Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 24

Révolution antibureaucratique et démocratie socialiste

Petr Uhl · Quatrième Internationale, n° 24 · avril 1987 · p. 91-106 · 7 474 mots

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Le texte que nous publions est une réponse à une brochure qui a circulé en Tchécoslovaquie en été 1985 et dans laquelle des « jeunes chrétiens » adressaient deux questions à la « vieille garde » de l'opposition: quelles furent ses positions en 1968? Quelles sont l'essence et les spécificités de ses idées ? Petr Uhl a rédigé son texte au mois de novembre 1985 et il l'a parachevé au mois d'avril 1986. Dans la première partie, qui sera publiée dans Inprecor, il aborde le problème du rapport entre les marxistes et les chrétiens et il traite ensuite de l'exploitation des pays sous-développés. Dans la partie que nous publions il reprend et il développe davantage la problématique qui était au centre du livre collectif publié en France sous son nom avec le titre de Socialisme emprisonné (La Brèche, 1981).

Le système social dans lequel nous vivons peut-être défini comme un centralisme bureaucratique au plan économique et une dictature bureaucratique du point de vue politique. Il est né du rejet révolutionnaire du mode de production capitaliste et du sistème politique bourgeois. Cependant, la révolution sociale ne fut pas menée jusqu'au bout en même temps qu'elle a été, dès le début déformée par le stalinisme. Les travailleurs ont ele soumis à un degre de subordination, de servitude et de dépendance economique encore plus grand que sous le capitalisme. Puis, le capitalisme el le stalinisme ont atteint une stabilité lemporaire, marquée par des traits communs: contrôle du travail social abstrait et manipulation du travailleur quel que soit le contexte social. Dans l'un et dans l'autre, l'ouvrier se troue dans la même condition : il subit la même exploitation politique et économique et la même aliénation. Pour autant, ces deux sistemes sont fondamentalement differents et ne doivent pas être confondus. Le fait que les ouvriers occupent une position analogue dans les deux types de sociétés ne signifie pas que les droits de l'homme soient respectés dans la même mesure. Les droits politiques et civiques, de même que les droits culturels et sociaux, sont beaucoup plus respectés en Occident qu'à l'Est. Par ailleurs, les conditions de vie sont incomparablement plus élevées au Nord pris dans son ensemble qu'au Sud. Il faut en effet comprendre qu'à l'exception de la Chine, qui est relativement indépendante et de quelques petits pays sous l'influence soviétique, le Sud est un appendice économique de l'Occident. Toute confusion entre les deux systèmes doit être évitée et il est faux de tirer un trait d'égalité entre impérialisme americain et « impérialisme » soviétique en simplifiant la situation de la région européenne. La distinction fondamentale est de nature historique: le stalinisme est un ulcère dans le système d'un pouvoir prolétarien fondé sur le rejet du capitalisme. C'est pourquoi il convient d'envisager la perspective de renversement de ces systemes de manière différente. Ils s'opposent dans ce qu'ils nous offrent à notre vie quotidienne. dans leurs potentiels militaires et économiques, dans leur développement anterieur, dans leurs actes d'agression. leur dynamique et leurs reculs dans le domaine du pouvoir. Cela, nous devons l'analyser sur la base d'une connaissance réelle des faits et surtout, à froid, sans les réactions émotionnelles qui prévalent chez beaucoup dans notre pays lorsqu ils parlent de la politique étrangère soviétique (sans que la politique intérieure soviétique ne les trouble pour autant). Une analyse cohérente et sans prejuges convaincra tout le monde de la suprématie du potentiel militaire américain (en ce qui concerne la sphère non militaire, il s'agit d'une puissance bien supérieure encore) et de la prépondérance de l'impérialisme americain et du capital international sur le bloc soviétique dans les domaines économique et politique. J'avais affirmé autrefois que les Etats-Unis pouvaient anéantir l'URSS de plus nombreuses fois que la réciproque. Mais une telle affirmation relève de l'humour noir et de la situation absurde que nous sommes en train de vivre. Le mode de production capitaliste est le plus grand obstacle au développement harmonieux de l'humanité à cause de son organisation politico-militaire et de son tissu de rapports économiques étendu au monde entier. Le « cul-de-sac » du stalinisme, qui doit être brisé par des moyens révolutionnaires, joue le deuxième violon dans l'orchestre de la politique mondiale. Les souffrances infligées à l'humanité par les deux systémes et les dangers qui la menacent - nous en faisons chaque jour l'expé- rience - sont moins graves que les conflits accumules par le capitalisme et limperialisme mondial. Le fait que Rudo Pravo parle lui aussi de ces conflits ne doit pas nous fourvoyer à ce sujet.

