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La revue › n° 26-27

Démocratie et socialisme : une contribution sandiniste

Orlando Núñez · Quatrième Internationale, n° 26-27 · décembre 1987 · p. 61-81 · 9 803 mots

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Le texte qui suit est le deuxième chapitre du livre Democracia y socialismo en las Americas (Managua 1987) qu'Orlando Nuñez, militant sandiniste, a écrit en collaboration avec Roger Burbach, sociologue nord-américain. Orlando Nuñez, né à Leon en 1948, a soutenu avec succès une thèse de doctorat à Paris. Il est actuellement le directeur du Centro de investigaciones y estudios de la reforma agraria (CIERA). Il a publié récemment un essai sur Moral y revolución en la vida quotidiana (Morale et révolution dans la intégrale du livre de Nuñez et Burbach maison d'édition La Brèche.

La démocratie devient de plus en plus l'un des terrains les plus sensibles de la lutte politique et idéologique entre le capitalisme et le socialisme. Historiquement, l'impérialisme nord-américain et les classes dominantes latinovie quotidienne). Une traduction française sera publiée dans quelques mois par la americaines ont répondu aux crises économiques et politiques en imposant des dictatures civiles ou militaires. C'est ce qui s'est produit pendant la dépression des années trente, de même que dans les décades postérieures à la Révo- lution cubaine (1960-1970), où les trois quarts des habitants de l'Amérique latine vivaient sous des régimes dictatoriaux. Aujourd'hui, les Etats-Unis et leurs allies bourgeois recourent à nouveau au visage de la démocratie représentative pour récupérer le crédit perdu par l'utilisation des régimes dictatoriaux dans le passé. Cette stratégie est encouragée par la prise du pouvoir par le sandinisme au Nicaragua et par le développement de la protestation de masse dans toute l'Amerique. Plutot que d'imposer ou de soutenir des dictatures militaires en réponse à l'approfondissement économique et politique de la crise, les Etats-Unis preferent abandonner et même renverser leurs dictateurs : Argentine, Brésil, Uruguay et Pérou montrent la voie, les départs de Duvalier en Haïti et de Marcos aux Philippines en sont la suite.

Les Etats-Unis sont forcés d'anticiper idéologiquement et politiquement les developpements revolutionnaires réels, du fait de la faiblesse des palliatifs économiques qu'ils peuvent opposer à la crise économique qui dévaste la plus grande partie du tiers monde. Plus encore, vu le déficit fiscal galopant des USA, l'époque où ils pouvaient consacrer des milliards de dollars à l'aide économique paraît de plus en plus révolue. De même qu'est révolue l'époque ou les multinationales nord-américaines et les banques parcouraient l'Amérique latine et les Caraïbes pour distribuer des dizaines de milliards de dollars en prêts ou en investissements nouveaux. Les Etats-Unis ne peuvent offrir qu'une assistance économique très réduite, et se limitent à des programmes d'austerité et des prêts conditionnels aux gouvernements qui leur sont acquis comme ceux du Honduras, du Salvador et du

Costa Rica. Dans cette guerre idéologique et politique, l'effort fondamental des USA porte sur la mise en œuvre de processus électoraux contrôlés et la restructuration des gouvernements pour leur donner une façade reformiste. L'Amérique centrale joue un rôle pilote dans ce projet. Dans cette région, les Etats-Unis financent directement les élections, canalisent les mouvements de fonds vers leurs politiciens favoris, et placent des assesseurs nord-américains dans les ministères clés pour moderniser et réformer la bureaucratie de l'Etat. Un élément essentiel de cette guérilla démocratique « made in USA » réside dans la campagne d'infiltration et de contrôle des institutions de la société civile, qu'il s'agisse des syndicats, des partis politiques, des corporations syndicales de la presse ou d'institutions académiques ou professionnelles. Des experts en relations publiques et des specialistes en operations psychologiques travaillent avec les gouvernements locaux, les journaux et les chaines de télévision pour manipuler l'opinion publique. Dans le domaine des communications internationales, les EtatsUnis utilisent la voix des Etats-Unis d'Amérique du Nord, Radio Marti (qui couvre les Caraïbes), et même des émissions locales, pour diffuser leur message anticommuniste, favorable à l'Amérique du Nord

Tel est le programme decrit par la commission Kissinger dans son rapport sur la situation en Amérique centrale en 1984. Ce rapport prônait la modernisation des Etats de l'Amérique centrale et la création de sociétés imprégnées des valeurs nord-americaines. Ce document est l'une des contributions les plus importantes de Kissinger tout au long de sa carrière de défenseur de l'empire. Il a réussi à amalgamer le vieux programme libéral, favorable au développement de l'Etat nation dans le tiers monde, avec la vibrante croisade anticommuniste des conservateurs.

C'est là que se trouve le défi principal pour la gauche, si elle veut gagner la guerre contre l'impérialisme nord-américain. Il ne suffira plus de dénoncer les gouvernements dictatoriaux et d'organiser des mouvements de guérilla pour les combattre. Il y aura de moins en moins de situation manichéenne comme les dictatures de Batista, Somoza ou Duvalier.

Pour pouvoir répondre au défi de l'impérialisme nord-américain, la gauche devra impulser, à côté d'autres formes de lutte, la bataille pour la démocratie, à un niveau encore jamais atteint.

Pour développer un nouveau projet démocratique révolutionnaire, il faut commencer par reconnaître que la lutte révolutionnaire est en elle-même une force explosive, une force de démocratie, indépendamment du fait qu'elle est dirigée par des réformistes ou des socialistes. Les mouvements de masse qui naissent dans ces luttes sont par essence participatifs : les masses ressentent que leur présence dans une mobilisation particulière peut en déterminer le contenu et qu'elles peuvent changer la réalité. C'est çà la démocratie participative dans sa forme et son aspect fondamentaux. Dans ce processus, l'individu s'identifie aux masses, réalisant ainsi la fusion de deux tendances opposées de la société contemporaine. En outre, dans les processus révolutionnaires, les masses se révoltent contre l'aliénation, l'individualisme, l'isolement et l'atomisation. Quasi instinctivement, elles réclament le contraire : la fraternité, l'éga- lité, la solidarité et la démocratie. Cette dynamique fondamentale était à l'œuvre dans les luttes politiques et sociales des années soixante aux Etats-Unis, dans les mobilisations étudiantes et de masse du mai français en 1968, et egalement au Nicaragua en 1978-1979.

La bataille idéologique

Le rôle de la démocratie comme bannière de la lutte révolutionnaire à part entière marque un changement substantiel dans la façon dont les mouvements révolutionnaires et l'impérialisme s'affrontent pour asseoir leur legitimité aux yeux des masses. Pendant plusieurs décades, leur affrontement s'est réduit à des aspects d'ordre économique. La gauche affirmait haut et clair que seul le socialisme pouvait répondre aux nécessités des masses, les soulager de la faim, du sous-emploi et des problèmes engendrés par le sous-développement. Le capitalisme répondait en affirmant qu'il était le système le plus performant de toute l'histoire de l'humanité et que, le temps passant, la richesse croissante bénéficierait à tous. Chaque système a connu des succès dans cette compétition. Le capitalisme a créé une machine économique formidable non seulement dans les pays capitalistes avancés, mais aussi dans de nombreux pays du tiers monde comme le Brésil et l'Argentine. Des pays socialistes comme Cuba ont montré que, bien qu'ils ne soient pas une puissance comparable au capitalisme au niveau des forces productives ou des application technologiques, ils pouvaient offrir nourriture, logement et vêtements à la totalité de la population d'une façon plus égalitaire.

