La crise des sociétés de transition bureaucratisées a éclaté pour la première fois il y a trente-six ans lors de la révolte des masses d'Allemagne orientale. Elle a connu dans les trois décennies suivantes des rebondissements spectaculaires, qui ont créé les prémices objectives et subjectives des événements majeurs de ces dernières années. Toutefois, à la fin des années soixante-dix, au-delà de toutes les différences et les spécificités, il était possible d'indiquer une typologie dans une large mesure commune des régimes bureaucratisés, y compris la Chine sortie des bouleversements de la révolution culturelle, le Vietnam unifié après sa lutte victorieuse contre l'impérialisme nord-américain et fondamentalement Cuba lui-même, dont pourtant le groupe dirigeant ne pouvait pas être mis dans le même sac que les groupes dirigeants des autres pays. Cette typologie pouvait être synthétisée, en gros, dans les termes suivants: - une économie industrielle étatisée avec une planification centralisée où les décisions appartenaient à des groupes relativement restreints de représentants de la bureaucratie politique centrale et technocratique avec le contrepoids, en ligne général limite, de sphères de décision périphériques ; - acceptation des «lois économiques objectives» ; - gestion bureaucratique des entreprises, les producteurs ne disposant d'aucun pouvoir de décision réel : - organisation du travail basée sur les normes et l'« émulation socialiste » avec priorité aux stimulants matériels, rejet de toute tendance égalitaire et adoption d'une grille de salaires et de rétributions fortement différenciée aussi bien au sein de la classe ouvrière qu'entre ouvriers et personnel dirigeant technique et administratif : - économie agricole où la collectivisation véritable restait très limitée et prédominaient des formes intermédiaires entre une économie collectiviste et une économie parcellaire : - absence d'organes de démocratie socialiste élus et révocables ; - hégemonie absolue du parti unique dans tous les domaines de la vie sociale, politique et culturelle : - monolithisme du parti avec interdiction de toute action oppositionnelle et à fortiori de l'organisation de tendances : - subordination des syndicats au parti ; - monolithisme idéologico-culturel avec étouffement de toute autonomie de la science et de la culture : - monopole du commerce exterieur ; - developpement economique projete dans le cadre de l'Etat national sur la base de la conception du socialisme dans un seul pays, qui n'était pas remise en question par les rapports de coordination avec d'autres Etats ouvriers.
Ajoutons que l'Etat soviétique, qui n'avait pas hésité à avoir recours à des interventions militaires en Hongrie et en Tchécoslovaquie, jouait le rôle de « garant » en dernière instance des régimes existants dans les autres pays d'Europe orientale. Cette réalité, qui s'exprimait par la théorie de la souveraineté limitée, était considérée comme un facteur objectif incontournable par la plupart des mouvements et des groupes d'oppostion, qui, en partant de cette prémice, s'imposaient une espèce d'autolimitation dans leur lutte contre le pouvoir. Sous des formes différentes, le Vietnam et Cuba subissaient eux aussi des conditionnements assez lourds de la part de Moscou.
Dix ans plus tard, des changements absolument sans précedent sont intervenus dans une série de pays et en Union soviétique elle-même. Par rapport aux traits que nous venons de rappeler, on peut constater : - que non seulement la planification centralisée traditionnelle a été remise en question presque partout, mais dans plusieurs cas elle est même devenue dans une large mesure inopérante (Pologne et Yougoslavie) ou est contracarrée par des tendances centrifuges croissantes (Chine depuis 1984-1985) ; — que dans la mesure où elle a connu des modifications importantes dans le cadre du regime intermédiaire sus-mentionné, l'agriculture de plusieurs pays a enregistré une diminution ultérieure du poids spécifique des formes plus proprement collectivistes à l'avantage de formes propres d'une économie paysanne, parcellaire ou coopérative (dans d'autres pays on projette une évolution analogue) ;
- que dans certains pays il y a eu un accroissement incontestable du secteur privé et des joint ventures avec des capitaux impérialistes ; - que l'hégémonie du parti unique a été remise en question et dans certains pays déjà largement dépassée. En Pologne et en Hongrie, il existe un système de pluripartitisme et en Union soviétique elle-même, surtout à la suite des débats des deux dernières années, de la campagne électorale du printemps dernier et de la formation du groupe autour d'Eltsine au soviet suprême, un certain pluralisme s'est esquissé : - qu'en même temps le monopole des syndicats officiels sclérosés a été fortement entamé, par exemple, par les vagues successives de luttes ouvrières en Pologne, en Hongrie et en Yougoslavie et plus récemment par les grèves puissantes des mineurs sovietiques et par des initiatives d'organisation autonome de secteurs ouvriers chinois : - que le rôle dirigeant du parti par rapport aux organisations de masse et aux institutions de l'Etat a été également contesté. Les batailles qui ont eu lieu à différents niveaux en Union soviétique et la prise de conscience qu'elles ont comportée, méritent d'être particulièrement retenues. En fait, elles ont bouleversé y compris le projet de Gorbatchev à propos du rapport entre parti et institutions : - que dans le cas limite de la Pologne le truquage imposé par les accords de la table ronde n'a pas empêché que le POUP soit minoritaire dans les deux branches du parlement et qu'il soit obligé à renoncer à la direction du gouvernement : — que dans une série de pays la bureaucratie a dû abandonner l'idée et à plus forte raison la pratique du monolithisme idéologico-culturel.
Finalement, la crise de la bureaucratie soviétique a sonné le glas de la théorie da la souveraineté limitée. Dans le contexte actuel - et jusqu'à un nouveau renversement de tendance éventuel - toute intervention militaire soviétique dans un pays d'Europe orientale et à fortiori ailleurs est tout simplement inconcevable. Nous n'avons pas besoin de souligner les implications majeures de ce changement.
Quelques points essentiels
Avant d'aborder plus directement l'analyse des événements et des tendances dans certains pays, rappelons quelques points essentiels, qui sont sans doute évidents aux yeux de nos lecteurs, mais ne l'ont pas été autant dans l'ensemble du mouvement ouvrier international et parmi les prétendus spécialistes. Tous ceux qui pendant des décennies ont mis l'accent sur la toute puissance des appareils politiques, économiques ou « militaro-industriels ». en débouchant sur des théorisations pessimistes ou des adaptations opportunistes. ont eu la réponse qu'ils méritaient. La preuve est faite que les appareils les plus puissants — et les plus impitoyables - ne peuvent, en dernière analyse, prévaloir sur les forces sociales et leur dynamique, et qu'à la longue leur éclatement est inévitable. Qui plus est - c'est la deuxième leçon à retenir — les événements ont incontestablement confirmé que les forces antagonistes à la caste bureaucratique existent. se sont structurellement renforcées au cours des décennies, interviennent de plus en plus activement dans des luttes d'une ampleur croissante et ont atteint un niveau de conscience élevé de la nature des régimes qui les oppriment et du rôle qu'elles doivent jouer dans leur reversement. Les ouvriers polonais l'avaient démontré d'une façon lumineuse en été 1980. La radicalisation antistalinienne et plus généralement antibureaucratique de couches importantes de l'intelligentsia et de la classe ouvrière d'Union soviétique, qui surtout par les grèves des mineurs a commencé à ébranler les fondements du pouvoir bureaucratique, l'ont confirmé plus récemment. La même leçon nous est venue de la lutte extraordinaires des étudiants et des ouvriers chinois, dont la portée historique ne sera pas annulée par la répression de Deng Xiaoping et de sa bande.