Il

En effet, la plus forte contradiction de classe oppose le centre bureaucratique dominant, soutenu par la hiérarchie bureaucratique, et les classes productrices de toutes les couches de la population. Tous les conflits qui se placent dans ce cadre prennent la forme d'une lutte de classes, même si la bureaucratie est une couche sociale et non pas une classe. Au sein de la bureaucratie elle-même, notamment à la base de la hiérarchie dans les entreprises, beaucoup de gens s'opposent au centralisme et à la dictature. Il serait erroné de concevoir la bureaucratie comme un monolithe. L'idée que le Parti communiste tchécoslovaque est le « parti dominant » et que les « communistes ». membres du PCT. sont le secteur dominant de la société est encore plus erroné. Considérer que le PCT est un parti politique normal dans lequel les militants contribuent à élaborer l'orientation politique et où il existe une démocratie interne justifie que des observateurs naïfs s'attendent à ce que des changements révolutionnaires se produisent lors des congrès du parti. Il n'en reste pas moins incontestable que le PC dans son ensemble et son appareil en particulier, constituent la composante la plus vitale de la bureaucratie. la véritable colonne vertébrale de son pouvoir. à fortiori dans ces instruments de la dictature bureaucratique que sont la police secrète. le pouvoir judiciaire, les syndicats, l'organisation des jeunesses. les medias, etc. Mais ne confondons pas la forme avec la substance. Examinons. en revanche. la part de chacun au régime et son influence sur la résolution des problèmes sociaux. Nous devons dire à nos amis occidentaux qu'une société non démocratique ne peut étre dirigée par un parti démocratique, ne peut étre dirigée par un parti démocratique et que le PCT est plus une structure feodale. avec des rapports de vassalité, qu'un parti politique semblable aux partis qui se formèrent en France et puis ailleurs en Europe à partir de la Révolution française.

III

Une contradiction sociale fondamentale oppose le caractère du travail à la forme de contrôle sur les movens de production, forces productives, morens de distribution de produits et autres biens. Elle réside dans le fait que les décisions concernant les mosens de production, biens productifs ou non productifs, sont prises par une couche bureaucratique par le truchement d'une hiérarchie centralisée. Les producteurs sont donc complètement exclus du processus de décision, d'ou la contradiction entre caractère social du travail et position dominante d'une couche sociale qui décide de l'utilisation de ce travail. En ce qui concerne les questions de l'exploitation de la valeur, de la plus-value et de l'échange, nous n'avons pour l'instant que des hypothèses. L'une de ces hypoTheses est que la bureaucratie, en tant qu'entité organisée hiérarchiquement, est un exploiteur collectif, capable de manipuler des movens de production étatisés et non pas socialisés.

Sans faire appel à un deluge de terminologie économique et de phraséologie marxiste, on peut analyser la structure economique et definir les contradictions sociales et les raisons de ces contradictions maintes fois commentées. C'est un signe de faiblesse de n'avoir que des hypothèses pour aborder certains phénomènes fondamentaux mais il est nécessaire de considérer l'enchainement des causes et de leurs effets pour essayer d'arriver à une synthese et dresser un tableau sociologique d'ensemble de la société tchèque. Un travail d'autant plus stimulant que nous sommes inondés par des textes qui expriment des sentiments multiples et contiennent les théories morales les plus disparates. Et même si toute analyse sociologique est impossible sans statistiques importantes et dignes de confiance, je ferais ici une tentative d'analyse partielle. L'idée la plus claire a été avancée par ceux qui pensent que l'URSS, la Ichecoslovaquie, etC. sont des Etats capitalistes. Et que la bureaucratie est une classe sociale. Une comparaison détaillée entre le concept de « classe sociale » et de ses traits propres et les fonctions de la couche sociale connue comme « bureaucratie » et ses aspects spécifiques conduite à la conclusion que ce concept est incorrect. On peut, en réalité, soupçonner ceux qui le défendent de déformer les faits pour mieux lancer des siogans susceptibles d'être facilement compris et acceptés par le plus grand nombre. Une telle approche des idées, fréquente dans la droite conservatrice tchèque, est socialement pernicieuse. La démagogie est la mère du fanatisme et a deja fait beaucoup de mal dans l'histoire. J'ai essayé, dans mes thèses, d'expliquer la forme du système politique et economique et, malgre l'insuffisance de mon explication, il est clair que le système en question n'a rien à voir avec le socialisme. La formule « socialisme réellement existant » n'est qu'une feuille de vigne. bien qu'elle soit utilisée par des gens qui critiquent le régime, notamment dans le courant communiste réformiste. Une telle définition n'est pas plus justifiée que celle de « nationalsocialisme » pour caractériser le fascisme hitlerien.

IV

Ce n'est qu'après une analyse fouillée des rapports sociaux entre les differents groupes sociaux et de leur place dans leconomie, la culture, etc. qu'il devient possible d'aborder correctement les deux traits les plus marquants de la dictature bureaucratique, le totalitarisme et le centralisme et d'analyser le sistème d'autorité, c'est-à-dire les rapports de commandement et de subordination et le paternalisme persistant. Il est superficiel et nuisible de confondre le totalitarisine du type bureaucratique stalinien avec les dictatures qui surgissent dans des contextes sociaux et économiques differents.

