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La revue › n° 32-33

Stalinisme, question nationale et séparatisme en URSS

Oliver MacDonald · Quatrième Internationale, n° 32-33 · mai-juillet 1989 · p. 73-79 · 2 685 mots

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Pendant un demi-siècle, le système stalinien a opprimé politiquement les nations de l'Union soviétique et la politique actuelle de la direction gorbatchévienne ne semble guère en condition de trouver une solution durable à la question nationale. Une issue socialiste de la crise actuelle dépend de la capacité de la gauche russe de donner une réponse démocratique aux aspirations des nationalités non russes et de lutter victorieusement pour une telle solution.

Depuis 1917, les marxistes se sont prononcés pour la défense de l'Union soviétique et ont agi en ce sens. Mais cela n'a jamais impliqué un engagement à défendre les frontières existantes et l'intégrité territoriale de l'URSS. Ce serait une déviation militaro-bureaucratique grossière du marxisme que de penser que ces frontières ont quelque chose de sacré. Si, au lieu de l'URSS, il y avait seize (ou même plus) Etats indépendants avec des systèmes fiscaux des appareils juridiques et militaires différents, il en découlerait un affaiblissement quantitative de la force militaro-bureaucratique de telles sociétés par rapport à l'Union soviétique telle qu'elle est. Et alors ? Après tout, cela serait tout à fait secondaire par rapport à la question fondamentale du pouvoir, c'est-à-dire la solidarité politique des travailleurs de ces nationalités.

De même, les marxistes se battent pour une intégration économique internationale des Etats ouvriers, visant à établir entre eux la division du travail la plus développée possible. L'existence d'une douzaine (ou plus) d'Etats séparés à la place de l'URSS affaiblirait quantitativement la tendance vers une intégration économique internationale. Et alors ? Si le résultat de la formation d'Etats séparés était de créer les prémices d'une unité politique plus forte entre les nationalités de la région, le progrès en direction du socialisme et d'une plus grande force économique serait énorme.

Le critère marxiste pour aborder les problèmes des rapports entre les nationalités est donc toujours politique et non militaro-bureaucratique ou économique : quelle politique renforcerait le plus l'unité politique de la classe ouvrière internationale ? Et la réponse à une telle question est toujours une réponse démocratique : toutes les nationalités doivent disposer du droit de décider elles-mêmes si elles désirent créer leur propre Etat, séparé d'autres Etats, ou rester dans le cadre d'un Etat multinational, ou si elles préfèrent des solutions intermédiaires du type confédéral.

Les marxistes et le mot d'ordre de l'indépendance nationale

Le principe fondamental du marxisme du XX' siècle n'épuise pas le problème. Les marxistes ne sont pas toujours agnostiques en matière de frontières nationales. Dans de nombreuses luttes sociales du XX° siecle, les marxistes ont lutte pour la séparation d'une nationalité d'un cadre national existant, notamment dans la grande révolution coloniale contre l'impérialisme. Dans de tels contextes, ils ont lutté pour l'indépendance nationale, pour la libération nationale de l'oppresseur colonial. Nous nous sommes engagés dans une telle bataille non parce que nous vénérions la prétendue indépendance nationale, par exemple, de l'Inde ou de l'Algérie, mais parce que notre expérience historique nous apprend que l'aspiration à l'indépendance correspond à la volonté populaire de la nation : le peuple a subi l'oppression et l'exploitation nationale par le pouvoir colonial et tout progrès vers l'auto-émancipation passe par l'indépendance nationale.

Un exemple de la lutte menée par des marxistes pour changer les frontières de l'URSS concerne l'Ukraine vers la fin des années trente. A l'époque, l'Ukraine était divisée : sa partie occidentale subissait une oppression nationale terrible par l'Etat polonais alors que sa partie orientale était saignée à blanc à la suite d'une collectivisation imposée par des méthodes barbares. Les aspirations nationales du peuple ukrainien ne pouvaient absolument pas être satisfaites par une intégration de l'Ukraine occidentale dans l'Union soviétique. Seule la lutte pour la création d'un Etat ukrainien indépendant était, aux yeux des marxistes, le chemin de l'auto-émancipation des ouvriers et des paysans ukrainiens.

