Léon Trotsky Œuvres, vol. 24 (Publications de l'Institut Léon Trotsky, 1987)
Avec la publication récente du vingt-quatrième volume s'achève la série des Œuvres de Léon Trotsky, dont le premier volume avait été publié en 1978. Rappelons que les Euvres incluent des écrits et des textes divers allant de mars 1933 jusqu'à la mort de l'auteur en août 1940. Depuis le volume 8, on a pu se baser sur la documentation de la Houghton Library de l'université de Harvard, les papiers d'exil de Trotsky, accessibles depuis le 2 janvier 1980. Les vingt-quatre volumes publiés représentent un effort exceptionnel d'édition : ils sont le résultat d'un travail extrêmement scrupuleux et lucide. Nous estimons que les militants et les chercheurs doivent être reconnaissants à Pierre Broué et à ses collaborateurs, qui ont mis à leur dispostion un instrument d'une telle valeur historique, théorique et politique.
Ce dernier volume comprend la période entre fin mai et août 1940 ; il contient donc les derniers écrits, lettres et notes de Trotsky avant son assassinat par un émissaire de Staline. Une bonne partie de ces textes se réfèrent à l'attentat organisé contre Trotsky et sa famille le 24 mai 1940. Le but de l'auteur est de dénoncer l'opération menée par Staline dans toute son ampleur et de se défendre contre une campagne de falsifications mise sur pied par les responsables du crime et visant à faire apparaître la victime comme l'organisateur de l'assaut contre sa propre maison ! Nous pouvons regretter que Trotsky ait dû consacrer plus de deux mois, justement à la veille de sa mort, à rédiger ces textes en renonçant à en écrire ou achever d'autres. Mais surtout les militants qui n'ont pas vécu cette période, et plus généralement la période du stalinisme triomphant, pourront, en les lisant, mesurer à quel point les méthodes staliniennes avaient infecté le mouvement ouvrier et des couches d'intellectuels en se répercutant aussi dans des milieux prétendument progressistes.
Parmi les autres écrits, signalons d'abord un texte de base de la Quatrième Internationale à l'époque, c'est-à-dire le « Manifeste de la Quatrième Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale ». Signalons aussi les articles ou les notes qui contiennent des analyses sur la situation pendant la première phase de la Deuxième Guerre mondiale et sur les perspectives du mouvement ouvrier et des révolutionnaires dans ce contexte. Mentionnons finalement les textes (discussions, lettres, notes, etc.) qui sont consacrés en particulier à la situation aux Etats-Unis et, en premier lieu, ceux qui précisent les positions de Trotsky sur le problème du service militaire, les tâches des révolutionnaires à l'armée et, plus généralement, la politique militaire du prolétariat.
Il faut s'attendre que des critiques de Trotsky et du trotskysme saisissent l'occasion pour « démontrer » à quel point les analyses de Trotsky à l'époque étaient fausses et ses perspectives dépourvues de fondement. Nous n'allons pas reprendre ici ce que notre mouvement a déjà dit à ce sujet à plusieurs reprises. Il suffit de rappeler que : 1. les pronostics de nature politique ne sont pas comparables aux prévisions météorologiques. Ils sont liés aux perspectives d'action que l'on veut fixer, et la véritable question est de savoir s'ils se fondent sur des potentialités réelles ou s'ils ne sont que des vœux pieux ; 2. si les rythmes de maturation de crises révolutionnaires, les formes spécifiques de ces crises et leur aboutissement se sont avérés différents de ce que Trotsky avait escompté en 1940, toujours est-il que son analyse des forces sociales et politiques en présence, de leurs contradictions et de leur dynamique, est sans comparaison supérieure à celle qu'avançaient à l'époque tous les autres dirigeants et théoriciens du mouvement ouvrier international.
Nous conseillons donc aussi bien aux militants qu'aux chercheurs d'étudier ces dernierse pages d'un grand révolutionnaire dont les leçons fondamentales gardent toute leur valeur.
