Le texte et les thèses qui suivent ont été adoptés au mois de mai dernier par le congrès de la Liga comunista revolucionaria, section de la IVe Internationale dans l'Etat espagnol.
L'oppression des femmes n'est le produit d'aucun impératif économique ni d'aucun fatalisme biologique. Elle est le résultat de la division du travail en fonction du sexe qui a caractérisé les sociétés primitives et qui a accompagné le développement de l'humanité et son organisation sociale. Lorsque nous parlons de division du travail en fonction du sexe, nous nous référons au fait concret, matériel, que dans le cadre de la même formation sociale les hommes en tant que collectif accomplissent des tâches données et les femmes des tâches differentes et que cette division des tâches va de pair avec une infériorisation et une oppression des femmes. De même que toute autre division du travail, il s'agit d'une division qui n'est pas naturelle mais sociale ; en effet, il n'y aucun trait biologique distinct, spécifique des hommes ou des femmes qui la justifie. Le fait que le travail, qui dans certaines sociétés est réalisé par les hommes, est accompli dans d'autres par les femmes et vice versa, en est la preuve. Toutefois, aucun mode de production n'a pu se passer de la force de travail des femmes. Historiquement, la division du travail en fonction du sexe a traversé et traverse le domaine de la production conçu dans le sens le plus large. Le trait commun du travail des femmes dans toutes les sociétés réside dans le fait que, dans tous les cas de figure, elles ont réalisé le travail le plus dévalorisé, même si celui-ci jouait un rôle productif aussi central et nécessaire que d'autres pour la survivance et le développement de la société. Deuxième trait : on leur a fixé les tâches liées à la reproduction de l'espèce, tâches qui sont devenues un fardeau social au fur et à mesure que les sociétés devenaient de plus en plus structurées.
Production et reproduction
Sous le capitalisme, la production et la reproduction se différencient nettement, ce qui permet, jusqu'à un certain point, une analyse spécifique et séparée de ces deux domaines, alors que la même chose ne se produit pas dans les sociétés précédentes. Dans les sociétés primitives, les tâches de la production et de la reproduction apparaissent nécessairement associées et font partie du domaine de la production en tant que processus productif unique.
Si nous voulions étudier comment ces tâches s'articulent, quelle est la valeur propre de chacune d'elles dans les sociétés précapitalistes, dans quelles conditions sont accomplies les tâches qu'aujourd'hui nous définissons reproductives et comment elles pèsent sur la production sociale, nous devrions analyser concrètement chaque formation sociale. Dans le cadre de cette analyse, des concepts comme celui de travail domestique ne seraient pas très utiles pour définir le statut réel des femmes dans ces sociétés dans la mesure où ils sont liés à l'analyse d'une société donnée, la société capitaliste.
Nous estimons, donc, que ce sont la forme concrète d'organisation d'une société pour assurer la production et la reproduction et les rapports entre hommes et femmes dans ce but, qui nous donnent la clé de la situation des femmes dans chaque formation sociale. Dans ce sens, nous nous démarquons des courants « biologicistes » selon lesquels la cause de l'oppression réside dans les différences biologiques entre hommes et femmes. Nous ne croyons pas que ce sont ces différences qui déterminent la division du travail en fonction du sexe et les rapports de domination qui en découlent. La biologie en tant que telle ne détermine pas ni n'explique les mécanismes sociaux qui transforment la différence biologique en différence sociale. Nous nous démarquons également des conceptions qui, sur la base d'une lecture dogmatique du marxisme, font dépendre le surgissement de l'oppression de l'apparition des sociétes de classe et les rapports de domination patriarcale des rapports d'exploitation sociale.
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Les sociétés primitives
Il y a des théories et des études qui s'efforcent d'expliquer les mécanismes concrets qui ont mené à l'oppression des femmes dans les sociétés primitives. Au-delà de toutes les vicissitudes dans l'évolution de ces sociétés, il est important de constater qu'entre les sociétés communautaires primitives et les premières sociétés de classes, on a découvert de nombreuses formations sociales au sein desquelles la division du travail en fonction du sexe était déjà institutionnalisée et le pouvoir des hommes sur les femmes consolidée. Nous n'estimons pas que dans un tel processus on puisse parler de matriarcat dans le sens que les femmes aient exerce un pouvoir politique, public et collectit. Dans ces societes preclassistes, dites de lignée, il existait une propriété communautaire des biens et de la terre, et la distribution du travail et des biens se faisait en fonction des liens parentaux. La division sexuelle du travail, déjà existante, fut institutionnalisée comme forme d'organisation du travail et comporta une appropriation collective par les hommes de la force de travail des femmes et un contrôle de la communauté dans son ensemble sur les fonctions reproductives des femmes. Ce processus se développa principalement dans les sociétés de lignée patrilocales, c'est-à-dire dans celles où les femmes allaient vivre après le mariage dans le groupe parental du mari et par conséquent perdaient leurs droits dans leur groupe de lignée originaire alors que, dans le groupe nouveau, elles devenaient des simples productrices sans être propriétaires des biens du groupe. Ces sociétés se généralisèrent parce qu'elles permettaient le mieux l'appropriation collective de la force de travail et des fonctions reproductives des femmes.
L'apparition de la propriété privée
Le passage de cette propriété collective à un régime de propriété privée comme celui de l'escalavage (qui comportait aussi l'appropriation des personnes) impliqua une aggravation de l'oppression des femmes. De la hiérarchisation sexuelle antérieure, on passa à la stratification de la société en classes sociales et, à partir de l'instauration de la famille patriarcale, de l'appropriation collective à l'appropriation individuelle des femmes. Dans ce même processus historique surgit l'Etat, dont le contrôle apparaît lié à celui de la famille, même si cela ne se produit pas nécessairement de manière simultanée. L'apparition de l'Etat présuppose en même temps l'institutionnalisation du patriarcat en tant que systeme global des rapports de domination des hommes sur les femmes, et de l'exploitation de classe. A la base de cette apparition, il y a le double processus de hiérarchisation « sexuelle » et de stratification « sociale » deja mentionné. Le développement de la famille patriarcale et de l'Etat amena à la séparation entre sphère privée et sphère publique. Dans la societé esclavagiste, seules les hommes libres, les citoyens avaient acces à la sphère publique, au monde de la politique, de la culture, de l'art. Toutes les femmes, libres et esclaves, étaient réléguées dans la sphère privée. Une série de fonctions qui étaient souvent exercées par les femmes dans le cadre des structures de lignée, sont désormais accomplies par l'Etat qui garantit les conditions générales de la production et l'ordre social nécessaire dans ce but. On mit fin ainsi aux pouvoirs dont disposaient les femmes de l'élite au niveau de la religion (de la suprématie des deesses on passe à la suprématie des dieux). Sur le plan de l'administration de la société, le pouvoir est transféré aux institutions publiques et c'est ainsi que la participation des femmes aux affaires publiques ou politiques est absolument limitée. Les hommes apparaissent comme les représentants publics de l'unité de la famille et cela vaut aussi bien pour la famille patriarcale de l'esclavage que pour la famille noble et paysanne de la société feodale. Le pouvoir des hommes est renforcé dans ce cadre, alors que le statut des femmes est miné à cause de leur exclusion de la sphère publique. Avec le développement de l'Etat, la situation des femmes se détériore.
La condition inegale dans les classes sociales
Les hommes et les femmes sont redistribuées dans cette nouvelle société, structurée autour des classes sociales et des rapports d'exploitation. Mais l'appartenance des uns et des autres à chaque classe se réalise sous une forme différenciée, en fonction des rapports de domination existants. Ces rapports permettent d'établir des éléments communs entre les femmes des différentes classes dans leur rapport avec les hommes. En même temps, au sein de chaque classe se crée un terrain commun entre hommes et femmes à cause de leur rapport avec les moyens de production.
Les femmes de la classe dominante, qui sont exonérées du travail productif, ont un pouvoir sur les esclaves, hommes et femmes. Toutefois, leur condition n'est pas la même que celle des hommes de leur classe parce qu'elles ne peuvent pas accéder à la sphère publique. Même si on déclare qu'elles sont des citoyennes, elles ne jouent aucun rôle politique, n'ont pas d'accès direct aux moyens de production ni ne possèdent des biens à elles. Elles vivent dans une condition de subordination, dependent de leur pere ou de leur mari et sont entermees dans le gynecee. Cette inégalité au sein des différentes classes est une constante des sociétés précapitalistes. Dans la société féodale, où la plupart de la production sociale est réalisée au sein de la famille, la condition distincte des uns et des autres au sein de la famille paysanne permet aux hommes (père ou mari) de contrôler le travail des femmes, bien que tous dépendent du seigneur. Dans toutes les sociétés précapitalistes, la domination patriarcale est presentée comme une nécessité sociale et pour la justifier on developpe une production idéologique très considérable. Cette idéologie, qui exprime aussi l'existence de conflits entre les sexes, a donne son empreinte à la littérature, à la phisopophie et à la religion aussi bien dans l'antiquité classique (comme le prouvent la tragédie et la comédie grecques) qu'à l'époque féodale (en partant de l'incroyable production idéologique de l'église).