Dans ce cas, de même que dans d'autres, les marxistes ne luttent pas pour l'indépendance nationale parce qu'ils considèrent que des Etats indépendants représentent des valeurs absolues. Ils mènent une telle lutte parce que l'expérience historique nous apprend que cela doit correspondre nécessairement à la volonté des travailleurs. Dans le cas de l'Ukraine des années trente, pour élaborer un programme pour l'Ukraine, Trotsky s'est efforcé de comprendre les sentiments du peuple ukrainien. Il était significatif selon lui que le Parti communiste de l'Ukraine occidentale, qui était fort parmi les paysans d'Ukraine occidentale dans les années vingt, avait été débordé par des courants nationalistes petits-bourgeois dans les années trente. C'était un signe que les masses de l'Ukraine occidentale s'opposaient résolument à toute annexion de la part de l'URSS, un signe confirmé dans une large mesure par la dynamique de la lutte en Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale. Et le résultat de l'annexion brutale de l'Ukraine occidentale par Staline, ce fut un affaiblissement énorme de la défense de l'Etat soviétique dans sa lutte contre le nazisme.

Une expérience analogue est celle de l'Afghanistan dans les années quatrevingt. Les marxistes n'ont pas réagi a priori à l'intervention soviétique en Afghanistan. Pour fixer notre attitude politique sur l'invasion soviétique, nous nous sommes efforcés de réfléchir sur notre expérience historique et de comprendre les sentiments du peuple afghan. Nous avons considéré que de grandes manifestations populaires contre l'invasion soviétique avaient eu lieu dans les principales villes du pays. Nous avons réfléchi sur l'expérience d'autres contextes où des invasions avaient renversé des gouvernements populaires. C'est en partant de tout cela que nous sommes arrivés à la conclusion qu'il fallait exiger le retrait inconditionnel des troupes soviétiques.

Pour prendre un autre exemple, une analyse des événements tragiques qui se passent maintenant au Kosovo démontre que le Parti communiste serbe est en train de développer une politique d'oppression nationale à l'égard de la population albanaise et qu'aux Albanais, unis dans la résistance à une telle politique, on ne propose aucune solution dans le cadre de l'Etat yougoslave. Dans un tel contexte, les marxistes peuvent estimer qu'il est nécessaire d'aller au-dela d'une bataille pour l'autodétermination de la population du Kosovo et de lutter pour la sécession de la Yougoslavie.

La question nationale en URSS aujourd'hui

Il est absolument incontestable que les nationalités non russes de l'Union soviétique ont été opprimées politiquement et privées de leurs droits politiques nationaux pendant cinquante ans sous le régime stalinien. Les conséquences d'une telle privation ont été pourtant assez différentes selon les nationalités. Par exemple, il existe une différence qualitative entre l'expérience des Tatars de Crimée et celle des Géorgiens. Mais si on veut saisir la portée de la question nationale en Union soviétique, il faut comprendre que, dans un Etat multinational, la suppression des libertés démocratiques élémentaires comporte nécessairement l'oppression nationale. Un ouvrier russe de Sverdlovsk a subi la même oppression bureaucratique et les mêmes contrôles et restrictions qu'a subis un ouvrier ukrainien de Lviv. Mais la signification d'une telle oppression n'est pas la même, justement parce que le centre de la répression se trouve à Moscou, la capitale historique de la Russie. Les droits démocratiques comportent pour un ouvrier ukrainien la possibilité de se lier à tous les autres Ukrainiens sans tenir compte des décisions prises par tel ou tel autre régime existant à Moscou. Pour un ouvrier de Sverdlovsk, les droits démocratiques ne comportent pas le droit de ne pas tenir compte des décisions prises par un régime socialiste démocratique à Moscou. Il ne s'agit pas d'une querelle académique, mais d'une vérité fondamentale et évidente pour un ouvrier de l'Ukraine occidentale. Les frontières de Etats sont, en elles-mêmes, tout à fait secondaires pour des marxistes. Mais l'expérience du Xx' siècle nous apprend que l'identité nationale n'est pas une question tout à fait secondaire. Toute tendance (par exemple, du type luxemburgiste) à négliger ce problème aujourd'hui en Union soviétique et à ignorer ainsi le principe de l'autodétermination nationale aurait des conséquences catastrophiques.