Livio Maïtan
Teodor Shanin The Roots of Otherness : Russia's Turn of Century (Hoündmills et Londres, MacMillan, 1985-1986)
The Root of Otherness: Russia Turn of the Century (vol. 1 Russia as a « Developping Society », vol. 2 Russia 1905-1907) représente une contribution très importante à l'étude de la Russie. Elle permet de renouveler et d'élargir notre réflexion sur les traits et les enseignements de cette révolution qui a joué un rôle pivot dans l'histoire du marxisme du Xx* siecle. Très riche, elle aborde bien des questions de methode qui touchent aux debats contemporains sur les formations sociales et le matérialisme historique.
Son auteur, Teodor Shanin puise systématiquement dans les sources russes - documents d'époque et travaux de recherche postérieurs. Il tire aussi profit de ce que lui ont appris les pays du « tiers monde » d'aujourd'hui. Professeur de sociologie à l'université de Manchester, il s'est en effet spécialisé dans l'étude des sociétés paysannes et des « pays en voie de développement » (avec, notamment, Hamza Alavi). Cela lui permet de porter un regard original sur la Russie - un regard qui s'avère fort pénétrant et éclairant. Shanin organise son argumentation autour de trois temps fort: l'étude de la formation sociale russe au tournant du siècle, puis celle de la révolution de 1905-1907 ; l'analyse, enfin des conséquences de cette expérience majeure - ce « moment de vérité » - sur l'évolution des principaux courants politiques du pays.
C'est dans le premier volume que Teodor Shanin s'attache à analyser la Russie tsariste, revenant sur son passé, étudiant le monde rural, la forme du développement capitaliste, reprenant le débat conceptuel sur la nature de cette société et de son économie paysanne. Chose rare, Shanin présente un tableau systématique de la formation sociale russe au tournant du siècle, plus développée que celui offert par Perry Anderson dans son ouvrage | Etat absolutiste.
La thèse centrale de l'auteur ne surprendra pas les lecteurs de notre revue : la Russie tsariste était « autre » - c'est-à-dire qu'elle était, dans sa structure même, différente des pays d'Europe occidentale. Mais il développe de façon très intéressante ce point de vue en intégrant l'analyse de l'Etat et des idéologies, en s'attachant à éclairer l'originalité de chaque classe sociale (et non seulement celle de la formation sociale considérée dans son ensemble).
En étudiant la « morphologie de l'arriération » russe, Shanin aborde la question des lignes alternatives de transformation du pays. Ce débat, tout d'abord engagé entre « slavophiles » et « occidentalistes », s'est poursuivi sous diverses formes : l'opposition entre les voies « américaine » ou « prussienne » du développement capitaliste dans l'agriculture ; les chances d'une modernisation d'«en haut» impulsée par l'administration ; la possibilité d'un processus de révolution permanente, c'est-à-dire la transcroissance d'une révolution anti-autocratique en une révolution socialiste...
Shanin renouvelle les termes de ce débat qui n'a cessé de diviser le pouvoir comme l'opposition russe. Il définit la Russie du début xxe siècle. A la lumière des discussions qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale sur le « tiers monde ». Shanin utilise la notion de « développement dépendant » pour aborder la spécificité de la structure sociale russe (liant son caractère « désarticulé » à son mode d'insertion international dans le monde capitaliste) et de sa dynamique de transformation.
En s'aidant du modèle conceptuel des « sociétés en voie de développement » (pour reprendre un vocable contemporain), Shanin présente une démarche qui rompt avec la majorité des analyses universitaires soviétiques ou occidentales. Pour celui qui travaille sur le tiers monde, l'argument est assez convaincant tant les analogies éclairantes sont nombreuses. Nous savions déjà l'importance de la Révolution russe pour comprendre la dynamique des luttes de libération dans les pays dominés (la notion de développement inégal et combiné ; la théorie de la révolution permanente). Mais l'ouvrage de Shanin montre que, par-delà les nombreux traits spécifiques de la Russie, il y a beaucoup plus en commun entre les deux.