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L'oppression patriarcale sous le capitalisme
Sous le capitalisme, l'oppression des femmes acquiert une dimension nouvelle. Dans les sociétés antérieures, la famille était une unité de production et la division du travail entre hommes et femmes avait lieu dans le processus de production sociale lui-même. Dès que la production des marchandises se generalise, une séparation nette se produit entre le lieu géographique de la production et celui de la reproduction de la force de travail. Ainsi, les fonctions productives se séparent des fonctions reproductives, les hommes étant responsables des unes et les femmes des autres. Le fonctionnement harmonieux du système capitaliste exige que la production et une grande partie de la reproduction soient réalisées dans des sphères séparées en les faisant apparaitre comme des processus isolés et autonomes. Il s'agit de cacher la fonction économique de la famille de sorte qu'elle apparaisse comme totalement séparée du reste de la production sociale. Cela explique la valeur et la reconnaissance sociales différentes qu'on donne à l'une et à l'autre fonction. La production marchande devient production sociale dans la mesure où elle est régie par les lois du marché ; c'est un travail valorisé socialement qui se réalise dans la sphère publique. En revanche, le travail domestique, ou plus exactement la fonction reproductive, perd toute sa valeur sociale dans la mesure où il se réalise en dehors des circuits du marché, dans la sphère privée, dans le cadre de la nouvelle famille que crée le capitalisme. La séparation de ces deux processus se realise au détriment des tâches attribuées aux femmes et du statut social de celles-ci. Leur rôle dans la famille et la séparation des tâches accomplies dans le cadre de celle-ci du reste de la production sociale déterminent leur condition. Le statut social des hommes comme oppresseurs et des femmes comme opprimées est fixé par la place que les uns et les autres occupent dans la « nouvelle » forme de division du travail en fonction du sexe. Ainsi surgit une société dans laquelle les mécanismes d'exploitation propres du nouveau mode de production et ceux de la domination patriarcale hérites des sociétes antérieures sont imbriqués et, en dépit de leur forme d'action différente, sont également nécessaires au maintien aussi bien du mode de production que de la société dans son ensemble.
Les femmes
Get le travail salarie
La condition des femmes dans cette société est le résultat non de changements linéaires, mais d'un long processus qui, comme tout processus historique, implique des avancées et des reculs. Dans une première phase du développement industriel, la necessité d'une accumulation du capital rapide provoqua un accroissement de la main-d'œuvre de même qu'une intégration massive des femmes au travail salarié. Mais cette intégration eut des traits particuliers. A cause de la division du travail en fonction du sexe, qui les réléguait dans la main-d'œuvre sous-qualifiée, les femmes avaient été exclues du processus final de différentiation des corporations. Cela permettait de les surexploiter plus facilement que la main-d'œuvre, souvent qualifiée, des hommes. Les mécanismes d'oppression patriarcale permettent au capital d'obtenir des femmes une plus-value additionnelle. En principe, leur travail devrait être considéré et rétribué comme celui des hommes. Ce qui interesse le capitaliste, c'est l'heure de travail, indépendamment de qui la fournit. Toutefois, dès le début, on réussit à combiner mécanismes d'exploitation et mécanismes de domination patriarcale. La forme différente d'intégration des hommes et des femmes au travail salarié et la surexploitation de celles-ci constituent un trait caractéristique du mode de production capitaliste.
Il fallait auparavant une journée de travail salarié pour assurer le maintien d'une famille et maintenant, après l'intégration des femmes, il en faut deux. Il y a ainsi une plus grande extraction de plus-value à la suite de la diminution des salaires qui en découle et de la réduction de la valeur de la force de travail. Les effets de cette intégration sur le marché du travail et ceux qu'elle a provoqués dans la structure familiale, ont amené aussi bien les hommes de la classe ouvrière que les capitalistes à s'y opposer. Les syndicats (en général, masculins) et les patrons se sont mis d'accord pour concevoir et généraliser un salaire familial en provoquant ainsi une rupture dans le mouvement ouvrier lui-même. Les motivations étaient différentes. Aux yeux des travailleurs, le travail des femmes représentait une « concurrence déloyale » dans la mesure où il « provoquait » une diminution des salaires et une menace à leur bien-être personnel. Pour les capitalistes, il était plus rentable du point de vue économique que la reproduction de la force de travail soit concentrée surtout dans la famille et il leur paraissait utile de stabiliser et moraliser la classe ouvrière. Ce processus a été favorisé par des facteurs différents: d'un côté, l'existence d'une idéologie dominante selon laquelle la maternité et les soins à la famille étaient le but des femmes, de l'autre, l'absence chez les femmes d'une conscience collective des effets qu'aurait leur réclusion au sein de la famille, à part le sentiment qu'elles avaient de se libérer de conditions de travail extrêmement dures. Le résultat a été une défaite des femmes avec tous les effets sociaux, politiques et idéologiques que leur expulsion du travail industriel a eu sur le développement de la société. La famille a été reconstruite sur des bases profondément réactionnaires et patriarcales alors que la classe ouvrière masculine obtenait des améliorations de ses conditions de travail. En partant de l'acceptation et de l'institutionnalisation du salaire familial, le prolétariat naissant devenait conscient de ses privilèges et les acceptait. L'expulsion des femmes du marché du travail renforçait l'autorité et le pouvoir des hommes dans la famille et donc une dépendance et une subordination accrues des femmes, qui, dans une telle récomposition de la famille prônée y compris par le mouvement ouvrier, intériorisaient la nécessité de leur retour au foyer.
Le travail domestique
Le capitalisme a fourni une base matérielle claire à l'opppression des femmes en leur donnant la responsabilité de la reproduction de la force de travail.
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Le travail domestique produit des biens et des services qui sont fournis par les femmes dans le cadre de la famille pour la consommation de celle-ci et qui ne deviennent pas des marchandises et n'ont donc aucune valeur d'échange. Il s'agit d'un travail socialement nécessaire à la survivance de la société qui fait partie par conséquent du travail social. Si on ne le considère pas comme un travail productif (c'est-à-dire marchand), ce n'est pas à cause de sa nature, mais à cause de sa valorisation sociale. Il n'est reconnu socialement que lorsqu'il devient directement ou indirectement un travail salarié et est fourni par des femmes en dehors de leur propre maison. Le but du travail domestique réside dans le fait que les femmes produisent, en dehors des circuits du marché et donc sans être rétribuées « grâce » au salaire familial, une partie des valeurs d'usage nécessaires pour la reproduction de la force de travail. L'autre partie des valeurs nécessaires à la survivance des travailleurs et de leurs familles se réalise sous forme de marchandises ou de services dans les circuits du marché et à la charge du travail salarié. Nous constatons ici une première relation directe entre travail domestique et travail salarié en tant que parties nécessaires au fonctionnement du même mode de production. Cela signifie, de surcroit, que le travail domestique, permettant d'extraire indirectement de la plus-value, représente un avantage évident pour le capitalisme dans son ensemble. Il permet que le salaire nécessaire au maintien des travailleurs et de leurs familles soit plus bas. D'où une diminution de la valeur de la force de travail, une reduction du capital variable global et une augmentation de la plus-value globale. C'est le mécanisme le plus bon marché et le plus accepté idéologiquemnt de reproduction de la force de travail. Grâce à lui, la classe dominante peut ne pas se préoccuper du bien-être économique et même affectif de ceux qu'elle exploite. Les hommes bénéficient aussi du travail domestique, des services personnels que la femme fournit au mari. C'est un privilège économique social incontestable dont ils jouissent en ne devant pas accomplir des tâches peu valorisées et en pouvant acceder au travail productif. En même temps, cela sert de justification pour renforcer les rapports de domination et de pouvoir au sein de la famille.