De surcroit, l'utilisation du terme

« totalitarisme » apparait clairement trompeuse si l'on tient compte du fait que les auteurs qui s'en servent l'utilisent exclusivement à l'égard de l'URSS et des pays satellites. Ils peuvent par exemple découvrir que la situation au Burkina Faso est diametralement opposée à celle de la Tchécoslovaquie parce qu'elle n'est pas totalitaire ! Or, si une différence fondamentale existe. c'est seulement dans le sens que personne ne voudrait se trouver au Burkina Faso. Démontrer le caractère « total » du système politique tchèque ou soviétique devient difficile dès que l'on se rend compte que le pouvoir central ne contrôle pas chaque aspect de la vie. 1984, de Orwell n'est resté heureusement qu'un avertissement mais nous devons arracher au régime tout ce qui pourrait renforcer de telles tendances. Dans ce sens, les slogans et les thèses contre le totalitarisme ont une signification progressiste. En admettant même que l'Etat et la machine politique contrôlent tout en Tchécoslovaquie. ils ne peuvent contrôler qu'à l'aide des instruments qui existent. Or, après la phase initiale d'enthousiasme stalinien qui, l'aspect fanatique mis à part, fut, selon moi, un trait positif de l'histoire récente. la machine s'est refusé à contrôler tout. On le voit dans la vie privée et même dans un certain degré de tolérance face à des manifestations marginales de comportements individuels qui ne sont soumises qu'à un contrôle limité.

La vision du monde en noir et blanc et la définition du système dans lequel nous vivons comme « totalitaire », comme le mal absolu, comme l'œuvre du diable peuvent incontestablement renforcer le militantisme de beaucoup d'opposants. Elles éloignent beaucoup de gens qui sont, sous une forme ou sous une autre, lies au régime et accumulent la haine et la confusion des idées. Elles préchent surtout contre la vérité.

V

La dictature bureaucratique et le centralisme bureaucratique du type stalinien ont été introduit en Tchécoslovaquie sur la base du modèle soviétique. Le centre bureaucratique tchèque, de même que ceux d'autres pars, est sous l'hégémonie de la direction de Moscou qui exprime à son tour les intérêts de la bureaucratie soviétique et de celle du bloc dans son ensemble. La bureaucratie tchèque n'agit pas sur des instructions directes du Kremlin. Il l'a collaboration, malgré les désaccords et les controverses. Les troupes soviétiques en Tchécoslovaquie sont des forces d'appui en cas de nécessité et elles n'exercent pas de contrôle direct sur les événements quotidiens.

Il est vital d'être le plus précis possible sur la question de savoir qui nous opprime. L'idée la plus élémentaire est que nous sommes opprimés par les Russes alors qu'ils souffrent du système autant que nous en souffrons. On ne saurait, par ailleurs, accepter l'argument selon lequel ce sont eux qui ont commencé et qu'ils n'en souffrent pas à cause de leur manque de traditions démocratiques. Il s'agit d'un point de vue nationaliste arrogant dérivé de la culture de la « Mittel Europa ». Cette approche se fonde sur une foi messianique dans le pouvoir des spécificités culturelles - reelles ou imaginaires -selon laquelle le separatisme qui se réveillerait dans une série de pays d'Europe centrale (Allemagne et Suisse compris ?) offrirait l'ébauche d'une solution des problèmes contemporains. Malheureusement. la bureaucratie est internationale : elle s'étend au-dela du cadre centre-europeen. Le Kremlin, le groupe de Jaruzelski et tous les autres dirigeants des pays du Pacte de Varsovie et les appareils qui les soutiennent et qui sont structures hierarchiquement de haut en bas jusqu'à inclure les fonctionnaires de rang inférieur du parti et de l'Etat (et en partie beaucoup d'autres parmi nos concitoyens) disposent d'un pouvoir antipopulaire. C'est la même construction de la Bohême jusqu'a Cuba en passant par la Russie et par le Kossovo, quels que soient les conflits qui surgissent entre les differentes bureaucraties nationales.

Il est impossible de tirer quelque conclusion que ce soit sur le système roumain en se limitant à enregistrer l'existence de conflits entre Moscou et Bucarest. La dictature bureaucratique roumaine est l'une des plus criminelles parmi celles qui ont été instaurées aprés la Seconde Guerre mondiale sans que l'on puisse faire retomber sur les Russes toute la responsabilité de cela. Par allleurs, ces vingt dernières années ont vu des différences significatives se produire dans le fonctionnement et les formes extérieures de ces regimes. même si les traits fondamentaux du systeme ne se sont pas modifiés.

Ce processus implique maintenant non seulement la Yougoslavie. l'Albanie et la Chine mais aussi la Hongrie et l'Allemagne de l'Est ou différents sous-systemes se sont détaches du monolithe inerte et statique du pouvoir bureaucratique sur le terrain économique et particulirement culturel et dans le domaine des « droits de l'homme » de la Pologne déchirée par la crise. Nous pouvons nous attendre à des developpements analogues en Union sovietique et en Bulgarie: la Ichecoslovaquie étant le seul pays tout à fait loyal aux idees conservatrices du « neo-stalinisme » brejnevien.

