Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 32-33

Ukraine : question nationale et question sociale

Ivan Dziuba · Quatrième Internationale, n° 32-33 · mai-juillet 1989 · p. 69-72 · 1 688 mots

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La question nationale : une question sociale et historique universelle en même temps Nous publions des extraits d'un livre d'Ivan Dzjuba, qui a circulé clandestinement en Union Soviétique à partir de 1965 et qui été publié dans des pays d'Europe occidentale sous le titre l'Oppression des nationalités en URSS. Le titre que nous utilisons est celui du chapitre que nous reprenons. Dzjuba était à l'époque un jeune écrivain ukrainien, qui avait protesté contre l'arrestation d'un certain nombre d'intellectuels ukrainiens. Que, dans l'athmosphère étouffante d'intimidation de l'époque de Brejnev, il ait, par la suite. renoncé à son combat n'enlève rien à la valeur de ce qu'il a écrit et qui représente encore aujourd'hui une contribution à l'étude des problèmes nationaux en Union soviétique. Notre traduction se base sur l'édition italienne publiée par Samona et Savelli en 1971.

Il est erroné d'opposer les problèmes sociaux aux problèmes nationaux sous prétexte que les premiers seraient plus importants et auraient une portée plus immédiate. Les problèmes nationaux sont toujours également des problèmes sociaux et de stratégie politique de classe. Cet aspect a toujours caractérisé la question ukrainienne. Il n'est pas non plus sans implication sur la politique étrangère. Le Ve Congrès du Komintern déclarait: « La question ukrainienne est une des questions nationales les plus importantes d'Europe centrale et sa solution est dictée par les intérêts de la révolution prolétarienne en Pologne, en Roumanie, en Tchécoslovaquie et dans tous les pays environnants. »

L'importance de la question nationale est devenue plus grande non seulement par rapport à la construction du socialisme dans les pars européens voisins, mais aussi par rapport au mouvement revolutionnaire et à la construction nationale en Asie et en Amerique latine. Nous allons examiner maintenant l aspect social interieur de la question nationale ukrainienne.

Lénine et notre parti ont toujours souligné à quel point il était important pour le prolétariat et la construction du socialisme de résoudre les conflits existants en Ukraine entre les paysans de langue ukrainienne et le prolétariat, dans sa majorité de langue russe, entre village ukrainien et ville russifiée : voilà la signification de la politique d'ukrainisation. Le prolétariat et la ville industrialisée auraient di se faire les vecteurs actifs de la culture ukrainienne en renforçant, sur cette base, l'alliance avec les paysans et leur rôle de direction à leur égard. Ainsi, la nation ukrainienne serait devenue une véritable nation socialiste de droit et non une espèce d'embryon, sous-développé, une matière première ethnique qui charrie des contradictions imprévisibles et susceptibles d'exploser dans le futur. La nation ukrainienne aurait dû exprimer sa force dans l'activité créatrice d'un Etat socialiste.

Malheureusement, nous ne pouvons, aujourd hui, que constater le hyatus croissant entre le village de langue ukrainienne et la ville de langue russe. Par une absence totale de responsabilité politique nous regardons tout cela tranquillement, sans nous soucier des conflits sociaux complexes qui, malheuresement pour le socialisme, sont produits en Ukraine par le conflit linguistique et national entre le village et la ville.

Je suis sûr que, dans un futur pas trop lointain, un économiste ou un sociologue marxiste, qui analysera les causes de nos difficultés actuelles dans l'agriculture, sera obligé de constater entre autres les distorsions malsaines des rapports entre le village et la ville, le complexe d'infériorité socio-culturel du village, les fréquentes attitudes de mépris à l'égard du village et de ses habitants (des attitudes non dans la presse officielle, mais dans la vie réelle), compliquées en Ukraine par le facteur national, et finalement l'affligeante différence nationale entre village ukrainien et ville russe.

Une analyse bien réfléchie et intelligente amenerait sans doute à la conclusion qu'un destin funeste menace notre nation et que l'absence de perspectives nationales, la croissance nationale en dehors du village, la pression denationalisatrice « par en haut », par la ville, ne sont pas parmi les facteurs les moins importants de l'apathie, de la démoralisation, de l'indifférence et de l'alcoolisme qui se manifestent dans la population rurale et qui représentent en eux-mêmes un sérieux problème social.

Un futur sociologue pourra également remarquer l'effet démoralisant sur la ville elle-même du conflit national-linguistique entre la ville et la campagne. On peut constater, dans la ville, sous une forme plus ou moins ouverte, des phénomènes et

QUESTION SOCIALE ET HISTORIQUE 71 des attitudes liés à son róle objectif de colonisation, d'assimilation et de « consommation » à l'égard de la « matière première » ethnique. Ainsi, la ville perd tout sentiment d'affinité avec la campagne et avec les gens qui l'entourent, toute conscience de sa responsabilité et de ses devoirs à leur égard. Elle est prète à assimiler n'importe quelle marque de « distinction » et une sous-culture prétentieuse. Ses habitants affichent, plus ou moins ouvertement, des attitudes méprisantes vis-à-vis des paysans (« On voit que tu viens d'un kolkhoz », « Il faut lui pardonner, il vient du village », « Apprends à parler comme un étre humain ! », etc.).