Ces thèmes économiques resteront importants dans les luttes révolutionnaires, en particulier dans les pays en voie de développement. Cependant, la crise économique globale qui affecte aussi bien les sociétés révolutionnaires que les sociétés capitalistes dans le tiers monde, oblige les deux systèmes à prendre en compte les questions politiques et idéologiques s'ils veulent légitimer leurs positions devant les masses. Au fur et à mesure que s'aggrave la crise en Amérique latine et dans le Caraïbes, les USA approfondissent leur campagne pour sauvegarder leur hegemonie politique et idéologique. Cela ne veut pas dire que les choses seront simples pour l'impérialisme nord-américain, qui accuse de nombreuses faiblesses dans la lutte pour le drapeau de la démocratie. Les conditions d'instabilité que connaissent nombre de démocraties formelles d'Amérique latine, avec l'aggravation de la crise économique, le soutien historique apporté par l'administration nord-américaine aux dictatures, et sa volonté obsessionnelle d'empêcher l'arrivée au pouvoir de tout gouvernement ouvert aux alliances avec la gauche et les partis communistes: voilà les obstacles qui gênent les USA dans leur tentative d'arborer le drapeau de la démocratie sans paraître opportunistes et hypocrites.

Mais la gauche n'a pas non plus une histoire limpide dans la lutte pour le drapeau de la démocratie : pendant des années, elle a superbement ignoré la question de la démocratie politique. Aussi bien aux Etats-Unis qu'en Amérique latine, elle a dénigré la démocratie tout en développant paradoxalement un programme qui préconise son extension. Le contrôle bourgeois qui s'exerce sur les institutions démocratiques dans les pays capitalistes est, de fait, la raison centrale qui a conduit la gauche à s'exclure du débat sur la démocratie. Pourtant, celle-ci représente un drapeau révolutionnaire, un drapeau qui a un impact parmi les masses. Il est donc impératif de trouver les moyens de la développer, aux Etats-Unis comme en Amérique latine, afin de l'integrer au patrimoine révolutionnaire.

Il y a des raisons historiques qui expliquent les difficultés des marxistes à brandir le drapeau de la démocratie. Il s'agit d'abord d'un grand préjugé doctrinaire contre la démocratie, créé par le comportement cynique, bouffon, de la bourgeoisie sur cette question ; ensuite, et ce deuxième aspect est lié au premier, le socialisme a situé l'âme même de sa doctrine dans les questions économiques, et de ce point de vue, il n'a voulu reconnaître d'autre démocratie que matérielle, laissant le champ libre à la droite pour tirer bénéfice de ses aspects politiques, sociaux et culturels. La majorité des pays socialistes, en Europe de l'Est ou dans le tiers monde, n'a pas constitué des démocraties politiques ou culturelles idéales. La démocratie participative peut exister au niveau de la base dans les sociétés socialistes, mais beaucoup de partis communistes tendent à être, comme ils le reconnaissent eux-mêmes dans leurs autocritiques successives, autoritaires, bureaucratiquement centralises, versant volontiers dans un comportement de nature élitiste. Un autre facteur à l'origine des limitations démocratiques du socialisme réside dans une conception réductrice du marxisme-léninsime d'une part, et dans les circonstances historiques où s'est développé le socialisme, d'autre part.

L'économisme réducteur, en vigueur dans les societes en transition, donne la priorité au développement des forces productives, par-delà même la volonté de la paysannerie ou des travailleurs en général, séparant ainsi les questions économiques et politiques. Le réductionnisme sociologique donne la priorité à la classe ouvrière même au détriment des autres secteurs populaires, oubliant que la participation de ces secteurs est une partie substantielle de la stratégie du prolétariat lui-même. Cela conduit à accentuer les aspects coercitifs de la dictature du prolétariat et à affaiblir le contenu démocratique de la révolution sur lequel insistaient aussi bien Marx que Lénine.

Dans la réponse au défi de l'impérialisme, la vision réductrice des classes et des questions économiques a conduit de nombreux partis communistes à insister sur le concept de dictature du prolériat, conçue comme l'exercice vertical du pouvoir par le parti au nom de la classe ouvrière, niant la nécessité de constituer progressivement l'hégémonie fondée sur le consensus général. La priorité a été donnée au développement économique, où le gouvernement jouait un rôle central, ce qui a mis en évidence les tendances autoritaires de l'Etat socialiste. La croyance aveugle que le prolétariat devait gagner l'hégémonie avant que s'achève la période de la dictature, a laissé peu de place pour que d'autres secteurs sociaux s'intègrent au projet politique des gouvernements communistes : on a oublié que Lénine lui-même, dans l'Etat et la révolution, définissait la « dictature du prolétariat comme une forme particulière d'alliance entre le proletariat, avant-garde des travailleurs, et les nombreuses couches non prolétariennes (petite bourgeoisie, petits patrons, paysans, intellectuels, etc.) ou la majorité d'entre elles. »

En outre, dans les sociétés non revolutionnaires comme celles d'Amérique latine, les partis de gauche proclament leur engagement au service des masses et de la démocratie, mais il se sont parfois davantage consacrés à organiser des actions de guérilla contre les gouvernements existants qu'à travailler dans les mouvements de masse. Le foquisme, la croyance qu'un petit groupe de guérilla pouvait renverser un gouvernement, a représenté la manifestation la plus extrême de cette tendance militariste dans les années soixante et soixante-dix. Aujourd'hui encore, certaines organisations politico-militaires d'Amérique latine se préoccupent exclusivement des opérations militaires et négligent l'importance du travail de masse.

D'autres partis de gauche qui ne sont pas attires par la guerre de guérilla, se préoccupent davantage de disputes sectaires que de développer un programme démocratique qui reflète les intérêts concrets et les nécéssités des masses. Malgré les efforts significatifs en République dominicaine et récemment au Mexique, l'absence d'une pratique unitaire constitue un obstacle dans la lutte face à la répression et au réformisme de la droite. Très souvent, la gauche se cramponne à son idée qu'elle détient la vérité historique ou théorique et elle ne se préoccupe pas de la conquérir réellement et concretement dans la pratique.

Un des problèmes majeurs du marxisme tient à son héritage théorique ambivalent sur la question de la démocratie. Pratiquement tous les classiques du marxisme, y compris Marx, Engels et Lénine, avaient une conception pro- fondement démocratique de la société qui naîtrait après une révolution politique ; mais on trouve peu d'indications quant aux mecanismes concrets permettant à la nouvelle société d'avancer sur le chemin de la démocratie. Les racines démocratiques dans le marxisme

Dans ses écrits, Karl Marx a expliqué sans aucune ambiguité qu'une société communiste sans classes ne pourrait se former que dans une démocratie intégrale. Il n'a jamais analysé en profondeur comment pourrait être construite une société communiste, même si dans ses réflexions sur le soulèvement de la Commune de Paris en 1848, il a exposé certaines des caractéristiques d'une société « dans laquelle le peuple agit par lui-même et pour lui-même ». Ce type de societe presente notamment les attributs suivants: abolition de l'armée permanente et son remplacement par le peuple en armes ; refus de la séparation des fonctions législatives et exécutives ; abolition des fonctionnaires et de la bureaucratie ; éligibilité de tous les postes publics, y compris les juges, par le suffrage universel; contrôle électoral constant du gouvernement avec droit de révocation et limitation des salaires du gouvernement au niveau de ceux des travailleurs dans la societé comme un tout. • Dans l'Etat et la Révolution, Lénine a discuté en detail le concept de gouvernement socialiste. Ecrit en 1917, avant et pendant le soulèvement qui a conduit à la révolution bolchevique, Lénine y a expliqué que la dictature du prolétariat est le plus démocratique de tous les systèmes, vu qu'il s'agit de la première dictature de la majorité. La participation à cette société serait le fait de tous les travailleurs et de leurs allies, à l'exclusion seulement des ennemis du nouvel Etat. Il appelle à « briser une fois pour toute la vieille machinerie de la bureaucratie » et a « en construire une nouvelle qui nous permettra progressivement de réduire tous les cercles bureaucratiques ». L'Etat commencera à « s'éteindre » et dans le « nouveau gouvernement qui se formerait », les « masses de la population seraient partie prenante ».