Fonctions politiques
Get sociales de la famille
Dans cette société, la partie de la reproduction de la force de travail réalisée au sein de la famille a des implications qui vont au-delà de celles strictement économiques, pourtant fondamentales. Les tâches domestiques, la production de biens et services pour la consommation privée ne sont pas que des services purement matériels. Les fonctions reproductives concernent aussi les besoins psychologiques, émotionnels et sexuels des membres de la famille qui devient un amortisseur des tensions sociales. Le statut social de l'homme et celui des individus en tant que tels, hommes et femmes d'une classe et d'un genre donnés, se reconstituent à partir du rapport individuel qui s'établit dans la famille. Ce sont des fonctions - déjà fixées dès la première phase de l'industrialisation lorsqu'on a prétendu moraliser la classe ouvrière par le truchement de la famille - qui sont relativement independantes des structures économiques. Elles ont une portée plus généralement sociale dans la mesure où la famille inclut tous les aspects de la vie qui échappent au « contrôle » direct des institutions. C'est dans la famille que se développe le premier processus de socialisation des personnes, que commence le processus d'apprentissage des valeurs, des connaissances et des symboles qui déterminent le comportement et les habitudes des gens, et que sont intériorisées et assimilées comme naturelles les normes qui opèrent dans la société. Le but est de favoriser l'acceptation d'un ordre social, de ses valeurs et de ses exigences. C'est donc dans la famille que les différences de sexe acquièrent un caractère social et culturel, les genres se structurent, surgit une identité masculine et féminine séparée, marquée par des rapports de domination. Les personnalités des uns et des autres se différencient sur la base de valeurs qui visent à imposer comme naturels les différents rôles imposés par la société. Les valeurs féminines - la résignation, l'abnégation, l'esprit de sacrifice, le manque d'initiative et de confiance en soi -garantissent la dépendance et la soumission des femmes et leur rôle dans la famille. Aux hommes on attribue d'autres valeurs, celles qui les amènent « naturellement » à une autre pratique sociale, celle de producteurs et d'oppresseurs. C'est cet ensemble de valeurs, de mœurs et de comportements qui déterminent ce qu'on appelle la vie personnelle des hommes et des femmes. La famille apparaît comme le havre des relations humaines, l'espace social ou il est possible d'avoir une vie personnelle, la seule possibilité de conquérir une identité subjective, humaine. Pourtant, à cause des rôles différents que jouent les hommes et les femmes et des différences de genre, cette recherche d'identité n'a pas les mêmes implications pour les uns et pour les autres. Les nouveaux domaines de la vie personnelle en rapport avec les fonctions reproductives, sont présentées comme relevant de la responsabilité de la femme dans le cadre de la famille alors que la sexualité, le monde des sentiments, l'expression de la vie émotionnelle, tout cela est construit aux depens des femmes. Le fait que la famille est un cadre de socialisation et de reproduction idéologique privilégié et que la femme y joue un rôle centrale amène les femme elles-mêmes, par une intégration idéologique profonde, à assumer comme légitime et naturelle leur propre oppression. Il explique la profonde intériorisation de leur part du modèle familial basé sur l'inégalité, de ses valeurs et de ses normes de comportement, de leur propre rôle social et contribue à l'aliénation de celles qui sont le pilier fondamental de cette institution, les femmes.
Le travail salarie
L'affirmation des droits individuels par l'idéologie bourgeoise presuppose que les hommes et les femmes sont « libres » de vendre leur force de travail. Mais une telle égalité et une telle liberté théoriques n'existent pas dans le cadre privé de la famille où il y a des rapports de domination et de pouvoir patriarcal. La forme de l'intégration des femmes est déterminée par ces rapports de domination. Ainsi, la division sexuelle du travail qui s'était développée dans le cadre de la production, acquiert sous le capitalisme une nouvelle justification. La définition des fonctions reproductives des femmes et de leur rôle dans la famille détermine la forme d'accès
FEMINISME EN ESPAGNE 81 de celles-ci au reste de la production sociale. Elle représente, en même temps, une justification matérielle et idéologique de leur surexploitation et accentue la différence de la participation des femmes au travail productif. Il ne s'agit pas d'une exclusion car aucun mode de production n'a pu faire abstraction de la maind'œuvre féminine, il s'agit justement d'une forme de participation spécifique et différenciée. Le capitalisme sait rentabiliser ses rapports de domination et les femmes s'intègrent au marché du travail dans leur condition de genre, c'est-à-dire à partir de la justification de leur rôle d'armée de réserve à cause de leur rôle dans la famille. Le droit des femmes à l'emploi n'est pas mis sur le même pied que celui des hommes, il aura toujours un caractère subsidiaire, marginal, temporaire, du fait même que leur salaire est considéré comme un salaire d'appoint par rapport à celui du chef de famille. Cette forme particulière de prolétarisation signifie qu'opèrent toute une série de mécanismes légaux et idéologiques permettant une plus grande exploitation des femmes : ségrégation dans des postes moins valorisés, dévalorisation des emplois qui se féminisent ; moindre qualification, salaires plus bas et tout cela combiné à la double journée de travail.
L'idéologie patriarcale, idéologie dominante
Le maintien de l'oppression des femmes et les rapports de domination dans une société qui proclame les droits individuels des citoyens, leur condition d'êtres libres de vendre ou non leur force de travail, libres de se marier ou non, exige le développement d'une idéologie égalitaire qui cache en les justifiant l'oppression et l'inégalité. Les femmes sont reconnues comme citoyennes, mais, à quelques exceptions près, elles n'ont pas eu le droit de vote jusqu'au vingtième siécle. Elles sont reconnues comme individues, mais comme des individus differents des hommes par leur propre nature. Selon le contrat de mariage, qui est formellement consensuel, elles sont libres et égales, mais ce contrat ne fait que consacrer un rapport tout à fait inégalitaire au sein de la famille. La dépendance par rapport à l'homme se produit dans tous les domaines de la société et l'égalité formelle des femmes cache une profonde inégalité en matière de droits sociaux, politiques, économiques et dans le milieu domestique lui-même. L'idéologie patriarcale transforme la maternité en l'aspiration suprême de la majorité des femmes et le contrat de mariage en un contrat entre des égaux, en un mécanisme qui légitime le rapport de domination. La famille et l'amour en tant que valeurs aliénantes affirmées par cette société, sont les prémices de ce contrat, qui justifient la soumission et la subordination des femmes. Ils sont, pour les femmes, des valeurs alienantes car ils se fondent sur l'inégalité, et ce qui au debut ne correspond qu'a l'idéal bourgeois de la famille, en s'élargissant à la société dans son ensemble, généralise cette image de la femme qui devient le modèle socialement accepté. Les idéologies dominantes sont un ensemble de valeurs, d'objecifs, de critères positifs et négatifs, qui ne découlent pas d'une connaissance scientifique du monde, mais sont le reflet d'intérêts de groupes ou de classes. Elles visent à reproduire les conditions de vie nécessaires à maintenir l'exploitation et l'oppression. Les valeurs transmises par l'idéologie dominante ne sont pas toujours les mêmes; dans la mesure où elles doivent accomplir une fonction sociale, elles s'adaptent à la realite sociale de chaque moment. Ainsi, tout en visant le même but, la soumission de la femme dans la famille, le discours idéologique au xIx° siècle avec ses valeurs, est distinct du discours actuel sur l'égalite.
L'enracinement profond de l'idéologie patriarcale comme partie de l'idéologie dominante de cette société, son efficacité et sa complexité ne dépendent pas seulement d'une pratique millénaire qui fait apparaitre l'oppression comme un facteur invariable de l'histoire ; ils dépendent aussi du fait que cette idéologie fait partie de la vie quotidienne des personnes et se transmet par des institutions comme l'école et les médias, de même que par la famille. Sa force réside également dans le fait qu'elle est assimilée non seulement par la classe dominante, mais aussi par les hommes, défenseurs actifs des valeurs qui préservent leur statut privilégié, et que le rapport entre hommes et femmes sont marqués par des rapports affectifs qui permettent de cacher plus facilement la nature de cette oppression.
L'Etat et les institutions
L'Etat de la société capitaliste se distingue des formes antérieures de domination politique à cause de la séparation entre sphère publique et sphère privée et de celle entre la société civile et l'Etat lui-même, qui doit jouer le rôle d'arbitre des intérêts de la classe dominante dans son ensemble. Mais l'imbrication de l'exploitation d'une classe par une autre et de la domination d'un sexe par un autre fait que l'Etat représente dans cette société la garantie ultime du maintien de l'oppression des femmes et donc de la domination patriarcale.
