Dans le congrès tenu à Stockholm au mois de juin dernier, l'Internationale socialiste a combiné deux anniversaires, le bicentenaire de la Révolution française et le centenaire de la fondation de la II° Internationale. « Notre mouvement international est renforcé encore aujourd'hui par ces deux inspirations », explique la résolution adoptée. En fait, alors que le Bicentenaire a declenché une vague inépuisable de célébrations et de publications, le centenaire est passé presque inaperçu. Dans un certain sens, c'est un signe des temps : l'internationalisme n'est plus à la mode et les partis sociaux-démocrates eux-mêmes ne semblent attribuer trop d'importance à une internationale dont les rencontres ressemblent beaucoup plus à des rendez-vous diplomatiques qu'à des assises d'une organisation ouvrière.
Un nouveau souffle
Toutefois, au delà du congrès et de l'anniversaire, la social-démocratie internationale ne se lasse pas depuis un certain temps de célébrer la victoire qu'elle aurait remportée sur tous les autres courants du mouvement ouvrier et en premier lieu sur le courant communiste. En d'autres termes, elle fête une sorte de revanche historique.
Tout le monde sait qu'après la première période de l'après-guerre, où les partis communistes avaient réalisé des progrès plus ou moins spectaculaires dans la plupart des pays d'Europe occidentale, les partis sociaux-démocrates avaient réussi à établir ou rétablir une hégémonie indiscutable dans le mouvement ouvrier aussi bien sur le terrain politique que sur le terrain syndical. Qui plus est, un tournant majeur s'est produit vers la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt dans des pays comme la France, l'Etat espagnol et la Grèce où les partis socialistes renversaient en leur faveur le rapport de forces dans le mouvement ouvrier et remportaient ensuite des succès électoraux leur permettant d'accéder au gouvernement, le plus souvent sans avoir recours à des coalitions. Rappelons, par ailleurs, que la social-démocratie maintenait son hégémonie incontestée dans les pays capitalistes industrialisés d'autres continents (Canada, Australie, Nouvelle Zélande et même Japon) '
L'exception semblait être l'Italie. Dans ce pays, malgré des succès partiels du Parti socialiste (PSI) et l'activisme de Bettino Craxi en tant que sécrétaire du parti et, pendant quelques années, en tant que Premier ministre, le rapport de forces reste très largement favorable au Parti communiste (PCI). Mais si le PSI peut, de son propre point de vue, regretter une telle situation, l'évolution qu'a connue le PCI depuis des décennies et qui a abouti aux décisions de ses derniers congrès et à la proposition de son secrétaire de renoncer même à l'appellation de communiste et d'adhérer à l'IS peut être considérée à juste titre par la social-démocratie comme une victoire majeure ? . Il semble en effet que se réalise la prophétie que le vieux réformiste Filippo Turati avait lancé au congrès de Livourne en 1921 à l'adresse de ceux qui s'apprêtaient à fonder un nouveau parti: «Admettons que vous réussissez à construire le Parti communiste et à organiser les soviets en Italie. Pourtant, si vous vous sauverez de la réaction que vous aurez provoquée et si vous voudrez faire quelque chose qui reste comme un élément d'une société nouvelle, vous serez obligés malgré vous — mais vous le ferez avec conviction parce que vous êtes honnêtes — à parcourir entièrement à nouveau notre propre chemin, le chemin des sociaux-traîtres d'antan; et vous devrez le faire parce que c'est le chemin du socialisme qui seul est immortel, et qui est le seul noyau vital qui reste après toutes nos diatribes. »
Le bonhomme ne pouvait évidemment prévoir que sa prophétie s'avérérait fondée y compris pour des pays où le capitalisme avait été renversé (il est vrai, sans soviets) et dont les dirigeants s'efforcent désespérement de faire oublier leur passé, changent le nom de leurs partis, rendent hommage aux sociaux-démocrates, voire frappent à la porte de leur internationale 3 . En URSS aussi, il existe désormais des groupes et des courants qui se réclament explicitement des conceptions socialdémocrates en même temps que des voix se lèvent pour remettre en question la valeur historique de la Révolution d'octobre, condamner Lénine et révaloriser les conceptions stratégiques des mencheviks. Gorbatchev lui-même fait de son mieux pour estomper tous les clivages entre sociaux-démocrates et partis communistes.
C'est une extraordinaire ironie de l'histoire - une ironie très amère pour les révolutionnaires - que justement ceux qui n'ont jamais rien fait pour créer les conditions d'une révolution et à plus forte raison pour la faire progresser et gagner, qui ont joué les spectateurs passifs, voire se sont rangés de l'autre côté de la barricade, puissent apparaître aux yeux non seulement de bureaucrates opportunistes qui ont perdu toute confiance en eux-mêmes, mais aussi de larges secteurs des masses comme les sauveurs providentiels qui indiqueraient les chemins du salut et apporteraient l'aide nécessaire à surmonter la crise. Voilà encore un autre crime du stalinisme et non des moindres !
Pour compléter le tableau, surtout à partir de son congrès de 1976 et de l'avènement à la présidence de l'organisation du « renovateur » Willy Brandt, l'Internationale socialiste a réalisé des progrès considérables vers le dépassement de sa nature traditionnellement eurocentrique. Grâce à des adhésions successives qui s'ajoutaient à celles déjà enregistrées depuis sa refondation en 1951, elle élargissait sa présence et sa zone d'influence dans toute une série de pays d'Amérique latine et, dans une moindre mesure, dans d'autres continents. En fevrier 1989, était diffusée une liste officielle selon laquelle il y avait dix partis membres et dix partis consultatifs en Amérique latine, trois partis membres en Afrique et cinq partis membres et deux consultatifs en Asie 4 . Ainsi, l'Internationale socialiste et ses partis les plus représentatifs, par exemple, la social-démocratie allemande et la social-democratie suedoise, sont en situation de développer une action assez systématique et efficace pour influencer des mouvements populaires, des partis et des organisations syndicales. Leur but est de neutraliser ou contrebalancer l'influence de la bureaucratie soviétique, de même que celle de la direction cubaine, et de chercher des mediations entre les forces de la region et les Etats-Unis. Surtout lorsqu'ils sont au gouvernement, ils se préoccupent en même temps de préserver les intérêts spécifiques de leur propre bourgeoisie.. Ils s'efforcent aussi d'exercer une influence sur des organisations révolutionnaires, qui ayant de très grandes difficultés à répérer les ressources nécessaires à leur fonctionnement, demandent parfois l'aide d'organismes européens de différente nature, dont des instituts et des centrales syndicales justement sous contrôle social-démocrate. Independamment des intentions, de tels rapports ne peuvent à la longue rester sans consequence et representent en tout cas un levier dans les mains de la socialdémocratie internationale. Finalement, les conceptions dont s'inspire l'Internationale socialiste, ses normes de fonctionnement et sa pratique n'ont pas connu une évolution allant dans le sens d'accroître son unité politique et organisationnelle par rapport à l'époque de sa reconstitution et à la période entre les deux guerres. Pour reprendre une expression célèbre, elle est une internationale boite aux lettres encore plus que son ancêtre d'avant 1914. Ses résolutions et ses déclarations ne servent, en règle générale, qu'à exprimer de bonnes intentions et sont parfaitement hypocrites dans la mesure où ceux qui les adoptent savent très bien que chaque parti fera quand même ce qui bon lui semble. Les congrès se réduisent le plus souvent à des shows spectaculaires qui permettent à des chefs de gouvernement ou d'Etat, de se rencontrer, le cas échéant de se bagarrer dans la coulisse, de faire des déclarations plus ou moins solennelles sans oublier pour autant les intérêts concrets de leurs classes dominantes respectives. Jamais, depuis 1951, ils n'ont été le theâtre de debats comparables à ceux qui ont attiré à d'autres époques l'attention du mouvement ouvrier tout entier 5
Toujours est-il que les partis sociaux-démocrates disposent d'une organisation internationale alors que ce n'est pas le cas des partis communistes, staliniens ou post-staliniens. Ceux-ci non seulement ont enterré en 1943 l'Internationale communiste stalinisée - ce n'est pas nous qui regretterons ce decès - et par la suite cet ersatz éphémère qui fut le Cominform , mais ils ont renoncé également à convoquer des simples conférences internationales avec des objectifs limités. Cela a été le résultat des contradictions entre les différents couches bureaucratiques au pouvoir, de cette logique du socialisme dans un seul pays, qui pousse irrésistiblement à considérer comme absolument prioritaires les intérêts de son propre Etat et qui a débouché non seulement sur le conflit entre l'URSS et la Yougoslavie et sur celui, encore plus grave et durable, entre l'URSS et la Chine, mais même sur des véritables guerres entre Etats « socialistes frères ». Des conflits d'intérêts ont éclaté aussi entre la bureaucratie soviétique (et/ou chinoise) et les groupes dirigeants de partis communistes des pays capitalistes, ayant leurs propres racines et subissant les effets de leur intégration dans les institutions et les mécanismes de la société bourgéoise. Aujourd'hui, le prétendu mouvement communiste international n'existe plus en tant que tel et il est tout à fait improbable qu'il puisse renaître de ses cendres dans la période devant nous.