Cet ouvrage de Lénine a été qualifié d'irréel ou utopique. Il est mort sans avoir pu traiter les questions les plus difficiles, notamment les moyens utilisés face à l'opposition ou le rôle du parti ou de l'avant-garde dans la nouvelle société. Il existe des indications du fait que, au moment de sa mort en 1924, Lénine avait révisé son point de vue sur le potentiel et les avantages immédiats de la démocratie dans la nouvelle société, admettant que la Russie était « un Etat socialiste bureaucratiquement déformé ».

Cette critique du développement de la politique socialiste ne signifie pas que des tendances démocratiques ne continuent pas à se former en son sein. Dans certains pays socialistes apparait une certaine tension positive entre les aspirations démocratiques des organisations de masse et les tendances autoritaires du parti et de l'Etat. Associations communistes, syndicats, organisations de femmes ou de jeunes, organisations de masse en général apportent un contenu démocratique à nombre de societes socialistes, et cela explique pourquoi - à l'exception importante de la Pologne et de la Tchécoslovaquie en Europe orientale - la majorité des gou- vernements communistes ont survécu depuis des décades sans grandes convulsions sociales.

En Amérique latine, les révolutions de Cuba et du Nicaragua ont progressé de façon significative dans le développement de la démocratie consultative et participative, tant dans ses aspects économiques que politiques et même, dans le cas du Nicaragua, dans les questions relatives à la démocratie représentative.

La conscience s'impose qu'il est impératif pour les mouvements révolutionnaires de réaliser la tâche de construction de la démocratie socialiste. Il est évident, en effet, que cette question constitue un des parcours que les partis révolutionnaires doivent effectuer pour acquérir une légitimité à la fin du xx* siècle: seule façon d'asseoir l'initiative idéologique contre l'impérialisme, et de neutraliser également l'anticommunisme fanatique de la démagogie bourgeoise.

Les nouveaux révisionnistes

Le blocage démocratique auquel se heurte le marxisme-léninisme est l'un des facteurs qui a conduit à l'apparition de l'école révisionniste populiste en Amérique latine et aux Etats-Unis. Beaucoup de ceux qui défendent cette position sont des révolutionnaires désillusionnes des années soixante et soixante-dix. Certains étaient maoistes ou trotskystes, foquistes ou marxistesléninistes. Après les defaites politiques subies aux Etats-Unis, en Amérique latine et aux Caraïbes, ces activistes désillusionnés ressentent aujourd'hui la nécessité de rompre avec leur passé, de chercher des stratégies radicalemen nouvelles et les prémisses politiques pour défier l'ordre existant.

Même s'il y a une grande diversité parmi ceux qui défendent ces points de vue, on peut mettre en évidence trois thèmes politiques qui traversent le mouvement révisionniste populiste: a) la croyance que le marxisme, le marxisme-léninisme et le concept d'avantgarde, ainsi que l'analyse de classe, ont été depasses par la réalité de cette fin de siecle ; b) une croyance quasi romantique que les masses et les mouvements de masse sont l'unique espoir pour l'avenir, et le refus d'accorder quelque importance à la lutte de classe, au rôle de l'avant-garde et au projet révolutionnaire pour le socialisme; c) enfin, la croyance que toute conquête peut être réalisée tout en restant dans le cadre du système capitaliste.

Aux Etats-Unis, ces positions sont celles des sociaux-démocrates d'Amérique, et de l'Ecole démocratique d'administration. Les premiers avancent qu'il est possible pour les socialistes de prendre le contrôle des institutions politiques clés aux Etats-Unis comme le Parti démocrate. Les seconds affirment que les ouvriers, en demandant le droit de participation dans l'entreprise et aussi en achetant des actions des firmes, peuvent commencer à contrôler leur propre existence et à faire progresser la cause du socialisme. Au Chili, au Perou, en Bolivie et au Venezuela, la position des révisionnistes plonge ses racines dans les mouvements révolutionnaires des années soixante, mais ils travaillent aujourd'hui dans le cadre du systeme politique établi avec des objectifs réformistes. Certains intellectuels éminents en Amérique latine ont adopté des positions similaires dans leurs écrits. Beaucoup d'autres intellec- tuels et militants politiques, sans pour autant embrasser la cause du populisme révisionniste, ne croient plus au marxisme et se sentent déracinés politiquement. Ils sentent que les vieilles formules politiques et le language de la gauche sont inappropriés, mais ils ne voient aucune alternative à l'horizon. L'école révisionniste et d'autres courants de gauche ont rejeté avec pertinence les positions doctrinaires et autoritaires qui sont l'apanage d'une grande partie des groupes maoistes, trotskystes et marxistes-léninistes. Beaucoup de ces courants sont au centre des débats politiques sectaires qui déchirent la pensée marxiste de gauche dans le monde entier. Cependant, la crise des « ismes » ne signifie pas que le marxisme et que l'essentiel de la pensée et de la pratique révolutionnaire qui y trouvent leur source, doivent être rejetés. Tant que dure le capitalisme, tant qu'existent la bourgeoisie et l'impérialisme, il ne peut y avoir de crise du marxisme qui signifie la fin du marxisme; en fin de compte, des crises pourront se produire mais pour l'actualiser, l'enrichir et le développer. Les bases fondamentales de tout mouvement révolutionnaire se trouvent toujours dans cette tradition scientifique fondamentale. Le défi que nous affrontons comme marxistes, c'est de travailler sur ces bases pour les appliquer au monde contemporain. Nous sommes d'accord que nous avons un besoin dramatique de stratégies et de formules politiques nouvelles ; mais elles doivent surgir de la tradition marxiste et ne sont pas condamnées à tomber fatalement dans la perspective réformiste. L'abandon par les nouveaux révisionnistes des conceptions et des catégories marxistes conduit à deux erreurs mutuellement liées dans le programme politique du mouvement populiste: a) l'absence d'une analyse de classe claire ; b) l'absence d'une vision stratégique du socialisme. Au lieu de se livrer à une analyse de classe systématique de la société, les nouveaux populistes avancent qu'il y a deux forces sociales fondamentales : d'un côté, le peuple, les masses ou les mouvements de masse, et de l'autre, les oligarchies ou les secteurs conservateurs dominants. Pour eux, les intérêts de la classe ouvrière et de ses alliés de l'autre ne constituent plus les bases fondamentales d'une analyse de la société. Ces intellectuels fonctionnalistes insistent de façon opportuniste sur ce qui manque à la gauche doctrinaire (le travail concret avec les masses), et esquivent l'élément sur lequel celle-ci met l'accent, du moins théoriquement (la stratégie du projet de classe).

Cette absence d'une analyse de classe claire explique la deuxième erreur des révisionnistes, l'absence d'une vision stratégique du socialisme. En mettant en avant exclusivement les masses, et en rejettant la nécessité d'un parti d'avant-garde, ils adoptent dans les faits une attitude empirique et romantique à la fois qui ignore le fait que les masses, dans la première phase de la majorité des luttes, sont presque inévitablement influencées, voire dominées, par les valeurs de l'ordre régnant. Aux EtatsUnis, par exemple, l'anticommunisme est profondément enraciné dans la conscience populaire et il en sera ainsi pendant une longue période.