Troisièmement, les luttes antibureaucratiques de cette étape, de même que celles qui avaient eu lieu dans les décennies précédentes, ont permis de vérifier dans la pratique quelles sont les exigences et les revendications fondamentales des forces engagées dans ces luttes, qui se relient incontestablement à celles avancées dans les années vingt par l'Opposition de gauche et reprises dans la décennie suivante dans la Révolution trahie et le Programme de transition. Le dernier exemple est celui des mineurs sovietiques de Siberie et d Ukraine qui ont combine dans leurs plateformes revendications économiques et revendications démocratiques fondamentales en ayant comme cible les mécanismes et les institutions du régime bureaucratique et les inégalités sociales qui le caractérisent.
Pour toutes ces raisons, en dépit des limites et des contradictions inhérentes aux mouvements qui se sont développés jusqu'ici, de tous les dangers et les tendances negatives, dont nous parlerons plus loin, le bilan de la crise actuelle est fondamentalement positif.
Défaite dans la compétition économique
La question se pose de savoir dans quel contexte international, dans quel rapport de forces entre l'impérialisme et les sociétés bureaucreautisées se déroulent les événements que nous avons mentionnés.
Nous ne faisons aucune concession - faut-il le rappeler - aux analyses qui, dans le mouvement ouvrier et en dehors de ses rangs, débouchent sur une sous-estimation des contradictions explosives du systéme impérialiste mondial à cette étape. Nous nous inscrivons en faux contre toutes les appréciations et les interprétations qui comportent une réhabilitation du capitalisme et l'idée de l'inévitabilité de sa domination et qui font partie de l'offensive antisocialiste et anti-ouvrière de cette décennie.
Toujours est-il que sur le terrain de la compétition économique les sociétés de transition bureaucratisées ont essuyé des échecs majeurs. Depuis les années trente, le leitmotiv de l'idéologie et de la propagande stalinienne a été celui du rattrapage et du depassement des pays capitalistes. Trotsky a rejeté des le debut aussi bien l'idée qu'il était possible de construire une véritable économie socialiste dans le cadre d'un seul pays que toute approche simpliste ou aventuriste du dépassement à une échéance déterminée des niveaux de production atteints par le capitalisme.
Il a expliqué, notamment dans la préface à l'édition américaine de la Révolution permanente, que « le cadre socialiste de la société présuppose des niveaux élerés de technique, de culture et de solidarité de la population ». Il était évident à ses yeux qu'une communauté socialiste supranationale — et non un Etat socialiste isolé -devrait être en condition de produire avec plus d'efficacité, moins de frais. des horaires de travail qualitativement réduits pour satisfaire les besoins réels de la population dans son ensemble. et imposer ainsi sa supériorité dans tous les domaines vis-à-vis de tout ce qui subsisterait du système capitaliste et de son marche mondial.
Personne ne saurait contester que les sociétés de transition actuelles sont à des années lumières d'une telle condition et que les défis lancés à plusieurs reprises par les représentants de la bureaucratie se sont avérés absolument velléitaires. Fait-il rappeler, par exemple, le pronostic de Khrouchtchev en 1961 selon lequel en 1980 l'URSS dépasserait les Etats-Unis non seulement en ce qui concerne la production des biens fondamentaux en chiffres absolus. mais aussi dans la production par tête d'habitant ? Or, dix ans après cette échéance. l'économie soviétique, frappée par une stagnation prolongée, loin d'avoir dépassée les Etats-Unis, a vu son retard s'accentuer par rapport non seulement aux Etats-Unis, mais aussi à d'autres pays. par exemple, la RFA et le Japon. Les analyses critiques et autocritiques de toute une cohorte d'économistes ont fourni en la matière des chiffres et des appréciations absolument éloquents. Bref, le marché mondial reste dominé par l'impérialisme et TURSS et les autres pays bureaucratisés doivent en subir les « lois » et les conditionnements
La crise de l'Union soviétique depuis le début des années quatre-vingt était le résultat du ralentissement de plus en plus accentué des rythmes de croissance découlant du fait que les mécanismes bureaucratiques se transformaient de plus en plus de freins relatifs en freins absolus. La condition d'infériorité persistante. voire aggravée, par rapport aux pays capitalistes, soixante-dix ans après la révolution d'Octobre, six décennies depuis le début de l'industrialisation et presque trentecinq ans après l'operation reformiste patronnée par Khrouchtchev, est un facteur non moins important de la crise actuelle.
Des apologètes du système soviétique pourraient prétendre qu'une période de sept décennies serait après tout insuffisant pour qu'un système historiquement nouveau prouve sa supériorité selon les critères indiqués par Trotsky. Mais ce serait de toute façon une approche abstraite extrapolant des facteurs purement économiques. En effet, la critique de Trotsky et de la IV° Internationale ne s'est jamais limitée à expliquer que le régime bureaucratique constituait un obstacle croissant à un developpement économique harmonieux. Elle a souligné en même temps que la bureaucratisation du PCUS. du komintern et des partis communistes aurait des conséquences catastrophiques pour le mouvement ouvrier en provoquant des défaites majeures en Europe et en Asie et en compromettant ainsi toute possibilite de nouvelles victoires révolutionnaires qui permettraient d'aborder la construction du socialisme dans un cadre qualitativement plus favorable. En fait. la question qui se pose, y compris dans les débats en Union soviétique. est la suivante : pourquoi l'économie soviétique a-t-elle enregistre une stagnation crois- sante, des déséquilibres et des contradictions qui, loin de s'atténuer, s'aggravent progressivement ? Une telle question en sous-tend une autre, elle aussi abordée dans les débats actuels : les choix qui ont été faits en URSS et dans les autres pays à des moments cruciaux, à l'époque de Staline et par la suite, étaient-ils les seuls possibles ou y avait-il des solutions alternatives?
Il est désormais très difficile de rencontrer des partisans de la première thèse, mécaniste du point de vue de la méthode et justificationniste du point de vue politique. Notre mouvement non seulement a rejeté une telle interprétation depuis les années vingt en Union soviétique, mais il s'est efforcé d'esquisser des solutions alternatives aussi bien générales que spécifiques en engageant ses militants dans des batailles politiques pour les faire adopter. Nous n'y revenons pas ici, mais il est impératif de prendre toutes les initiatives politiques et organisationnelles nécessaires pour faire connaitre notre acquis dans les débats en URSS et ailleurs. Il ne s'agit pas seulement d'un souci d'information ou d'objectivité historique. Il s'agit de contribuer de la façon la plus efficace aux réflexions critiques qui se multiplient, en réfutant les nouvelles falsifications de même que les mystifications sur la prétendue économie socialiste de marché.
En analysant, par exemple, la crise en Pologne ou la crise du printemps dernier en Chine, nous devrons notamment souligner qu'il s'agit d'une double crise ou de l'interconnection de deux crises, distinctes du point de vue chronologique, mais ayant des racines socio-politiques communes. Il existe une crise des formes bureaucratriques traditionnelles de gestion économique et de direction politique. Mais il existe en même temps une crise des orientations réformistes adoptées par des directions bureaucratiques dans le but de surmonter une crise désormais chronique
Depuis l'ère stalinienne, la bureaucratisation de la société issue de la révolution a empêché de valoriser toutes les potentialités d'une économie planifiée en stérilisant l'énorme potentiel créateur qu'aurait libéré la participation active des masses à la gestion économique et à la direction politique. En d'autres termes, les ressorts - éminemment contradictoires - d'une économie capitaliste n'étaient pas réellement remplaces par d'autres ressorts, qualitativement supérieurs. Cette situation n'a pas radicalement changé à la suite des réformes introduites dans toute une série de pays à différentes époques.