Les institutions qui constituent le pouvoir de l'Etat existent pour permettre le fonctionnement de la société et elles s'efforcent de fonctionner en harmonie avec l'idéologie dominante. Tout en ayant des fonctions distinctes, elles contribuent toutes, par leurs différents appareils, à maintenir l'oppression des femmes aussi bien dans la sphère publique que dans la sphère privée. Elles garantissent le rôle du travail domestique dans la cadre du mode de production existant, la surexploitation des femmes dans le travail salarié, la double journée de travail, le rôle de la famille comme institution réactionnaire, la reproduction de la famille patriarcale. Il est significatif que, tout en étant une institution privée, la famille est l'objet de l'intervention de différentes institutions de l'Etat (ce qui ne se produit pas dans le cas, par exemple, de l'Eglise et des medias). Les aspects de la vie familiale sont réglés par la loi et on peut même dire que l'ensemble des lois de la première étape de la société capitaliste est conçu pour des personnes qui vivent en famille. Par ailleurs. l'appareil juridique peut juger, activement ou passivement, les comportements des membres de la famille, et l'administration de l'Etat peut mettre sur pied des services sociaux et culturels, etc. Sur les questions fondamentales pouvant changer le caractere de la famille, les interventions des institutions se realisent toujours sur la base d'un accord entre les différentes forces qui défendent l'ordre social actuel.
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La situation aujourd'hui
L'oppression des femmes se réalise maintenant sous des formes liées au développement spécifique actuel des contradictions du système et à l'impact politique du mouvement des femmes pendant les treize dernières années. La lutte de ce mouvement a obtenu une série de changements sur le plan légal, un changement social important pour les femmes et une diffusion des idées et de la conscience féministes. Il y a eu ainsi une évolution considérable du rapport de forces. Ceux qui défendent l'ordre existant ont été obligés de modifier profondement leur discours idéologique. Par ailleurs, les changements dans la structure économique elle-même, les besoins économiques des femmes et de leurs familles et la conscience accrue que les femmes ont de leur autonomie, ont amené à une modification très sensible du rapport des femmes avec le marché du travail et plus généralement dans leur activité sociale. Notre lutte organisée a arraché des conquêtes importantes en matière de contraception et d'avortement ; ceci justement au moment ou le développement technologique peut assurer un contrôle plus grand sur les fonctions reproductives en rendant possible une séparation entre sexualité et reproduction. Des changements se sont produits en même temps dans l'intégration des femmes au travail et dans les conditions de cette intégration. La violence sexuelle a été publiquement dénoncée et le droit au plaisir revendiqué. Le divorce a été légalisé et des formes de cohabitation autres que le mariage sont désormais scocialement acceptées, bien qu'elles ne concernent que des minorités. Toutes ces conquêtes ont impliqué dans une large mesure une reconnaissance publique de l'oppression des femmes et une affirmation du rôle du mouvement feministe. Malgré cela, subsistent toujours les éléments centraux constitués par la division du travail en fonction du sexe et l'oppression patriarcale.
Le travail des femmes
A cette étape du capitalisme, il y a une tendance progressive à l'intégration des temmes au marche du travail au-dela des vicissitudes des periodes de crise et de relance économique. Cette intégration se réalise sous les formes que nous avons signalées. On peut dire même que son expérience prolongée en matière de surexploitation a permis au capital de rentabiliser au maximum la condition sociale des femmes, responsables de la reproduction et armée de réserve. En fait, la succession des crises a indiqué que les femmes sont la composante la plus importante de cette armée de réserve. Elles jouent un rôle d'amortisseur du marché, en dépit des obstacles créés, par exemple, par l'industrialisation et par des facteurs idéologiques. Malgré toutes les mesures égalitaires qu'on a réussi à arracher sur le terrain legal, il ne faut pas oublier les trois traits caracteristiques suivants : tout d'abord, subsiste la ségrégation sexuelle du travail, qui s'est élargie à de nouvelles branches de la production et aux services. Les tâches des femmes sont différentes de celles des hommes et il existe même des catégories spécifiques dites féminines, qui introduisent un grave fragmentation de la classe ouvriere. La féminisation d'un travail ou d'un secteur donné comporte immédiatement sa dévalorisation, c'est-à-dire une dévalorisation sociale de ce travail et des femmes qui l'accomplissent. Elle comporte une détérioration des conditions de travail et une diminution des salaires, ce qui assure au capital une augmentation substantielle du taux du profit. La discrimination au travail est une autre composante de la surexploitation de la force de travail feminine. Plus que par les differences de salaire, la vie des femmes au travail est marquée par toute une série de discriminations plus ou moins graves. Cela commence avant même leur intégration au marché du travail dans la mesure où elles ne reçoivent pas la même formation professionnelle, et se poursuit, entre autres, par la discrimination dans les conditions et les formes de négociation. En troisième lieu, la flexibilisation du marché du travail comporte, pour la classe ouvrière, une précarisation de ses conditions de travail, c'est-à-dire des contrats à durée déterminée, la légalisation du travail précaire, le travail à domicile, le travail à temps partiel (qui augmente en proportion directe à l'accroissement de l'activité des femmes). Les femmes sont les plus frappées par cette précarisation : le fait qu'elles restent condamnées à une double journée de travail et qu'elles doivent accomplir les fonctions reproductives, fournit une justification imparable et le prix social à payer est considéré en tout cas moins important. Dans ces conditions, les femmes sont aussi poussées à accepter d'être des salariées de deuxième rang. Finalement, la vulnérabilité plus grande des femmes amène à ce qu'on pourrait appeler une féminisation de la pauvreté.
Ajoutons que la forme spécifique de l'intégration des femmes au marché du travail et l'intériorisation par le mouvement ouvrier de l'idée, selon laquelle hommes et femmes n'ont pas le même droit au travail, et du concept de salaire familial (accepté surtout dans de périodes de crise) provoquent une division dans la classe ouvrière. Cette division s'est traduite par des affrontements au cours des luttes avec les revendications et les droits des femmes. En ce qui concerne le travail domestique, il y a une tendance à l'industralisation de certaines productions Toutefois, si les changements introduits par les differents cycles économiques peuvent déterminer des changements en matière des tâches concrètes accomplies par les femmes, le travail domestique reste toujours rentable dans la mesure où des biens continuent d'y être produits, ne füt-ce qu'au dernier stade avant la transformation pour la consommation.
Par ailleurs, la crise a renforcé le caractère privé du travail domestique à la suite, d'un côté, de la privatisation progressive de services auparavant fournis par l'Etat et des réductions budgétaires et, de l'autre, de l'offensive idéologique visant à presenter comme prive tout travail domestique.
Progres et limites dans la condition des femmes
Le developpement de la societe a aggrave la tragmentation, l'individualisation et la privatisation de la production et multiplié les instruments de contrôle social et de contrôle sur la vie personnelle. C'est pourquoi on a attribué plus d'importance à la famille, conçue comme havre de la vie subjective et émotionnelle. C'est
FEMINISME EN ESPAGNE 85 dans la famille que l'individu « satisfait » son besoin d'identité sociale, dans la mesure où il peut être aimé, mieux valorisé et mieux compris. La conservation et le maintien de cette vie subjective en marge de la production sociale marquée par le travail aliéné et apparemment divorcée d'elle, acquièrent aujourd'hui une dimension nouvelle. D'où l'accroissement des fonctions politiques et sociales de la famille.
La vie affective, la sexualité et l'oisiveté ont un espace jusqu'ici inconnu. Dans ce cadre se développent subtilement les mécanismes individuels de domination masculine. En dépit d'une apparence de plus grande permissivité, le modèle sexuel socialement accepté reste celui du couple hétérosexuel, de préférence « légalisé » par le mariage. Ce modèle implique la reconnaisance des hommes comme sujets et des femmes comme objets sexuels, donc la domination des uns sur les autres. Il est vrai que de nombreuses femmes ont pris conscience de la sexualité comme source de plaisir. Mais il existe toujours un mécanisme social subtil qui reconnait celles qui se placent dans le cadre du modèle établi alors que les femmes avec d'autres expériences sexuelles, comme les lesbiennes, sont rejetées et marginalisees.
