire sombrer la population dans l'alcoolisme. Qu'est-ce que je peux répondre? En fait. Trotsky a dit en 1926 : « Si nous ne repoussons pas l'offensive de l'alcoolisme, en commençant par les villes, alors la bouteille nous fera perdre le socialisme et la révolution d'Octobre... Rien ne menace plus que l'alcool la santé physique et morale de la nouvelle génération de la classe ouvrière... Le moyen fondamental pour gagner cette lutte, c'est d'élever le niveau culturel des masses elles-mêmes et de créer ainsi la base structurelle d'un effort militant collectif contre l'alcoolisme. » En réalité, c'est Staline (qui, contrairement à Trotsky, consommait régulièrement de l'alcool), qui a ouvert les portes à l'alcool en Union soviétique. N. S. - Le général Volkogonov affirme que Trotsky a exagéré sa contribution à la construction de l'Armée rouge. V. B. - De telles accusations n'ont été portées contre Trotsky même pas lorsqu'on l'a relevé de son poste de commissaire du peuple de l'Armée et de la Marine en 1925. On peut comprendre pourquoi: dans les années vingt. le rôle reel du president du Conseil militaire révolutionnaire dans la construction des forces armees était si connu qu'une telle accusation ne pouvait pas être serieusement lancée. Dans la première édition de son essai sur Lénine (1924). Gorky rappelle que Lénine avait dit: « Ils sont en train de mentir beaucoup et notamment. semble-t-il, à mon égard et à l'égard de Trotsky. » En frappant sur la table, il avait ajouté : « Pouvez-vous me montrer un autre homme capable d'organiser dans l'espace d'un an une armée modèle, et de gagner le respect aussi des spécialistes militaires. Nous avons un tel homme... » Lénine faisait allusion de toute évidence à Trotsky.
Dans les années vingt. Trotsky s'est efforcé beaucoup d'établir dans l'armée des rapports basés sur le respect réciproque, et il s'est préoccupé de sauvegarder la dignite personnelle et civique des soldats. Prenons l'exemple de son article « Le "toi" et le "vous" dans l'armée », publiée dans Izvestia en juillet 1922. De quoi parle Trotsky dans cette article ? Du sentiment d'humiliation qu'éprouve un soldat si un officier s'adresse à un subordonné en employant le « toi » alors que lui il est obligé à employer plus respectueusement le « vous ». « Certains peuvent penser qu'il s'agit d'une chose sans aucune importance. Mais ce n'est pas vrai ! Les soldats de l'Armée rouge respectent les autres comme eux-mêmes. Le respect de la dignité humaine est l'élément de cohésion le plus important de l'Armée rouge » écrit Trotsky. N. S. - Comment répondez-vous à ceux qui accusent Trotsky d'excessive cruauté dans les années de la guerre civile et qui affirment que des injustices ont été ams mise si es de de emers invidus lui des parst ue des industices sueren V. B. - Toute accusation de cette nature doit être vérifiée attentivement, ce qui implique une vérification de l'authenticité de chaque document. Mais, même si tel ou tel autre fait était confirmé, il ne faut pas oublier qu'il s'agissait d'une guerre civile. Une armée régulière a dû être créée des ruines, et on a dû vaincre la résistance opposée par ceux qui prônaient la création d'une armée de partisans et s'oppposaient à l'utilisation des spécialistes militaires. Ceux qui « avaient essayé de calomnier le camarade Trotsky », accusé d'excessive cruauté, ont été rappelés à l'ordre par Lénine lui-même (par exemple en 1920 lors du I° Congrès des travailleurs cosaques). N. S. - Tout ce que vous dites est intéressant, mais j'ai quand même de la peine à croire que Lenine aurait défendu Trotsky. V. B. - Et, pour moi, il est difficle de comprendre ce que vous venez de dire... N. S.- Toutefois, vous n'allez pas nier que des divergences sérieuses ont existé entre Lénine et Trotsky dans la période pré-révolutionnaire ? V. B. - A mon avis, ces divergences se ne sont pas si significatives si on les considère dans une perspective historique. Cela vaut, par exemple, pour la question de la révolution permanente à laquelle on a attribué, après la mort de Lénine, une importance disproportionnée. Entre autres, après 1916, Lénine n'a plus soulevé cette question.