En revanche, l'Internationale socialiste a maintenu un fonctionnement plus ou moins régulier, tout en ne surmontant pas ses limites intrinsèques. Il suffit de rappeler que depuis 1951 elle a tenu dix-huit congrès et toute une série de conférences ou colloques régionaux en Europe, en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Ses organismes de direction se sont réunis assez fréquemment en adoptant d'innombrables résolutions sur des problèmes aussi bien généraux que sectoriels. C'est la très large convergence entre ses principales composantes, qui est à la base de cette relative cohérence et stabilité, beaucoup plus que l'adhésion à une idéologie et à des orientations d'ensemble communes. En effet, malgré son élargissement à l'échelle mondiale, elle continue d'avoir ses citadelles en Europe occidentale, c'est-à-dire dans des pays assez homogènes aussi bien du point de vue socio-économique que de celui de la structuration et de la situation du mouvement ouvrier. D'où l'affinité substantielle d'intérêts entre les différentes bureaucraties politiques et syndicales, les unes et les autres profondément intégrées dans les institutions de la société capitaliste, qu'elles se trouvent conjoncturellement au gouvernement ou à l'opposition. Cette affinité est, en dernière analyse, plus forte que les conflits qui éclatent périodiquement en reflétant, plus ou moins directement, les conflits d'intérêts et d'orientations des différentes bourgeoisies. Il est clair par ailleurs que, ne fût-ce que dans le but de valoriser davantage leur rôle national et international, les partis sociaux-démocrates ont intérêt à établir et à maintenir des rapports organiques avec des partis ou mouvements d'Amérique latine, d'Afrique ou d'Asie qui, tout en ayant une origine et le plus souvent une nature sociale qualitativement différente, avancent des projets réformistes de démocratisation et de rationalisation, dans une optique qui n'est pas du tout anticapitaliste et qui n'est que partiellement et conjoncturellement en conflit avec les projets imperialistes. Iroisiemement, dans la crise qui bouleverse les societes de transition bureaucratisées d'Europe orientale, les partis sociaux-démocrates apparaissent comme des pôles d'attraction aux yeux de groupes, mouvements et couches sociales qui cherchent des interlocuteurs autres que des partis bourgeois et les grandes institutions internationales officielles.
La question est donc posée : assistons-nous à une revanche historique de la social-démocratie, à une relance à l'échelle mondiale de ses valeurs, de ses conceptions et de ses instruments organisationnels ?
Nombreux sont ceux qui en sont convaincus et qui agissent pour qu'une telle perspective se réalise. C'est notre tâche de contrecarrer l'offensive politique et idéologique qui bat son plein, par une triple démystification : au niveau théorique, au niveau du bilan historique et au niveau de l'analyse de la situation actuelle et de sa dynamique. Notre article est une première contribution dans ce sens.
Un bilan historique à ne pas oublier
Il est absolument extraordinaire de constater jusqu'à quel point non seulement les dirigeants sociaux-démocrates, mais aussi ceux de plusieurs partis communistes abordent les problèmes actuels et envisagent des solutions « nouvelles » en partant du présupposé plus ou moins explicite que tout le passif historique du mouvement ouvrier doit être attribué au stalinisme et que la social-démocratie n'a rien ou presque à se reprocher. Quelques rappels synthétiques nous paraissent donc utiles.
Rappelons tout d'abord que des bilans de la social-démocratie ont été tirés déjà au début de la Première Guerre mondiale dans des écrits bien connus de Lénine et de Trotsky ' , par la suite dans des textes des premiers congrès de l'Internationale communiste et, au cours des années vingt et trente, par Trotsky et l'Opposition de gauche. Précisons que ces bilans ne sont pas l'acquis des seuls marxistes révolutionnaires. Ils ont été, fondamentalement confirmés par des analyses et des autocritiques de militants et de dirigeants de différentes origines et par des très nombreuses contributions d'historiens se réclamant ou non du mouvement ouvrier. Ajoutons que se sont développés à plusieurs reprises (par exemple, en Italie) des courants politiques et idéologiques selon lesquels, à la suite de défaites majeures du mouvement ouvrier dont ils portaient la responsabilité, les partis sociauxdémocrates n'avaient plus aucun avenir . En particulier dans la première phase de la Seconde Guerre mondiale, une telle interprétation semblait corroborée par la faiblesse extrême des partis socialistes et leur participation très peu significative à la résistance antifasciste active. Encore dans les années soixante, au moment où des dirigeants du PCI comme Amendola ont esquissé à nouveau une perspective de réunification du mouvement ouvrier, leur point de départ était que ni le courant communiste ni le courant social-démocrate n'avaient atteint leurs buts historiques. Dix ans plus tard, Enrico Berlinguer en avait tiré, pour sa part, la conclusion qu'il fallait choisir une « troisième voie », distincte tant du « socialisme réel que de la social-démocratie ». Il va de soi que tout bilan qui décrirait l'itinéraire historique de la social-démocratie comme une série ininterrompue d'échecs et de trahisons serait aussi faux que les bilans apologétiques qu'on prétend nous faire avaler maintenant. Répétons-le pour éviter tout malentendu ou toute fausse polémique : pour toute une période, les partis sociaux-démocrates de même que les syndicats, les coopératives et les associations culturelles sous leur influence, ont représenté la forme de loin prédominante, sinon exclusive, d'organisation de la classe ouvrière. Ils ont été les instruments qui ont permis à la classe ouvrière d'arracher, surtout en Europe occidentale, des conquêtes économiques, sociales et politiques importantes en améliorant ainsi en sa faveur le rapport de forces entre les classes. Personne ne saurait non plus contester le rôle qu'ils ont continué à jouer dans ce sens au cours des années vingt et trente. Dans la période après la Seconde Guerre mondiale, c'est encore sous l'hégémonie social-démocrate que la classe ouvrière de nombreux pays a d'abord reconquis ce qu'elle avait perdu, et ensuite élargi conquêtes partielles sur le terrain économique, social et politique.
Toujours est-il que dans tout cet itinéraire le mouvement ouvrier socialdémocrate n'a pas échappé à une contradiction fondamentale. Justement dans la mesure ou elles gagnaient des positions, les organisations social-démocrates s'intégraient davantage dans les mécanismes et les institutions de la société bourgeoise et en subissaient de plus en plus le conditionnement. Une bureaucratie, issue de leurs rangs, qui dans ce cadre trouvait les conditions propices pour se développer, devenait la force motrice de ce processus. C'est ce que nous avons appelé la dialectique des conquêtes partielles, une dialectique qui, dans des conditions d'équilibre politique et social relatif, opère inévitablement. La responsabilité des dirigeants refomistes - et néo-réformistes - réside dans le fait que, loin de prendre conscience du danger et d'agir pour contrecarrer cette tendance, en sont devenus prisonniers et l'ont poussée à l'extrême, en oubliant que toute conquête partielle est nécessairement précaire, et en renonçant finalement au but historique de leur propre mouvement, le renversement du système capitaliste. Cette regression s'est parachevée au cours des dernières décennies — nous y reviendrons - mais la contradiction que nous avons décrite, a operé des le debut. Tant il est vrai qu'Edouard Bernstein, le révisionniste tant décrié, dontl il faut pourtant reconnaitre l'honnêteté intellectuelle, écrivait deja en 1896 dans une lettre a Kautsky : « Nous faisons ce que font tous les partis radicaux, si ce n'est que nous le dissimulons sous un langage entièrement disproportionné à nos actions et à nos moyens. » Mais c'est surtout aux tournants cruciaux que cette contradiction a fait des ravages, en paralysant les organisations, en leur empêchant de réagir et en les poussant à renoncer à leur identité et à abdiquer devant leurs classes dominantes.