VI

D'un point de vue historique, il est possible de présenter toute la longue phase de développement à travers laquelle sont en train de passer les nations de l'Europe orientale comme une période de transition entre l'abolition du capitalisme et l'introduction du socialisme, la premiere phase du comminisme. Il ne sera heureusement pas nécessaire pour tous les pars de parcourir une voie au socialisme qui mène au cul-de-sac du stalinisme, marqué par des événements parmi les plus bestiani de toute l'histoire de l'humanité. Une Europe de nations independantes et démocratiques (c'est-à-dire autogérées) ne saurait être conçue que sur la base de l'unification de l'Europe orientale avec l'Europe occidentale à la suite de révolutions dans les deux parties du continent. Cela implique le renversement révolutionnaire du capitalisme en Occident et la destruction de la bourgeoisie en tant que classe : cette révolution sociale est la condition pour l'entrée des nations d'Europe occidentale dans la société européenne du futur.

C'est en partie notre responsabilité d'éviter que la révolution en Europe occidentale connaisse le détour bureaucratique et, dans ce but, nous devons tirer clairement les leçons du stalinisme. La nécessité d'une révolution prolétarienne visant le renversement du capitalisme en Europe occidentale est ouvertement défendue par des forces restreintes : les forces marxistes réformistes et eurocommunistes l'ont abandonnée. Personne n'a pourtant été capable d'avancer une solution sérieuse pour sortir d'une situation dans laquelle le capital détermine les rapports entre nations (en particulier la division Nord-Sud), entre les classes et les groupes sociaux et entre les individus auxquels il impose le « consumérisme ». le culte de la compétition et l'hypocrisie morale. La domination du capital est une source permanente de tension internationale et, aussi longtemps qu'elle existera, toute idée de garantie de la paix mondiale est dépourvue de fondement. Certes, je comprends parfaitement que la richesse materielle du nord de l'Europe occidentale et l'extension relative des libertés démocratiques et des droits civils puissent conduire les citoyens tchèques qui ne sont pas libres et qui sont beaucoup plus pauvres à considérer avec la plus grande défiance lidée d'une révolution sociale en Europe occidentale. Mais le développement futur de la société occidentale, piégée dans le cadre de son système socio-économique, montrera à quel point il est superficiel d'exagérer les aspects positifs de la démocratie bourgeoise et à quel point il est erroné de considérer la démocratie parlementaire et même le marché capitaliste comme le modele et le phare pour le developpement futur de la société tcheque, ainsi que l'estiment de nombreux opposants en Tchécoslovaquie.

Je considère que le renversement du capitalisme en Tchécoslovaquie après la Seconde Guerre mondiale a éte un élément positif, surtout du point de vue du développement historique général et des perspectives futures. Je dirai même plus : je m'identifie dans une tres large mesure avec I'« enthousiasme révolutionnaire » de la fin des années quarante et le début des années cinquante, tout en rejetant le fanatisme et les crimes de Staline. Je ne suis pas disposé à réduire les conflits sociaux de cette époque à l'éclatement des fureurs néfastes des «bolcheviks ». Au contraire, je saisis des éléments positifs dans les événements de cette époque. Je suis consterné par le fait que le bilan de cette période soit falsifie statistiquement, qu'on en fasse une présentation trompeuse et que la suppression de faits et l'absence de la bonne foi la plus élémentaire fassent apparaître toute la période révolutionnaire comme une grande erreur ou un crime. Cette période doit être jugée d'une façon équilibrée.

Les gens qui ont à peu près soixante ans et sont maintenant des activistes de la Charte ne sont pas des nigauds qui se sont réveillés soudainement en 1968. Beaucoup d'entre eux peuvent avoir changé leur opinion et leur attitude dans les années soixante et certains affirment n'adhérer à aucune idéologie. Mais à la fin des annees quarante et au début des années cinquante, ils luttaient pour les mêmes choses que moi maintenant. Récemment, Jan Simsa a très bien exprimé ces sentiments dans l'article, « Les erreurs de la critique » en réponse à une attaque ignoble contre

Jiri K. Hajek publiee par la revue d'émigrés Pravo Lidu. D'autres déclarations comme celles de Josef Zverina et Petr Pospichal demontrent incontestablement l'esprit de tolérance et la bonne fois de leurs auteurs. en même temps que leur incompréhension totale de la psychologie et de l'état d'esprit des jeunes staliniens de l'époque. Cette incomprehension est particulierement évidente dans le cas de Petr Pospichal. Il est certes difficile de dresser un veritable tableau des dix années apres la guerre aussi à cause du traumatisme que subissent de nombreux protagonistes de la révolution. Mais souvent leur réorientation les conduit à se faire d'autres illusions, non moins grandes que celles qu'ils avaient nourries dans le stalinisme. meme s ils restent des combattants pour un avenir meilleur, des gens qui. d'instinct. se placent du côté des opprimes. Ajoutons pour comprendre la révolution sociale de l'après-guerre. que les méthodes bourgeoises dans le domaine de la culture et de la morale comme sur le terrain économique. n'ont pas été complètement remplacées, mais seulement modifiees par le nouveau regime.