Cela apparaît clairement dans l'étude des années 1905-1907, le deuxième temps fort de la démonstration. Téodor Shanin bat en brèche une idée reçue - commune y compris dans nos rangs - selon laquelle la ville (et donc le prolétariat) a simplement entraîné derrière elle la campagne (et le pays). Vaste soulèvement anti-autocratique, cette révolution exprime plutôt une « composition de forces », pense Shanin. Le rôle, considérable, du prolétariat urbain est bien connu - il me semble que Shanin apporte peu de neuf en ce qui concene l'analyse de la classe ouvrière russe et de la faiblesse organique de la bourgeoisie autochtone. Mais il montre la précocité, l'ampleur et la dynamique propre du soulèvement paysan d'une part, la radicalité des luttes dans les régions d'ethnies et nationalités opprimées, d'autre part. Il montre aussi comment, par-delà la diversité de classe des couches populaires, un « peuple » s'affirme face aux nantis tant le fossé social est grand entre ceux qui possèdent (haves) et les autres (have nots). Il prend de même note des absences dans cette révolution, comme celle d'un mouvement propre des femmes qui n'apparaît que de façon éphémère et fragmentée.
Cette lecture de la révolution de 1905-1907 n'est pas sans implications. Elle permet de mieux comprendre à quel point l'irruption massive du peuple sur la scène de l'histoire a provoqué la grande peur de l'élite, a accentué le timidité de la bourgeoisie et a placé devant un difficile dilemme l'intelligentsia. Elle invite à poursuivre une étude spécifique de chaque mouvement social, perçu dans son authenticité et pas seulement comme un sous-produit de la mobilisation prolétarienne-urbaine.
L'ouvrage de Shanin contient des éléments très intéressants sur la variété des combinaisons qui se sont établies entre mouvement national et identité de classe dans les diverses ethnies. Surtout, il présente une analyse particulièrement riche du mouvement paysan - le « point aveugle » de tant d'interprétations de la Révolution russe - en analysant ses formes et objectifs de luttes, en cherchant à comprendre ses espoirs et ses rêves, sa vision du monde.
Ce n'est qu'en faisant ce travail d'ensemble que l'on peut reconstituer les combinaisons stratégiques de la Révolution russe et que l'on peut pleinement comprendre l'impact de 1905-1907 sur l'évolution ultérieure des mouvements politiques et des luttes sociales. Le deuxième volume de Roots of Otherness est de fait consacré pour moitié à cette question - et c'est le troisième temps fort de l'argumentation de Shanin. L'expérience de 1905-1907 a forcé chaque courant politique à réévaluer plus ou moins consciemment ses orientations, trop souvent influencées par les modèles du xvil siecle (1789) et XIX* siecle (1848). Certains, confrontés à cette épreuve, ont appris de l'histoire, fusse de façon incomplète et inégale. D'autres, au contraire, ont régressé, oubliant même les conclusions les plus avancées qu'ils avaient tirées de l'expérience d'avant la révolution.
Parmi ceux qui ont ainsi régressé, Teodor Shanin analyse l'évolution de la noblesse (de moins en moins éclairée), des constitutionnalistes - KD - (de plus en plus conservateurs) et des mencheviks. Ces derniers, divisés, ont notamment abandonné la conception commune aux sociaux-démocrates russes du début du siècle selon laquelle, pour être victorieuse, la révolution démocratique, bien que bourgeoise, devait-être menée sous hégémonie prolétarienne. Il présente aussi le déclin du mouvement de la pensée socialiste révolutionnaire (courant populiste, héritier de la grande tradition révolutionnaire du XIX* siècle) dont les meilleurs dirigeants sont morts prématurément.
Shanin analyse ensuite l'évolution (et les limites de l'évolution) de ceux qui ont appris de la révolution : Stolypine, Zhordanya, Trotsky, Lénine.