Une expression claire de suprématie masculine continue d'être représentée par la violence sexiste. Il s'agit d'une violence individualisée qui s'exprime dans tous les milieux sociaux et peut être exercée contre toute femme, indépendamment de son âge et de sa classe sociale. Elle opère aussi comme instrument de coercition. Ses manifestations les plus brutales sont rejetées socialement, mais il existe toujours un consensus social et institutionnel qui permet de ne pas s'attacher aux racines reelles de la violence spécifique contre les femmes. Seul le mouvement féministe a projeté une lutte radicale contre les origines et les manifestations de cette
Par ailleurs, des mécanismes d'intégration, de consensus et de complicité au niveau aussi bien social qu'individuel se sont développés dans le but de fixer des limites aux progrès des femmes. Il y a eu une irruption significative des femmes dans des domaines auparavant réservés aux hommes, mais on a remplace la ségrégation par une intégration dans des conditions d'inégalité sur tous les terrains de la vie politique et sociale. Finalement, se produit une compensation sociale pour les femmes dans la mesure où elles assument leur rôle. Celles qui acceptent les normes de comportement plus ou moins établies, jouissent d'une plus grande considération sociale alors que celles qui ne les acceptent pas sont marginalisées. Les fissures qui se sont produites dans le système, poussent à un renforcement des éléments de domination idéologique, à un développement accentué des instruments de contrôle social, au réajustement du modele traditionnel de la famille et à un réarmement idéologique visant à obtenir un consensus substantiel en ce qui concerne le système en général présenté comme garant des libertés démocratiques de même qu'un consensus sur l'acceptation sociale d'une oppression des femmes qui se forge aussi sur le terrain individuel. Toutefois, dans la cadre de la situation politique on doit prendre en considération l'activité du mouvement, son impact sur la réalité pour la changer, en provoquant la rébellion des femmes et en accroissant leur force politique et organisationnelle.
La rébellion des femmes
La prise de conscience de l'oppression spécifique de genre est un processus généralement plus compliqué que celui de la prise de conscience d'autres couches ou groupes sociaux. Cela signifie que les femmes doivent prendre conscience non seulement d'un problème social, mais aussi de ce qui détermine leur forme d'être et de vivre, leur identité propre, prendre conscience non seulement face à la société et face aux hommes, conscience de la condition d'oppression où elles vivent dans tous les domaines et des rapports de pouvoir que les hommes établissent à leur egard. Il y a des temmes qui y arrivent en partant d'une comprehension globale de l'oppression de cette societe, d'autres a partir des contradictions propres de leur participation à la production ou à une quelconque activité publique. La prise de conscience peut être déterminée aussi par la réalité de leur vie personelle, de leur dépendance et de leur subordination par rapport aux hommes en général ou à certains hommes en particulier (père, mari, amant) ou par une pratique politique dans d'autres domaines. La formation d'une conscience féministe permet de conquérir une autonomie individuelle. Elle implique qu'on doit remettre en question sa forme d'être en tant que personne, se rebeller contre son entourage, contre la société qui fixe des tâches différentes aux uns et aux autres, contre des aspects de sa vie quotidienne. Il s'agit d'un processus d'affirmation, et d'autoestimation individuelle qui amène à rejeter tout ce qui justifie sa propre soumission. Toutefois, les éclairs de conscience dans la vie quotidienne des femmes sont tres fragiles. Beaucoup de femmes renoncent à mi-chemin car elles craignent de perdre leur équilibre et ont peur des efforts qu'exige la construction sur des bases différentes de leurs rapports, de leur vie personnelle et de leur identité. Les conquêtes individuelles n'aboutiront jamais à une autonomie réelle, a des conquétes solides si elles ne concernent pas les femmes dans leur ensemble, si elles ne débouchent pas sur une prise de conscience collective de leur réalité et de la nécessité de changer cette réalité, de devenir un être social différent. Cela n'est possible que par une lutte politique visant à changer la base sociale et matérielle qui determine leur oppression.
Conscience et mouvement
Le mouvement feministe surgit comme expression de la conscience de nombreuses femmes qui se réveillait et devient le sujet décisif de leur lutte de libération. Sa lutte exige l'auto-affirmation des femmes en tant que telles, leur autonomie organisationnelle et politique dans le but de lutter pour leurs objectifs sans subordonner cette lutte à aucun autre intérêt. Elle implique l'autonomie par rapport à l'Etat et à ses institutions et l'autonomie par rapport aux hommes. Ce n'est qu'à cette condition que la lutte peut être effectivement menée au niveau aussi bien objectif que subjectif, au niveau aussi bien des structures et des privilèges masculins, des lois et des institutions que des rapports personnels.
Le mouvement féministe a réussi à dévoiler le caractère social de la condition des femmes, à donner une dimension publique aux problèmes de la « vie privée »,
FEMINISME EN ESPAGNE 87 à unifier la révolte des femmes par le dépassement du cadre individuel de la famille. Dans la mesure où il donne expression politique à certains de ces problèmes, avance des revendications et établit un rapport entre l'oppression patriarcale et le système social dans son ensemble, il doit faire face aux institutions de l'Etat, au gouvernement et à l'administration. La position qu'il adopte, devient un élément fondamental de différenciation et de délimitation de la stratégie feministe, et cree la possibilité d'avancer vers le but de mettre fin à l'oppression et de renverser cette société. Dans le mouvement féministe s'expriment des courants différents qui ont ce but commun, mais reflètent des stratégies différentes pour l'atteindre. Les pratiques politiques différentes se précisent au fur et à mesure qu'elles expriment les revendications de double nature du mouvement et font face à l'appareil institutionnel qui reproduit l'oppression des femmes et de la sociéé dans son ensemble.
De l'autonomie individuelle à l'autonomie collective
Le mouvement féministe se trouve aujourd'hui dans une situation contradictoire. L'activité politique qu'il a développé durablement pendant des années, a permis d'obtenir certaines réformes. Tout en étant limitées, ces réformes ont comporté un changement important dans la conscience des femmes et de la société dans son ensemble, ont donné une dimension publique, sociale, à des aspects de la vie privée et ont imposé une reconnaissance sociale de la lutte féministe et du mouvement lui-même. Mais d'un autre côté, nous assistons à une nouvelle offensive idéologique qui part d'une revendication avancée par le mouvement féministe, celle de l'égalité. Cette égalité est définie d'un point de vue purement formel, comme si une égalité devant la loi mettait fin à toute oppression. Cette conception de l'égalité se heurte à la conception du mouvement féministe qui est celle d'une égalité réelle dans la rue, dans la vie ; une égalité qui doit partir de la reconnaissance de l'existence de privilèges masculins pour les combattre et y mettre fin, une égalité qui implique l'élimination de toute forme de discrimination. Si on ne dévoile pas les causes de l'oppression, si on maintient le cadre des rapports entre hommes et femmes tel qu'il est, les structures et les rôles sociaux différents, c'est l'impasse.
Accepter l'égalité formelle telle qu'elle est proclamée, signifie légitimer l'inégalité réelle, donner une couverture idéologique à l'oppression. Un tel discours exige un consensus social, la complicité d'institutions efficaces comme l'école et les médias. Il exige aussi une politique gouvernementale avec des interlocuteurs qui acceptent les nouvelles règles du jeu dans le cadre de l'ordre social actuel et puissent donc apparaître comme les porte-parole des femmes, légitimés par les institutions, en désavouant les organisations féministes en lutte contre cet ordre.
Si cette politique peut donner des résultats, on va le vérifier à moyen terme. Elle consiste à développer un féminisme « efficace », modéré, qui vise à réaliser de petites réformes et respecte les institutions. Elle implique également l'intégration de nombreuses femmes à une activité institutionnelle prétendument plus utile que l'activité revendicative du mouvement. Elle présente les changements en faveur des femmes comme l'aboutissement naturel de l'évolution d'une société démocratique. Des organismes comme l'Institut de la femme accomplissent un rôle important dans ce sens et constituent des mécanismes qui favorisent l'intégration du féminisme dans les institutions en détournant la lutte du mouvement féministe.
Le mouvement organisé
La Coordination des organisations féministes de l'Etat espagnol regroupe les organisations les plus actives et plus combatives du mouvement, le secteur qui n'a pas cedé aux pressions institutionnelles, n'a pas renoncé aux revendications et a misé sur une prise de conscience féministe accrue et sur la mobilisation.Sa volonté d'élargir le mouvement s'exprime par son effort d'intégrer des groupes féministes à des niveaux de conscience différents, de participer, avec ses propres perspectives, aux luttes menées par d'autres mouvements en se liant notamment aux femmes de ces mouvements. La consolidation des organisations feministes, leur élargissement à d'autres secteurs sociaux, leur centralisation et leur coordination ont joué un rôle très important pour le maintien de leur activité politique. Y ont contribué également la réflexion collective sur les problèmes théoriques et pratiques qui se sont posés au cours des luttes, et la réalisation d'une homogénéite politique appréciable à la suite d'une pratique commune. L'irruption des jeunes femmes, qui se sont radicalisées en partant de leur condition spécifique, a ouvert de grandes perspectives au mouvement qui s'est enrichi de l'apport d'une nouvelle composante de rébellion et de subversion.