Lorsqu'un ouvrier d'une nationalité non russe sait, comme le savent par exemple les ouvriers des Républiques baltes ou de la Moldavie, que leur nation a été annexée à l'URSS par la force et des méthodes brutales, leur conscience de l'oppression nationale qu'ils subissent en est énormément renforcée. Ils savent que la domination oppressive de Moscou n'a la moindre légitimité historique démocratique.

L'existence d'une oppression politique nationale a été une réalité, indépendamment de la politique culturelle menée par la bureaucratie stalinienne. Mais l'effort de russification de la part de la direction soviétique a élevé énormément le niveau de conscience de l'oppression et de l'humiliation nationales subies par les nationalités non russes.

Cette réalité du stalinisme a amené des gens de gauche à caractériser le stalinisme comme un régime de colonialisme russe. Si le stalinisme avait une telle nature, alors notre expérience devrait nous amener à conclure que les nationalités non russes n'ont aucune possibilité de se réunir avec la nation russe dans une solidarité fraternelle aussi longtemps que ces nationalités n'auront pas établi leur propre Etat indépendant. Et nous ne devrions pas hésiter à nous prononcer pour une libération nationale de l'Ukraine de même que nous nous sommes prononcés pour la libération nationale de l'Algérie et de l'Angola de l'impérialisme occidental.

Il n'y a pas le moindre doute qu'un chauvinisme grand-russe a toujours existé dans le PCUS et que, dans le cadre de la crise croissante du stalinisme de la dernière période de Brejnev, ces courants chauvins sont devenus plus puissants. Mais on ne peut pas affirmer que la politique de la direction stalinienne a été une politique d'exploitation des républiques non russes dans le but de favoriser matériellement les masses russes et de lier ainsi ces masses à son régime en tant que nationalité privilégiée. Le stalinisme a été un phénomène international dans le cadre de l'Union soviétique et de l'Europe orientale, même si la composante

STALINISME, QUESTION NATIONALE ET SEPARATISMEE 77 russe de la bureaucratie stalinienne a été quantitativement plus importante que n'importe quelle autre composante nationale. Il n'y a absolument aucune base pour affirmer que le stalinisme ukrainien représente tout simplement l'administration coloniale d'une maître russe plus que ne le représente, par exemple, le stalinisme roumain.

Si cela est vrai, il en découle une conclusion très importante : les directions bureaucratiques des différentes républiques non russes ne déclencheront pas nécessairement une lutte au nom de leurs prétendus maîtres russes. Ils lutteront plutôt pour maintenir le contrôle de leurs appareils locaux contre la volonté démocratique souveraine de leurs peuples et ils pourront éventuellement s'efforcer dans ce but de diriger des luttes nationales contre le contrôle de Moscou. Bref, le drapeau du nationalisme - un drapeau qui fut celui de directions staliniennes au-delà des frontières de l'URSS - peut être saisi par des bureaucrates staliniens des nationalités non russes comme moyen de maintenir leur emprise sur les travailleurs de leur nationalité. Le résultat d'une telle démagogie serait de renforcer énormément les positions du courant chauvin grand-russe dans la Russie elle-même.

La logique du stalinisme dans l'URSS d'aujourd'hui est justement une logique qui pourrait transformer un mouvement pour la transformation socialiste dans une furieuse lutte meurtrière entre les différents composantes nationales de la bureaucratie soviétique et des nationalités soviétiques. Mais une telle logique n'est pas du tout évidente aux yeux de ceux qui suivent les événements au jour le jour. Pour sa part, la gauche russe a encore une chance historique d'imposer une logique alternative d'émancipation.

Les résultats des élections du mois de mars et d'autres données sur les tendances en URSS démontrent qu'il existe un certain nombre de courants politiques :

1. il y a une aspiration très puissante à la souveraineté nationale dans les Républiques baltes et une tendance de la même puissance dans l'Ukraine occidentale, dans la Moldavie et dans les Républiques du Caucase. Ce qui est important, ce n'est pas l'intensité quantitative actuelle de cette tendance, mais le fait que l'écrasante majorité des nationalités non russes affirment leur droit à l'autodétermination, c'est-à-dire leur droit à décider si elles veulent ou non se séparer de l'Union soviétique.

2. Dans les principales villes de la République russe, les résultats des élections ne révèlent aucune poussée importante à se rassembler autour de la droite nationaliste russe en défense d'une menace anticolonialiste quelconque de la part des nationalités non russes. Au contraire, les populations de Moscou, Léningrad et d'autres grandes villes russes ont montré par les élections qu'elles vont dans le même sens des nationalités non russes en affirmant leur autodétermination démocratique contre la bureaucratie.