Dans un livre dont le but n'est certainement pas celui de dénigrer la socialdémocratie, François Fejtô dresse comme suit un bilan synthétique de l'IS : « L'histoire de l'Internationale socialiste est jalonnée d'échecs mémorables. 1914 : les partis et les syndicats socialistes d'Allemagne, de France et des autres pays occidentaux, malgré leurs effectifs impressionnants, se révèlent impuissants à empêcher la guerre la plus stupide de l'histoire mondiale qui rend inévitables le morcellement et la décadence de l'Europe. 1919 : le mouvement ouvrier, au sein duquel avaient existé auparavant espérances révolutionnaires et pratiques réformistes, se scinde en deux, les militants révolutionnaires les plus actifs rejoignant la
III° Internationale fondée par Lénine. 1933 : le détachement le plus puissant du socialisme européen, la social-démocratie allemande, incapable de maîtriser la crise économique, harcelée et grignotée par un parti communiste qui pratique la politique du pire, capitule devant le nazisme. 1935-1939: les expériences de Front populaire lancées pour faire barrage aux fascismes montants ne contribuent pas à rehausser le prestige des partis socialistes qui y participent, elles profitent surtout aux communistes qui se réclament de Moscou. Elles s'enlisent et se désagrègent. Plus tard, dans les pays occupés par les nazis, les partis sociaux-democrates, décimés par l'occupant, mal préparés à la clandestinité, sont éclipsés dans la résistance par les communistes et mettent beaucoup de temps à se ressaisir. ' » Au-delà des formules et des quelques appréciations discutables, l'essentiel y est : ce n'est pas un bilan historique très reluisant ! En fait, en 1914, justement au moment où elle aurait dû jouer son rôle, la II° Internationale non seulement n'a pas réussi à éviter la catastrophe mondiale, mais s'est littéralement désintégrée et ses partis, à de rares exceptions près, ont assumé directement la responsabilité de la conduite de la guerre en s'associant à leurs classes dominantes et en participant au délire chauvin. Même scénario en 1939-1940 : 1 Internationale vole en eclats une deuxieme tois et, malgre des resistances et apres quelques flottements, ses partis renoncent à toute indépendance vis-à-vis de leur bourgeoisie.
Aucune leçon sérieuse n'avait été tirée de la faillite de 1914 et les rectifications esquissées étaient allées dans le sens opposé à ce qu'il aurait été nécessaire. L'Internationale reconstruite en 1923, sous le nom d'Internationale ouvrière socialiste (IOS), estompait les déclarations anticapitalistes et anti-impérialistes d'avant la guerre, aussi déclamatoires fussent-elles. Les revendications pacifistes et en faveur du désarmement, un leitmotiv de l'époque, étaient le plus souvent modulees par les différents partis en fonction des exigences de leurs Etats respectifs et des institutions internationales dont ceux-ci étaient membres '° . En dépit des critiques avancées au congrès de reconstitution, la Société des nations était présentée comme l'ancre de salut et les partis sociaux-démocrates agissaient comme des groupes de pressions à son égard. Résultat final : aux lourdes responsabilités pour la catastrophe de la Première Guerre mondiale s'ajoutaient des responsabilités non moins lourdes pour le déclenchement de la seconde ".
Fascisme, nazisme
Get fronts populaires
Cela est d'autant plus vrai - voilà encore un rappel aujourd'hui nécessaire -que les partis sociaux-démocrates n'ont pas du tout joué un rôle moins néfaste dans les événements internes de leurs pays. Au risque de nous faire traiter de « paléo-marxistes », nous restons convaincus que, si la crise révolutionnaire qui s'était produite à la fin de la Première Guerre mondiale dans des pays européens, n'a pas ete exploitée à l'avantage de la classe ouvrière et de ses alliés et a abouti à des restaurations « démocratiques » et, par la suite, à l'instauration de régimes fascistes, la responsabilité principale en incombe justement aux partis sociaux-démocrates.
Cela vaut, en premier lieu, pour l'Allemagne où les sociaux-démocrates ont contribué d'une façon décisive à la reconstruction de l'Etat bourgeois des ruines de la guerre en ayant recours même à la répression sanglante contre les couches les plus radicales de la classe ouvrière ". Cela vaut aussi pour l'Italie où, en avril 1920, le PSI à majorité maximaliste et la centrale syndicale à direction réformiste ont refusé leur solidarité aux ouvriers de Turin en grève générale et ont réitéré en septembre de la même année lors de l'occupation des usines par un demi-million d'ouvriers. En agissant de la sorte, ils ont déblayé le terrain à l'avènement du fascisme (rappelons, par ailleurs, que le parti communiste n'a été fondé qu'en janvier 1921).
Finalement, personne ne saurait nous soupçonner de minimiser le rôle catrastrophique joué par le Parti communiste allemand et le Komintern stalinisé lors de l'avènement de Hitler au pouvoir. Mais ce rôle ne doit pas faire oublier la responsabilité non moins grave du parti social-démocrate, qui avait misé constamment sur des compromis stérilisants et refusé lui aussi toute perspective de front unique ouvrier avant de tomber sans combattre. LIOS a critique elle aussi, a posteriori, sa section allemande en lui reprochant notamment de ne pas avoir fait appel à la mobilisation des masses contre la destitution du gouvernement prussien par Von Papen. En fait, le SPD avait eu une attitude de tolérance à l'égard du gouvernement réactionnaire de Brûning en votant même pour lui à certaines occasions. Il avait misé sur l'Etat, ses institutions, sa police et son armée dans l'espoir qu'ils auraient riposté a l'attaque des nazis '3 . A un moment donné, il avait proclame qu'il lancerait une grande offensive si Hitler avait essaye de prendre le pouvoir, mais cette proclamation n'avait eu aucune conséquence pratique.
Un bilan d'ensemble, que nous n'avons pas la prétention de dresser dans le cadre de cet article, devrait prendre en compte d'autres événements significatifs dont les vicissitudes du mouvement ouvrier autrichien. Nous ne pouvons revenir ici sur l'analyse de la crise en Autriche à la fin de la Première Guerre mondiale '4
• Rappelons que même après la victoire de Hitler, la classe ouvrière autrichienne a été partie prenante de luttes héroïques et surtout de l'insurrection du 12 février 1934. La responsabilité principale de l'échec de cette insurrection est imputable au Parti socialiste qui avait eu une politique de tergiversations, des reculs constants, et qui s'est révélé incapable d'agir résolument au moment crucial. C'est Otto Bauer lui-même qui a fait l'un des commentaires les plus pertinents en écrivant que « cet "énorme parti", qui représentait 90% des travailleurs, deux tiers de la population viennoise, l'écrasante majorité de la population urbaine et industrielle de l'Autriche, dans l'ensemble 41 % de la population autrichienne et qui avait 600 000 adhérents et un million et demi de sympathisants, était devenu à un moment donné impuissant. » C'est encore Otto Bauer qui, dans son livre Entre deux guerres mondiales ?, a expliqué plus généralement que l'expérience avait « détruit l'illusion du socialisme reformiste, selon laquelle la classe ouvriere pourrait transformer pacifiquement et graduellement l'ordre capitaliste en ordre socialiste en se limitant à utiliser les institutions démocratiques et à donner un contenu socialiste aux formes democratiques sans aucun saut révolutionnaire. » Malheureusement cette réflexion n'a pas amené Bauer à réviser sa méthode et ses conceptions et était complètement ignorée par ses confrères et par ses héritiers, plus ou moins légitimes.
Comme nous l'avons vu, même un auteur assez favorable à la social-démocratie comme François rejto inclut, dans la categorie des « echecs memorables » de la social-démocratie, l'experience des fronts populaires. Effectivement, le potentiel énorme de la montée révolutionnaire de juin 1936 en France a été dilapidé par le Parti socialiste, avec la complicité du PCF, au point que dans l'espace de trois ans on est passe de l'occupation des usines à l'éclatement d'une nouvelle guerre et à l'effritement du mouvement ouvrier '5 .En ce qui concerne l'Espagne, les crimes du stalinisme dans ce pays aussi et la critique nécessaire de la politique imposée par la bureaucratie soviétique et l'Internationale communiste ne peuvent guère faire oublier que les socialistes en ont partage dans une tres grande mesure la responsabilité. Après tout, ce sont les socialistes Caballero et Prieto qui ont dirigé des gouvernements, qui ont mené à une défaite tragique du peuple espagnol.
Au moment où la social-démocratie internationale aime se présenter comme l'adversaire le plus intransigeant du « communisme », un autre rappel s'impose. En 1936, lors du premier procès de Moscou, Léon Trotsky a subi les pires brimades de la part du gouvernement « socialiste » norvégien qui allait jusqu'à lui empêcher de porter plainte contre les staliniens qui le calomniaient dans d'autres pays et de se défendre des accusations lancées contre lui. Plus généralement, IOS et Internationale syndicale d'Amsterdam dirigée par des réformistes ont rejeté la demande de Trotsky et de ses amis de s'associer à la commission qui devait examiner factuellement les imputations de la « justice » soviétique contre lui aux procès de Moscou et les partis socialistes ont été généralement très discrets pour ne pas troubler leurs rapports avec les partis communistes à l'heure des fronts populaires. Otto Bauer, qui n'était pourtant le pire des sociaux-démocrates, n'a pas hésité à écrire : « Bien que cruels, révoltants et dangereux, les moyens utilisés par les dirigeants de Moscou pour détruire le trotskysme sont quand même historiquement et politiquement corrects dans la défense contre ces tendances » (mars 1937).