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Thèses
1) L'oppression des femmes est la première forme d'oppression dans l'histoire de l'humanité. C'est une oppression antérieure à la société de classes, qui a eu une continuité historique et qui est allée et va au-delà d'un mode de production donné. Elle apparaît, se précise et se développe en partant de la division du travail en fonction du sexe. Les mécanismes par lesquelles elle se concrétise, correspondent à des processus complexes qui impliquent toutes les instances d'un corps social pour attribuer des rôles distints aux hommes et aux femmes. En dernière analyse, c'est une oppression qui détermine des rapports sociaux de domination entre les sexes.
C'est la société avec ses institutions, ses mécanismes et son mode de production propre qui détermine les traits spécifiquess de l'oppression des femmes à chaque époque historique. Cette oppression comporte des rapports de pouvoir que les hommes établissent sur les femmes sous une forme individualisée. Nous appelons patriarcat l'ensemble de ces rapports et leur expression dans l'ensemble des pratiques sociales.
Une telle caractérisation de l'oppression des femmes a des conséquence sur notre activité politique. En premier lieu, parce que nous considérons que cette oppression ne peut pas être réduite à l'exploitation sociale ni à aucune autre oppression de la société capitaliste. Deuxièmement, parce qu'elle nous permet de saisir son caractère universel, dans le sens qu'elle concerne toutes les femmes qui doivent donc se définir par leur appartenance aussi bien de classe que de genre.
2) Il y a de nombreuses théories qui s'efforcent d'expliquer l'oppression des femmes. Le matérialisme historique, dont l'objet est l'étude de la societe, est le cadre général qui nous permet d'analyser l'oppression patriarcale et le statut des femmes dans chaque formation sociale. Le marxisme classique n'a pas élaboré une théorie de l'oppression des femmes. Marx et Engels ont analysé en profondeur le cadre de la production sous le capitalisme, mais non celui de la reproduction. Par conséquence, tout en ayant développé une première analyse de la condition des femmes sous le capitalisme et affirmé le caractère historique de la famille, les classiques du marxisme n'ont pas analysé la nature des rapports entre les sexes et leur expression spécifique dans l'ensemble de la société. D'où leur incompréhension de l'autonomie relative de l'oppression patriarcale par rapport à l'exploitation capitaliste et le déterminisme économique sousjacent à leurs analyses à ce sujet. Comme Marx et Engels l'ont souligné, la force du marxisme consiste à considérer que le facteur décisif dans l'histoire n'est pas la nature, mais la production et la reproduction de la vie immédiate, à comprendre que l'oppression des femmes et les rapports particuliers qui en découlent, sont des phénomènes et des rapports sociaux, produits de l'histoire et donc susceptibles d'être transformés par l'humanité, et que les mécanismes qui amènent à l'oppression sont des processus où toutes les instances du corps social entrent en jeu. C'est en partant de cela que nous cherchons de reconstruire la réalité fragmentée des femmes dans la société elle-même, de saisir le caractère des rapports de domination patriarcale et donc d'élaborer une théorie d'ensemble, globalisante de l'émancipation des femmes, dans le cadre de notre projet global d'émancipation de l'humanité. Notre conception ouverte et autocritique du marxisme nous amène à réviser des aspects de la pensée de Marx et Engels et à assimiler des contributions importantes qui proviennent du mouvement feministe.
3) C'est la division du travail en fonction du sexe qui a déterminé l'oppression des femmes. Cette division n'a pas une origine naturelle, elle n'est pas liée à des différences biologiques entre femmes et hommes, bien que le fait que ce sont les femmes qui accomplissent les fonctions reproductives a une influence decisive sur la forme de la division du travail dans les sociétés primitives. Cette division implique que les hommes en tant que collectif accomplissent des tâches et des travaux autres que ceux des femmes, dans une société donnée et à une époque historique donnée, ce qui comporte une infériorisation et une oppression des femmes. Dans les sociétés primitives où la division du travail était déjà incontestable, les fonctions productives et reproductives du groupe social n'apparaissaient pas différenciées, mais faisaient partie d'un seul processus de production. La division de ces fonctions, probablement technique et fonctionnelle dans les sociétés primitives, ouvre le chemin à la division qui se produit dans les sociétés de lignée patrilocales, antérieures à la société de classes. Il y a dans ces sociétés une propriété communautaire et la division sexuelle du travail débouche sur une appropriation par les hommes de la force de travail des femmes et sur le contrôle par la communauté de leur capacité reproductive. Le développement de la propriété privée, de la famille et de l'Etat et la séparation entre sphère publique et sphère privée marquent le commencement d'un processus de différentiation sociale entre les tâches productives accomplies dans les deux sphères et les fonctions reproductives qui sont propres de la sphère privée. C'est sous le capitalisme que se produit pour la première fois une séparation nette entre le lieu géographique où sont accomplies les tâches productives, et celui où sont accomplies les fonctions reproductives, les unes étant attribuées aux hommes (bien que les femmes y aient toujours participé dans une mesure plus ou moins importante) les autres aux femmes dans le cadre de la famille.
4) La division de la société en classes antagonistes constitue un changement majeur pour l'humanité : une partie de l'humanité s'approprie le surplus social et établit des rapports d'exploitation à l'égard de tous les autres, hommes et femmes. Toutefois, la place des uns et des autres au sein de chaque classe n'est pas la même. Les rapports de domination patriarcale qui existent déjà, font que femmes et hommes ont une condition différenciée au sein de chaque classe, les femmes restant subordonnées au pouvoir des hommes. Une telle condition sera invariable dans toutes les formations sociales. Le statut des femmes dans les sociétés précapitalistes est dévalorise du fait de la séparation entre sphère publique (politique, culture, etc.) d'où les femmes sont exclues, et la sphère privée où elles sont réléguées. Une telle division comporte la perte de certains droits et de certaines fonctions que les femmes exerçaient avant dans d'autres sphères (culture, religion, administration, etc.) et le renforcement du statut social et du pouvoir économique et politique des hommes à l'égard des femmes dans le cadre de la famille. En dernière instance,
FEMINISME EN ESPAGNE 91 la réalité des femmes est déterminée dans chaque société par les contradictions liées à leur appartenance de classe et à leur condition de genre.
5) Sous le capitalisme se forme une société où les mécanismes d'exploitation du nouveau mode de production et ceux de la domination patriarcale, hérités des sociétés précédentes, sont imbriqués. Les uns et les autres sont nécessaires au maintien aussi bien du mode de production que de la société dans son ensemble, bien qu'ils puissent assumer des formes différentes et relativement autonomes par rapport aux structures économiques. Production et reproduction de la force de travail, l'une et l'autre nécessaires au fonctionnement et à la survivance de la société, sont désormais réalisées dans des sphères tout à fait séparées. La responsabilité de la production pour le marché appartient aux hommes (bien que les femmes ne soient pas expulsées de la force de travail). La responsabilité de la reproduction au sens large appartient exclusivement aux femmes ; c'est un travail qui perd sa valeur sociale et se réalise en dehors des circuits du marché, dans le cadre privé de la famille. La société assigne des rôles différents aux hommes et aux femmes en fonction de la place occupée dans la nouvelle forme de division du travail. Les femmes ont un statut de groupe opprimé, les hommes de groupe oppresseur.
6) C'est sur cette base que surgit la famille d'un type nouveau avec des fonctions économiques, politiques et sociales particulières. Elle perd sa nature d'unité productive et devient une unité consacrée à la reproduction de la force de travail, tâche qui acquiert une dimension et une valeur sociales sans précédent. Par ailleurs, elle accomplit les fonctions de socialisation des individus et de constitution d'un espace de vie personnelle. La famille est donc un élément fondamental de la structuration des rapports sociaux, une institution stabilisatrice du système capitaliste et patriarcal, de son ordre social et des privilèges masculins. L'une des tâches de la famille est d'assurer sa propre autoreproduction en donnant aux femmes une formation de groupe opprimé et en éduquant hommes et femmes en fonction de leur classe d'appartenance.