3. Des sondages d'opinion parmi les Russes indiquent qu'environ 40 % des personnes interrogées soutiennent le Parti communiste, ensuite viennent les Verts et les sociaux-démocrates alors que la droite nationaliste ne jouit que d'un soutien insignifiant.

4. Dans les régions des Républiques baltes, il existe une division politique sérieuse sur des lignes ethniques entre les Russes et les nationalités historiques indigènes.

5. Le message des élections dans l'ensemble du pays est que les secteurs politisés de la population exigent des libertés démocratiques radicales, c'est-à-dire un pluralisme politique sans aucune limitation. Une telle aspiration est aussi forte chez les Russes que chez les nationalités non russes.

Tous ces indices autorisent, en gros, une conclusion fondamentale: les conditions subjectives, qui existent aujourd'hui, rendent possible une véritable alliance politique entre la gauche socialiste démocratique russe, symbolisée par la base populaire d'Eltsine, et la tendance démocratique progressiste qui represente le courant principal dans les nationalités non russes, du moins dans la partie occidentale de l'URSS (j'ignore quelle est exactement la situation en ce qui concerne les courant politiques au Caucase). Mais pour que cette alliance puisse être établie, la gauche russe doit avancer la plateforme qui suit et se battre pour la réaliser :

1. le droit des nationalités non russes de décider sans aucune limitation si elles veulent ou non se séparer de l'Union soviétique ;

2. le droit de tous les peuples de l'Union soviétique, y compris évidemment les Russes, d'obtenir une liberté totale d'organisation politique, de presse, etc. ;

3. l'abolition des privilèges bureaucratiques et l'introduction d'un système économique sous un contrôle démocratique réel.

Sur la base d'un tel programme, les marxistes des nationalités non russes doivent se prononcer pour le maintien de l'unité de l'Union soviétique. Mais l'échec éventuel d'un tel programme ne doit empêcher son application dans aucune république nationale ni la défense de cette république contre toute tentative de l'aile russe de la bureaucratie d'écraser cette république démocratique.

Une alliance de la gauche russe et de la gauche non russe sur la base d'un tel programme unifierait les travailleurs de l'URSS sur le chemin du renouveau socialiste et assurerait le plus grand soutien politique à toute nationalité soviétique qui l'applique de sa part.

L'unité des travailleurs de l'URSS ne serait pas assurée, en revanche, par d'autres programmes qui s'esquissent ; celui de Gorbatchev et celui de certains courants indépendantistes des républiques non russes :

a) les indépendantistes, qui revendiquent unilatéralement la séparation de l'URSS maintenant, avancent un programme que ne peut pas être compris par le peuple russe auquel il n'offre rien. Le peuple russe peut comprendre qu'une véritable république socialiste démocratique rejette toutes les mesures adoptées contre elle par la machine militaro-bureaucratique soviétique, mais il ne comprendra pas des nationalités qui luttent avant tout pour se séparer de l'URSS sans avancer aucun programme social. Et sans le soutien du peuple russe, ces nationalités n'auront d'autre choix que de se jeter dans les bras des puissances de l'OTAN dans l'espoir (fort probablement vain) que celles-ci prennent leur défense.

b) La direction gorbatchévienne s'efforce de maintenir l'emprise des directions des Partis communistes dans les républiques non russes en combinant du verba-

STALINISME, QUESTION NATIONALE ET SEPARATISMEE 79 lisme nationaliste, une repression limitee mais susceptible de provoquer des réactions violentes et un effort désespéré d'éviter tout pluralisme vraiment démocratique. De telles manœuvres pouvaient, à la limite, réussir au moment où l'économie soviétique connaissait une croissance et les peuples n'avançaient pas de revendications sociales brûlantes. Mais dans la réalité actuelle de l'Union soviétique, il s'agit d'une formule de diversion visant à stimuler les antagonismes nationaux au détriment des luttes démocratiques et sociales antibureaucratiques. Sa logique est de pousser l'URSS vers un antagonisme nationaliste réactionnaire entre le peuple russe et les nationalités non russes avec des conséquences terribles pour les peuples de l'Union, sinon pour le socialisme mondial.

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