A ce sujet, c'est surtout de l'expérience yougoslave — étant donné son ampleur et sa durée - qu'on peut tirer des leçons d'une portée plus générale. La crise de cette expérience prouve que le recours à des formes d'économie de marché, allant de pair avec des entorses inévitables à la planification et aux mesures de protection face aux mécanismes du marché capitaliste mondial, ne permet pas de surmonter la stagnation, les goulets d'étranglement et les déséquilibres croissants. Au contraire, il aggrave la crise d'une façon spectaculaire en provoquant des tendance centrifuges de toute sorte et la réapparition de fléaux classiques de l'économie capitaliste tels que l'inflation, le chômage, l'appauvrissement de couches importantes de la population et des inégalités régionales criantes. En fait, les changements opérés ne suppriment ni atténuent les tensions et les contradictions du système bureaucratique traditionnel du fait que ni rôle hégémonique de la bureaucratie ni ses méthodes de gestion et de direction ne sont remis en question, alors que les ressorts et les stimulants d'une économie capitaliste ne peuvent pas agir effectivement du fait que les rapports de production capitalistes n'ont pas été rétablis. On débouche ainsi sur une situation paradoxale où s'additionnent avec des effets catastrophiques les maux d'une économie collectiviste bureaucratisée et les maux d'une économie de marché capitaliste
Face à une telle expérience et aux tendances qui se développent en Pologne et en Hongrie de même qu'en Chine, deux réactions opposées se dessinent : celle de l'aile la plus conservatrice de la bureaucratie qui próne l'arrét des réformes ou leur reduction drastique, et celle des reformateurs les plus « audacieux » selon qui il faut avancer beaucoup plus sur le chemin de l'économie de marché. Cela se reflete dans les debats politico-ideologiques sur la dynamique des mesures adoptées ou projetées, la possibilité qu'elles débouchent sur une restauration du capitalisme et les formes où une telle restauration pourrait se produire. L'intervention la plus spectaculaire à ce sujet a été récemment celle de Fidel Castro qui, dans son discours du 26 juillet dernier, a envisagé la possibilité que la Pologne et la Hongrie retournent au capitalisme y compris par voie pacifique et n'a pas hésité non plus à évoquer le scénario d'une désintégration de l'Union soviétique.
C'est sur ce même terrain que se développe - évidemment avec des motivations diamétralement opposées - l'offensive idéologique menée avec de plus en plus d'agressivité et d'effronterie par des dirigeants et des intellectuels bourgeois* Il serait erroné de considérer cette offensive tout simplement comme une reedition d'offensives similaires lancées dans le passé. La crise généralisée des sociétés bureaucratisées et les événements des derniers mois — de la lamentable déroute du Parti communiste polonais à la répression en Chine - apportent des arguments apparemment plus crédibles aux ennemis du socialisme et aux apologètes du capitalisme. Cela est d'autant plus grave que, après dix ans d'attaques contre les travailleurs, de larges secteurs du mouvement ouvrier sont frappes de plein fouet par une offensive qui, jouissant de la collaboration des dirigeants réformistes et néo-réformistes, vise à convaincre que les sociétés d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord représentent après tout un moindre mal. et qu'il n'y a pas d'alternative acceptable à celles-ci.
Cette régression idéologique a acquis des dimensions encore plus vastes dans les sociétés bureaucratisées où des décennies de domination stalinienne et poststalinienne ont discrédité l'idée même de socialisme et à plus forte raison le marxisme et le léninisme, imposés dans des versions monstrueusement défigurées comme des doctrines d'Etat. Le cas limite est sans doute, sous cet angle aussi. celuii de la Pologne où les intellectuels qui inspirent Solidarnosc et Lech Walesa lui-même se prononcent sans réserve pour une économie de marche (sans avoir recours à l'épheumisme « économie socialiste de marché »). dressent les louanges des institutions d'Europe occidentale et des Etats-Unis et n'hésitent pas à organiser un accueil enthousiaste à des personnages comme Margaret Thatcher et George Bush. Ce serait une illusion dangereuse que de croire qu'il ne s'agit que d'un désarroi éphémère. Des batailles très dures et surtout des succès politiques seront nécessaires pour qu'un renversement de tendance s'opère et l'un des obstacles majeurs à la construction de partis révolutionnaires soit ainsi surmonté.
Ajoutons que la clarification nécessaire est compliquée, entre autres, par le fait que le concept d'économie de marché est utilisé sans les distinctions nécessaires. Faut-il rappeler cette vérité première que pendant toute une phase de la transition au socialisme - dont il serait absurde de projeter à priori la durée — le marché aura un rôle irremplaçable à jouer et que des secteurs privés, plus ou moins importants, continueront d'exister? Faut-il rappeler qu'en se référant surtout à des pays arriérés Trotsky expliquait que la circulation des marchandises s'accroîtrait justement à la suite des transformations structurelles introduites par la révolution? Mais ce n'est pas à de tels phénomènes et à de tels problèmes que font allusion la plupart de ceux qui prônent l'économie de marché. Ces gens présentent l'économie de marché comme le mécanisme par excellence de toute économie et ce n'est pas par hasard qu'ils parlent de retour à une économie de marché. Ils glissent sur le fait que celle-ci n'est pas un mécanisme économique abstrait. C'est une économie dont le profit est le ressort essentiel et dans le cadre de laquelle s'opposent tout à fait concrètement les prolétaires qui produisent la plus-value et les capitalistes qui s'en approprient. Aussi simple, mais aussi fondamental que ça ! Conseillers économiques, réformistes «conséquents», dirigeants et idéologues de la social-démocratie ancienne et moderne ignorent allégrement cette réalité et n'hésitent pas à la cacher derrière les arguments classiques des partisans du capitalisme. D'ailleurs, lorsque, par exemple, des opposants d'Europe orientale font référence à leurs «modeles» ils citent, en premier lieu, la Suede, laquelle est, certes, une économie de marché, mais plus exactement une économie de marché capitaliste.
Le cas de Wlodimierz Brus mérite d'être rappelé. Cet économiste polonais, qui vit maintenant en Grande-Bretagne, avait exprimé dans les années soixante des critiques au système bureaucratique assez proches de celles des marxistes révolutionnaires. Dans un article publié il y a un an dans la revue du Parti communiste italien Rinascita, il dresse un bilan assez lucide des réformes en Pologne, en Hongrie et en Yougoslavie (à propos de celle-ci il parle de « désastre absolu »). Il estime à juste titre que l'impact des réformes a été limité par l'absence de réformes politiques réelles et, qui plus est, il rappelle que les structures essentielles des pays en question n'avaient pas changé. Mais, en partant de ces constatations, il tire la conclusion que « la réforme doit aller beaucoup plus loin de ce qu'on avait prévu à l'origine ». Selon lui, « non seulement un marché des produits, mais aussi un marché des capitaux et un marché du travail considérablement plus ample, sont des conditions nécessaires (ce qui ne signifie pas conditions suffisantes) pour assurer un comportement d'entrepeneur, la concurrence, la tendance à innover, la capacité de s'adapter à la demande du marché au niveau aussi bien intérieur qu'international ». De telles conclusions en impliquent d'autres « beaucoup plus profondes », c'est-à-dire « une révision complète d'au moins trois institutions ou principes qu'on a considérés jusqu'ici comme des traits inaliénables du socialisme, la propriéte publique des movens de production, la planification centralisée et la distribution des revenus et de la richesse (dans le sens d'une acceptation des inégalités), notamment en rapport au marché des capitaux ». Il faut être reconnaissant à Brus de déchirer le voile des mystifications : en effet, l'acceptation de ses suggestions reviendrait à une véritable restauration du capitalisme.
Quelles réformes?
Avant d'aborder plus directement le problème des tendances à la restauration du capitalisme, rappelons brièvement quelques changements significatifs qui se sont produits ou sont en train de se produire dans des pays comme la Hongrie, la Pologne, la Chine et l'Union soviétique.