Tout mouvement qui voudra défier l'ordre dominant devra modifier ces attitudes des masses, et il ne pourra le faire qu'en jouant un rôle dirigeant qui peut transformer une vision et un programme politiques, non seulement en luttant contre les idées arriérées du mouvement, mais aussi en combattant les ennemis contre-révolutionnaires et en agissant sur les tensions de classe internes au mouvement. Sans une analyse marxiste et un projet socialiste, ces tensions et contradictions pourraient conduire inéluctablement à la défaite ou permettre la domination des éléments petits bourgeois, voire même bourgeois reformistes.

Pluralisme dans la révolution

Pour pouvoir se réclamer réellement de la tradition démocratique révolutionnaire, il faut commencer par reconnaître que certaines des critiques spécifiques faites par les révisionnistes sur le comportement de nombreux partis marxistes-léninistes sont correctes. Pour contrer ces faiblesses, il faudra inclure dans la stratégie de la révolution les principes démocratiques énoncés par Marx et d'autres figures révolutionnaires, en incorporant les expériences réelles qui se sont développées dans les processus de changement, avant et après la prise du pouvoir.

Le pluralisme dans la révolution commence avec le choix des drapeaux de la lutte, quand est fait l'inventaire des nécessités et des revendications des masses, quand on incorpore les motifs de la lutte à la stratégie à suivre. Lors de l'étape de la prise du pouvoir, un premier problème surgit dans la façon d'appliquer le centralisme démocratique, principe autour duquel s'organisent les partis marxistes-léninistes. En théorie, cela signifie que la base peut avoir une influence et participer à la prise de décisions du parti, dans le respect de la discipline établie dans le parti. En pratique, au contraire, il arrive souvent qu'un petit groupe d'individus dirige l'organisation de haut en bas, laissant peu de place pour les discussions et la participation démocratique. Après la prise de pouvoir, l'absence de pluralisme s'exprime dans ce que l'on appelle la révolution par en haut, où l'avant-garde décide à la place du peuple, mais sans la participation des masses à l'exercice du pouvoir.

Un problème comparable naît de la nature subversive et conspirative du mouvement, en particulier à son étape militaire. Effectivement, dans les situations révolutionnaires et pré-révolutionnaires, il est nécessaire d'observer un certain niveau de compartimentation et un certain centralisme dans la prise de décisions, du fait de la nature répressive de l'Etat. Mais cette nécessité a souvent été exagérée par les comités centraux. Ce qui est plus évident encore, c'est le fait que ces tendances dans les formes d'organisation ont agi comme des facteurs démobilisateurs qui ont miné l'engagement naturel des masses dans un mouvement révolutionnaire. Les nouveaux partis d'avantgarde ne devraient pas renoncer à être des fronts de masse, dans lesquels la base joue un rôle central en contribuant à l'orientation et au programme du parti. La démocratie politique, une vertu prônée par de nombreux partis politiques quand ils arrivent au pouvoir, devra être partie intégrante du développement et de la survie du mouvement révolutionnaire. Pour exercer l'hégémonie révolutionnaire, il apparaît de plus en plus impérieux de développer de larges débats sur la nature même des processus révolutionnaires. Dans les pays capitalistes avancés et en particulier en Amérique latine, le caractère secret des partis centralisés a limité sérieusement la capacité des révolutionnaires à gagner une base populaire. Les partis marxistes-léninistes sont facilement vulnérables face aux attaques de la bourgeoisie concernant leur caractère intrinsèquement totalitaire et antidémocratique. On peut évidemment mettre en relief le caractère antidémocratique des partis politiques de la bourgeoisie dominante dans le capitalisme exploiteur. Mais un tel argument elude le fait que dans les pays capitalistes avances, les masses croient dans une large mesure qu'elles vivent dans des sociétés démocratiques et que les partis politiques dominants représentent leurs intérêts. Cette réalité tout à fait fondamentale ne peut être dépassée que si les partis révolutionnaires sont capables de démontrer que leurs propres structures politiques et leurs propres programmes politiques sont véritablement démocratiques et que leur lutte vise à élargir et non pas à restreindre l'espace de la participation démocratique. Aucun mouvement politique ne pourra triompher en Amérique - aux Etats-Unis ou dans quelque pays que ce soit des Caraïbes ou d'Amérique latine - sans que les masses soient convaincues que leurs droits démocratiques fondamentaux vont être développés. Il faudrait rappeler à nouveau que l'affrontement avec la bourgeoisie ne se situe pas seulement sur le terrain des principes philosophiques, mais pour l'essentiel sur le terrain de la pratique quotidienne, c'est-à-dire sur le terrain concret de la lutte de classe dans une formation sociale déterminée. La démocratie, pas seulement au vu des objectifs ultimes qu'incarne l'avantgarde, mais aussi des objectifs immédiats et concrets que réclament les masses, doit être partie intégrante des programmes et des raisons de la lutte : la lutte contre l'exploitation ne saurait exclure la lutte contre l'oppression, la lutte contre le système ne saurait exclure la lutte contre le régime, la lutte pour les intérêts de la classe ouvrière ne saurait exclure les intérêts de toutes les classes exploitées et opprimées de la société, et, enfin, la lutte pour les valeurs sociales et révolutionnaires ne saurait exclure les valeurs progressistes et patriotiques que recèle le peuple.

Aux Etats-Unis, le problème majeur auquel se heurte la gauche, c'est le niveau de coupure atteint entre la politique et la vie quotidienne des masses. Situation qui résulte de la révolution bourgeoise à la fin du xville siècle, où l'énergie politique des masses a été institutionnalisée et réduite à des élections périodiques. Aujourd'hui, alors que la bourgeoisie s'efforce de recenser tous les secteurs et de les conduire aux urnes électorales, le divorce entre la démocratie et les nécessités et les problemes quotidiens de la population dans son ensemble s'en trouve aggravé. La centralisation du pouvoir economique s'est accompagnée de la centralisation du pouvoir politique. Les affrontements électoraux se limitent à des contradictions au sein des élites dominantes et les décisions politiques nationales sont sans cesse plus éloignée des problèmes locaux. Ces derniers temps, les problèmes électoraux tournent autour des craintes du moment instillées au cœur des masses - le communisme, le terrorisme, l'ébranlement de la sécurité au niveau national, la drogue, etc. - et les candidats depensent des millions de dollars pour convaincre que la solution de ces fantasmes se trouve dans l'un des deux partis politiques, démocrate et républicain. Pour les marxistes, l'existence de cette structure idéologique et politique accroît considérablement la difficulté à définir un plan vers le socialisme. Les masses en ont assez de la politique et leur manque d'enthousiasme se développe avec l'abtentionnisme électoral. Mais cette situation n'en est pas pour autant favorable aux partis de gauche, où elles ne voient pas grande différence avec ce qu'elles rejettent actuellement. Pour faire face à ces obstacles, les mouvements révolutionnaires doivent se battre pour supprimer le divorce entre la politique et les problèmes locaux et concrets de la population. Le pluralisme politique implique non seulement la diversité des acteurs sociaux dans le processus révolutionnaire, mais aussi la diversité des propositions qui permettent d'exprimer les nécéssités quotidiennes de la population.