7) Le travail domestique a comme but la reproduction matérielle de la force de travail et implique la production de biens et de services pour la consommation dans le cadre de la famille de même que les soins aux enfants. Il est un travail socialement nécessaire et dans ce sens il fait partie de la production sociale. Par conséquent, il ne peut pas disparaître dans un mode de production basé sur l'exploitation et l'oppression, même si la forme et la quantité des tâches qu'il accomplit peuvent varier. Malgré sa valeur sociale, il est dévalorisé et considéré comme non travail, sauf lorsqu'il est accompli dans les circuits du marché, c'est-à-dire lorsqu'il est réalisé par des femmes en dehors de leur ménage. Il apparait comme une contrepartie du salaire que l'homme apporte à la famille.
Ce sont les hommes qui bénéficient individuellement de cette situation du fait qu'ils ne doivent pas accomplir les tâches indiquées et se soumettre à une double journée de travail. Le travail domestique constitue finalement un mécanisme fondamental du marché dans l'intérêt du capital car il règle la participation des femmes à ce marché. Elles sont expulsées du marché avec des justifications idéologiques lorsque le marché est saturé et on les oblige à accomplir une double tâche lorsqu'on a besoin de les réintégrer.
8) Par ses fonctions, la famille est une institution particulièrement efficace pour la structuration de la société et le maintien de la domination patriarcale. Ces fonctions sont relativement indépendantes de la structure économique. De ce fait et du fait que certaines fonctions économiques subsistent, elle peut se maintenir et s'est maintenue au-delà du mode de production capitaliste. C'est la principale institution, bien que non la seule, qui assure la socialisation des individus, hommes et femmes, et l'assimilation par les enfants des valeurs, des connaissances et des symboles qui déterminent les normes de comportement différenciées que la société a fixées pour les hommes et pour les femmes et sont présentées comme si elles etaient naturelles. Les différences de sexe acquièrent ainsi un caractère social et culturel et les différences de genre se précisent. La famille structure aussi la vie privée, cette vie personnelle qui apparaît séparée des relations sociales et dans le cadre de laquelle on construit l'identité des femmes et des hommes sur une base tout a fait inégale. On assigne aux femmes la responsabilité de soigner les enfants et de satisfaire les besoins émotionnels, sexuels et psychologiques de leurs maris alors qu'il appartient aux hommes d'établir les rapports avec la société et de satisfaire les besoins économiques. D'où la différence des valeurs pour les uns et pour les autres : l'autorité pour l'homme et la dépendance et la soumission pour la femme. Dans le cadre plus général d'une société où on exerce ou on menace la violence sexuelle, tout cela joue comme un mécanisme de coercition et de dissuasion en affirmant en même temps le pouvoir et la suprématie des hommes. L'intériorisation de ce modèle familial contribue à l'aliénation des femmes qui en sont le pilier et consolide leur dépendance et leur subordination dans la famille et dans la société dans son ensemble.
9) La condition des femmes dans la famille - en plus de leur imposer une double journée de travail - détermine une forme de leur participation au marché du travail différente de celle des hommes et marquée par l'inégalité par rapport aux hommes. Le fait qu'elles accomplissent des tâches domestiques amène à les considérer comme une armée de réserve, d'appoint, soumise plus que les homme: aux aléas de la conjoncture économique.
En outre, les femmes sont surexploitées parce qu'elles n'ont pas accès aux emplois les mieux remuneres, que la feminisation de certaines branches comporte leur dévalorisation immédiate, une diminution des salaires et la détérioration des conditions de travail et que la main-d'œuvre féminine continue d'être sous-qualifiée et donc réléguée souvent aux emplois précaires, au noir et à temps partiel. D'où ce qu'on pourrait appeler une féminisation de la pauvreté.
10) Le capitalisme homogénéise le statut social de toutes les femmes en partant de leur rôle dans la famille, de leur condition d'opprimées. Ce statut commun se fonde sur l'attribution exclusive du travail domestique, indépendamment des formes concretes, et determine des pratiques sociales differentes au-dela de l'appartenance à une classe sociale donnée. La dévalorisation sociale de ce travail du fait qu'il se réalise dans la sphère privée, subordonnée économiquement, politiquement et culturellement à la sphère publique, comporte la dévalorisation des femmes et
FEMINISME EN ESPAGNE 93 l'institutionnalisation de leur dépendance économique, sexuelle et affective par rapport à l'homme et leur discrimination sociale.
Les hommes jouissent d'un autre statut social, d'un statut d'oppresseurs, d'une condition globale de privilégiés. Ce statut s'exprime par les idées, l'idéologie et les conditions matérielles et opère dans la vie quotidienne aussi bien dans la famille que dans la société. Il comporte des privilèges en matière de salaires, I' exemption des travaux domestiques, une pratique sociale qui permet aux hommes d'avoir des rapports avec l'ensemble des femmes et avec « leur » femme en particulier, des privilèges sexuels grâce au modèle sexuel prédominant, hétérosexuel et androcentrique, qui transforme les femmes en objets sexuels en niant leur propre sexualité et permet l'utilisation de la violence sexuelle comme moyen de réaffirmation du pouvoir masculin et de soumission de la femme. C'est là la base des contradictions qui existent entre hommes et femmes de la même classe, de la résistance de nombreux hommes à la lutte de libération des femmes et de certains conflits sur le terrain politique.
Néanmoins, la réalité des femmes n'est pas seulement marquée que par leur condition de genre. Leur appartenance de classe détermine les conditions matérielles de leur vie, leur dépendance, de même que la dépendance des hommes, du salaire nécessaire pour vivre. Dans ce sens une condition commune d'exploité(e)s s'établit entre hommes et femmes de la classe ouvrière. Il y a aussi des liens solides entre hommes et femmes de la bourgeoisie, dont l'intérêt commun est de maintenir le statut social et les privilèges matériels liés à la propriété des moyens de production.
11) L'oppression patriarcale s'exprime au niveau non seulement de la famille, mais aussi de la société dans son ensemble, dans les rapports politiques, économiques et culturels. C'est l'Etat qui garantit le maintien de l'oppression patriarcale et toutes les institutions (école, armée, administration, parlement), tout en ayant des fonctions spécifiques, opèrent dans ce même but. L'Etat utilise indifférement des mécanismes de coercition et des mécanismes de consensus. Les mécanismes de coercition comportent. par exemple, une législation sur le marché du travail qui impose une inégalité économique et des mesures légales qui protègent l'inviolabilité de la famille. Les mécanismes de consensus exigent un accord social permettant de satisfaire les revendications feministes dans le cadre de l'ordre social existant. Les valeurs idéologiques proclamées ne sont pas toujours les mêmes. Dans la mesure où elles ont une fonction sociale évidente et doivent justifier les mécanismes que la société met sur pied à chaque étape donnée, elles tiennent compte des changements dans la réalité des femmes. Mais dans tous les cas de figure elles visent à légitimer l'oppression patriarcale.
12) Notre perspective stratégique est une révolution sociale mettant fin à toute forme d'exploitation et d'oppression. Cela signifie donc mettre fin à la division du travail en fonction du sexe et à toute forme d'oppression de la femme, en transformant les rapports de domination patriarcale en des rapports fondés sur l'égalité réelle entre hommes et femmes. Dans une société où subsistent des vestiges de cette oppression millénaire on ne saurait parler de socialisme.
La portée, la complexité et les implications du processus de libération des femmes dépendent de traits spécifiques de l'oppression des femmes comme son caractère universel, son enracinement profond dans la société, le fait que les fonctions politiques et sociales de la famille sont relativement autonomes de la structure capitaliste, que ses fonctions économiques varient en fonction des différents modes de production et que la suprématie masculine se traduit par une pratique d'oppression individualisée.