La barbarie a dure longtemps: en Union soviétique depuis les années trente. puis dans le camp soviétique de l'après-guerre jusqu'aux années cinquante. Elle subsiste encore sous une forme diluée. Aussi fait-on parfois une comparaison entre le stalinisme, le nazisme et le fascisme. En réalité, les deux phénomènes se sont produits dans des conditions differentes et pour des raisons différentes. En outre, le stalinisme a survécu au nazisme. Le nazisme a lancé une guerre mondiale qui. en partie à cause de la politique stalinienne et de la préparation insuffisante a tue quinze millions de personnes. Il a énonce explicitement une doctrine exaltant la force. la haine raciale, la suprématie nationale et une politique d'expansion. L'inegalité (ou l'absence d'egalité des droits). maintenue par la terreur. est légalisée aussi par d'autres régimes fascistes, comme le régime d'Afrique du Sud. fonde sur une politique explicite de terreur d'Etat. Avec des bases sociales tout a fait differentes. le stalinisme a camouflé sa brutalité envers des groupes ethniques d'hypothétiques opposants, sa propre population et des groupes spécifiques de cette population (paysans. anciens prisonniers politiques) sous la feuille de vigne de I'« humanisme socialiste » et en se presentant comme l'héritier et même le realisateur des ideaux de la revolution prolétarienne. Si le stalinisme a fait des efforts partiels pour légitimer sa politique de répression par l'introduction de la « théorie » de l'aggravation de la lutte des classes. il n'a jamais pu faire abstraction de ses origines idéologiques dans le cadre de la révolution prolétarienne parce qu'elles justifiaient sa propre existence. Il s'est efforcé pendant des décennies de défigurer et déformer le contenu réel de ces idées sans réussir à s'en libérer complétement. Même si il les a transformées en un langage rituel ou, pour reprendre une expression récente de Lubomir Sochor, en une récitation liturgique laïque qui ne prétend pas être une description de la réalité ni même une distorsion sérieuse de cette réalité, les propositions originelles n'ont pas été rejetées ouvertement. On peut sans doute affirmer dans ce sens que le stalinisme a plus trahi que le nazisme. Il est également vrai que le décalage entre la « théorie » et la « pratique », pour utiliser leur terminologie,

REVOLUTION PERMANENTE ET DEMOCRATIE SOCIALISTE entre ce qui est proclame officiellement et ce qui se passe effectivement. a empêché et limité le plein fonctionnement de l'appareil de répression. Les staliniens ne pouvaient ni ne voulaient agir comme les nazis. De même que la théorie et la pratique de l'époque révolutionnaire précédente, l'époque de Lénine, dans le cadre des phénomènes spécifiques d'une guerre civile, doit être analysée sine ira et studio (sans fureur et sans passion). Malheureusement. ce n'est pas l'approche qui prévaut dans les milieux oppositionnels.

La propagande officielle fait bien pire : elle s'efforce d'effacer de la mémoire du peuple tout souvenir du nazisme et du stalinisme. On ne dit rien en ce qui concerne le fascisme et le nazisme, on propage une quantité de mythes, notamment des mythes nationalistes, qui ne touchent qu'à l'aspect terroriste du nazisme. Les racines matérielles ou la philosophie du nazisme sont ignorées dans l'intérêt du pouvoir bureaucratique. Cela vaut notamment pour l'explication des origines des variantes du nazisme en Italie et en Espagne. Les autorités ont peur que des comparaisons soient faites entre leurs méthodes de domination et celles du fascisme. En passant, on supprime aussi les différences. Il faut pourtant expliquer à fond le fascisme, notamment parce que des tendances fascistes sont apparues dans la jeunesse (elles sont beaucoup plus faibles en Tchécoslovaquie qu'en Union soviétique où, d'après certaines informations, il y aurait une certaine renaissance d'idéologies ouvertement nazies). Cela ne s'est pas exprimé par l'utilisation d'un symbolisme nazi, mais par le racisme, le culte de la force et de la violence, la formation de bandes avec des structures autoritaires. l'opposition à la discussion et à la démocratie. une inclination pour le « principe de direction ». etc.

VIl

La couche bureaucratique est placée devant un dilemme: le besoin de maintenir le statu quo d'une part, et celui d'un changement social, de l'autre. ici réside l'une des causes de la crise de la domination bureaucratique. Des changements sont nécessaires, surtout dans le domaine économique et culturel. et sont vitaux pour le développement économique et le dépassement des conflits sociaux et économiques croissants, c'est-à-dire nécessaires, ! compris du point de vue du maintien de la domination bureaucratique.