La Hongrie a annoncé, il y a quelques mois, une décision spectaculaire. L'une de ses entreprises les plus importantes et connue dans le monde entier, Tungsram. est devenue une multinationale gérée par un consortium de banques avec des capitaux allemands, japonais et hollandais, la participation hongroise étant nettement minoritaire. La société nouvellement créée exercera son contrôle sur douze établissements de produits électriques et électroniques qui opèrent en Hongrie, sur des entreprises mixtes installées en Australie, en Autriche et aux Etats-Unis et sur des entreprises commerciales situées dans plusieurs villes européennes et à Tokyo. La société connaitra une restructuration qui prévoit, entre autres, une réduction de personnel de 20 %. Le gouvernement hongrois a dressé une liste de cinquante entreprises susceptibles elles aussi de privatisation, parmi lesquelles il y a des aciéries très importantes, l'entreprise du caoutchouc Taurus, l'entreprise pharmaceutique Chinoin et l'un des plus grands producteurs d'autobus du monde, Ikarus. Ajoutons qu'il y a déjà dans le pays deux cents entreprises mixtes (le capital initial ne dépassait pas - faut-il le préciser - quatre cents millions de dollars). Finalement, depuis janvier 1989 a été introduite une nouvelle loi sur les sociétés autorisant des participations étrangères jusqu'à 100% (avec des exemptions fiscales importantes).
En ce qui concerne la Pologne, la presse internationale a mentionne à plusieurs reprises la présence d'entrepreneurs privés, moyens et même assez grands. Un exemple presque symbolique est celui de l'ancien ministre de l'Industrie, Wilczek. considéré comme l'un des hommes les plus riches du pays. Autre nouveau riche est Henryk Stokloz, le seul sénateur n' 'appartenant pas au groupe de Solidarnosc. Comme l'on sait, des sociétés mixtes existent en Pologne aussi. Les entreprises privées seraient environ un millier et les entreprises artisanales quatre cent mille. A partir du 1ª janvier 1989 le commerce privé a été réintroduit sans aucune restriction. Un accord a été réalisé récemment avec Fiat pour une production de six cent mille voitures par an, sans augmenter pour autant le plafond des exportations qui reste fixé à cent mille. Une nouvelle loi sur les sociétés a été adoptée au début de l'année : le pourcentage du capital étranger pourra aller de 20 à 100 %. Selon le Financial Time du 22 juin des projets pour sauver l'économie et aborder le problème de la dette extérieure auraient été mis au point par des experts du gouvernement et de Solidarnose avec l'accord des créanciers de pays impérialistes. Le gouvernement polonais délivrerait toutes les entreprises étatisées à une agence de liquidation. Celle-ci transformerait ces entreprises en des sociétés par actions mixtes et chercherait des propriétaires pour leur capital : de 25 à 35 % serait transféré à des trusts chargés du service de la dette et les managers seraient désignés par les créanciers et autorisés à détenir et à vendre des actions. Pour sa part, Bronislaw Geremek, qui d'après la même source aurait participé lui-même à l'élaboration de ce projet, a synthétisé comme suit le programme d'un gouvernement dirige par Solidarnosc : « En premier lieu, se pose le problème de l'agriculture où il est possible de réaliser une réforme rapide (l'agriculture polonaise est déjà dans sa grande majorité privee/. Deuxièmement, il faudra réaliser des privatisations dans l'industrie en ouvrant un marché actionnaire qui favorise l'entrée du capital etranger et la participation des travailleurs à la propriété. » Corriere della sera, (12 août). Dans une autre interview, parue le même jour dans le quotidien du PCI, l'Unità il se souciait encore moins des nuances: « Nous devons privatiser l'économie et abolir le sistème de la nomenklatura. Tout cela doit être fait immédiatement. Nous nous efforçons deviter la révolution politique, mais nous devons realiser cette révolution économique. »
Mais l'épisode le plus significatif concerne les chantiers Lenine a Gdansk, le berceau de Solidarnosc. Début juin, un accord préalable a été signé : les chantiers, que le gouvernement avait mis en liquidation en décembre 1988, deviendraient une entreprise mixte qui fonctionnerait à partir de l'année prochaine. Sera partie prenante de cette entreprise Barbara Piasecki Johnson, une polonaise richissime résidant aux Etats-Unis et veuve d'un magnat nord-américain, laquelle détiendrait 55 % des actions alors que 45 % resterait aux mains du gouvernement polonais. En outre, des sections des chantiers seraient détachés et tomberaient sous le contrôle de Durainsul, consortium naval international avec une forte participation du capital britannique.
Pour en venir à la Chine, des publications de la IV° Internationale ont analysé à plusieurs reprises les réformes introduites depuis la fin des années soixante-dix et leur portée aussi bien socio-économique que politique. Dans ce pays aussi, il y a eu un développement important d'entreprises privées et des sociétés mixtes. Les chiffres qui ont été successivement diffusés ne sont pas le plus souvent comparables et se prétent à différentes interprétations. D'après certaines sources, mentionnées par le quotidien du PCI (22 janvier 1989) il existerait treize millions d'entrepreneurs industriels, commerçants prives et autres « patrons » avec des revenus moyens allant jusqu'à cinquante mille yuans par an (c'est-à-dire de trente à quarante fois plus qu'un ouvrier moyen). Il existerait aussi des actionnaires qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre. En ce qui concerne les emplois dans le secteur privé — à part l'agriculture - le chiffre de trente millions a été avancé (voir, par exemple, le Monde, 26 avril 1989). Les travailleurs indépendants seraient environ vingt millions.
Selon un article publié par un journal de Shanghai, Sehehu (n° 3, 1989) « Les ateliers et les commerces privés sont au nombre de 12 millions... 235 000 se trouvent en milieu urbain : ils emploient 3 607 000 personnes et occupent en movenne 16 salariés, les entreprises de moins de 20 salariés représentant 70% et celles de plus de 100 salariés 1%. L'effectif est parfois de plusieurs centaines et peut aller dans certains cas jusqu'à 1 000. Le capital dont disposent les entreprises privées est en movenne de 50 000 yuans; il s'élève à 100 000 yuans pour un grand nombre d'entre elles et dépasse le million pour une petite minorité. » Finalement, il y aurait quatre mille joint ventures dans le secteur industriel et leur production équivaudrait à 1 % de la production globale. D'autres estimations sont plus prudentes : il n'y aurait eu que deux mille joint ventures en activité au début de cette année. Plus généralement. les entreprises étrangères seraient passées de 7 785 en 1967 à 11-12 000 en 1989 (l'Unità, 12 juin)°. °. En tout cas, il n'y pas de doute que la présence étrangère restait marginale jusqu'il y a quelques années et ne s'est pas accrue qualitativement depuis lors.
Toutefois, la portée du phénomène est beaucoup plus importante si, au lieu de ne prendre en considération que les pourcentages au niveau national, on retient les pourcentages des régions ou provinces ou les entreprises privées nationales et étrangères sont le plus souvent concentrées. Rappelons qu'après le tournant de la fin des années soixante-dix, le gouvernement chinois avait décidé la création de ce qu'on appelle les zones économiques spéciales (ZES), c'est-à-dire de véritables zones franches industrielles, et avait donné à quatorze villes le statut de « villes ouvertes ». Dans ces territoires et notamment dans les ZES les investisseurs étrangers jouissent de conditions particulièrement favorables dans le domaine fiscal, en ce qui concerne les taxes à l'importation, l'exportation des profits qui est libre et exempte d'impôts. Qui plus est, les entreprises sont libres d'embaucher, de licencier, de choisir à leur gré les salariés dont elles estiment avoir besoin, de fixer la forme et le niveau des salaires et de les « flexibiliser », d'établir leurs propres plans et de commercialiser ce qu'elles produisent. Par ailleurs, les entreprises étrangères jouissent d'une certaine extraterritorialité selon la Constitution de 1982.