Aú II° Congrès du Parti social-démocrate de Russie en 1903, Lénine et Trotsky étaient d'accord lors de la discussion sur le programme du parti. A l'époque, par ailleurs, Trotsky était appelé le gourdin de Lénine. Ils ne se sont divisé que lorsque la discussion sur les statuts a commencé. Trotsky s'est refusé d'appuyer la version de l'article 1 proposée par Lénine, qui stipulait que tout membre du parti devait être engagé dans l'activité d'une des organisations du parti. Il a expliqué son refus en disant que l'application d'une telle norme donnerait un pouvoir spécifique et exceptionnel sur les membres à l'appareil du parti. Cela comportait le danger d'un renforcement extraordinaire de l'appareil et, en dernière analyse, la possibilité de l'émergence d'un seul dictateur. Il est vrai qu'aussi longtemps que Lénine a dirigé le parti, cela ne s'est pas vérifié.
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Jusqu'à 1917, Trotsky a eu une position centriste dans le parti social-démocrate ; c'est pourquoi il a été critiqué par Lénine. Mais en même temps, ils ont collaboré sur des problèmes spécifiques, surtout pendant la première révolution en 1905-1906 lorsque Trotsky a dirigé le soviet de Petrograd. Plusieurs écrits de Trotsky ont été publiés à l'époque dans des journaux dirigés par Lénine.
En 1917, lors du VI° Congrès du parti, il y a eu une « fusion » - c'est le terme employé par Lénine - entre les bolchéviks et le groupe inter-rayons dont faisait parti Trotsky. A l'election du comité central, Trotsky obtenait 131 voix sur 134. Ce congrès, auquel ni Lénine ni Trotsky n'avaient pu assister, tout en ayant été élus présidents d'honneur, a marqué la fin de toutes les polémiques précédentes. En automne 1917, Lénine a fait référence, d'une façon positive, à la position internationaliste de Trotsky en ajoutant que Trotsky « dans les journées difficiles de juillet avait prouvé qu'il était à la hauteur de la tâche et avait agi comme un partisan dévoué du prolétariat révolutionnaire ». Les faits prouvent - ce qui est important -qu'immédiatement après le renversement de l'autocratie les points de vue des deux dirigeants sur les tâches et les possibilités d'un développement ultérieur de la révolution coïncidaient. N. S. - Mais qu'est-ce vous pouvez dire sur la discussion entre Lénine et Trotsky dans les journées d'octobre 1917 à propos du choix du moment de l'insurrection ? Est-ce qu'il n'y avait pas de divergences entre eux à ce sujet ? V. B. - Oui, il y avait des divergences entre eux. Ce sont ces divergences qui ont été exploitées le plus par des historiens et des publicistes. Toutefois, ces historiens n'ont pas mentionné certains faits et surtout le fait que Lénine, comme l'on sait, avait insisté sur la nécessité de renverser le gouvernement provisoire avant le congrès des soviets, désormais imminent. Trotsky, qui était en train de préparer le passage de la garnison de Pétrograd du côté des bolcheviks, voulait, de même que d'autres membres du comité central, faire traîner ce renversement jusqu'au congrès. Il est intéressant de noter que même l'histoire bien connue du PCUS écrite à l'époque stalinienne n'a pas critiqué Trotsky à ce propos. N. S. - Quelle votre explication ? V. B. - Mon explication est que Staline était parmi ceux qui voulaient remettre l'insurrection. En 1920, à l'occasion du cinquantième anniversaire de Lénine, dans un discours qui traitait d'une seule question, l'autocritique de la direction, Staline a dit : « Malgré toutes les pressions de Lénine, nous ne l'avons pas écouté... et nous avons attendu jusqu'au congrès des soviets. Lénine était alors à Petrograd. En souriant et avec une regard malin, il a dit: "Oui, peut-être vous aviez raison". »
Dans son article « Peut-on fixer un horaire pour une révolution ou une contre-révolution ? », publié dans la Pravda en septembre 1923, Trotsky a expliqué que l'insurrection avait été remise de dix jours parce que les démarches préparatoires - sur le terrain de l'agitation et de l'organisation - avait confirmé qu'une insurrection menée indépendamment du congrès des soviets semerait la confusion dans des couches significatives de la classe ouvrière qui associait l'idée de la prise du pouvoir avec les soviets et non avec le parti et ses organisations clandestines. D'autre côté. il était déjà suffisamment clair que la bourgeosie était trop démoralisée pour être en état de préparer une riposte sérieuse dans l'espace de deux ou trois semaines. N. S. - Mais quoi sur les divergences