Après la Seconde Guerre mondiale
Nous ne reviendrons pas ici sur les raisons, aussi bien structurelles que politiques, qui sont à l'origine de la relance des partis sociaux-démocrates après la Seconde Guerre mondiale, notamment dans les pays d'Europe capitaliste 16 . En fait, ces partis ont été parfaitement fonctionnels pour aider à la reconstruction du continent sur des bases capitalistes et à la formation du nouveau bloc impérialiste baptisé Alliance atlantique et ont joué un rôle de tout premier plan dans cette entreprise. Ils n'ont pas hésité le cas échéant à avoir recours à des attaques directs contre des secteurs de la classe ouvrière. En France, le ministre « socialiste » de l'Intérieur Jules Moch a dirigé la répression visant à briser et « normaliser » le mouvement ouvrier, une première fois en automne 1947 et une seconde fois, un an plus tard, à l'occasion de la grande grève des mineurs (2 000 mineurs furent incarcérés et 6 000 licenciés).
Des partis socialistes ont contribué également à la réalisation des projets visant à remplacer le colonialisme traditionnel par des formes « nouvelles » d'exploitation impérialiste. Ils y ont contribué surtout quand ils ont eu des responsabilités gouvernementales. Dans ces cas, ils ont été complices et même protagonistes directs de répressions sanglantes, voire de véritables guerres contre des peuples luttant pour leur libération. Il suffit de rappeler la complicité des socialistes français dans la guerre pour la reconquête de l'Indochine, dans les massacres en 1945 en Algérie (45 000 morts a Constantine et Sétif) et ensuite a Madagascar (à nouveau des dizaines de milliers de morts, sacrifiés sur l'autel de l'Union française !), sans parler des crimes dont ces « socialistes » se sont rendu coupables pendant la guerre d'Algérie (en 1956, le gouvernement de Guy Mollet demandait et obtenait, avec l'appui du PCF, les pouvoirs spéciaux pour écraser la révolution nationale). Pour leur part, des gouvernements travaillistes britanniques ont mené des campagnes militaires en Malaisie et au Kenya et c'est un gouvernement travailliste qui a réalisé l'opération de décolonisation de l'Inde sur des bases néo-coloniales et par une division dont les peuples du subcontinent continuent de payer le prix. C'est presque symbolique, enfin, que la dernière action militaire internationale du style colonial le plus classique, celle de Suez contre l'Egypte nassérienne, ait éte entreprise conjointement par le conservateur britannique Eden et le « socialiste » français Guy Mollet " . La présence dans l'IS de partis ou mouvements nationalpopulistes et carrément néo-colonialistes de pays sous-développés a eu et a encore une fonction parfaitement complémentaire aux projets sociaux-démocrates dans les pays capitalistes industrialisés. Un exemple classique est celui du Sénégal où un parti « socialiste » au pouvoir depuis l'indépendance a contribué d'une façon décisive à l'instauration d'une société néo-coloniale et collabore depuis toujours avec son homologue français (encore plus systématiquement depuis le début de l'ère mitterrandienne).
Des épisodes particulièrement dramatiques ont illustré à plusieurs reprises la nature et le rôle de ces partis « frères ». Par exemple, c'est justement au moment où s'ouvrait à Lima, en 1986, le congrès de l'IS que le gouvernement de l'APRA n'hésitait pas à faire tuer des centaines de prisonniers en révolte, en semant le désarroi parmi les délégués. Plus récemment, en février 1989, au moment où les invités au fastueux banquet de son intronisation n'avaient pas encore acheve leur digestion, le président venezuelien, Carlos Perez, membre lui aussi de l'IS, faisait massacrer par l'armée des centaines, voire des milliers de personnes dans les quartiers pauvres de Caracas (pour faire une comparaison un peu macabre, c'est beaucoup plus en termes relatifs et sans doute plus même en termes absolus qu'à Pékin au mois de juin dernier !).
Dans les pays capitalistes industralisés, le rôle de la social-démocratie est apparu dans toute sa clarté après la fin du boom prolongé de l'économie capitaliste et notamment dans les années quatre-vingt. Y compris dans son dernier congrès, l'IS a avancé des critiques aux choix politiques et économiques des partis conservateurs dont les conséquences sont bien connues. Nous ne contestons pas que des différences existent entre partis conservateurs et partis sociaux-démocrates. Mais les critiques de l'IS sont dans une large mesure parfaitement hypocrites. En fait, ses partis n'ont pas opposé ni n'opposent d'orientations réellement alternatives à celles des partis bourgeois. Ils acceptent plus que jamais d'agir dans le cadre du système capitaliste en respectant les exigences de l'accumulation du capital ou, pour utiliser leur propre terminologie, les compatibilités de l'économie de marché. Cela implique plus concrètement l'acceptation des restructurations industrielles, des concentrations croissantes, de la politique d'austérité, du démantèlement progressif de l'Etat-providence, etc. Le bilan des gouvernements socialistes en France, en Espagne et en Grèce est, en la matière, absolument éloquent.
Ajoutons que pour mener une politique qui va à l'encontre des intérêts et des aspirations de la classe ouvrière et d'autres couches populaires, les gouvernements socialistes ont recours à des méthodes et des pratiques très peu démocratiques. Ils utilisent à leur profit les appareils d'Etat, même les plus réactionnaires, qu'ils renoncent dès le départ à renouveler un tant soit peu, et ils font toute sorte de concessions aux bureaucrates haut placés, aux généraux, aux chefs de la police, etc. Cela est particulièrement grave dans le cas de I Etat espagnol, dont l'appareil d'Etat reste fondamentalement celui hérité du franquisme. En France, Mitterrand exploite sans scrupules les mécanismes de la constitution gaulliste qu'il avait denoncée comme autoritaire pendant plus de vingt ans et ses gouvernements n'hésitent pas, au besoin, à avoir recours au fameux article 49.3 qui leur permet d'imposer leur volonté indépendamment du Parlement. Le gouvernement grec du Pasok, dominé par un chef charismatique aux penchants autoritaires très marqués, n'a pas été, lui non plus, un exemple de démocratie. Faut-il rappeler, par ailleurs, que c'est un gouvernement dirigé par le SPD, qui a fait adopter en Allemagne le Berufsverbote, la loi des interdictions professionnelles dans la fonction publique, c'est-à-dire une loi visant toute personne appartenant ou soupçonnée d'appartenir à des organisations communistes ?
Finalement, quelques mots sur l'une des mystifications les plus répandues et trop rarement contestées. Les sociaux-démocrates ont toujours opposé leur fonctionnement interne prétendument démocratique au fonctionnement des partis communistes, en confondant à dessein le centralisme démocratique tel que le concevait Lénine et le centralisme bureaucratique imposé par Staline. La réalité est bien différente. Dans la mesure où ils ont été assez rapidement contrôlés et dirigés par de lourds appareils qui faisaient valoir, en dernière analyse, leurs intérêts et leurs orientations indépendamment des intérêts et des aspirations des militants, les partis socialistes ont très rarement eu un fonctionnement vraiment démocratique. Aujourd'hui, après les transformations qu'ils ont subies au cours des dernières décennies dans leur composition et à la suite de leur intégration de plus en plus profonde dans les institutions et les appareils bourgeois, y compris au niveau économique, ils sont surtout des machines électorales et, en tous les cas, ce ne sont pas les militants qui prennent souverainement les décisions qui comptent. Les tendances oppositionnelles soit ont disparu soit ne disposent que de marges d'action de plus en plus restreintes, leur représentation étant sérieusement limitée par des normes statutaires ou des règlements aussi bien dans les congrès que dans les organismes dirigeants. Tous ceux qui ont suivi, par exemple, les derniers congrès du PS, du PSI et du PSOE ont pu constater qu'en règle générale les conflits et les différenciations sont maintenus dans le cadre des appareils et ne concernent pas les problèmes politiques fondamentaux. De surcroît, les décisions sont prises d'avance dans des cercles restreints et, au besoin, par l'intervention sans appel des leaders incontestés et glorifiés; Mitterrand, Gonzalez et Craxi. Les congrès proprement dits ne sont que des mises en scènes avec un étalage insolent de grands moyens 18. . Tout cela n'a rien à voir avec une démocratie interne réelle et constitue même une rupture avec les traditions d'autrefois des partis sociaux-démocrates eux-mêmes au sein desquels il y avait des affrontements de tendances et dont les dirigeants, tout en étant des réformistes aux attitudes paternalistes, apparaissaient aux masses comme des tribuns du peuple et non des personnages etalant leur fonctions institutionnelles.