Premier ministre, Stolypine, qui finira assassiné, a tenté de sauver l'Empire en le modernisant grâce à une « révolution par en haut ». Le menchevik géorgien, Noy Zhordaniya a représenté une expérience fort originale : c'est en effet en Géorgie que se sont réalisés les premiers soulèvements paysans à direction marxiste, qu'un parti prolétarien a gagné une puissante base de masse rurale, que s'est constitué un front national multi-classe à direction communiste (Shanin analyse aussi les contradictions et l'échec ultime, dans les années vingt, de ce menchevisme combatif très particulier).
Shanin souligne la puissance créatrice de Trotsky qui, très tôt, romp explicitement avec les modèles des siècles passés (1789-1793, 1848), qui centre son attention sur la question de l'Etat dans la révolution et élabore la théorie de la révolution permanente. C'est ce qui explique, par-delà le « point aveugle » qui constitue pour lui le fonctionnement du parti et les aléas des luttes de fractions, que Trotsky se soit retrouvé en octobre 1917 l'un des principaux représentants du Parti bolchevique. Cependant, pour Shanin, Trotsky reste trop « occidentaliste » et « orthodoxe », notamment dans son analyse sociale — classique - de la paysannerie, assignant à cette dernière un rôle par trop passif: elle « suivra » les classes urbaines et donc le prolétariat si celui-ci s'impose dans la lutte de pouvoir. La dictature prolétarienne pourra et devra « s'appuyer » sur la paysannerie.
La personnalité de Lénine domine le champ de la Révolution russe. C'est qu'il est, pour Shanin, le plus créateur : il appréhende mieux que les autres l'originalité de la Russie, il est bien souvent le premier à réévaluer les tâches des révolutionnaires, quitte à se trouver temporairement minoritaire dans sa propre fraction, le courant bolchevique, comme sur les soviets en 1905, le programme agraire en 1906, la participation électorale en 1907, la stratégie de conquête du pouvoir en la participation électorale en 1907. Malheureusement, note Shanin, le souci d'orthodoxie théorique a plus d'une fois caché la créativité de Lénine.
Loin de l'icônographie, Téodor Shanin propose une analyse de l'évolution de Lénine, situant l'apport, les caractéristiques et les limites de chaque période. La révolution de 1905-1907 a été pour Lénine une leçon majeure sur la lutte paysanne, le nationalisme, la dynamique d'un mouvement de masse - et sur la nécessité même d'apprendre en permanence de l'expérience.
Shanin sous-estime peut-être l'originalité politique (sinon théorique) que manifeste dès avant 1905 le « Lénine défèrent » (à l'égard du maitre Plékhanov), originalité dont témoigne, par exemple, sa brochure « Aux paysans pauvres » ...qui s'adresse tout aussi bien aux paysans moyens. Il ne donne pas, à mon sens, la place qui convient à l'évolution de Lénine sur la question de l'Etat (le tournant de la fin 1916, début 1917, à l'occasion de sa polémique avec Boukharine). Mais, dans l'ensemble, la périodisation qu'il propose offre un cadre d'analyse très producitf, fondamentalement correcte, il me semble.
L'ouvrage de Shanin contient de nombreuses et stimulantes digressions méthodologiques. Il se termine par un post scriptum dans lequel l'auteur revient sur les sciences sociales. Il critique systématiquement les conceptions réductionnistes et l'évolutionisme unilinéaire qui a dominé la tradition social-démocrate et stalinienne. Ecartant à la fois une interprétation mécaniste du déterminisme historique
(ancré dans une vision non dialectique de la causalité) et l'appel à l'« irrationnel » pour expliquer la révolution, Shanin analyse l'interdépendance des facteurs subjectifs et objectifs en histoire. Il montre comment l'alternativité (l'existence de plusieurs possibles) s'exprime en temps de crise de société, (ce que l'on peut nommer « carrefour historique »). Il montre comment les choix stratégiques conscients des acteurs politiques contribuent effectivement à déterminer celui des « possibles » qui deviendra réalité - comment en temps de révolution et contrerévolution, l'histoire est le résultat des luttes socio-politiques et non simplement le produit des « nécessités objectives ».