entre Trotsky et Lénine après Octobre, à l'époque des negociations de Brest-Litorski avec les Allemands et pendant les discussions sur les syndicats ? V. B. - En ce qui concerne Brest-Litovsk, Lénine a polémiqué avec Boukharine et d'autres « communistes de gauche », partisans de la guerre révolutionnaire, plus qu'avec Trotsky. Il y avait aussi une forte résistance à une paix unilatérale avec des concessions de la part de militants de base. Il y avait une crainte non sans fondement, assez répandue. qu'une paix hâtive n'affaiblisse la révolution en Occident. Le prolongement des négociations et la formule « nous ne mettons pas fin à la guerre et nous ne signons pas la paix, nous sommes en train de démobiliser l'armée » a été acceptée finalement par le comité central bolchevique. En tout cas, les divergences à propos des négociations de Brest-Litovsk et de la discussion sur les syndicats, exige une étude détaillé qui tienne compte nécessairement des positions exprimé par Trotsky dans ses écrits.
Au X° Congrès du parti. la position de Trotsky selon laquelle le tournant vers la NEP rendait nécessaire, dans le futur immédiat. un réexamen de la résolution sur les syndicats, a été adoptée. Ses arguments sur la « secousse » nécessaire et sur le développement de la discussion dans son ensemble, devraient attirer l'attention. et son idée de démocratisation de la production me semble très pertinente même aujourd'hui. Mon point de vue est essentiellement que toutes les divergences entre Trotsky et Lénine après 1917 sont absolument insignifiantes par rapport aux questions sur lequelles ils étaient d'accord dans la même période. N. S. - Mais comment Trotsky a-t-il réugi à la NEP? V. B. - Pourquoi pensez-vous qu'il n'a fait que réagir à la NEP? Trotsky a prône énergiquemnt la nouvelle politique économique. Savez-vous que déjà un an avant la révolte de Kronstadt, qui, soit dit en passant, a été le stimulant final vers la NEP, Trotsky avait été le seul dans le Bureau politique à proposer le rejet de la politique de communisme de guerre sur la question des approvisionnements alimentaires ? A ce moment-là, il n'avait pas obtenu le soutien nécessaire. Trotsky sentait qu'il était nécessaire de remplacer le système d'appropriation du surplus par un impôt progressif en nature et d'éliminer le nivellement des salaires.
Après le X* Congrès, comme l'on sait, la NEP a été adoptée. En novembre 1922, Lénine écrit : « Je renvoie ceux qui n'ont pas une compréhension suffisamment claire de la question de la nouvelle politique économique, au discours du camarade Trotsky et au mien au IV° Congrès de l'Internationale communiste à propos de cette question. » Dix jours plus tard, il adresse a Trotsky une lettre ou
LENINE 99 il dit: « J'ai lu vos thèses à propos de la NEP et les trouve généralement très bonnes, et certaines formulations spécifiques sont très pertinentes, même si un petit de nombre de points me semblent discutables. Mon opinion est qu'il faudrait les publier dans les journaux et plus tard les reprendre dans une brochure. » Il paraît que cette brochure n'a jamais été écrite. Mais, en 1923, lors du XII° Congrès du parti, Trotsky a présenté un brillant rapport au titre « Sur l'industrie » qui, comme l'indique clairement le compte-rendu sténographique, a été accueilli par les délégués avec des applaudissements très vifs er prolongés. Le rapport avançait une perspective de développement de l'industrie pour les années à venir. Le point principal coïncidait avec les thèses inclues dans la résolution du congrès : « Seule une industrie qui produise plus qu'elle ne consomme, peut gagner la bataille. Une industrie qui vive aux frais du budget, c'est-à-dire aux frais de l'agriculture, ne serait pas en condition d'obtenir un soutien stable à long terme à la dictature du prolétariat. » N. S. - Donc, l'écrivain Vasily Belor se trompait lorsqu'il affirmait dans la Pravda que Staline avait emprunté à Trotsky la collectivisation forcée ? V. B. - Bien sür qu'il se trompait. La presse a déjà publié des critiques à Belov pour ses accusations non fondées. On peut synthétiser l'essentiel comme suit : en février 1919, Iavestia a publié « Une lettre aux couches moyennes de la paysannerie du Commissariat du peuple de l'Armée et de la Marine », qui était une réponse à une lettre de G. Gulov, soldat de l'Armée rouge, qui avait été gêné par des rumeurs sur les divergences entre Lénine et Trotsky notamment sur la question paysanne. Trotsky écrivait: « Le pouvoir soviétique