Un hiatus constant
Centre théorie et pratique
Le hiatus entre déclarations programmatiques et pratique réelle est un trait permanent de l'histoire de la social-démocratie internationale. Nous avons mentionné ce qu'écrivait Bernstein déjà en 1896. Quatre-vingt ans plus tard, Willy Brandt reprochait à l'organisation internationale dont il allait devenir le président, de voter de trop nombreuses résolutions sans se soucier si elles seraient effectivement appliquées. Toujours est-il qu'il existe quand même un lien entre idéologie et pratique et que l'évolution idéologique est un révélateur des comportements réels. C'est pourquoi il est utile d'évoquer, bien que synthétiquement, quelques étapes parmi les plus significatives de l'itinéraire programmatique de la socialdémocratie internationale.
Il est bien connu qu'au début la II° Internationale, qui une dizaine d'années après sa fondation devait rassembler la grande majorité du mouvement ouvrier organisé, avait adopté une approche programmatique fondamentalement anticapitaliste en proclamant que le but de ses partis membres était la prise du pouvoir politique. Cela était dit tout à fait explicitement, par exemple, au deuxième congres (Bruxelles, 1891), qui, entre autres, précisait le cadre programmatique et organisationnel par l'exclusion des anarchistes, et reconfirmé par le congrès de Londres en 1896. Depuis 1900, les congrès ont été souvent le théâtre de debats d'une très grande portée théorique et politique. C'est le cas du congrès de Paris (1900) et de celui d'Amsterdam (1904) dans lesquels se développe la fameuse polémique sur le révisionnisme en partant, d'un côté, de l'offensive lancée sur le plan théorique par Bernstein, de l'autre, de la participation du socialiste français Millerand au gouvernement bourgeois Waldeck-Rousseau. A Paris, on stipule que « la lutte des classes interdit toute espèce d'alliance avec une fraction quelconque de la classe capitaliste », mais on s'empresse d'ajouter « sauf dans des circonstances exceptionnelles ». Voilà un premier exemple d'une rigueur programmatique apparent, en fait dilué par une mise au point permettant a chaque parti de faire ce qu'il veut. A Amsterdam, la position adoptée est encore plus nette et systématique mais le contexte est tel que Bernstein peut déclarer que « le révisionnisme battu dans le congrès, l'emportait dans la pratique ». Le congrès de Stuttgart (1907) a été sans doute le plus important qui ait jamais eu lieu : il devait fixer l'attitude de l'Internationale sur le problèmes syndical, sur la question coloniale et sur celle de la paix et de la guerre. En matière de syndicalisme, le congres souligne le caractère complémentaire de l'organisation politique et de l'organisation syndicale en exliquant que celle-ci devait être animée elle aussi par « un esprit entièrement socialiste ». En ce qui concerne les colonies, il repousse une motion de droite prônant une « colonisation réformée » comme moyen pour faciliter l'évolution des peuples coloniaux et adopte un texte dont la conclusion était que « les élus doivent s'opposer au régime d'exploitation outrancier et d'esclavage qui sévit dans les colonies existantes, exiger des réformes et coopérer par tous les moyens à l'éducation des peuples à l'independance ». Malgré un certain radicalisme verbal, d'inspiration plus morale que strictement politique, la porte est déjà ouverte aux dérapages qui ont suivi. La résolution sur la guerre a été traditionnellement considérée comme la plus importante jamais adoptée en la matière par la Il Internationale et on a souligné l'importance de l'amendement présenté par Rosa Luxembourg, Lénine et Martov et accepté par le congrès. Mais c'est justement ce qui est dit dans cette résolution — et dans celle du congrès de Bâle en 1912 - qui fait apparaître l'abime entre les déclarations plus ou moins solennelles et l'attitude des partis membres au moment où ils auraient dû agir sans tergiversation dans le sens qu'ils avaient eux-mêmes indiqué.
Au congrès de relance de leur internationale en 1923, les partis sociauxdémocrates mettent l'accent sur la propagande pacifiste qui sera un trait marquant de leur activité dans la période entre les deux guerres. La résolution adoptée affirme, entre autres, que la classe ouvrière devait mener la lutte pour la paix « avant tout contre la bourgeoisie impérialiste de son propre pays avec tous les moyens parlementaires et extra-parlementaires de lutte des classes qui sont en son pouvoir et dont l'action internatonale doit être unifiée de plus en plus ». En même temps, dans l'effort — on ne sait pas s'il est naïf ou cynique - de démontrer qu'on avait tiré la leçon de 1914, on précise dans les statuts que « l'IOS n'est pas seulement un instrument en vue des tâches de la paix, mais un instrument également indispensable pendant toute une guerre ». Malheureusement, comme nous l'avons vue, ces bonnes intentions n'éviteront pas un autre éclatement de l'Internationale au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle s'effritera déjà depuis Munich (octobre 1938) et son éxécutif entrera en crise sept mois après. Son secrétaire, Friedrich Adler, dénoncera le fait qu'il n'y avait pas eu de congrès depuis huit ans et de conférence depuis six ans et qualifiera l'IOS comme « un appareil sans vie politique ».
En fait, les congrès de l'IOS n'ont jamais été le théatre de debats comme ceux qui avaient eu lieu dans les congrès d'avant-guerre. Un certain nombre de partis participent à des gouvernements, en étant, pour reprendre l'expression immortelle de Léon Blum, « les gérants loyaux du capitalisme », ont des soucis diplomatiques et les questions théoriques et les déclarations programmatiques les intéressent de moins en moins (la théorie etait laissé à des « specialistes », un peu francs tireurs, comme Otto Bauer). Toutefois, contrairement à ce qui se serait passé après la
Seconde Guerre mondiale, l'IOS diffusait encore quelque texte faisant appelant à l'unité des travailleurs pour la conquête du pouvoir et l'instauration du socialisme, par exemple, une résolution du congrès de Bruxelles en août 1928. Mais cette même résolution ne faisait pas preuve d'une très grande perspicacité d'analyse lorsque, tout en dénonçant la menace du chômage technologique, elle prévoyait que la stabilisation économique se poursuivrait y compris dans des conditions de prospérité croissante. Après l'éclatement de la grande dépression, au congrès de Vienne en 1931, les sociaux-démocrates, se préoccupent avant tout de rejeter, par la voix d'Otto Bauer, toute idée d'exploitation de la crise à des buts révolutionnaires.
Ils ne rectifient que partiellement leur tir apres la defaite de 1933 en Allemagne. A la conférence de Paris, qui a lieu dans la même année, des dirigeants parmi les plus représentatifs comme Friedrich Adler, Otto Bauer et Léon Blum, tout en prenant encore une fois leurs distances par rapport au bolchevisme, déclarent que le socialisme devait maintenir son caractère prolétarien et révolutionnaire, et la résolution la plus importante explique que la destruction du capitalisme et la construction d'un ordre socialiste sont historiquement possibles. Malheureusement, quelques mois plus tard l'attitude des socialistes autrichiens à l'occasion de l'insurrection du 12 février et ensuite la conduite des socialistes français et espagnoles à l'époque des fronts populaires démontraient que ces propos n'avaient qu'une valeur purement littéraire. Après des conférences préparatoires tenues entre 1945 et 195019 , le congrès de la deuxième reconstruction (Francfort, 1951) adopte une déclaration qui est comparée au Manifeste communiste de 1948 et à l'Adresse de fondation de la Première Internationale en 1964 et qui a constitué effectivement le principal texte de référence programmatique des sociaux-démocrates pendant presque quarante ans. Le texte, qui comprend un préambule et quatre parties, part d'une analyse critique du capitalisme qui, tout en ayant développé d'« immenses forces productives », avait prive « la grande majorité des travailleurs de toute influence sur la production », rendu plus aigüe la lutte des classes et débouché aussi bien sur l'expansion impérialiste et l'exploitation coloniale que sur le fascisme. Il condamne en même temps le communisme qui « avait divisé le mouvement international des travailleurs et retardé ainsi, pour des dizaines d'années, la réalisation du socialisme dans de nombreux pays » et qui est devenu l'instrument d'« un nouvel impérialisme », celui de l'Union soviétique. Le texte continue en indiquant l'objectif d'une planification économique dans la liberté 2° et, en reprenant un leitmotiv des annees trente, reattirme le rapport consubstantiel entre socialisme et démocratie (en l'occurence, cela implique une critique de ce qui se passait en Europe orientale). Il explique que « le socialisme veut abolir le régime capitaliste en le remplaçant par une société économique dans laquelle l'intérêt collectif prime sur la poursuite du profit ». Il enumère en outre les droits économiques et sociaux, qui doivent être garantis dans une démocratie socialiste, et réaffirme la nature humaniste de la tradition socialiste. Dans la dernière partie, il prône le dépassement des souverainetes nationales, « l'établissement d'une démocratie internationale et d'un ordre juridique garantissant la liberté des peuples et le respect des droits de l'homme ». L'ONU est présentée comme « un pas important vers l'établissement d'une communauté internationale ». En fait, les principaux parti de l'IS avaient déjà choisi leur camp en intégrant l'Alliance atlantique.