Tout en ne disposant pas d'un plan ou d'un programme. la Charte 77 part de ce dilemme pour souligner la nécessité de changements et la suppression de conflits spécifiques.

VIII

Les institutions du sustème bureaucratique ne peuvent pas être réformées par le truchement de ces institutions ellesmêmes. En parlant d'institutions, nous nous référons à l'appareil du parti. aut syndicats, aux partis satellites, à l'organisation des jeunesses, aut comités nationaux, aux organismes représentatifs. au gouvernement, au président de la République, à la structure économique dirigée bureaucratiquement, à la police. à l'armée et au pomoir judiciaire. au système scolaire, aux médias el à la censure. De petites améliorations dans le cadre du sistème sont importantes surtout parce qu'elles engendrent l'esprit critique, déterminent des attitudes oppositionnelles et stimulent le développement de structures indépendantes de l'Etat. Comme nous le savons, les réformes et les tentatives de réformes ont leurs limites. Puisque toute réforme démocratique ou libérale dans le domaine économique, politique ou culturel se heurte au fondement non démocratique du régime et menace la domination bureaucratique, ces tentatives s'arrêtent ou sont bloquées par la répression des qu'elles touchent aux contradictions sociales fondamentales. Dans ce sens. toute tentative de reforme a un caractère révolutionnaire dans la mesure où elle met a nu les illusions du réformisme et sème les germes de la conscience révolutionnaire.

Il est important de comprendre que la thèse de l'impossibilité de réformer le système politique et socio-économique ne s'applique qu'aux structures institutionnelles. C'est pourquoi la naissance de nouvelles institutions et la destruction des vieilles, la transformation du fonctionnement des institutions existantes doit être décrite non comme une réforme, mais comme un processus révolutionnaire, une révolution politique. Selon moi, la lutte n'est pas tellement contre les institutions en tant que telles que contre leur fonctionnement actuel. Selon moi, la fonction principale du PCT, centre des structures institutionnelles existantes, se justifie par son interpretation du « rôle dirigeant du parti ». Ainsi, s'institutionnalise le contrôle sur la société d'une bureaucratie organisée hiérarchiquement, dont le est l'instrument clé. Au sein du PCT. le pouvoir decisif appartient au « sommet de la pyramide ». Je ne suis pas favorable à la destruction ou à une restriction des activités du PCT : je me limite à souligner que le « rôle dirigeant » du parti est la limite du système actuel et que c'est au-delà de cette limite que commence le pluralisme politique. Cela ne peut pas être réalisé par des réformes, mais seulement en supprimant les institutions existantes, y compris le PCT comme « force dirigeante », le front national en tant que système fermé, etc.

Le système est suffisamment flexible pour permettre des ameliorations dans son cadre. La signification principale de l'activité de la Charte 77 et du VONS (Comité pour la défense des personnes injustement poursuivies) réside dans la réalisation de petits pas en avant de cette nature. Or, tout en étant satisfaits de tels résultats, nous ne devons pas oublier un seul instant que la solution des contradictions sociales fondamentales reste devant nous. Des illusions sur la possibilité de reformer le système en utilisant ses institutions sont préjudiciables et peuvent conduire à une sousestimation de l'ennemi de classe, à des déviations en matière de principes démocratiques et même à la collaboration avec le régime et sa politique antipopulaire.

J'ai insisté à plusieurs reprises sur la question de savoir si le régime est réformable ou non parce que ceux qui ne posent pas cette question d'une façon rigoureuse, peuvent, dans leur attitudes sur des problèmes spécifiques, osciller entre deux positions differentes face au système politique. Notons aussi que l'idée, selon laquelle le régime n'est pas réformable, est aussi bien partagée par des gens qui sont pour le socialisme et se situent à gauche que par des gens qui sont des conservateurs et ont des positions droitières. Par ailleurs, les conceptions « gradualistes » sur les réformes «par petits morceaux » ne sont pas uniquement défendues par le courant relativement large d'un communisme réformiste de plus en plus différencié idéologiquement.

IX

Les contradictions dans tous les domaines de la vie sociale s'approfondissent dans tous les pars du bloc oriental bien qu'à des degrés divers. Le moment viendra oi le cours des événements imposera aux sociétés de l Europe orientale la tâche de se libérer de la dictature bureaucratique. Ce changement social, même s'il dure plusieurs mois, touchera toutes les institutions politiques du pouvoir existant, brisera leurs liens réciproques et, dans la plupart des cas, leur fonctionnement interne. Il faut donc caractériser cet événement comme un processus révolutionnaire. J'avais écrit « plusieurs mois » il y a quelques années. L'expérience de la Pologne entre août 1980 et décembre 1981, lorsque la question s'est directement posée, indique que le processus révolutionnaire - et sa phase préparatoire - peut mème durer plus longtemps. Au cours des dernières années, la nécessité d'une transformation révolutionnaire est apparue clairement en Pologne. Le rétablissement du contrôle par la bureaucratie a remis cette solution à un certain temps au prix des énormes souffrances du peuple polonais.