n'utilise pas ni a aucune intention d'utiliser la force à l'égard des couches moyennes de la paysannerie pour les pousser vers des méthodes communistes de gestion agricole. » Plus tard. le 15 février, la Pravda publiait un écrit de Lénine, « Réponse à la question d'un paysan », où on lisait : « Pour ma part. je partage entièrement la déclaration du camarade Trotsky. Je n'ai aucune divergence avec lui... Dans sa lettre, le camarade Trotsky explique en détail et clairement pourquoi le Parti communiste et le gouvernement ouvrier et paysan actuel, choisi par les soviets et composé de membres de ce parti, ne considèrent pas que les paysans moyens sont leurs ennemis. J'approuve sans réserve ce que le camarade Trotsky a dit. » N. S. - Donc, les idées de Lénine et de Trotsky sur la construction économique coïncidaient sous de nombreux aspects. Mais est-ce qu'il y a eu des divergences entre eux après le tournant de la NEP, dans les années 1921-1923 ? V. B. - Selon moi, ils avaient la même opinion sur la plupart des questions politiques de principe. Dans ses conclusions au XI° Congrès du parti, le dernier auquel il a assisté, Lénine a exprimé onze fois sa solidarité avec Trotsky ! Plus tard, ne pouvant pas assister aux sessions du Comité central à cause de sa maladie. Lénine s'est adressé justement à Trotsky pour obtenir un soutien à ses positions. Après avoir déjà écrit son Testament, Lénine malade, dans une de ses dernières lettres, a fait appel à Trotsky : « Je vous demande urgemment de vous occuper de ratie org Shaine et De central eue are et palace ester quais soient impartiaux. Tout au contraire. Si vous êtes d'accord, de vous en occuper. je pourrai me reposer tranquillement... »
Si vous étudiez attentivement toutes les déclarations de Lénine sur Trotsky, vous verrez qu'elles confirment un fait qui a été. pour certaines raisons, « oublié ». c'est-à-dire que depuis 1917 jusqu'à la fin de ses jours, Lénine a considéré Trotsky comme son collaborateur le plus digne de confiance pour résoudre beaucoup des problemes politiques parmi les plus importants. N. S. - Alors, comment est-il arrivé que Trotsky est devenu un opposant depuis la fin de 1923" V. B. - Savons-nous réellement ce qu'il s'est passé effectivement dans les derniers mois de la vie de Lénine ? Dans des écrits et des lettres redigees peu avant sa mort, la préoccupation principale de Lénine est la lutte contre la bureaucratisation. La résolution adoptée unanimement par la session plénière conjointe du comité central et de la Commission centrale de contrôle le 5 décembre 1923, parle explicitement de « bureaucratisation évidente de l'appareil du parti » et déclare que, dans l'intérêt du parti, il était nécessaire « de changer sérieusement le cours du parti dans le sens d'une application réelle et systématique des principes de la démocratie ouvrière ». Il est évident que pour certains (comme les événements l'ont prouvé par la suite). ce n'étaient là que des mots. Mais non pour Trotsky ! Lui, il ne se limitait pas à faire appel à une lutte contre la bureaucratisation du parti, mais il lançait le mot d'ordre : «L'appareil doit étre subordonné au parti ». selon la résolution susmentionnée. Toutefois, en dépit des recommandations de Lénine, Staline est resté à la tête de l'appareil. Déjà en 1922. Lénine avait écrit que Staline avait concentré dans ses mains « un pouvoir extraordinaire » et était en train d'en abuser de plus en plus. La critique décisive de Trotsky à la bureaucratisation de l'appareil n'était appuyée par les autres membres du bureau politique, et certains d'entre eux n'étaient pas du tout « contents » de vifs applaudissement à Trotsky de la part des délégués du XII° Congrès. Mais, étant donné l'autorité et la popularité de Trotsky, le bureau politique était quand même obligé à déclarer en décembre 1923 : « Tout en n'étant pas d'accord sur tel ou tel autre point avec le camarade Trotsky, le bureau politique dénonce comme une invention mal intentionnée l'idée qu'un seul camarade du comité central ou du bureau politique pourrait imaginer l'activité du comité central et des organes de pouvoir de l'Etat sans la participation la plus active du camarade Trotsky. »
Quatre années s'écouleront avant que Staline puisse pousser la lutte interne du parti juqu'au point d'exclure Trotsky. N. S. - Dans quelle mesure étaient honnêtes et sincères les critiques de Trotsky à la politique du parti ? Peut-être, comme certains auteurs le prétendent, désirait-il effectivement le pouvoir?