Onze ans plus tard, à l'occasion d'un Conseil général à Oslo, TIS publiera une autre déclaration sur les questions internationales — le Monde moderne : perspectives socialistes - dans laquelle elle précisera davantage ses conceptions, en déclarant, entre autres, que son but ultime est la formation d'un gouvernement mondial 21
A partir de la moitié des années soixante-dix, des congrès, des conférences ou des conseils généraux adoptent une série de textes visant à définir leur position sur les problèmes des pays sous-développés et le nouvel ordre économique internationale. En particulier, le congrès de Vancouver en 1978 s'efforce de préciser comme suit les objectifs à réaliser : développement équilibré entre les différentes régions du monde, réforme du système monétaire en fonction des besoins des pays sous-développés, solution du problème de la dette, stabilisation des prix des matières premières, accès des pays sous-développés aux marchés internationaux des produits manufacturés, libre choix des technologies à adopter, protection des ressources énergétiques, code international pour contrôler les sociétés multinationales. Cette problématique est reprise dans le congrès de Madrid en 1980. Dans la même année des textes présentés comme encore plus d'importance sont adoptés par la conférence régionale de l'Internationale socialiste pour l'Amérique latine et les Caraïbes. La déclaration dite de Santo Domingo tient compte des besoins de propagande des partis membres de la région. Elle s'ouvre par l'affirmation que « la politique impérialiste dans la région a laissé des traces indélébiles » et continue en expliquant que « aujourd'hui le pouvoir hégémonique prend des formes plus sophistiquées de contrôle par le truchement de la domination de ses societés transnationales, alliées aux bourgeoisies nationales monopolistiques et soumise à l'influence étrangère qui engendrent dans la région des regimes autoritaires et repressifs ». Après une dénonciation des régimes existants à l'époque au Chili, en Argentine, en Uruguay, au Salvador et au Guatemala, elle explique que « la démocratie formelle a démontré son caractère inopérant dans le but de garantir la liberté et la participation effective du peuple. Nous demandons une démocratie avec participation populaire, qui permette à la classe travailleuse de jouir des fruits du progrès dans un système pluraliste qui assure le plein emploi et une juste distribution des revenus. » Elle revient finalement sur la nécessité de lutter pour un nouvel ordre économique international.
L'élaboration politique et programmatique de l'IS en tant que telle a été corroborée par des textes adoptés par de certains partis membres. L'exemple de loin le plus celebre est celui du programme voté en 1959 par le congres extraordinaure du SPD à Bad Godesberg ^ . A côté des rappels traditionnels au lien indissoluble entre liberté et justice («l'une présupposé de l'autre») et entre démocratie et socialisme (« le socialisme ne se réalise que par la démocratie et la démocratie se concrétise par le socialisme ») le programme explique, dans des termes non moins généraux, que « tous les peuples doivent se soumettre à un ordre juridique international qui dispose d'un pouvoir exécutif suffisant. La guerre ne peut être un instrument politique. Tous les peuples doivent avoir des chances égales de participer au bien-être mondial. Les peuples en voie de développement ont droit à la solidarité des autres peuples. » Il réaffirme la fidélité du SPD aux principes democratiques et se prononce pour le bannissement des « moyens de destruction massive » et contre l'installation dans le territoire de la RFA « des moyens de destruction atomiques ou d'autre nature ». Les objectifs economiques sont précises dans les paragraphes qui ont le plus attiré l'attention à l'époque et qui impliquent l'acceptation de la propriété privée des moyens de production en n'attribuant au secteur public qu'un rôle d'appoint. Quant aux paragraphes sur les syndicats, on y lit que « les syndicats doivent lutter pour une participation équitable des travailleurs aux bénéfices du travail social et pour le droit de co-détermination de la vie économie et de la vie sociale. » C'est une idée qui devait se concrétiser plus tard par la co-gestion 2. En ce qui concerne les problèmes internationaux, rien de particulièrement nouveau par rapport à la déclaration de Francfort et d'autres textes sociaux-démocrates (cooperation et solidarité internationale, valeur contraignante des principes de l'ONU, etc.). Le couronnement de tout est la proclamation qui se veut sollennelle, selon laquelle le SPD s'est transformé « de parti de la classe ouvrière en parti populaire ». C'est donc à Bad Godesberg, plus qu'à Francfort, que l'approche classiste et anticapitaliste de la social-démocratie allemande s'estompe définitivement et la conception réformiste gradualiste du passage à une société socialiste est remplacée essentiellement par l'idée d'une rationalisation, modernisation et démocratisation de la société capitaliste qui n'est plus mise en question en tant que telle 24.
Un aboutissment :
la declaration de Stockholm
A son dernier congrès, trente-huit ans après Francfort, l'IS a estimé nécessaire de se doter d'un nouveau texte programmatique. Elle a adopté une déclaration de principes qui prétend même esquisser les perspectives du XXI' siècle. Plus concrètement, cette declaration retlete levolution des partis membres au cours des dernières décennies et s'efforce d'esquisser une idéologie qui corresponde mieux à la pratique réelle des partis les plus représentatifs d'Europe capitaliste à l'heure des restructurations et de l'austérité et, dans une moindre mesure, des partis qui sont ou ont ete au gouvernement en Amérique latine. Pour donner une idée du texte, il suffit de dire que le terme et a fortiori le concept de capitalisme et même ceux d'impérialisme ne sont jamais utilisés alors qu'ils l'étaient encore dans le texte de Francfort. La même chose vaut pour l'idée et l'expression de classe ouvrière, qui sont totalement absentes sauf dans une référence tout à fait vague 25 . Les classes sociales et la lutte des classes ont donc disparu dans le brouillard. En réalité, malgre les pretentions a la nouveaute, la declaration ne fait que réaffirmer des principes maintes fois énoncés, par exemple, sur le lien entre démocratie et socialisme (à ce sujet elle utilise presque les mêmes mots que le programme de Bad Godesberg), sur l'economie mixte et sur les problèmes de la paix et des dangers de guerre. Les objectifs présentés par les formules les plus prétentieuses restent fumeux (par exemple, celui d'une « nouvelle société démocratique mondiale »). Dans la mesure où ces objectifs représentent un tant soit peu des innovations, ils sont encore moins socialistes et plus vaguement démocratiques que ceux qui étaient fixés dans le passé. Cela s'applique en particulier à l'approche des problèmes qui justifieraient une nouvelle déclaration de principes, c'est-à-dire celui de l'environnement, celui des nouvelles technologies, celui de la situation internationale et celui de la lutte des femmes. Les solutions esquissées restent dans le cadre d'un projet de rationalisation et démocratisation du système qui exclut tout saut qualitatif révolutionnaire.
En matière d'environnement, il n'y a la moindre allusion à la logique du profit, ni à celle des mécanismes qui opèrent dans les sociétés de transition bureaucratisées, et on se limite à proposer des mesures tout à fait vagues dans une optique réformiste modérée. La même approche est adoptée à propos des problèmes des nouvelles technologies. En ce qui concerne la situation mondiale, en partant de la constatation, en elle-même correcte, de l'internationalisation croissante de l'économie, on ne tire encore une fois que des conclusions tout à fait générales et vagues, voire inspirées par le whisfull thinking, sur la nécessité d'une coopération, d'un contrôle démocratique, d'une transformation de l'économie prétendument à l'avantage des pays sous-développées. Si on peut partager une série de remarques incontestables et désormais presque banales sur les problèmes des femmes, cela n'empêche que les mesures qu'on suggère sont absolument timorées. Entre autres, on explique qu'il faut surmonter les « attitudes patriarcales », mais on ne remet guère en question la famille patriarcale. Qui plus est, au moment où dans de nombreux pays la contre-offensive réactionnaire contre les femmes bat son plein, il n'y a pas un seul mot sur l'avortement et sur la nécessité de défendre le droit à l'avortement là où il est menacé.