Est-il possible de développer ainsi la tendance au collectivisme et à la fraternité et la conscience que chacun n'est qu'un élément de l'humanité tout entière ?

Si une nation est divisée en deux parties linguistiquement car la couche « inférieure » parle sa langue maternelle et la couche « supérieure » en parle une autre, une langue acquise, cette situation risque toujours de créer un problème social grave et un danger.

Pendant son séjour à Bruxelles, Herzen avait remarqué que les Belges « éduqués » parlaient français, alors que les gens simples, que les autres méprisaient, parlaient flamand. Selon lui, cela représentait une énorme injustice et un danger pour la démocratie.

« Une telle division d'un peuple en deux couches, l'une qui jouit des lumières et se place au-dessus de l'autre. qui est plongée dans l'obscurité et enveloppée dans le brouillard, a provoqué l'échec de toutes les révolutions », écrivait-il. Et il continuait en abordant, avec une très grande clairvoyance, la question ukrainienne et en mettant en garde contre le succès apparent de l'expansion linguistique, c'est-à-dire de la russification de la langue : « Plutôt que de conquérir la population de la Russie méridionale du point de vue linguistique, commençons, messieurs, à lui restituer la terre et alors nous verrons quelle langue elle choisira de parler ou d'apprendre. »

Regardes attentivement qui parle aujourd'hui ukrainien ou russe en Ukraine. Si vous êtes honnêtes, si vous êtes capables de voir et d'interprêter ce que vous ave: lu, si vous aime: la vérité plus que votre aveuglement et vos préjugés, alors rous derre= admettre que la division linguistique en Ukraine coïncide avec des divisions sociales et socio-culturelles.

Les chiffres que nous avons donnés — sur les conditions défavorisées et l'arriération de la nation ukrainienne dans toute une série de domaines décisifs de l'activité sociale - n'indiquent-ils pas qu'il existe des problèmes sociaux sérient evigeant des recherches particulières ?

Finalement, les problèmes nationaux ont leur influence sur les problèmes de la démocratie socialiste et l' interfèrent. Les libertés et les droits individuels sont strictement liés aux libertés et aux droits nationaux de même que la dignité et la conscience propre de l'individu sont liées à la dignité et à la conscience nationales. Droit, liberté, dignité et autoconscience sont des concepts indivisibles. Les problèmes nationaux agissent directement sur les problèmes de l'autogouvernement et de la souveraineté du peuple. Le développement et la diversité nationale coïncident avec la spontanéité et la variété de la vie et son développement et enrichissement éternels, alors qu'un nivellement imposé et contrôlé par l'Etat, l'amalgame des nations et la tendance à les avaler - d'autant plus si cela correspond à un dessein despotique -représentent le triomphe de l'uniformité bureaucratique, de l'encadrement du type militaire et de l'étouffement mortel. Ne füt-ce qu'à cause de cela, le processus de démocratisation et de russification constitue un frein puissant à la cause de la démocratie socialiste et a une signification objectivement réactionnaire.

Par ailleurs, de tels processus appauvrissent énormément la société communiste et provoquent des pertes irréparable. Nous affirmons que la question nationale est subordonnée à la lutte de classes, qu'elle fait partie de la question plus générale de la lutte pour le communisme. Or, le communisme doit assurer à l'humanité le maximum de richesse matérielle et spirituelle, le développement de toutes ses potentialités, le maintien et la prolifération de toutes ses conquêtes. Nous devons donc apprécier toutes les richesses que nous avons héritées du passé à la lumière du caractère national multiforme de l'humanité qui crée le grand miracle de l'universalité humaine. Nous devons apprécier et développer tout cela. La politique opposée - une politique de gaspillage, de détérioration, d'élimination de cette richesse comme s'il s'agissait de déchets, une politique de standardisation bureaucratique et de « réduction au commun dénominateur » — est un crime envers le communisme. Les générations futures ne nous pardonneront pas de leur avoir laissé un tel héritage de faillite.

Quant à la question nationale, nous devrons, tôt ou tard, revenir à la vérité, revenir à Lénine, à sa noblesse d'esprit, à son sens de la justice, à sa politique envers les nationalités. Cette politique était valable aussi bien dans ses principes fondamentaux que dans sa portée pratique. Elle a été exactement formulée dans ses dernières notes et dans les résolutions des congrès de notre parti. Ses points principaux sont les suivants: suppression de l'inégalité et de l'arriération des nationalités les plus petites dans les différents domaines de la vie matérielle et spirituelle ; aide de la part des nations plus grandes aux nationalités plus petites; rejet de toute condition de privilège d'une quelconque langue ou culture nationale au détriment des autres dans le cadre de l'Union soviétique; respect de la souveraineté des républiques et protection de leur autonomie contre les interventions des centralisateurs, quelles que soient les raisons qui les inspirent; développement national et culturel maximum de toutes les républiques sur la base de la langue, de la culture et des traditions nationales; lutte resolue contre le chauvinisme russe de grande puissance en tant que menace principale au communisme et à l'internationalisme; developpement de la conscience nationale communiste dans toutes les nationaliés et, sur cette base, éducation vraiment internationaliste dans l'esprit de la fraternité et de l'aide réciproyule.

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