Le pluralisme politique dans l'avant-garde

Ce qui se passe dans le cours de la révolution, c'est aussi ce qui se produit au sein de l'avant-garde où existent également différents niveaux de conscience et d'engagement. Il y a des classes plus révolutionnaires que d'autres, mais la révolution se fait avec le peuple dans son ensemble ; il y a des secteurs et des individus plus conscients et engagés que d'autres, mais l'avantgarde et les fronts de lutte doivent entraîner le maximum de militants. En d'autres termes, il existe une avant-garde de l'avant-garde. Cela rend né- cessaire une compréhension flexible pour faire le départ entre les questions de principes et d'unité, et les questions tactiques, en tenant compte que la révolution tout comme l'avant-garde sont des processus homogenes-heterogenes qui prennent forme en avançant. De même que tout l'art de l'unité et des alliances réside dans l'art de préserver l'hégémonie, de même l'art de l'hégémonie se trouve dans la capacité à forger l'unité et les alliances dans les sociétés multiclassistes où coexistent différentes positions, progressistes et révolutionnaires. On voit apparaître de fait dans les mouvements révolutionnaires un nouveau pluralisme dans leur perspective politique, un pluralisme innovateur et démocratique. Beaucoup de ceux qu'on appelle marxistes-léninistes ne sont plus aujourd'hui qu'un des courants agissant pour la révolution dans les pays industrialisés et du tiers monde. Nous ne saurions continuer à nous réserver en théorie le monopole dogmatique faisant de notre marxismeléninisme la vérité sacro-sainte, et considérer que le reste n'a aucune valeur pratique parce que les principes révolutionnaires le prescrivent ainsi. Le pluralisme politique est aujourd'hui d'actualité dans la direction et au sein de la masse du mouvement révolutionnaire, et il faut le reconnaitre et en discuter. Nous ne parlons pas d'un pluralisme qui réduit l'avant-garde à une coordination ou à une synthèse éclectique de différentes positions Nous nous référons au contraire à un pluralisme qui s'exerce dans l'unité autour de principes et d'une stratégie révolutionnaires. Les deux révolutions en Amérique - les révolutions cubaine et nicaraguayenne - délimitent la frontière de l'ascendant exclusif du marxisme-léninisme orthodoxe dans les mouvements révolutionnaires en tant que doctrine de parti pour la prise du pouvoir. Le Mouvement du 26 juillet qui a pris le pouvoir à Cuba en 1959 n'était pas, de fait, un parti marxiste-léniniste. Ce n'est qu'après les agressions continuelles de l'impérialisme nord-américain et la consolidation de l'alliance avec l'Union soviétique que la direction de la révolution cubaine s'est proclamée marxisteléniniste. Il faut également reconnaître le fait que l'avant-garde cubaine, à la différence d'autres partis au pouvoir, a voulu et s'est efforcée dès le premier jour de la victoire d'assurer la participation des autres partis dans le mouvement général de la révolution, et d'élargir également la participation populaire.

La révolution cubaine a été suivie, vingt ans après, par la révolution sandiniste qui a relativisé l'affirmation de nombreux partis marxistes-léninistes orthodoxes selon laquelle il n'y a qu'une stratégie politique pour prendre part à la révolution. Le front élargi de l'opposition (FAC) au Nicaragua était composé de dirigeants d'origines marrxiste, marxiste-léniniste, théologiens de la libération, sociaux-chrétiens et sociaux-democrates radicalises. Aux côtés de Marx, la direction sandiniste se réclame de dirigeants comme Sandino (tout comme Marti à Cuba), Benjamin Zeledon et Bolivar lui-même. Peu de révolution victorieuses ont présenté un front idéologique aussi pluraliste qu'au Nicaragua, sans que cela ait réduit les principes et le rôle dirigeant du FSLN. De fait, aujourd'hui, les positions du FSLN sur la libération nationale et l'anti-impérialisme, l'économie mixte, le pluralisme politique et le non-ali- gnement constituent une part substancielle de la doctrine et de la pratique sandinistes. Dans la révolution sandiniste coexistent des partis d'orientation chrétienne et d'orientation trotskyste, tout comme des libéraux, des conservateurs et des communistes, dans le cadre d'un processus qui les rend tous chaque jour plus sandinistes. La société révolutionnaire nicaraguayenne est pluri-classiste, pluri-ethnique, pluri-doctrinaire, fondee sur une économie mixte, politiquement pluraliste, et elle n'a pas à sa tête un caudillo mais un front large, un parti qui se trouve à l'avant-garde de tous - le FSLN -, et à sa tête se trouvent une Assemblée sandiniste et la Direction nationale, organes de direction suprêmes, direction collective composee par neuf camarades militants du FSLN et de la Révolution populaire sandiniste. Le gouvernement de Salvador Allende au Chili, dans la période 1970-1973, etait également specifique dans le sens où il a représenté la première expérience d'une coalition de partis politiques s'efforçant de travailler dans l'unité pour établir une société socialiste sur le continent américain. Leurs efforts ont échoué, non à cause du caratère pluraliste de l'avant-garde, mais parce que les partis qui composaient l'Unité populaire n'avaient pas de programme pour la prise du pouvoir, mais seulement pour la conquete du gouvernement, ou au moins d'une partie du gouvernement (l'exécutif). Ils se sont servi du peu de pouvoir exécutif qu'ils détenaient pour réaliser des changements sociaux et économiques, sans se préoccuper du contrôle de l'armée et des autres institutions de l'Etat dominées par la bourgeoisie. Cette erreur aussi fondamentale plongeait ses racines non pas dans la composition pluraliste du gouvernement de l'Unité populaire, mais dans une analyse historique erronée de la nature de la tradition démocratique au Chili. Dans les années récentes, dans toute l'Amérique latine sont nes des partis non marxistes-léninistes de nature révolutionnaire, comme le Mouvement du 19 avril (M-19) en Colombie et le Parti révolutionnaire des Travailleurs (PT) au Brésil. Aux Etats-Unis, on peut même penser à la coalition Arc-en-ciel de Jesse Jackson en 1984 en tant que premier pas vers la construction d'une organisation politique tournée vers la révolution. Là encore, il ne faut pas confondre ce qui est idéalement révolutionnaire et ce qui est le plus progressiste et révolutionnaire à un moment donné et à quoi, comme le disaient Marx et Engels dans le Manifeste communiste, les communistes doivent apporter leur soutien.

Que signifie toute cette nouvelle prolifération de mouvements ? Elle reflète avant tout un pluralisme idéologique qui devra être pris en compte dans tous les processus révolutionnaires à venir. Il s'agit d'un phénomène exceptionnel, d'un phénomène qui libère une énorme énergie politique et intellectuelle créatives. Des courants comme le marxisme, le marxisme-leninisme, le trotskysme, la social-democratie, le mouvement écologiste, les mouvements pacifistes, féministes, anarchistes, la theologie de la liberation, les chrétiens révolutionnaires, et d'autres, ne sauraient être exclus par principe de la direction du mouvement révolutionnaire. Le défi le plus important pour ces groupes, c'est d'assurer des mécanismes de travail collectif, veiller à ce que les divergences idéologiques ne se transforment pas en un obstacle qui les détourne de la tâche principale et leur fasse même perdre de vue l'ennemi principal - l'impérialisme nord-americain et les classes dominantes locales. Pour réussir, il faut développer entre les courants au cours de la lutte une vision et une stratégie politique unifiées. Pluralisme et alliances au sein du mouvement progressiste et révolutionnaire où l'hégémonie n'est pas une affaire marchandée au début de la lutte par aucun des participants, mais plutôt une émulation où la pratique historique détermine les positions de chacun en fonction de la qualité du rôle joué dans le cours de la lutte. Le pluralisme politique qui naît dans les mouvements révolutionnaires interagit avec le pluralisme politique deja présent dans les secteurs populaires. Les masses d'Amérique latine et des Etats-Unis sont extrêmement différenciées - socialement, economiquement et politiquement. Il est logique que se développent des tendances et des programmes politiques différents, et que différents partis attirent différents secteurs sociaux. Dans des pays comme le Chili, la Colombie et le Pérou, l'existence d'un grand nombre de partis politiques de gauche explique clairement en quoi le mouvement révolutionnaire ne saurait prendre le pouvoir que dans le cadre de vastes alliances formées de partis et mouvements de masse variés. Cela explique aussi la nécessité de développer de larges discussions ouvertes sur l'orientation que devraient prendre les societes nouvelles. Et une fois au pouvoir, la discussion ne saurait exclure le mécanisme consultatif des urnes, où chacune des organisations révolutionnaires se présenterait face aux autres pour défendre son programme politique. La nécessité d'un nouveau plan révolutionnaire fait de la révolution nicaraguayenne un modele particulièrement important. Bien que le Nicaragua soit un petit pays sous-développé, le développement de son processus revolutionnaire apporte des éléments et des leçons aux mouvements révolutionnaires de l'ensemble de l'hémisphère occidental.