Résultat d'une telle politique : dans les régions et provinces concernées le poids du capital étranger et du secteur privé est considérablement supérieur que dans le reste du pays' . C'est pourquoi, si l'on considère la dynamique qui s'est développée. malgré les coups d'arrêts qui se sont succédés, et les effets d'entrainement, l'importance des capitaux étrangers et du secteur privé ne saurait être sousestimée Des porte-parole officiels eux-mêmes ont signalé à plusieurs occasions que les orientations de la dernière décennie ont eu comme conséquence une augmentation sensible des inégalités régionales de même qu'une paupérisation de larges couches de la population et un accroissement du décalage entre différents revenus. Il est connu, d'ailleurs, que l'introduction, même partielle, d'une économie de marché a provoqué des phénomènes négatifs tels qu'une distorsion de la production agricole par exemple au détriment des céréales, un taux d'inflation croissant, le chômage et le sous-emploi dans des proportions alarmantes.
Les nouvelles orientations de la bureaucratrie soviétique n'ont pas provoqué jusqu'ici des phénomènes comparables à ceux que nous venons de mentionner dans d'autres pays. En effet, le renversement du régime capitaliste et la suppression des vieilles classes dominantes remontent plus loin ; l'économie, malgré toutes ses faiblesses et ses contradictions, a des assises beaucoup plus solides et la caste dominante, tout en étant profondément secouée, maintient une force et une capacité de réaction considérablement supérieures à celles de la bureaucratie polonaise, hongroise et même chinoise.
Cela n'implique évidemment pas que des changements significatifs n'aient pas eu lieu ou ne soient projetes.
Tout d'abord, des entreprises mixtes ont commencé à fonctionner, surtout à partir de l'été 1987. On envisageait à l'époque d'en créer une dizaine au cours du reste de l'année ; en fait, on en a formé 23 et l'année suivante 168. En 1989, elles ont augmenté avec un rythme croissant : 165 dans le seul mois de juin. Elles seront probablement un millier à la fin de l'année ( les Nouvelles de Moscou, n° 31. Selon un responsable du commerce extérieur soixante-dix societes surgissent chaque semaine. « Le capital statutaire total des entreprises mixtes atteint des milliards de roubles », écrivent toujours les Nouvelles de Moscou. « La participation étrangère dans ce chiffre est évaluée à environ quatre milliards de roubles... Si l'on considère que toutes les entreprises utilisent des crédits, les ressources investies se montent à environ quatre milliards de roubles. »
Bien que le gouvernement souhaite que les investissements se dirigent de préférence vers les secteurs les plus directement productifs (par exemple, l'industrie mécanique), pour l'instant les investisseurs optent plutôt pour le secteur des services et de la «médiation». Sur 520 entreprises mixtes enregistrées début juin de cette année, 46 produisaient des biens de grande consommation alors que 156 étaient des entreprises scientifiques, forestières, d'ingénierie et de consultation (les pays étrangers impliqués étaient la RFA, l'Italie, la Finlande, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France). Une partie prépondérante des activités est concentrée à Moscou, mais des entreprises existent aussi ailleurs. Il est important de souligner que, pour utiliser les propres mots des Nouvelles de Moscou « les entreprises mixtes ne s'inscrivent pas dans l'économie planifiée; elles ne font pas l'objet des plans et des commandes ».
En ce qui concerne des projets à concrétiser à court terme, un accord commercial entre le gouvernement soviétique et un consortium de sociétés nord-américaines a été annoncé début mars : il pourrait ouvrir le chemin à des investissements de joint ventures nouvellement créées, dont 25 en 1989. Deux mois plus tard, on a annoncé la constitution de la première banque mixte dans l'histoire de l'Union soviétique, l'International Moscow Bank, dotée d'un capital en soi modeste (160 millions de dollars). Cinq banques d'Europe occidentale (Banca commerciale italiana, Bayerische Vereinsbank, allemande, Credit Anstalt Ban! Verein, autrichienne, Crédit lyonnais, française, et Kansallis Osake Paukki, finlandaise) et trois banques soviétiques y participent. Les banques d'Europe occidentale détiendront 60 % des actions, les banques soviétiques 40 %
Ajoutons qu'un décret daté 2 décembre 1988 a supprimé la norme limitant à 49% la participation étrangère dans les sociétés mixtes, aboli toute imposition douanière sur l'outillage destiné aux joint ventures et admis le droit de citoyens étrangers d'être nommés présidents et administrateurs de celles-ci. Début août, une révision de la loi sur les entreprises a autorisé les entreprises à émetttre des actions, à ouvrir des comptes en devises et à établir des rapports indépendants avec des entreprises étrangères. Même avant cette révision, des actions avaient été distribuées par certaines entreprises. LesNouvelles de Moscou ont cité l'exemple très particulier de l'entreprise Konveyer qui construit des machines. Cette entreprise a émis cinquante mille actions destinées à son personnel permanent, qui peut les vendre et les acheter, mais non les réaliser à l'extérieur. La portée de l'opération serait quand même modeste : le montant des valeurs acquises ne peut pas dépasser pour chaque salarié le montant de son revenu trimestiel. Finalement, au mois d'août dernier des responsables soviétiques ont annoncé que leur pays envisage de créer des zones économiques spéciales, dont l'une près de Léningrad et l'autre près de Vlidivostock.
Il a été question ces derniers temps de l'essor de véritables entrepreneurs privés (la télévision française a diffusé un documentaire sur l'un des plus connus d'entre eux). Mais il s'agit pour l'instant d'un phénomène limite. L'apparition de coopératives, qui en principe devraient représenter une forme intermédiaire, mais en fait s'inspirent de la logique du profit, est sans doute plus importante. La loi adoptée à ce sujet au milieu de 1988 a eu des effets considérables. Six mois après son adoption, s'étaient formées cinquante mille coopératives, surtout dans le domaine de la production des biens de consommation et des services. Par la suite, leur nombre a augmenté en atteignant les quatre-vingt mille avec deux millions de personnes employées. Certaines républiques ont même autorisé la création de banques coopératives pouvant concurrencer les banques de l'Etat. La plupart des coopératives restent des coopératives de services. Elles jouissent d'une autonomie de décision assez large, peuvent embaucher des salariés, ont accès au crédit et peuvent signer de contrats avec des étrangers.
Une autre réforme retentissante a été annoncée au mois d'août: en acceptant le conseil de certains économistes, le gouvernement a décidé que la production des entreprises agricoles excédant la moyenne des dernières années sera payée en monnaie convertible.
Obstacles et contre-tendances
Des changements intervenus dans les pays sus-mentionnés on peut tirer deux conclusions. La première : contrairement à certaines interprétations et en dépit des vœux des apologètes des « sociétés occidentales », il n'y a eu nulle part restauration des rapports de production et de propriété capitalistes. Ces pays restent tous des sociétés de transition avec les mécanismes politiques, économiques et sociaux qui assurent la domination de la caste bureaucratique. La deuxième conclusion est. toutefois, que le poids du secteur privé, y compris étranger, s'est accru beaucoup plus que jamais auparavant et tend à s'accroitre ultérieurement® . En même temps, il existe désormais - ou on projette d'introduire - dans certains pays des mécanismes susceptibles d'aggraver davantage les tensions et les blocages des structures traditionnelles et de stimuler des tendance restaurationnistes.