Pierre Rousset
Alan Thornett From Militancy to Marxisme A personal and political Account of Organising Car Workers (Left View Books, 1987)
From Militancy to Marxism est la première partie d'une trilogie qu'Alan Thornett est en train d'écrire sur les luttes ouvrières et les organisations syndicales dans des secteurs de pointe de l'industrie automobile britannique, et notamment dans l'usine Morris-British Leyland à Cowlay, près d'Oxford. Ce volume, qui est sorti il y a quelques mois, couvre la période allant de la moitié des années cinquante à la première moitié des années soixante-dix. Le deuxième abordera la période suivante, entre 1974 et 1979, alors que le troisième analysera la phase où le gouvernement conservateur et la nouvelle direction de l'entreprise ont déclenché une attaque brutale contre la condition ouvrière et le mouvement syndical.
Alan Thornett, né en 1937, a commencé à travailler dans l'industrie automobile en 1956. Pendant un quart de siècle environ, il a joué un rôle important, tout d'abord comme shop steward, ensuite comme organisateur de la section syndicale de la Transport and general Workers Union (TWGU) et finalement comme président de la section S/55 et du comité des shop stewards dans la région d'Oxford. Il a été l'objet d'attaques et de représailles de la part aussi bien des patrons que des bureaucrates syndicaux. En 1982, il est licencié.
Thornett a adhéré au Parti communiste en 1959. Il en est sorti en 1964, ayant adopté des positions marxistes révolutionnaires. Il a milité dix ans ans la Socialist Labour League, l'organisation de Gerry Healy. Il a été membre par la suite d'autres organisations se réclamant du trotskysme. Au mois de mai 1987, en tant que membre du Socialist Group, il a participé à l'unification de son organisation avec l'International Group, organisation qui regroupe une partie des militants britanniques de la IV° Internationale.
L'auteur écrit dans sa préface : « Je me suis efforcé de décrire dans ces pages non seulement la politique au niveau de l'atelier, mais aussi une partie de la richesse de la vie dans l'entreprise. Je me suis efforcé de ne pas banaliser la vie dans l'entreprise, ce qui arrive souvent, en présentant les choses comme si les idees des ouvriers n'allaient pas au-delà d'une réaction élémentaire à la direction de l'entreprise. » (p. 1) Plus loin, il explique qu'il a voulu en particulier donner la parole à ces travailleurs qui, en plus d'accomplir des tâches professionnelles écrasantes, doivent se battre durement tous les jours en défense de leurs camarades sans que leur activité soit reconnue sous quelque forme que ce soit par les bureaucrates syndicaux. Il met finalement l'accent sur le processus de formation d'une direction militante, capable de « prendre des initiatives et de diriger des luttes pour défendre la force de travail et améliorer ses salaires et ses conditions » (p. 2).
A notre avis, Thornett a parfaitement atteint son but. Son livre est une analyse minutieuse et, en même temps, saisissante d'une longue série de luttes à différents niveaux qui ont eu une influence très grande sur le mouvement ouvrier britannique. Il décrit très concrètement comment le mouvement militant est né et s'est développé, avec quels objectifs, sur la base de quelles luttes, par quels instruments organisationnels. Mentionnons, par exemple, les pages où l'auteur parle de la section 5/55 dans la région d'Oxford, qui a joué un rôle d'avant-garde incontestable dans les années soixante et jusqu'à la moitié de la décennie suivante en mobilisant activement les militants de base.