X

La révolution antibureaucratique sera surtout une révolution politique. Dans la mesure ou elle supprime le frein bureaucratique un développement économique se produit un changement significatif dans les rapports de production er se réalise une socialisation véritable des movens de production qui représente l'aboutissement du processus révolttionnaire commencé dans la période 1944-1948. Toutefois, puisque la bureaucratie est une conche sociale et non une classe, on ne peut pas parler de révolution sociale. L'une de ses conséquences sera, par contre, une révolution culturelle puisque les rapports entre les personnes et les rapports des personnes avec les choses seront transformés. L'analyse des conséquences et des aspects sociaux de la révolution politique antibureaucratique impliquera une définition du caractère social d'une révolution qui sera en premier lieu et surtout une révolution politique.

La « révolution culturelle » n'est pas ce qu'on appelle en Bohême « la révolution des cœurs et des esprits », selon laquelle nous devrions passer d'abord par l'expérience de « l'autosatisfaction morale » à la Tolstoï avant que des gens. moralement réformés, ne changent les conditions sociales, ce qui n'est qu'une conception idéaliste. Les révolutions sont réalisées par les gens tels qu'ils sont, et non par une espèce de race supérieure du futur qui déciderait de vivre « moralement » ou « dans la vérité ». Bien sûr, l'histoire démontre que pendant le processus révolutionnaire les gens deviennent plus conscients et peuvent s'améliorer. Ainsi, les deux aspects révolution sociale (politique) et révolution culturelle (des cœurs et des esprits) constituent une unité dialectique.

XI

Dans une révolution, le recours à la force est inévitable, mais s'il existe une organisation adéquate, ce recours ne dégénérera pas dans la brutalité ou la terreur. Les révolutions ne sont pas le produit d'exhortations des révolutionnaires ou d'un endoctrinement des masses. Elles se produisent lorsque le peuple décide d'avoir recours à la force contre ceux qui exerçaient la force sur lui et sort de la passivité qui avait condamné à l'esclavage la société tout entière, un esclavage qui constitue une source de violence imcomparablement plus grande que la violence des révolutionnaires. Les révolutions ont lieu lorsque les gens ne peuvent plus supporter l'oppression. Cela arrive d'habitude lorsque ceux qui gouvernent ne sont plus en état d'offrir des solutions aux contradictions sociales, lorsque ces contradictions vont a l'encontre des intérêts des couches les plus larges et que l'incapacité des gouvernants va de pair avec la brutalité et la violence. Le róle des révolutionnaires est de proposer aux masses le meilleur chemin pour le développement futur. Leur táche est aussi d'essayer de réduire la violence au minimum et de s'opposer fermement a l'utilisation de la terreur qui, méme lorsqu'elle est inévitable pour la survie de la révolution, constitue un facteur qui renforce les tendances à la dégénérescence. La raison fondamentale pour laquelle on fait ici référence à l'expérience historique des révolutions est qu'un grand nombre de jeunes, y compris parmi les partisans de la Charte, ont une aversion pour le concept même de révolution. Il est intéressant de souligner ici la ténacité des mythes bourgeois, par exemple, a propos de la révolution d'Octobre a Pétrograd. Car, aujourd'hui encore, la culture generale de l'opposition est influencée par la production littéraire de l'émigration blanche.

XII

Il est possible de concevoir de nombreuses variantes du processus révolutionnaire aussi bien nationalement qu'internationalement. Une chose est súre : la révolution antibureaucratique en Tchécoslovaquie n'aura aucun espoir de succès si elle reste limitée à un seul pays et si elle ne s'insère pas dans un processus révolutionnaire international

Pour le dire brièvement, il s'agit d'un trait fondamental du développement. Dès le début, nous devons agir en étant conscients que les Allemands, les Polonais, les Hongrois, les Ukrainiens et les Russes sont nos alliés et que c'est avec eux - et dans une large mesure aussi avec les nations de l'Europe occidentale qui devront d'abord résoudre des problèmes de nature différente - que nous transformerons l'Europe dans une association de nations démocratiques et indépendantes. Un développement vers l'autogestion et l'indépendance dans un seul pays ne peut pas avoir beaucoup d'espoir de succes, même si il peut survivre un certain nombre d'années. L'exemple récent de la Pologne le

REVOLUTION PERVAVENTE ET DEMOCRITIE SOCIALISTE prouve. Cela n'implique pas que nous devons attendre que la révolution antibureaucratique se produise dans les pays voisins ou que nous devons attendre qu'un développement favorable ait lieu en Union soviétique. La révolution antibureaucratique doit commencer quelque part et a un moment donne. Elle continue a couver en Pologne. C'est notre devoir élémentaire que de reconnaitre ce fait aprés que la revolution a été écrasée.