Nous n'allons pas nous lancer ici dans des pronostics sur les tendance qui pourraient s'affirmer lors des prochaines étapes. Mais il nous semble nécessaire d'opposer un certain nombre d'arguments à ceux qui estiment que, du moins dans certains pays, la restauration du capitalisme serait inévitable et pourrait même se produire à froid, graduellement, par approximations successives. Ce qui a dit, d'une part, Fidel Castro, selon qui serait possible en Pologne et en Hongrie « une transition pacifique du socialisme au capitalisme » et ce qu'expliquent, d'autre part, Lech Walesa et d'autres dirigeants des Solidarnosc, confirment qu'un tel débat n'est pas un exercice purement académique.
Tout d'abord, il ne faut pas oublier que la force d'attraction que le système capitaliste mondial peut effectivement exercer, au-delà de son offensive ideologique, s'avère, en dernière analyse, limitée dès qu'on passe des proclamations propagandistes aux mesures pratiques. L'expérience des rapports entre des pays capitalistes et leurs groupes industriels et financiers, d'une part et, d'autre part, l'URSS depuis les années soixante et plus tard la Chine prouve que les projets les plus ambitieux restent le plus souvent sur le papier et que même les projets réalisés sont plus modestes qu'on ne l'avait escompté au départ. . En effet, malgré toutes les ouvertures et les concessions, le cadre des sociétés de transition bureaucratisées comporte toujours des obstacles substantiels à la pénétration et à plus forte raison à un développement systématique de secteurs capitalistes, sans parler des entraves politico-administratives qui ne cessent d'agir comme un frein, sinon comme un élément de véritable obstruction, en décourageant ainsi d'initiatives éventuelles de grande envergure. Dans ce cadre, il existe des conflits d'intérêts plus spécifiques. Par exemple, les multinationales, associées à des entreprises soviétiques, chinoises ou d'autres pays, ont intérêt à produire surtout pour le marché intérieur des pays concernés : elles veulent conquerir de nouveaux marches et etablir aussi par ce biais des liens de plus en plus étroits entre ces marches et le marche capitaliste mondial. En revanche, les partenaires soviétiques, chinois ou autres voudraient produire de préférence pour des marchés extérieurs dans le but d'équlibrer leur balance commerciale et de se procurer les devises fortes dont ils ont besoin. Dans le domaine agricole, les pays impérialistes - et même des pays sous-développés -disposent souvent d'une production excédentaire qu'ils sont heureux de vendre à l'URSS ou à la Chine. En fait, ils ont maintenu ce commerce y compris aux moments les plus conflictuels du point de vue politique. Ils ne sont pas vraiment intéressés à conclure des accords de longue haleine dont le résultat serait de stimuler la productivité de l'agriculture soviétique ou chinoise en favorisant sa modernisation.
Depuis les années trente, Trotsky avait expliqué que la crise du régime bureaucratique déboucherait soit sur une révolution politique, soit sur une restauration du capitalisme. Il avait en même temps avancé l'hypothèse d'une différenciation au sein de la bureaucratie, des secteurs de celle-ci s'engageant dans la voie de la restauration, d'autres rejoignant les masses en révolte. Cette approche reste vraie dans ses termes généraux. Mais il ne faut pas oublier, dans le contexte actuel non plus, un autre point essentiel de l'analyse de Trotsky, c'est-à-dire le concept du rôle ou de la nature double de la bureaucratie. Tout en ayant exproprié les ouvriers et les paysans de leur pouvoir politique, et mis sur pied un appareil monstrueux contre eux, la bureaucratie s'oppose à la restauration du capitalisme puisque cette restauration marquerait la fin de sa domination en tant que couche sociale privilegiée. Les changements intervenus au cours des dernières années et la crise actuelle n'autorisent guère l'hypothèse que la nature de la caste dominante ait changé. Ils l'autorisent d'autant moins que la bureaucratie dispose encore d'une force politique non négligeable grâce à son contrôle sur les appareils d'Etat décisifs (dont l'éfficacité n'est pas annulée par la crise de certaines de ses institutions) de même que d'une force sociale du fait qu'elle constitue avec ses ramifications multiples une assez large fraction de la société. Y compris dans des pays, comme. par exemple, la Yougoslavie, où la crise est très aiguë et des conditions relativement plus favorables à la pénétration du capital international existent. elle ne renonce absolument pas à se battre pour garder à tout prix son pouvoir politique central. Elle n'hésite pas à se lancer dans des opérations périlleuses et de notre point de vue détestables (en misant, par exemple, sur le nationalisme serbe. comme le fait Milosevic). Elle ne se gène pas non plus de menacer une intervention éventuelle de l'armée. Ce n'est que dans des situations de véritable décomposition de son système et de ses appareils et de démoralisation de sa direction elle-même. que des secteurs de la caste dominante pourraient miser sur une restauration du capitalisme dans l'espoir de maintenir leurs privilèges en tant qu'individus ou groupes particuliers. C'est pourquoi de phénomènes d'osmose entre bureaucrates et secteurs privés de l'économie semblent se dessiner aujourd'hui en Pologne beaucoup plus que dans d'autres pays.
Nous constatons, d'ailleurs, que les dirigeants politiques et les économistes les plus représentatifs ne remettent pas en question sur le plan idéologique non plus les fondements non capitalistes de leur régime. Ainsi, dans son livre sur la perestroïka, qui a l'ambition d'un texte programmatique qui met l'accent sur les aspects d'innovation, Mikhail Gorbatchev réaffirme explicitement qu'on ne touchera pas au « régime soviétique » et à « ses principes fondamentaux », c'est-à-dire aux bases du pouvoir bureaucratique. L'un de ses conseillers économistes les plus proches, Abel Aganbegjean, s'exprime dans le même sens en précisant davantage : « Dans les conditions du socialisme le marché est, sous beaucoup d'aspects, un marché réglé par l'Etat. Par le truchement des normes économiques, la détermination des retributions, le système des financements et des crédits, L'Etat est en condition de réglementer les revenus monétaires de la population. D'autre part, les prix des produits les plus importants sont eux aussi fixés par les organes de l'Etat et le seront également dans le futur. Les gros investissements de capital de même que les leviers et les stimulants qui peuvent exercer une influence dans le sens d'augmenter la production de certains biens, restent aux mains de l'Etat ; cela aussi représente une forme de réglementation du marché... Si l'économie de marché est conçu comme une diffusion généralisée du marché ou un sistème économique où tout se rend et tout s'achète, alors, de toute évidence, nous ne sommes pas en train de passer et nous n'allons jamais passer à un tel système qui ne serait plus socialiste. » Pour sa part. Reszö Nyers, porte-parole du réformisme hongrois, déclare lui aussi que dans le cadre d'une économie mixte « la propriété collective continuera à dominer ». Quant aux Chinois, même avant le répression de juin dernier, ils ont toujours réaffirmé les « principes » de l'idéologie bureaucratique en opposition à toute théorie allant dans le sens de prôner ou justifier une restauration du capitalisme.
Qui plus est, rien ne permet de supposer que la classe ouvrière serait prête à accepter la privatisation des secteurs fondamentaux de l'économie et le retour aux mécanismes socio-économiques capitalistes. C'est l'évidence même qu'elle est intéressée à défendre ses acquis, aussi limités soient-ils, dont la garantie de l'emploi en premier lieu, et les positions de force qu'elle détient, malgré tout, dans les entreprises et dans la société.