Ce mouvement des ouvriers de l'automobile - Thornett le rappelle à juste titre — a réussi à arracher des conquêtes partielles considérables : « Les salaires ont augmenté substantiellement et en même temps la qualité de la vie des ouvriers s'est améliorée. Les conditions de travail sont devenues incontestablement meilleures, des problèmes découlant de l'accomplissement de travaux trop durs ont été réglés, les conditions de travail nuisibles à la santé allégées, des vêtements de protection introduits et les normes de sécurité appliquées. » (p. 131) Qui plus est, tout cela a abouti à une situation où les ouvriers pouvaient exercer un contrôle considérable. « Ce n'était pas un contrôle ouvrier au sens politique, mais c'était un pas en avant important dans cette direction. » (p. 134)
D'autres pages nous semblent très significatives. Par exemple, Thornett souligne très clairement le rôle joué par les dirigeants bureaucratiques du Labour Party et des Trades Unions, y compris ceux qui avaient une renommée de gauche. Il fait ressortir comment ces messieurs trompaient consciemment les masses, en prononçant parfois des discours apparemment radicaux alors que, en coulisses, ils s'étaient déjà mis d'accord avec le gouvernement et les patrons. Leur problème n'était que de réussir à faire avaler leurs capitulations sans trop de réactions. Parmi les épisodes les plus scandaleux, citons le suivant : au mois de mai 1968, au milieu d'une lutte très âpre autour de la politique de contrôle des salaires, d'augmentation de la productivité du travail et de limitation du droit de grève que le gouvernement Wilson voulait introduire, Barbara Castle, premier secrétaire d'Etat pour l'Emploi et la Productivité dans le gouvernement travailliste, prit des vacances dans le luxueux yacht de Charles Forte, patron richissime et ennemi farouche des syndicats !
Finalement, Thornett n'ignore pas les limites du mouvement auquel il a participé, et même de son avant-garde. Il souligne le cas de militants très valables qui n'ont pas réussi à dépasser une optique purement syndicale et qui, par manque de perspective politique, après avoir animé et dirigé des luttes très dures, ont abouti à une collaboration avec la bureaucratie syndicale la plus conservatrice. Plus généralement, écrit Thornett, « les shop steward ont été plus militants que les cadres et les dirigeants officiels. Ils ont été plus proches des militants et plus sensibles à leurs besoins, mais en fin de compte ils ont été incapables de donner la réponse politique aux problèmes qui se posaient. Qui plus est, ils n'ont pas su faire face d'une façon adéquate au défi du chômage et de la fermeture des usines "en faillitte" et des industries non viables » (p. 276).
Nous attendons maintenant les deux prochains volumes d'Alan Thornett qui devraient être aussi intéressants que le premier. En tout cas, nous exprimons un vou. Au cours des vingt dernières années, de nombreux marxistes-révolutionnaires ont participé à des luttes importantes dans le secteur de l'automobile. Si quelques uns d'entre eux écrivaient des livres comme celui de Thornett sur Fiat à Turin, Mercedes-Benz à Stuttgart, Volvo à Göteborg, Seat à Barcelone ou Renault à Billancourt, cela représenterait une contribution très valable à l'histoire du mouvement ouvrier et une leçon précieuse pour les luttes d'aujourd'hui et de demain.
Livio Maitan
Chanda Nayan Brother Enemy: the War after the War (Hancourt Brace Jovanovic, 1986)
Dans Brother Enemy, Nayan Chanda traite de la dernière décennie d'histoire indochinoise. Il étudie tout particulièrement les années 1975-1979 qui conduisent l'Indochine du triomphe des luttes de libération à la nouvelle guerre sino-indochinoise, années cruciales qui débouchent sur la situation de crise actuelle.
Journaliste indien travaillant pour la Far Eastern Economic Review, Nayan Chanda est particulièrement qualifié pour traiter de cette période charnière et jusqu'alors mal connue. En poste à Hong-Kong, il a couvert l'Indochine puis les relations diplomatiques régionales. Après des recherches menées en Australie, il occupe, pour la Review toujours, le poste de Washington. Il connaît le tiers monde d'aujourd'hui comme l'arrière-plan historique de l'Asie du Sud-Est. Il a, des années durant, rencontré Vietnamines, Laotiens et Cambodgiens ; Chinois, Soviétiques et Américains; Thailandais, Malais et Singapouriens, Indonésiens et Philippins.