En conclusion, la déclaration de Stockholm est un document idéologique de propagande qui répond surtout au besoin des partis sociaux-démpocrate d'exploiter à leur avantage la crise des sociétés de transition bureaucratisées et des partis communistes en se présentant comme la seule alternative viable. La question pourrait se poser encore une fois de savoir si les partis sociaux-démocrates restent des partis qualitativement différents des partis bourgeois ou si l'on doit désormais accepter l'interprétation selon laquelle ils ont perdu toute connotation de partis ouvriers et s'approchent de plus en plus de partis comme le Parti démocrate des Etats-Unis. Il est vrai que l'idée d'une transformation des partis socialistes en partis démocratiques progressistes (à part l'analogie peu pertinente avec le Parti démocrate) circule aujourd'hui y compris dans le mouvement ouvrier. Pour sa part, le dirigeant du PSI, Bettino Craxi, a récemment avancé l'idée d'une adhésion eventuelle a lis des democrates des Etats-Unis. Notre avis est que, malgre toutes les regressions que nous avons nous-mêmes soulignees et le rôle qu'ils jouent maintenant, les partis sociaux-démocrates restent, en dernière analyse, des partis du mouvement ouvrier à cause des forces sociales qui les soutiennent, de la place qu'ils occupent dans la dynamique socio-politique de leurs pays, et de leurs origines et de leurs traditions. Ce n'est pas par hasard, d'ailleurs, que la déclaration de Stockholm elle-même a voulu réaffirmer une continuité par rapport non seulement à la II°, mais aussi à la Première Internationale. Il ne faut pas oublier non plus que, malgré des conflits parfois très sérieux (comme celui entre le PSOE et l'UGT dans l'Etat espagnol), l'un des points de force essentiels des partis sociaux-démocrates réside dans leurs liens structurels avec le mouvement syndical, qui sont qualitativement différents des rapports qu'ont parfois avec les syndicats, au niveau électoral, de lobbies parlementaires, etc., des partis bourgeois.
Quelles perspectives ?
Dernière question : est-ce que dans la période qui est devant nous des partis de l'IS pourront effectivement jouer un rôle majeur dans ce que nous appelons les trois secteurs de la révolution mondiale ? Est-ce qu'ils pourront maintenir indéfiniment leur hégémonie dans les pays où ils l'ont depuis longtemps, la conquérir dans d'autres et mener avec succès leur lutte pour réaliser les objectifs qu'ils se sont fixés à Stockholm et avant Stockholm ?
Dans les pays capitalistes industralisés, en l'absence de bouleversements révolutionnaires, qui ne s'inscrivent certainement pas dans les projets sociauxdémocrates, les tendances qui opèrent au niveau socio-économique ne seront ni renversées ni atténuées. Il y aura des restructurations presqu'ininterrompues, des concentrations de plus en plus poussées et l'économie mondiale sera déterminée de plus en plus par des gigantesques multinationales. Il va de soi que le prix de toutes ces opérations continuera à être payé par des couches de plus en plus larges de la population travailleuse et que les phénomènes de paupérisation et de marginalisation qui se sont développés au cours des années quatre-vingt même dans les pays dits prospères, s'aggraveront. Que tout cela puisse se produire sans des empiètements sur les acquis des luttes ouvrières, les libertés syndicales et plus généralement les droits démocratiques, c'est un vœu pieu. Dans un tel cadre, les sociaux-démocrates n'auront pas beaucoup de chances de faire passer leurs projets, aussi timorés soient-ils, et leurs marges de manœuvre iront se rétrécissant. Au mieux, ils pourront continuer d'apparaître aux yeux des secteurs de la classe ouvrière comme le moindre mal, mais il y aura de moins en moins de gens disposés à leur faire confiance pour changer les conditions actuelles. Les dirigeants sociaux-democrates semblent être conscients de ces difficultés. Mais pour se tirer d'affaire, ils persistent dans leur méthode traditionnelle, qui consiste à baisser le tir, à diluer davantage leur programme et à s'adapter encore plus aux exigences des classes dominantes ; ce non seulement là où ils sont au gouvernement, mais aussi là où ils sont l'opposition (l'évolution droitière actuelle du parti travailliste britannique est significative en la matière).
Dans les pays sous-développés, où les forces de l'IS restent sans comparaison plus faibles qu'en Europe occidentale, on ne voit pas comment la social-démocratie pourrait sérieusement progresser et jouer un rôle hégémonique quelconque. Même les partis « frères » les plus forts - qui ne sont pas, faut-il le rappeler encore une fois, des partis ouvriers - connaissent des crises graves et, au mieux, sont en perte de vitesse. Cela vaut de toute évidence, en Amérique latine, pour l'APRA péruvienne, qui risque une défaite majeure aux prochaines élections et dont l'expérience gouvernementale s'est en tout cas soldée par un échec spectaculaire, de même que pour l'Action démocratique venezuelienne, dont le gouvernement doit faire face à un mécontentement populaire qui pourrait déboucher sur des nouvelles explosions. Le Parti révolutionnaire dominicain ne semble pas non plus jouir d'une bonne santé et il est difficile de dire dans quelle mesure le Parti socialiste chilien qui, lui, reste un parti ouvrier, pourra surmonter la fragmentation actuelle des forces dont il disposait dans le passé. En Afrique, le Parti socialiste du Sénégal est depuis longtemps disqualifié aux yeux des masses et traverse la crise la plus sérieuse de son histoire. Dans les pays arabes et plus généralement dans le Proche-Orient, les chances de l'IS restent presque nulles à cause du rôle néfaste du Parti du travail d'Israël, qui est loin d'être contrebalancé par le fait qu'elle compte dans ses rangs aussi le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt.
En revanche, l'hypothèse que la social-démocratie puisse intervenir avec un certain succès dans la crise des sociétés de transition bureaucratisées n'est pas du tout dépourvue de fondement et mériterait une analyse exhaustive. Nous nous limitons ici à quelques considérations rapides. Tout d'abord, l'IS inclut dans son cadre organisationnel ce qu'on appelle l'Union socialiste d'Europe centrale et orientale, dont font partis des partis sociaux-démocrates de Bulgarie, Tchécoslovaquie, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lithuanie, Pologne, Roumanie et Yougoslavie. Il s'agit des partis en exil avec très peu d'attaches à l'intérieur. Rappelons que les partis existants en Europe orientale à la fin de la guerre ont été soumis depuis 1947 à une très grande pression par les partis staliniens pour qu'ils s'unifient avec eux 26 . Les unifications qui ont eu effectivement lieu, ont abouti en pratique à la disparition des courants sociaux-démocrates, dont les dirigeants en partie ont été éliminés en partie ont capitulé. Récemment, des anciens sociauxdémocrates se sont alignés avec les courants réformistes gorbatchéviens des partis comunistes. L'exemple le plus spectaculaire est celui de Rezso Nyers en Hongrie, qui non seulement est devenu le chef de file du « nouveau » parti, mais a déja demandé que ce parti soit admis dans l'IS. Par ailleurs, des partis baptisés sociaux-démocrates se sont constitués ou reconstitués, par exemple, en Allemagne orientale, en Hongrie et en Tchecoslovaquie. En Pologne, à part le Parti socialiste dirigé par Lipski " ', c'est toute une aile de Solidarnose qui s'inspire des idées social-démocrates et pourrait demain former une organisation ou un mouvement politique sur cette base. Il est difficile de prévoir dans quel sens pourront évoluer et quel rôle pourront effectivement jouer tous ces partis ou courants, anciens ou nouveaux. Mais il est incontestable que les idées de la social-démocratie et ses partis les plus représentatifs en Europe occidentale ont à l'heure actuelle une force d'attraction considérable, notamment dans des milieux qui, en ayant rompu avec la bureaucratie au pouvoir, cherchent une voie autre qu'une restauration capitaliste et estiment que la social-démocratie mérite leur confiance en tant que courant historique du mouvement ouvrier. Ce que des partis ou des courants sociauxdémocrates pourront faire effectivement dans tel ou tel autre pays d'Europe orientale s'ils réussiront à s'affirmer et à avoir un poids y compris au niveau gouvernemental, c'est une autre question. Encore une fois, toute prévision serait aujourd'hui hasardeuse. Mais il faut partir du fait que les sociaux-démocrates ont une approche réformiste gradualiste tous azimuts, ce qui les amène à rejeter toute perspective de révolution pour le renversement du pouvoir bureaucratique. Ils misent fondamentalement sur un processus d'auto-réforme des régimes existants : d'où leur soutien chaleureux à Gorbatchev de même qu'au gouvernement de coalition polonais. Etant des partisans convaincus de l'économie de marché, ils saluent toute décision qui favorise les privatisations et la formation de jointventures et sont donc des alliés des courants bureaucratiques qui agissent dans ce sens. Telle serait leur politique même dans le cas où ils pourraient accéder au gouvernement, seuls ou avec d'autres. En d'autres termes, ils pourraient devenir des « gérants loyaux » des régimes bureaucratiques en jouant ainsi, encore une fois, un rôle conservateur. Tout cela ne serait fort probablement que temporaire. Dans la mesure où des nouvelles crises éclatent et se développe une veritable revolution, ils n'y joueront absolument pas un rôle hégémonique.