Il est vrai que l'idéologie defendue par de courants oppositionnels à propos de l'économie de marché, ouvre des brèches très dangereuses et pourrait amener à une passivité ouvrière face à des entreprises restaurationnistes. Par exemple, dans le cas des chantiers de Gdansk, les ouvriers pourraient accepter la solution dont nous avons parlé, non seulement ou non tellement à cause d'un désarroi idéologique dont ils seraient victimes mais aussi et surtout parce que joint venture et privatisation leur apparaitraient comme un moindre mal par rapport à la fermeture et à la perte de leur emploi. Mais aucune campagne mystificatrice ni aucune vicissitude conjoncturelle ne pourra annuler une tendance fondamentale antirestaurationniste qui correspond, répétons-le, non pas à un souci idéologique abstrait, mais à des intérêts sociaux bien concrets. La résistance que des secteurs ouvriers opposent à l'heure actuelle en URSS même à des restructurations limitées, le confirine. Il va de soi qu'une résistance beaucoup plus grande serait opposée face à la perspective de restructurations beaucoup plus poussées et à plus forte raison d'une privatisation généralisée qui comporte des licenciements massifs, un chômage prolongé, une intensification du taux d'exploitation dans les entreprises, moins de possibilité pour les travailleurs d'exercer une influence quelconque sur les choix économiques centraux.
Il nous semble aussi significatif que des secteurs de la classe ouvrière - dont les mineurs sibériens en grève - aient exprimé clairement leur hostilité vis-à-vis de coopératives dans la distribution et dans les services, qui pratiquent des prix inabordables pour l'écrasante majorité de la population et ne servent que des couches privilégiées ou des touristes bien fournis de devises fortes'°
Le contexte international
Il nous reste à aborder le problème du contexte international. Sur ce terrain aussi, partons des éléments nouveaux. Nous avons déjà signalé dans quel sens il faut enregistrer une évolution du rapport de forces favorable à l'impérialisme du point de vue économique. La crise généralisée des régimes bureaucratiques assure egalement a la bourgeoisie mondiale des marges de manœuvre plus grandes du point de vue politique. En effet, les dirigeants impérialistes, qui avaient préché autrefois le roll back et le containment, esquissent maintenant une offensive d'envergure visant à conditionner lourdement l'évolution ultérieure des sociétés bureaucratrisées, à établir des têtes de pont dans leurs économies, à favoriser des processus de privatisation, à rétablir la domination incontestée du marché capitaliste mondial. Une telle évolution irait de pair avec des transformations institutionnelles, des changements majeurs dans la gestion économique et politique, un affaiblissement de plus en plus grand du pouvoir de la caste bureaucratique. Une telle approche implique, du moins pour les pays qui constituent les chaînons les plus faibles du système, la perspective d'un renversement de la situation qui s'était créée après la Seconde Guerre mondiale.
La politique de George Bush reflète assez clairement ces projets de la bourgeoisie internationale. Au mois d'avril dernier, dans un discours, dont la signification a été soulignée par un quotidien comme le New York Times, il a esquissé son programme à l'égard de la Pologne visant à stimuler, entre autres, le développement d'un secteur capitaliste privé polonais et la pénétration du capital nord-américain et il a conclu en disant « Si l'expérience polonaise réussit, d'autres pays suivront. » Ses discours en Pologne et en Hongrie reprenaient le même thème. Les autres pays du club dit de sept grands lui ont emboité le pas en adoptant même des mesures économiques à court terme.
Des commentateurs de la presse internationale, moins conditionnées que Bush par des besoins diplomatiques et moins prudents que lui, n'ont pas hésité à faire de la surenchère en esquissant des projets prétendument plus audacieux. Par exemple, le Financial Time, dans un article que nous avons déjà cité, a annoncé à ses lecteurs l'approbation d' « un plan visant à résoudre les problèmes économiques et financiers de la Pologne par un programme d'austérité dramatique, combiné à une nouvelle monnaie convertible et à une restauration rapide du capitalisme » (sic). Un éditorial du même journal expliquait le 10 juillet que « ni la Pologne ni la Hongrie ne sont plus à proprement parler gouvernés par leurs partis communistes et leurs économies ne sont pas au sens strict des économies dirigées ». Pour sa part, The Economist a écrit au mois d'août qu'en Pologne serait en cours un processus de « décommunistisation » du pays. Presque en même temps un collaborateur du Neli York Time avançait des propositions, à vrai dire très simplistes, qui, selon lui. aideraient Gorbatchev « à réaliser les objectifs de l'Occident (liberté du marché liberté des peuples) » dans la perspective que les « dures circonstances » l'obligent finalement « à renverser le sistème et à rédimensionner l'empire » (repris par le Corriere della sera du 10 août). Pour leur part, des représentants de Solidarnosc n'ont pas mâché non plus leurs mots. Dans un texte titré « Mille Mots », rédigé en collaboration avec Timothy Garton Ash et Janos Kis, Adam Michnik a expliqué qu'« la Pologne et la Hongrie souhaitent revenir en Europe, en Occident, pour leur vie économique et politique autant que pour leur vie culturelle ». Nous avons déjà mentionné le programme d'un gouvernement de Solidarnose d'après Geremek. Ajoutons que lors des négociations de la table ronde la délégation de Solidarnosc avait proposé la vente d'entreprises étatisées pour payer la dette extérieure.
La situation a donc évolué y compris par rapport à une période relativement récente. Mais il n'en découle pas que la bourgeoisie s'apprête à lancer une offensive systématique pour renverser ou faire éclater les régimes bureaucratiques et aboutir à une restauration à court terme du capitalisme. En effet, ses dirigeants et porte-parole les plus responsables se préoccupent de combiner orientations nouvelles et prises de position prudentes, attitudes tactiques souples et déclarations visant à donner des garanties aux bureaucrates en place. C'est ce qu'a fait Bush lui-même à l'adresse des dirigeants polonais et hongrois.
Pourtant, des journaux qui ont parfois exprimé, comme nous l'avons vu, des opinions assez radicales, ont publié eux aussi des articles allant dans le même sens.
Par exemple, un article de Flora Lewis dans le New York Time, titré « While Yalta fades slowly, Realism isn't only for Communists » (Alors que Yalta disparaît lentement, ce n'est pas seulement aux communistes que la prudence s'impose) explique que « le retrait des troupes soviétiques et américaines en Europe, la réunification de l'Allemagne, l'expansion de la Communauté européenne à l'Est ne sont pas des étapes intermédiaires des changements des rapports. Ils ne constituent pas des enjeux pour une génération devant nous ». Helmut Sonnerfeldt n'est pas moins clair. Après avoir rappelé les déclarations de Gorbatchev mettant en garde contre l'idée que « le dépassement de la division de l'Europe signifie dépassement du socialisme » et les mesures de privatisations en Pologne et en Hongrie, il recommande à « l'Occident de ne pas être exigeant au point de mettre en danger l'évolution du processus de démocratisation à cause de l'impatience et la résistance des gens face à aux difficultés croissantes ». (Corriere della sera, 8 août).
Mais la prudence des dirigeants impérialistes est de mise surtout face aux mouvements de masses qui, s'inspirant de revendications démocratiques révolutionnaires et égalitaires, secouent en profondeur les régimes bureaucratiques. Cela a été le cas lors de la montée de la classe ouvrière polonaise en 1980-1981 et tout récemment à l'occasion des mobilisations puissantes des étudiants et des ouvriers chinois. Rappelons que face à ces derniers événements Bush en premier lieu a fait preuve d'une grande retenue, qui cachait la peur d'un bouleversement révolutionnaire aux répercussions incalculables à l'échelle mondiale. Henry Kissinger, pouvant se permettre de dire tout haut ce que d'autres pensent tout bas, a été beaucoup plus explicite en frisant le cynisme. Dans un article paru en juillet dans Los Angeles Time, il n'a pas hésité à relancer son appréciation positive de Deng et de ses réformes et à écrire noir sur blanc: « Aucun gouvernement au monde n'aurait toléré que la place principale de la capitale soit occupée pendant huit semaines par des dizaines de milliers de manifestants qui empêchaient aux autorités de s'approcher de la zone face au principal bâtiment du gouvernement. Une preuve d'impuissance dans la capitale aurait donné le feu vert au régionalisme latent et à la politique locale dans les provinces. Un tour de vis était donc inévitable. » Il a rappelé finalement que « la Chine reste trop importante pour la sécurité nationale américaine pour qu'on puisse mettre en danger les rapports existants par des réactions émotionnelles momentanées ».