Particulièrement bien informé, écrit dans un style narratif fort agréable, le livre de Nayan Chanda est un ouvrage de synthèse qui éclaire de façon saisissante les données de la crise indochinoise. Il souffre bien, il me semble, de quelques raccourcis. Quand il montre le poids du passé sur le présent et qu'il traite de 'histoire tourmentée de l'Asie du Sud-Est, il reste pour l'essentiel dans le cadre sino-indochinois : cartes à l'appui, il décrit l'irrésistible « marche vers le Sud » des paysans-soldats vietnamiens et le déclin du royaume khmer. La démonstration aurait gagné en ampleur si elle avait intégré plus systématiquement l'ensemble des conflits historiques qui ont déchiré la péninsule, les Birmans et les Siamois (Thailandais) jouant eux-aussi un rôle considérable.
L'étude de Nayan Chanda n'en permet pas moins d'aborder l'une des grandes questions soulevées par les révolutions indochinoises : le rapport entre révolution sociale, constitution de la nation indépendante, formation d'un Etat moderne ; la portée essentielle et pourtant ambivalente du nationalisme dans les luttes de libération anti-impérialistes.
Si Nayan Chanda décrit excellement les processus politiques à l'œuvre durant la période analysée, il ne revient pas suffisamment, à mon sens, sur ce que fut la guerre américaine et ses conséquences au Vietnam même ainsi que sur la nature sociale des mouvements et des acteurs en cause. L'Indochine de 1975 est en effet profondément marquée par trente-cinq années de guerres et révolutions et, tout particulièrement, par la dernière décennie d'intervention américaine - sans précédent par les moyens de contre-insurrection mis en œuvre.
D'autres ouvrages s'étendent plus, il est vrai, sur ces questions. Celui de Nayan Chanda montre parfaitement comment l'histoire se fait, dans sa complexité. C'est là l'un de ses principaux mérites. Loin des explications « monocausales », simplistes et réductrices - loin aussi bien d'une conception fataliste que manichéenne de l'histoire -, Brother Enemy montre comment se sont combinés, à chaque étape du processus qui mène à la guerre, conditions objectives et décisions politiques d'une part, facteurs nationaux, régionaux et mondiaux, d'autre part.
La guerre sino-indochinoise était-elle inévitable ? demande Nayan Chanda en conclusion de son étude. Avec l'avantage du recul, il répond à la fois oui et non. Il existait des contradictions réelles, profondes, entre les régimes chinois, vietnamien et cambodgien qui devaient s'exprimer ouvertement, une fois consommée la défaite de l'intervention américaine. Mais, en elles-mêmes, ces contradictions ne conduisaient pas inévitablement à la guerre.
Fin 1975, Washington n'a pas à proprement parler de politique indochinoise, sinon l'esprit de revanche et l'oubli. Pékin soutient les Khmers rouges pour exercer une pression sur le Vietnam mais s'inquiète du cours aventuriste de la direction Pol Pot. Au Cambodge même, tout n'est pas encore joué au sein du Parti communiste. Hanoï reste convaincue du caractère vital de l'unité entre les trois pays d'Indochine et du rôle dirigeant que le Vietnam doit jouer dans la péninsule. Mais, confrontée aux tâches de reconstruction, la direction vietnamienne espère en un compromis durable avec les Khmers rouges. Hanoï cherche aussi à maintenir ouvertes ses options internationales en refusant une alliance unilatérale avec T'URSS.
Fin 1978, à Phnom Penh d'abord puis dans le secret des bureaux politiques chinois et vietnamien, la solution militaire s'impose comme la dernière option. Nayan Chanda analyse avec prudence mais clarté l'enchaînement des événements et décisions qui mènent à la guerre. La crise cambodgienne s'approfondit, la fraction Pol Pot s'impose complètement à la direction du PCK. A Washington, la « carte chinoise » de Brzezinsky l'emporte au moment crucial. Le Vietnam est, aux yeux de Pékin, un élément géostratégique dans le conflit qui l'oppose à l'URSS. Une alliance se noue temporairement entre Pékin et Washington, ne laissant à Hanoi que le renforcement d'un bloc militaire avec Moscou.