La démocratie participative

La direction sandiniste affirme que le marxisme ou le marxisme-léninisme ne sont qu'une des sources doctrinaires de la révolution, et l'orientation du mouvement penche davantage, à cette étape, vers la libération nationale plutôt que la libération sociale, ou que le socialisme compris comme le dépassement immédiat du capitalisme. Beaucoup d'observateurs extérieurs y voient un effort pour dissimuler le contenu véritable de la révolution, ou comme une façon de ne pas offrir de prétexte pour justifier l'agression de l'administration Reagan ou d'autres ennemis dans le monde. Mais que la révolution refuse d'adopter une terminologie socialiste a des racines plus profondes, comme a) les processus internes de la révolution, b) l'affrontement avec l'impérialisme et c) la force que représentent pour la révolution sandiniste les principes de l'économie mixte, du pluralisme politique et du non-alignement, valeurs qui ne sont pas actuellement identifiables aux définitions du socialisme en vigueur dans les révolutions socialistes antérieures.

Le point de départ pour comprendre le contenu idéologique de la révolution nicaraguayenne se trouve dans la déclaration du Front sandiniste en 1979, qui caractérise la révolution comme « démocratique, populaire et anti-impérialiste ». A première vue, cette déclaration est comparable aux proclamations faites à l'étape initiale des révolutions russe et cubaine, par exemple, où ont été construits des fronts politiques pluriclassistes.

Mais au Nicaragua, cette phase de la révolution se prolonge et s'approfondit du fait de deux facteurs imbriqués. D'abord, l'attitude menaçante de l'impérialisme nord-américain oblige la direction révolutionnaire à préserver le cadre le plus large possible d'alliances de classes. Un dirigeant de la révolution déclarait : « notre ennemi principal est l'impérialisme nord-américain. C'est cela qui définit le cours de la révolution ». Un pays aussi petit (avec une population comparable à celle d'un quartier de New York ou de Moscou) et aussi proche des Etats-Unis fait face à une agression prolongée et intense. Le Nicaragua n'a pas l'avantage géographique d'être une île comme Cuba, ce qui pourrait faciliter la surveillance ou la défaite des troupes appuyées par les Etats-Unis qui auraient débarqué sur ses côtes. Le Nicaragua, au contraire, a des frontières ouvertes et se trouve entouré d'ennemis. C'est pour cette raison qu'il doit encourager la participation de tous les secteurs de la société, y compris la bourgeoisie patriotique, dans la lutte militante, politique et économique contre l'impérialisme.

L'autre raison fondamentale qui a conduit le Nicaragua à prolonger l'étape de la libération nationale et populaire tient à la structure de classe de la société nicaraguayenne. Il ne s'agit pas d'une révolution de la classe ou- vrière au sens classique. Dans d'autres révolutions, comme la révolution soviétique et la révolution cubaine, la classe ouvrière était beaucoup plus importante, aussi bien en termes quantitatifs que qualitatifs, situation qui n'est pas nécessairement caractéristique des seuls pays développés. Au Nicaragua, les classes populaires - les habitants des quartiers, les artisans, les petits commerçants, les femmes, les jeunes, les intellectuels, la petite bourgeoisie, etc. - ont constitué la force motrice de la révolution. Le Front sandiniste en lui-même reflète cette réalité. Ce n'est pas un parti politique où la classe ouvrière soit prédominante; c'est plutôt un front de masse composé d'ouvriers, de moyens et grands producteurs, de paysans, de femmes, de jeunes, d'étudiants, de professionnels et d'intellectuels en général. Cette réalité conduit logiquement le Front sandiniste à se centrer sur le contenu démocratique et populaire de la révolution.

Un autre élément clé pour comprendre la nature politique de la révolution sandiniste est la reconnaissance de l'internationalisation de la lutte de classe, comme nous l'avons souligné en introduction de cet exposé. Plus que la contradiction logique de la lutte de classe, ce qui importe, c'est la forme où cette lutte s'exprime concrètement, tant au niveau national qu'international. Et nous pensons qu'aujourd'hui le rapport de forces international dans le monde compte autant que le rapport au niveau national, et les données extérieures conditionnent ainsi le contenu intérieur des révolutions nationales. La révolution sandiniste, dans ce sens, exprime les contradictions régionales dans les Caraïbes et en Amérique latine face à l'impérialisme nord-américain, contradiction entre le tiers monde sous-développé et les gouvernements des pays développés. La guerre que la sandinisme est en train de gagner face à l'impérialisme n'est guère qu'une bataille dans la lutte entre l'Amérique et l'empire.

Il faut aussi souligner le fait que le FSLN s'est principalement soucie et consacré, en priorité, avec responsabilité, à développer les tâches de la révolution à chaque étape déterminée, plutôt que d'attribuer des noms et des étiquettes doctrinaires à la révolution, s'en remettant pour cela aux traditions démocratiques, populaires et anti-impérialistes des masses nicaraguayennes. On pourrait dire, en outre, que cela exprime aussi les préjugés quant au rôle joué par les étiquettes de socialisme ou communisme, en particulier dans un monde où les masses sont toujours empreintes de prejugés puissants, aussi bien par les valeurs anti-communistes des classes dominantes que par le sectarisme idéologique de la gauche elle-même.

Cette position s'est vue renforcée par le fait que nombre des militants du Front sandiniste ont pris part au large mouvement populaire des années soixante et soixante-dix, où ont abondé les désillusions quant aux formules marxistes traditionnelles et orthodoxes. Certains militants du Front ont été membres d'organisations maoistes, trotskystes, marxistes-léninistes de tout acabit et d'autres encore. La division du Front en trois tendances en 1977 était partie intégrante des efforts pour se dégager des vieilles formules et développer un programme viable enraciné dans la réalité nicaraguayenne, sans qu'aucune ne s'écarte de la tâche historique fondamentale : la lutte politique et militaire contre la dictature et contre l'impérialisme. Le refus de mettre une etiquette socialiste ou marxiste-léniniste ne signifie pas que le socialisme et le marxisme ne soient pas pris en compte dans le programme politique du Front sandiniste. Le commandant Victor Tirado, l'un des membres de la Direction nationale, déclarait : « Le seul socialisme, c'est le socialisme scientifique ». Le commandant Humberto Ortega, membre de la Direction nationale affirmait que « du point de vue doctrinaire, nous sommes fondamentalement guidés par la doctrine scientifique du marxisme». Le commandant Bayardo Arce, également membre de la Direction nationale, affirme qu'au « Nicaragua, un marxiste est nécessairement sandiniste ». Le commandant Wheelock, membre de la Direction nationale déclare que « toutes les révolutions vont devoir choisir une voie non capitaliste. Et si on en croit les théoriciens, après le capitalisme apparaît une façon de vivre en société et de produire de type socialiste ». Des categories marxistes comme bourgeoisie, prolétariat, avant-garde, collectivisation et impérialisme, tracent le cadre de l'analyse politique du Front et l'évolution de son programme politique. L'apport génial du Front a tenu à sa capacité à fusionner le marxisme et le sandinisme, la tradition nationaliste, en misant politiquement sur la tendance historicostructurelle de cette même réalité, par la recherche de stratégies alternatives au mode de production capitaliste, sous-développé et dépendant, sans pour autant abandonner les tâches tactiques au sein de la formation sociale nicaraguayenne, reprenant à son compte de façon creatrice les apports theorico-pratiques des révolutions modernes et contemporaines. Ces facteurs aident à comprendre pourquoi la révolution nicaraguayenne a répondu aux défis internes et externes non pas en proclamant la dictature du prolétariat comme d'autres révolutions l'ont fait avant elle, mais en élargissant le contenu démocratique de la révolution, sans abandonner les tâches qui conduisent précisément au développement économique, social et politique de cette formation sociale, et au bout du compte au renforcement du projet socialiste ou prolétarien. Cette stratégie apparaît clairement à chaque crise qu'à traversée la révolution. Elle est mise en évidence d'abord en mai 1980 quand les forces pro-bourgeoises dirigées par Alfonso Robelo ont fait pression sur le gouvernement pour que les organisations non sandinistes disposent d'une majorité dans le Conseil d'Etat (qui détenait le pouvoir législatif). Le Front sandiniste a repoussé ces pressions et répondu en nommant au Conseil des réprésentants des organisations de masse. Cela a conduit des secteurs de la bourgeoisie, dont Robelo lui-même, à se retirer du gouvernement, où ils étaient mis en minorité. Plus important encore, cet événement a marqué le début d'un processus où les masses jouent un rôle croissant dans le gouvernement.