Tout cela se passe de commentaire.
Nous pouvons préciser davantage la conclusion que nous avions tirée auparavant : non seulement il n'y a pas eu restauration du capitalisme dans aucun pays, mais rien n'autorise non plus l'hypothèse que cela puisse se produire dans un avenir proche. En tout cas, le point essentiel est qu'on ne peut absolument pas envisager une transformation graduelle des structures et des mécanismes d'une société bureaucratisée en structures et mécanismes propres du capitalisme. Une telle transformation ne pourra se réaliser qu'à la condition que toute montée des masses soit arrêtée et brisée, que la résistance des ouvriers, des paysans et des autres couches non privilégiées soit étouffée, que la bureaucratie elle-même se décompose comme force sociale: bref, que se produise une véritable contrerévolution.
En fait, la caste bureaucratique elle-même, comme nous l'avons mentionné, n'est pas prête d'abdiquer en reconnaissant sa propre faillite historique. Elle se defendra bec et ongles par toute sorte de manœuvres et, au besoin. par d'autres répressions brutales. Elle pourra choisir aussi la voie de réformes encore plus poussées que celles que Gorbatchev s'efforce de réaliser à l'heure actuelle.
Elle pourra accepter des compromis qu'elle n'aurait guère envisagés jusqu'à une époque récente. Les événements polonais sont les plus significatifs à cet égard aussi. La bureaucratie peut être obligée même à partager la gestion du pouvoir avec d'autres forces qui écartent une perspective révolutionnaire et misent sur une évolution graduelle. Toutefois, il ne sera pas facile pour elle de suivre l'exemple de la bourgeoisie qui dans de nombreux pays et à plusieurs occasions a cédé le gouvernement à des partis de la classe ouvrière en gardant l'essentiel de son pouvoir économique et politique. En effet, puisqu'elle n'est pas une classe et ses assises socio-economiques sont beaucoup plus fragiles, la direction du gouvernement et le contróle des appareils est plus vitale pour elle. Au fond. même dans le cas extrème de la Pologne, le compromis a été possible dans la mesure où le président de la République dispose de pouvoirs très considérables et des ministeres-clé resteront aux mains de la bureaucreatie du POUP'I
Il va de soi qu'un tel compromis est tout à fait instable et que des conflits persisteront et pourront même s'aggraver aussi bien entre les partenaires du compromis que dans les rangs de chaque partenaire. y compris entre Solidarnoso et les masses. On pourrait expliquer qu'il existe aujourd'hui une sorte de double bonapartisme : celui de Jaruzelski, qui doit faire de la voltige pour assurer la cohabitation et celui de Walesa qui doit jouer un rôle identique vis-à-vis des masses!?
Pour revenir, avant de conclure, au point de départ. nous réitérons que la bureaucratie traverse la crise la plus déchirante et la plus généralisée de son histoire et que les forces motrices de la révolution antibureaucratique qui sont à l'œuvre sont qualitativement supérieures et plus conscientes que jamais dans le passé.
Le probleme crucial reside dans le fait que les exigences et la dynamique des mouvements qui se déroulent, ne se traduisent que très partiellement et conjoncturellement par l'emergence de noyaux d'une direction revolutionnaire consequente. capable d'accomplir les tâches extrêmement difficiles que la lutte pour le renversement de la bureaucratie et contre toute tendance à la restauration du capitalisme impose.
La formation d'une telle direction reste pourtant une nécessité insupprimable. C'est plus que jamais le devoir de notre mouvement d'y contribuer en valorisant sa tradition, son expérience de plus d'un demi-siècle et ses acquis actuels.
22 août 1989 1. Cela ne signifie pas que le renversement du capitalisme et l'introduction de rapports de production nouveaux n'ont comporté aucun progrès pour les pays en question et qu'il faut accepter l'idee qu'ils auraient connu un meilleur sort dans le cadre du systeme capitaliste. Le sort des pays sous-développés est un démenti cinglant à de telles hypothèses.
2. Deux exemples récents méritent d'être évoqués. Le dirigeant hongrois Nyers a déclaré dans une interview: « En principe, la Hongrie est favorable à ce que les échanges se fassent sur la base des prix du marche mondial et en devises convertibles, une monnaie occidentale, donc, puisqu'il ni a pas pour l'instant de monnaie socialiste convertible (le Monde) Ce n'est pas un petit détail. Deuxième exemple sur lequel nous reviendrons : le gouvernement soviétique a décidé de payer aux paysans en monnaie convertible une partie de leur production.
3. Pour une analyse d'ensemble de l'évolution de la Youslavie, voir le livre de Catherine Samary le Marché contre l'autogestion, La Brèche, 1988.
4. Etant donné le róle que son auteur a joué et joue dans les milieux dirigeants des Etats-Unis, les pretensions « scientifiques » et le tapage propagandiste qui a accompagné son apparition, mentionnons, entre autres, le livre de Zbigniew Brzezinski, The Grand Failure.
5. Détail piquant : pour expliquer son projet d'économie mixte où le secteur privé serait « une composante légitime permanente » et sa conception du rôle de l'Etat, Brus déclare être plus proche de Dühring que d'Engels. Quelle audace novatrice !
6. Sont présentes en Chine, entre autres, IBM, ATT, Gilette, Exxon, Hitachi, Volkswagen, Peugeot, Sanyo, Framatome, General Electric, Coca Cola, Mc Donnel, Douglas, etc.
7. Voir à ce sujet, entre autres, l'article de Zhang Kai paru dans Inprecor, 12 juin 1989 8. Il va de soi que la seule comparaison pertinente est celle avec d'autres stades de ces sociétés à leur maturité. Le poids du secteur privé était évidemment plus important, par exemple, en Europe orientaie avant 1948-1949, en Chine en 1950 et même à l'époque de la NEP en Union soviétique.
9. Rappelons, entre autres, que, en dépit des grandes declarations, Bush n'a annoncé qu'un investissement de cent millions de dollars pour la Pologne à la grande déception de Lech Walesa et de ses amis.
10. Voir, par exemple, un réportage de El Pais, 26 juillet 1989. 11. Nous ne pouvons pas analyser ici en détail l'évolution en Pologne. Limitons-nous à souligner un développement très important par rapport à 1980-1981, c'est-à-dire la transformation de Solidarnosc et surtout de son cadre dirigeant. On peut dire qu'est surgie une bureaucratie d'un type nouveau, qui opère dans un régime de transition bureaucratisé, mais tire son pouvoir d'un côté du soutien des masses, de l'autre, des ressources considérables qu'elle a reçues et reçoit de syndicats, d'associations et d'institutions même gouvernementales d'autres pays. Les privilèges dont elle jouit ne sont évidemment pas comparables à ceux de la bureaucratie stalinienne ou post-stalinienne et même pas à ceux des bureaucraties ouvrieres des pays capitalistes. Mais ses ressources lui ont permis de mettre sur pied a une échelle assez large un vuritable appareil dont les membres jouissent de conditions à bien des égards meilleures que celles de l'écrasante majorité des travailleurs.
12. Il faudrait analyser le róle que pourra jouer dans un tel contexte la social-démocratie internationale. Nous y reviendrons dans un autre numéro de notre revue.