LENINE 101 V. B. - Quel pouvoir ? Il occupait les postes les plus importants dans le parti et au gouvernement, il était membre du bureau politique et président du conseil militaire révolutionnaire. Il n'était pas secrétaire général. mais à l'époque le secrétaire général n'était pas considéré comme la personne la plus importante du pays. Trotsky s'était toujours rendu compte du pouvoir de l'appareil, mais il n'aimait guère ce type de travail. Son orientation était fondée surtout sur la force de ses mots et sa plume, et sur ces terrains il avait une place particulière dans le parti. Selon mon opinion, la chasse aux postes - une accusation lancée sans raison contre lui par des auteurs qui se nourrissent de stéréotypes - était étrangère à Trotsky. N. S. - De tout ce que vous avez dit sur Trotsky, il en découle qu'il était un homme doué, qui avait une très forte volonté, et une figure politique intelligente et principielle. Comment est-il arrivé que tout en ayant de telles qualités et en jouissant d'une telle popularité parmi les masses, il a subi quand même une défaite écrasante ? V. B. - Cette question exige une étude particulière. Il est surtout nécessaire de prendre en considération les changements qui ont eu lieu dans le parti aprés la mort de Lénine. En ce qui concerne la défaite de Trotsky, je dirais ce qui suit : dans une lutte contre la médiocrité, ce n'est pas toujours le talent qui gagne. Déjà en 1909, Trotsky avait écrit à propos du chef de Cent Noirs Purishkevich : « La théorie de la sélection naturelle nous explique que dans une lutte, c'est le plus apte qui gagne et non le meilleur ou le plus fort, c'est le plus apte et non le plus parfait. " Evidemment, Trotsky n'était pas apte à mener une bataille contre l'appareil et les intrigues propres de Staline. N. S. - Peut-être, son activité antisoviétique à l'étranger, telle que certains livres d'histoire l'ont présentée, a été un obstacle à un jugement objectif sur le rôle de Trotsky après la révolution d'Octobre et dans les années vingt. V. B. - Ni dans les livres ni dans les articles écrits par Trotsky dans les années trente, je n'ai trouvé confirmation d'une quelconque activité antipatriotique de sa part. Des documents et des déclarations antistalinens, oui, on en trouve. Mais il est inadmissible de mettre sur le même plan antistalinisme et antipatriotisme ! Les œuvres écrites par Trotsky à l'étranger - l'Histoire de la révolution russe, Ma vie. Staline et plusieurs autres (bien que je ne connaisse pas toutes ses œuvres) - m'ont étonné par leur profondeur et leur objectivité. Je crois que, si on pouvait les publier à nouveau immédiatement. elles rempliraient un vide dans notre littérature historique. N. S. - Vous avez, dit beaucoup de choses nouvelles et intéressantes sur Trotsky: Mais est-ce que votre approche de son rôle dans notre histoire n'est pas unilatéral ? V. B. - Evidemment, mon opinion est unilatérale. Mais pas trop unilatérale. Pendant plus que soixante ans nous avons reçu une information négative unilatérale tions et son destin. Trotsky doit occuper dans l'histoire la place qu'il mérite.