Novembre 1989 1. Comme l'on sait, la social-démocratie ne compte que sur des forces insignifiantes aux Etats-Unis. Deux organisations sont énumérées dans la liste des partis membres de l'IS, les Democratic Socialists of America (DSA) et les Socialdemocrats USA (SDUSA), mais elles n'ont que quelques centaines d'adhérents.
2. Nous avons analyse l'évolution du PCI dans de nombreux articles parus dans Quatrème Internationale et Inprecor.
3. C'est le cas, comme nous le verrons plus loin, du « nouveau » parti socialiste hongrois.
4. Dans certains pays, il y a plus d'un parti membre ou consultatif. Pour les pays d'Europe orientale, voir plus loin.
5. Les congrès ont le plus souvent une durée très limitée (par exemple, le congrès de Stockholm n'a duré que quatre jours), ce qui rend impossible des véritable débats sur les problèmes abordés, d'autant plus que le nombre des participants est assez élevé.
6. Le Cominform (Bureau d'information), composé du PCUS, des partis communistes des autres pays d Europe orientale, du PCI et du PCF, a été formé en 1947 et dissous en 1956.
7. Rappelons, entre autres, l'analyse de Lénine sur « la faillite de la II° Internationale » (volume 21 des Œuvres complètes) et l'article de Trotsky, « La guerre et l'Internationale » (voir la Guerre et la révolution, éditions Archives et documents, 1974).
8. Une telle attitude a été prise en Italie par des courants socialistes et notamment par un courant caractérisé comme libéral-socialiste. Ce courant a été représenté dans les années trente en premier lieu par Carlo Rosselli et a été relance avec le Parti d'action, fondé pendant la guerre, qui a eu une vie éphémère. Aujourd'hui c'est Norberto Bobbio qui est considéré à juste titre comme son représentant le plus significatif.
9. Voir la Social-démocratie quand même, Robert Laffont, 1980, p. 43.
10. Voir à ce sujet l'article de Raimund Lôw, paru dans le n° 14 nouvelle série, juillet 1984, de notre revue.
11. La portée des ravages idéologiques subis par la social-démocratie est révélée, entre autres, par le fait que les premières conférences internationales après la fin la Seconde Guerre mondiale n'ont pas admis les sociaux-démocrates allemands (au debut, les socialistes autrichiens non plus). La these de la responsabilote collective du peuple allemand avait trouvé dans les rangs sociaux-democrates des partisans fervents.
12. A part les articles bien connus de Léon Trotsky, rappelons les chapitres concernant l'Allemagne de l'ouvrage de Pierre Frank, Histoire de l'Internationale communiste, éditions la Brèche, 1979, celui de Pierre Broue, Révolution en Allemagne (1917-1923), Editions de minuit, 1971 et l'Histoire de la République allemande de Artur Rosenberg.
13. Rappelons qu'entre 1919 et 1933 le SPD a participé à plusieurs reprises à des gouvernements sous la direction d'un de ses dirigeants ou de representants de partis bourgeois.
14. Une analyse de la crise autrichienne à la fin de la Première Guerre mondiale est développée par Roman Rosdolski dans son essai Die revolutionâre Situation in Osterreich im Jahre 1918 und die Politik der Sozialdemokraten (la situation révolutionnaire en Autriche et la politique des sociaux-democrates).
15. Il ne faut pas oublier qu'en janvier 1937 le gouvernement de Front populaire a dissous l'Etoile nord-africaine, organisation nationaliste qui prônait l'indépendance de lAlgerie.
16. Sur l'évolution de la social-démocratie voir, entre autres, les articles de Livio Maïtan et Luis Vitale, parus dans le n° 8 nouvelle série, avril-mai-juin 1982, de notre revue et surtout le livre Profils de la social-démocratie européenne, éditions la Brèche, 1982.
17. Etant donné le caractère irresponsable de cette aventure, critiquée y compris par les Etats-Unis, le Conseil de l'IS devait la condamner en exigeant le retrait des troupes franco-britannique (novembre 1956).
18. Le pire exemple est sans doute celui du Parti socialiste italien dans lequel existe un régime presque plébiscitaire. Pour jouer à fond son róle de leader incontesté, le secrétaire Craxi se fait élire directement par le congrès (une fois même par acclamation).
19. A la première de ces conférences, certains avaient de grandes illusions sur les perspectives générales. Harold Laski écrivait dans un mémorandum : « Si la Russie peut collaborer avec l'Internationale socialiste, dans vingt ans l'Europe sera un continent socialiste.»
20. Dans le préambule, on lit une phrase en soi banale : « L'avènement du socialisme ne sera pas automatique. Sa réalisation exige l'effort de tous ses partisans. » En fait, il s'agit d'une polémique contre l'idée de l'inévitabilité historique de la chute de la bourgeoisie et de la victoire du prolétariat (attribuée, abusivement, aux bolcheviks).
21. Le concept de gouvernement mondial a été repris plus tard par Enrico Berlinguer. Le PCI a prétendu, comme d'habitude, qu'il s'agissait une idée originale.
22. Depuis son congrès d'Essen en 1984, le SPD élabore un nouveau texte programmatique qui, en principe, devrait être adopté au prochain congres a Breme.
23. La loi sur la Mitbestimmung (codétermination) a été adoptée en 1976. Elle est loin de comporter une réelle parité entre représentants des ouvriers et représentants du capital.
24. Bruno Kreitsky a utilisé une expression prétendument sophistiquée pour justifier la collaboration de classe, lorsqu'il a expliqué que la Sozialpartnerschaft, la concertation sociale, est « une sublimation de la lutte des classes ».
25. La déclaration utilise une fois l'expression « working people » et une autre fois « workers » sans y donner une significattion de classe. Quant au mot « capitaliste » 1l n'apparaît qu'au point 99 (sur 100) et pour expliquer que des acquis avaient été réalisés dans des pays « originairement capitalistes ». On ne comprend pas si ces pays doivent être encore considérés capitalistes.
26. Pour la précision, la première unification a eu lieu en 1946 en Allemagne orientale avec la formation du SED.
27. Il existe aussi en Pologne le Parti socialiste polonais, révolution démocratique, qui rejette les conceptions social-démocrates.
Les forces de la social-démocratie
En 1912, la II° Internationale avait 3 372 384 adhérents. Etaient les a elle des syndicats avec 10 838 000 membres et des coopératives avec 7 350 000 membres. Ses partis membres obtenaient aux élections entre 11 et 12 millions de voix. En 1925, l'Internationale Ouvrière Socialiste a 6 280 000 membres et les électeurs de ses partis sont plus de 25 millions. Le Parti travailliste britannique a trois millions de membres, le SPD 869 000, le Parti ouvrier belge 621 000, le Parti social-démocrate autrichien 570 000, la SFIO (Parti socialiste français) 90 000, le Parti social-démocrate suédois 100 000. En 1931, HOS a 6 204 112 membres. Les voix obtenus par ses partis membres aux élections sont 26 400 689. En 1951, l'Internationale socialiste reconstituée a 9 783 000 membres et ses partis ont obtenu aux élections 43 534 000 voix. L'Union internationale de la jeunesse socialiste a 466 000 membres. En fevrier 1989, selon un bulletin officiel, qui ne communique pas de chiffres sur les membres et sur les électeurs, l'IS compte sur 46 partis membres, 23 partis consultatifs, 3 organisations fraternelles et 9 organisations associées. Les organisations fraternelles sont l'Union internationale de la jeunesse, l'Internationale socialiste des femmes et le Mouvement international des faucons. Les organisations associées sont l'Organisation socialiste d'Asie et du Pacifique, la Confédération des partis socialistes de la Communauté européenne, le groupe socialiste au Parlement europeen, la Federation internationale de la presse socialiste et démocratique, l'Union internationale des enseignants socialistes democratiques, la Ligue du travail juive, l'Internationale ouvrière des sports, l'Union socialiste d'Europe centrale et orientale, le Mouvement travailliste sioniste mondial.