Un autre événement significatif du point de vue de l'élargissement du rôle des classes populaires s'est produit en 1983 au moment de l'invasion de Grenade par les Etats-Unis. A cette époque, la Direction nationale a lancé le mot d'ordre « Toutes les armes au peuple ! » et a commencé à distribuer plus de deux cent mille armes aux milices et aux organisations populaires dans tout le pays. On pourrait dire la même chose pour d'autres événements postérieurs : par exemple, l'intégration progressive de tous les citoyens âgés de vingt-cinq à quarante ans dans les centaines de bataillons du service militaire de réserve. Si on y ajoute les jeunes entre dix-sept et vingt-cinq ans intégrés au service militaire patriotique, un habitant sur cinq aujourd'hui dans ce pays est armé et préparé militairement pour la défense, ce qui constitue un véritable pouvoir populaire qui doit être nourri idéologiquement et par la participation des masses pour que la révolution puisse continuer à s'appuyer sur lui. Un fait démontre la dynamique démocratique du processus nicaraguayen : c'est le processus d'autonomie pour les communautés indigènes de la côte Atlantique. En l'absence d'une expérience ethnique révolutionnaire, sans tradition latino-américaine de programmes révolutionnaires consequents dans les mouvements de libération nationale, face aux visées séparatistes de l'impérialisme, le FSLN a réussi après ses erreurs initiales vis-à-vis des Miskitos, à engager et diriger les contradictions et les aspirations des communautés sur le chemin de l'autonomie, en grande partie grâce à la dynamique démocratique, populaire et participative du processus révolutionnaire.

Peut-être l'exemple le plus clair de la façon dont un certain pragmatisme révolutionnaire a permis au Nicaragua de réaliser des progrès qualitatifs sur le chemin de la démocratie se trouve dans les élections de 1984. La raison fondamentale de l'organisation de ces élections découlait de l'engagement pris par la direction sandiniste avant 1979 devant les forces populaires et démocratiques qui ont pris part à l'intérieur et à l'extérieur du pays au triomphe de la révolution. Quand, au début 1984, la

7 Direction nationale a décidé de tenir les elections, de nombreux secteurs révolutionnaires l'ont considéré comme un simple processus formel peu significatif pour le développement de la révolution. Pourtant, une fois pris l'engagement et la décision d'organiser un processus électoral large et ouvert, s'est enclenchée toute une dynamique qui a conduit la révolution à prendre sérieusement en compte les élections et à élargir les procédures démocratiques dans le pays. Les organisations de masse, en particulier les Comites de défense, ont impulsé un débat et un programme d'éducation interne qui a élevé considérablement la conscience populaire sur les questions économiques et politiques. Cela a conduit le Front a une victoire indiscutable au moment le plus critique de la guerre contre-révolutionnaire, avec une économie delabrée. Les élections ont montré qu'un gouvernement révolutionnaire peut consolider son pouvoir non pas par des mesures sans cesse plus dictatoriales, mais au contraire par des mesures toujours plus démocratiques.

L'approfondissement de la réforme agraire au Nicaragua constitue un pas de plus dans le processus démocratique. La pression sur la terre, particulièrement dans les zones de guerre, a fait que de nombreux paysans ont demandé, en 1984 et 1985, l'expropriation aussi bien d'exploitations d'Etat que de grands propriétaires privés. Au lieu de contenir ces demandes en impulsant l'organisation de coopératives de production dirigées par l'Etat, le Front a décidé de distribuer des terres privées et d'Etat aux paysans. A la campagne, cela constitue une reconnaissance fondamentales du droit des habitants à déterminer eux-mêmes les formes d'organisation de leur commu nauté et de leur vie. L'adoption d'une nouvelle constitution, en 1986, est un autre pas en avant dans le processus démocratique nicaraguayen. Le document rédigé par l'Assemblée constituante, élue en 1984, a été porté à la discussion publique au début de 1986. Pour faciliter le processus de discussion, on a organisé des « commissions ouvertes » dans les différents quartiers et zones du pays où le peuple et les organisations de masse ont fait des propositions d'amendement au document initial. Presque aussitôt, les organisations de masse et les partis de l'opposition ont rendu publique leurs commentaires sur le contenu et la forme des institutions. Finalement, la constitution a été approuvée par un consensus de l'ensemble des partis politiques présents au Parlement.

En résumé, le concept et la pratique de la démocratie socialiste se trouvent enrichis au Nicaragua par l'incorporation de nouveaux éléments politiques. Cela ne veut pas dire que le pays soit un état démocratique idéal : il y a de sérieuses limitations, entre autres une bureaucratie avec beaucoup de blocages et de faiblesses, l'absence de cadres formés techniquement à différents niveaux selon les besoins, une agression sans précédent qui oblige à prendre des mesures d'urgence, une crise économique qui rend difficile la satisfaction égalitaire des besoins, et, notamment, l'absence d'une tradition démocratique. Tous ces facteurs aident à comprendre pourquoi certaines des tendances autoritaires qui ont caractérisé les révolutions antérieures sont aussi l'œuvre au Nicaragua. Pourtant il est évident que dans les sociétés sous-développées, l'aspect de la démocratie est tout aussi important que l'aspect économique surtout si l'on tient compte que les limitations sur le plan matériel n'empêchent pas le développement des progrès sur le plan politique et idéologique pour le socialisme naissant. Tout au contraire, elles pourraient même le compenser.

Les ciments du socialisme démocratique

L'expérience cubaine et nicaraguayenne permet de réfléchir sur les éléments fondamentaux dans la construction d'une démocratie socialiste authentique. Cette démocratie doit poursuivre deux objectifs fondamentaux : a) la fin des inégalités économiques et sociales et b) la pleine participation des masses aux structures politiques et économiques du pays. Conscients que ces deux objectifs doivent être poursuivis simultanément, il est clair que le premier peut être réalisé sans le second mais qu'en revanche, le second entraîne forcément le premier.