Difficultés socio-économiques - héritage de trente-cinq ans de guerres -, tensions régionales, grandes manœuvres internationales, politique impérialiste, antagonisme interbureaucratique entre la Chine et l'URSS, tout se noue dans une crise aiguë qui réveille la mémoire historique de conflits nationaux séculaires. Là encore, cette flambée nationaliste n'était pas inéluctable mais, dans la crise de 1978-1979, le passé offre un terreau idéologique et culturel aux nouveaux affrontements militaires.
Le livre de Nayan Chanda apporte sur ces questions de remarquables éléments d'analyse et une information particulièrement riche, souvent unique. C'est un ouvrage indispensable à qui veut étudier l'histoire contemporaine des révolutions indochinoises. Une édition de poche paraîtra et une traduction française a été publiée par les éditions du CNRS.
Pierre Rousset
A cause d'une erreur technique, dans le numéro 25 de notre revue n'est pas parue une note expliquant que l'article d'Ernest Mandel « En défense de la planification socialiste » avait été publié en anglais par le New Left Review
(n° 150, septembre-octobre 1986).
Cahiers d'étude et de recherche publiés par Institut international de recherche et de formation
N°1 La place du marxisme dans l'histoire, Ernest Mandel. 40 pages, 20FF.
N°2 La révolution chinoise. I : La Deuxième révolution chinoise et la formation du projet maoïste, Pierre Rousset. 32 pages, 20 FF.
N°3 La révolution chinoise. II : Le projet maoïste à l'épreuve de la lutte de pouvoir, Pierre Rousset. 48 pages, 25
FF.
Nº4 Sur la révolution permanente, Michael Lowy. 40 pages, 20
PFP.
N°5 Lutte de classe et innovation technologique au Japon depuis 1945, par Muto Ichiyo. 48 pages, 25 FF.
N°6 Le populisme en Amérique latine, textes de A. Gilly, H.
Hirata, C. Vilas et du PRT argentin présentés par Michael Lowy. 36 pages, 20 FF.
à paraître : Le stalinisme, Ernest Mandel; Marxisme, féminisme et mouvement ouvrier, Marijke Coole; Les révolutions bourgeoises, Robert Lochhead; La fondation de la IVème Internationale, Daniel Bensaïd; etc.
Bulletin de commande
Nom - Prénom :
Numéro et rue :
Commune :
Code postal :
Pays :
Ci-joint la somme de ..... pour :
* un abonnement à neuf numéros des CER à partir du numéro : .....
* les numéros suivants des CER (20 ou 25 FF, voir ci-dessus) : ......
Tous paiements libellés à l'ordre de Pierre Rousset, de préférence en francs français.
Chèques tirables dans un banque située en France. Envoyer à CER, 2 rue Richard-
Lenoir, 93108 France. Virements bancaires à 30002/816/47170C/44. Virements postaux au CCP Paris 11 541 97 T. Paiements groupés : indiquer la somme pour les CER.
(La plupart des numéros des CER sont également disponibles en anglais.)
Nouvelles publications des éditions La Brèche
La crise, les crises, l'enjeu, le premier de notre collection Racines. est centré sur les problèmes souleves par la crise économique et les mutations sociales qu'elle engendre.
Trois contributions distinctes traitent des sujets suivants : crises et régularités du capitalisme : les horizons de la crise : la crise et ses effets sociaux.
Intérét supplémentaire de cette collection. précisément en période de crise. son prix modique.
Racines
Verla. Dupont. Ollivier. Taillandier. 144 p.. 30 francs.
La FEN a quarante ans. Ses trois piliers se lézardent : l'idéal de la laïcité a souffert de la « guerre scolaire ». l'unité syndicale dans l'enseignement est menacée. le corps des instituteurs est déstabilisé.
Laurent Batsch décrit avec une grande minutie la trajectoire de cette federation. Il ouvre aussi le dossier de la recomposition syndicale : la
FEN cherche un nouveau souffle dans la constitution d'une confederation « social-démocrate ».
Livre qui dépasse largement le cadre du syndicalisme enseignant. la
FEN au tournant apporte une foule d'informations à tous ceux qui s'intéressent à l'avenir des syndicats.