13) Si on veut avancer dans le processus révolutionnaire qui crée les conditions pour mettre fin à l'oppression patriarcale, il faut renverser les structures d'un système fondé sur l'oppression de classe et l'oppresson patriarcale, détruire le système économique actuel et l'Etat qui le défend en maintenant l'inégalité sociale. Le système économique garantit l'exploitation en général et la surexploitation des femmes travailleuses en particulier, impose le travail domestique comme partie intégrante de ses mécanismes et tire des benefices du maintien du patriarcat. L'Etat assure un ordre social qui fait apparaître comme naturels des rapports de domination et d'oppression, réprime soit par la répression ouverte soit par des méthodes plus subtiles toute tentative de rébellion des secteurs et couches opprimes, utilise pour atteindre ses buts tout un réseau institutionnel de même qu'une idéologie qui masque les inégalités existantes. Les revendications feministes ne peuvent être réalisées que par de grandes luttes des femmes contre ce système économique et son Etat. Un tel processus ne peut pas être spontané. Il présuppose un saut significatif du niveau de conscience des femmes et exige l'existence d'une avant-garde féministe, révolutionnaire, qui comprend quelles sont les tâches à accomplir pour transformer la société et libérer complètement les femmes. Cette avant-garde se heurtera à celles qui, en acceptant l'ordre social actuel et visant à trouver une solution des problemes des femmes par des réformes des institutions, ouvrent un chemin réformiste d'intégration de la rébellion des femmes et donc empêchent toute transformation radicale. La condition des femmes dans la société déterminera leur participation active en tant que sujet et donc leur attitude envers les tâches révolutionnaires d'affrontement avec l'Etat et de destruction de celui-ci de même qu'envers les tâches de la nouvelle période historique.
14) Il existe d'autres mouvements de libération, notamment celui de la classe ouvrière, qui doivent projeter la destruction de l'Etat comme condition pour atteindre leurs objectifs. Le bloc révolutionnaire, l'ensemble des forces participant au processus révolutionnaire, aura une composition multiple. Toutefois, par sa place dans les rapports de production et étant donné les tâches stratégiques qu'on doit accomplir pour assurer la victoire de la révolution, la classe ouvrière aura un rôle central dans la destruction du pouvoir de l'Etat et du régime d'exploitation et dans la construction d'un autre système économique. Lorsque nous parlons de classe ouvrière, nous nous referons à une classe ouvrière mixte, composée de femmes et d'hommes, au sein de laquelle le rôle dirigeant des travailleurs sera décisif pour réaliser la synthèse des intérêts de classe et des interets de genre.
Pour que ces potentialités de la classe ouvrière se transforment en capacité concrète de changer la société, il faut mettre fin aux antagonismes qui ont existé dans son sein entre hommes et femmes tout au long de son histoire. Cette division a amené souvent à une pratique politique qui a ignoré les revendications des femmes en les subordinant à d'autres, voire en les considérant comme opposées aux intérêts concrets de la classe ouvrière masculine. D'où le manque de légitimité et de crédibilite du mouvement ouvrier en tant que sujet de la lutte d'émancipation des femmes. S'il veut être une force qui
FEMINISME EN ESPAGNE 95 agglutine l'ensemble des sujets historiques, le mouvement ouvrier doit réaliser des accords et réaliser des convergences avec le mouvement féministe et d'autres mouvements d'émancipation en partant de la nécessité de défendre d'une façon conséquente les revendications des temmes.
Une telle transformation a des implications qui vont au-delà du programme. présuppose de la part des hommes une volonté politique et pratique de renoncer à leurs privilèges non seulement dans le domaine du travail salarié ou dans le cadre public général, mais aussi au niveau des rapports individuels au sein de la famille. Sur le terrain politique, cela implique le respect de l'autonomie des femmes et du mouvement féministe. Ce n'est qu'à cette condition que la classe ouvrière se transformera effectivement en classe pour soi, en sujet conscient de tous ses intérêts et capable d'agir en conséquence. L'existence d'un mouvement féministe fort et autonome avec sa propre activité politique est la garantie du développement de ce processus.
15) La destruction de l'Etat et le renversement du système économique actuel sont nécessaires et peuvent créer des conditions plus favorables à l'émancipation des femmes. Mais cela n'est pas suffisant. Sans l'Etat bourgeois, il n'y a pas d'exploitation capitaliste. mais l'oppression patriarcale subsiste.
Si on tient compte de ce qu'ont indiqué clairement les processus révolutionnaires qui ont eu lieu, on aboutit à une conception du processus révolutionnaire après la destruction de l'Etat bourgeois comme un processus historique long et complexe. On comprend en même temps le caractère stratégique du mouvement féministe et son rôle central dans la transformation révolutionnaire.
Le nouveau pouvoir révolutionnaire doit adopter des mesures allant dans le sens de faire disparaître la famille patriarcale. Il doit introduire des changements au niveau législatif qui ne soient pas formels mais expriment une égalité réelle entre hommes et femmes, une égalité effective dans le domaine économique avec la pleine indépendance des femmes. Il doit prendre des mesures par lesquelles la reproduction de la force de travail devienne une responsabilité de la société en socialisant toutes les tâches qui maintenant sont accomplies dans la famille, en créant les services collectifs nécessaires et en respectant le droit des femmes à prendre leurs décisions independamment des besoins de la politique démographique. Les fonctions sociales et politiques actuelles de la famille devront disparaître de même que les valeurs de l'idéologie patriarcale et la hiérarchie de genre. La démocratie socialiste devra stimuler la participation des femmes et leur organisation autonome.
Le but de la révolution socialiste est de créer des alternatives économiques et sociales supérieures à celles d'aujourd'hui, fondées sur une égalité réelle dans la vie et susceptibles de stimuler la solidarite.
16) Les femmes sont le sujet de leur propre libération. Le mouvement féministe en tant que collectif a le but de libérer les femmes, considère prioritaire la lutte pour leurs droits sans les subordonner aux intérêts de n'importe quel autre mouvement ou à d'autres prétendues priorités. La convergence nécessaire dans le processus de l'Etat bourgeois et l'acceptation du rôle dirigeant de la classe ouvrière ne signifient pas délivrer un cheque en blanc à celle-ci ni à n'importe quel autre mouvement ou sujet social.
La lutte pour la libération des femmes a des rythmes distincts de ceux de la crise revolutionnaire et une dynamique propre dans la mesure où l'oppression des femmes existe avant et après la destruction de l'Etat. Dans le processus antérieur ou postérieur à cette destruction, les intérêts de genre peuvent se heurter ou non aux intérêts immédiats d'autres mouvements ou d'autres couches de la population. Ces contradictions ne pourront être résolues que dans le processus lui-même.
La libération des femmes présuppose un projet conscient de la majorité de la société, comporte des mesures spécifiques, y compris volontaristes, de la part du gouvernement et exige la participation active de tous les hommes intéressés à construire une nouvelle société. Il ne s'agit pas d'une étape différenciée de la lutte du socialisme, mais d'un aspect fondamental du même processus où la direction et le protagonisme du mouvement feministe est fondamental.
17) Le socialisme pour lequel nous luttons est lié à notre conception de l'activité politique et à notre pratique. Il est lié aussi au développement des luttes concrètes des femmes pour leurs intérêts immédiats et au développement de la conscience féministe parmi les femmes et dans la société dans sont ensemble
Le mouvement féministe est le moteur et le sujet du changement de la condition des femmes. C'est un mouvement qui doit être capable, au niveau de ses luttes, de s'opposer des aujourd'hui à l'ordre social existant et aux privilèges masculins. Son activité politique autonome comporte une autonomie par rapport aux institutions de l'Etat de même que par rapport aux organisations d'autres mouvements. C'est le mouvement féministe qui peut donner une expression politique à la révolte des femmes en réaffirmant leur propre identité individuelle et collective et en accueillant dans ses rangs le plus grand nombre possible de temmes.
Pour avancer dans l'espace politique et social deja occupé, il faut developper une conscience sociale du mouvement et du caractère politique de ses revendications. Il faut également établir des alliances avec d'autres mouvements sociaux pour élargir à d'autres secteurs et couches populaires les revendications féministes.
18) Tout cela a des implications claires pour le parti en tant que parti de l'avantgarde révolutionnaire. Par sa capacité à unifier les revendications exprimées par des différents mouvements dans un projet global, le parti a la responsabilité historique d'integrer dans son travail, son programme et sa stratégie la perspective feministe de libération des femmes. Cela a des implications pour l'activité du parti tout entier et pour le developpement d'une théorie et d'une pratique qui aborde dans toutes ses dimensions les problèmes de l'oppression patriarcale, en élargissant les revendications et la conscience féministe sur la base de la pratique politique de tous et de toutes et en luttant contre les incomprehensions politiques et les attitudes machistes dans les autres mouvements. Cela signifie qu'il faut s'engager à participer dans le mouvement feministe et donc à consacrer des efforts à son développement, et que toutes les militantes doivent s'identifier pratiquement avec la lutte de ce mouvement.
Finalement, cela a des implications à l'intérieur du parti. En tant que parti qui lutte pour la liberation des femmes, nous luttons contre tout comportement machiste de la part des militants et stimulons des mécanismes politiques et organisationnels permettant une participation sur une base d'egalité et un protagonisme specifique des militantes révolutionnaires.