Ces objectifs fondamentaux ne peuvent être obtenus qu'en créant un système politique qui combine la démocratie économique et la démocratie politique et qui, au sein de cette dernière, articule les mécanismes consultatifs, participatifs et représentatifs. Les composantes de la démocratie consultative et participative sont bien connues dans de nombreux pays socialistes de démocratie directe. Elle implique la création et le développement de différentes organisations de masse des ouvriers, paysans, enseignants, de la jeunesse, la femme, etc. La démocratie participative implique également que nombre de ces organisations accèdent à des responsa- bilités substantielles sur leurs lieux de travail, qu'il s'agisse d'usines, d'unités de production agricoles, de bureaux administratifs ou d'écoles. L'égalité économique et sociale ne peut être atteinte que si les travailleurs (au sens le plus large du terme) jouent un rôle dans la gestion des institutions créées à leur service.

Il est important de souligner que la démocratie et le pluralisme ne se réduisent pas à la pratique des partis politiques mais qu'ils doivent, au contraire, s'introduire de plus en plus dans la société civile: dans les associations professionnelles et de tout type, dans le domaine de la culture, de la religion (pour les croyants et les non-croyants), dans les activités communales, dans le sport, dans le domaine de l'éducation, dans les relations internationales, etc.

La démocratie représentative a été jusqu'à présent l'apanage presque exclusif de la démocratie bourgeoise. Cependant la démocratie représentative ne doit pas être exclue de la vie politique dans les sociétés socialistes si on prétend dépasser leurs tendances autoritaires historiques. Dans le cas du Nicaragua, les dirigeants de la nation ont été élus par le vote direct du peuple dans le cadre d'une participation multiple de candidats des partis politiques. La même chose s'est produite lors de l'élection de l'Assemblée législative, et on envisage de procéder de même pour les élections municipales. Du point de vue de la démocratie représentative apparait une rupture fondamentale avec le système bourgeois vu qu'outre la représentation des partis politiques eux-mêmes, les organisations de masse ont leur propre mécanisme direct de représentativité politique indépendante de la première. La combinaison d'un parlement où sont représentes les partis politiques et d'une assemblée populaire où sont représentées les organisations de masse constituerait la structure fondamentale de ce que devrait être une démocratie socialiste. Le défi le plus difficile pour les sociétés socialistes révolutionnaires pourrait tenir au développement d'un système pluraliste qui englobe des partis politiques en concurrence pour le pouvoir. Comme nous l'avons souligné, dans les sociétés révolutionnaires l'existence d'un parti d'avant-garde ne devrait pas interdire par principe l'existence d'un éventail de partis révolutionnaires, chacun avançant une proposition en partie différente pour la construction d'une société socialiste. Ces partis devraient définir leurs propres mécanismes politiques et électoraux pour le débat public de leurs différents points de vue, de façon que la voie spécifique où s'engage la société puisse être décidée par tout un ensemble politique qui exprime les différences toujours présentes dans les sociétés en transition. Plus encore, avec l'organisation de débats publiques et d'élections, les partis politiques devraient pouvoir acceder librement aux moyens de communication. Chaque parti a besoin d'un journal, d'une imprimerie, de librairies et de salles de lecture et doit pouvoir accèder de façon égalitaire aux stations de radio et de télévision. Un exemple radical de cette situation a pris forme au Nicaragua où, malgré la féroce agression militaire de l'administration Reagan, la révolution a organisé des élections et débattu publiquement et avec tous les partis politiques le projet de constitution. L'existence du pluralisme politique avec différents partis révolutionnaires pose également la question du rôle dévolu aux partis non révolutionnaires dans une société socialiste. Il est entendu que nous parlons d'une démocratie dans le cadre d'une société révolutionnaire et d'un projet révolutionnaire, ce qui implique le pluralisme dans le cadre de l'adhésion à des questions fondamentalement et universellement acceptées par le peuple, et où un parti qui serait rejeté en pratique par la majorité du peuple aurait du mal à se maintenir longtemps; c'est ce qui se passe au Nicaragua avec certains partis politiques ou secteurs qui sont ou ont été favorables à l'intervention nordaméricaine. Un choix différent montrerait qu'il ne s'agit d'une société révolutionnaire que dans les intentions affichées par sa direction. Si c'était le cas, la question se poserait quant à l'instance qui trancherait sur la nature révolutionnaire ou non des partis. Du fait de la position hégémonique des partis révolutionnaires dans une société socialiste, il serait bénéfique pour l'ensemble de la société de permettre la participation de tous les partis. Cela servirait de soupape de sécurité pour les éléments d'opposition et également de baromètre politique pour les partis révolutionnaires, les conduisant à ajuster leur ligne politique si les partis non révolutionnaires marquaient des points. Les démocraties bourgeoises, quand elles se sentent fermement installées au pouvoir, permettent la représentation au parlement des partis marxistes : il n'y a pas de raison que dans une société socialiste où le gouvernement développe une politique favorable à la majorité, on ait peur de tolérer les partis non révolutionnaires.

Ces valeurs démocratiques sont partie intégrante de la vaste lutte pour une société communiste définie par Marx et Engels dans le Manifeste communiste, il y a plus d'un siècle. Nous luttons pour mettre fin à l'exploitation de l'homme par l'homme, mettre fin à l'aliénation, à la propriété privée, à l'Etat et au concept traditionnel de la monogamie et de la famille patriarcale. Nous sommes favorables à la décentralisation, la collectivisation, la démocratisation et l'humanisation de la famille. Pour une part, cela signifie qu'en pratique nous nous réservons comme révolutionnaires le droit de réfléchir, penser, discuter, exposer nos intérêts ouvertement, dire au monde qui nous sommes et lutter pour transformer ce monde, sans hypocrisie, sans complexe de culpabilité et sans dissimulation, en nous consacrant de façon radicale et conséquente à la justesse et à l'efficacité de nos principes. Dans de telles sociétés, les croyances individuelles de chacun doivent être représentées. On peut être chrétien, athée, juif ou islamique. Ces croyances relèvent de chaque personne ; nous ne devons nous opposer qu'à des croyances et des religions qui veulent s'imposer à d'autres ou qu'on utilise pour développer l'aliénation. Cela n'interdit pas que chaque position cherche à prendre le meilleur sur les autres. Prétendre le contraire serait nous ériger en avant-garde infaillible et sacro-sainte et prétendre imposer au peuple par la force nos toutes dernières découvertes sur la société que nous voulons ; nous finirions par perdre le pouvoir avant même de l'avoir conquis, comme cela est arrivé à une infinité de groupes radicaux de droite ou de gauche.

Dans une société socialiste, il faut également ménager un large espace pour que les individus et les groupes développent leurs propres interêts. Marx disait que sous le communisme chacun pourrait travailler ou se distraire à volonté. Plus important encore, il faudrait, dans une société socialiste, une grande flexibilité permettant à chacun de réaliser ses aspirations productives et créatrices. Les entreprises individuelles ou de coopération entre individus (à petite échelle) seraient des éléments acceptables dans une société socialiste. Beaucoup souhaiteraient développer leurs petites entreprises artisanales, leurs propres centres culturels, sportifs ou créatifs. Les objectifs macroéconomiques ou à grande échelle devraient être déterminés par la société dans son ensemble, de même que les mécanismes pour empêcher la mercantilisation et les différenciations sociales, ce qui ne signifie pas que l'on doive réprimer l'esprit d'entreprise chez l'individu. Bien en- tendu, nous parlons d'une société où les instruments matériels et les valeurs culturelles excluent tout espace où pourraient se développer à nouveau le profit, l'exploitation et même la plus petite et élémentaire mercantilisation des objets ou de la culture. La démocratie, en tant que définition politique du socialisme, ne signifie pas seulement le droit de participer à l'orientation de la société mais aussi, et c'est encore plus important, le droit de choisir ce que chacun veut faire de sa propre vie ; il en résulterait ainsi le bien de tous. En fin de compte, c'est cela le communisme : la libération complète de l'individu à la recherche d'intérêts qui convergent au bénéfice de la société dans son ensemble, et réciproquement.

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