Nous devons prendre en compte les problèmes de la vie reelle et des nations voisines. Le pouvoir bureaucratique oppose à notre activité tous les obstacles possibles. Il existe deja des possibilités de contact réciproques, d'échanges d'information et d'experiences. La compréhension engendre souvent l'amitie avec un peuple. avec une culture. avec un langage et un pays dans son ensemble. Visitons et étudions les pays voisins, apprenons leur langue.

XIII

L'histoire démontre que les révolutions anticapitalistes et antibureaucratiques vont de pair avec des tendances à l'autogestion, même si les nouvelles méthodes d'organisation de la vie sociale n'y tendent pas. De telles tendances étaient manifestes pendant les mouvements prérévolutionnaires des ouvriers tchèques en 1968-1969. Ce sera le cas aussi au moment de la révolution antibureaucratique tchèque. mème si un système parlementaire pourra s'y développer parallèlement et prédominer pour un certain temps. C'ela avait ete écrit avant 1979. En 1980. le syndicat indépendant et autogerer Solidarnosc a. non seulement inclu l'autogestion dans son programme. mais s'est battu en meme temps pour l'appliquer dans la pratique quotidienne et dans ses perspectives a long terme.

VIV

Le parlementarisme implique la domination d'une direction d'un ou de plusieurs partis politiques coalises et ne contribue aucunement au developpement des formes de démocratie directe qui sont le moyen de l'émancipation de la societe et des individus et le depassement de l'alienation. Un système d'autogestion generalise. d'est-á-dire non seulement économique. comporterait des formes de democraties indirecles et directes. Une democratie representative s'exprime indirectement par les conseils ouvriers (d'autres conseils). coordonnées horizontalement. L'expression de leur centralisation est le Conseil général qui remplacera les organismes étatiques. législatifs et evecutils qui existent actuellement. Le sisteme des conseils est fonde sur la democratie des producteurs. completo par le principe territorial.

De nombreuses idees ont ele avancees sur la question de savoir comment on pourra combattre les tendances a la bureaucratisation ou à d'autres formes de degeneresence d'un système de democratie indirecte: revocation des delégués à tout moment. droit d'activite pour la majorite. rotation des fonctions. limitation des retributions. etc. En tour cas, le systèmo de democratic indirecte doit ètre complete par des clements de democratie directe : referendum au nireau aussi bien local que national. sondages de l'opinion publique. controles par des gens sur leur propre activité, etc. Le système d'autogestion n'est pas un but en soi. Il est possible de le soutenir dans la mesure ou il garantit la croissance constante d'éléments de démocratie directe. Le système d'autogestion est nécessairement pluraliste. Les partis politiques, qui auront plutôt la forme de clubs, avanceront leurs propositions mais ne dirigeront pas la société, comme ils le font dans les systèmes politiques bourgeois.

Il est erroné d'aborder la question du parlementarisme sous l'angle de ses origines éthimologiques (parlement = discours) et d'en conclure que la Charte 77 est imprégnée d'esprit parlementaire. Le parlementarisme doit être abordé du point de vue de ce qu'il est réellement en Europe occidentale, en Amérique du Nord et dans d'autres pays. Dans ce sens, les parlements n'existent pas en Europe orientale, où ils ne sont que des instruments obéissants à la bureaucratie, résultat de prétendues élections manipulées par l'Etat. Ils ne sont des parlements que sur le papier et ne servent qu'à justifier un pouvoir antipopulaire illégitemement usurpé en ce qui concerne la Charte, elle est heureusement exempte de parlementarisme, mais ne possède pas d'autres formes de démocraties ou de démocratie directe et il n'existe même pas la précondition essentielle de la démocratie, (c'est-à-dire une libre discussion).

Mon opposition au parlementarisme, que j'ai expliqué dans mon livre n'est pas la conséquence de mon engagement en faveur de la démocratie directe. Le parlementarisme comporte toute une série de traits négatifs : il maintient les stratifications de classes et il engendre des illusions sur la participation à la gestion de la société. En outre, l'analyse des événements historiques concrets et du rôle joue par les parlements présente ceux-ci sous un jour sombre. Le parlementarisme contemporain ne se fonde pas sur la responsabilite des deputes face à leurs électeurs ou devant leur conscience, mais sur la loyauté des directions des partis. Les votes et les prises de position sont achetés et vendus par toute sorte de marchandages et de scandales. Ainsi, les tendances politiques extra-parlementaires, dont les idées « extrémistes », sont le sang neuf de la démocratie, se trouvent exclues du jeu. Il y a des formes multiples de violation de la démocratie et de négation d'un pluralisme idéologique réel. Sous la domination capitaliste, le pluralisme est annulé par les intérêts du grand capital, la manipulation généralisée du peuple, le détournement de l'attention aux problèmes réels, le renforcement délibéré des tendances au « consumerisme » et de tous les aspects négatifs de la société bourgeoise. Du fait que, dans des situations nouvelles, les gens peuvent se tourner vers les vieux symboles (et la démocratie parlementaire provoque beaucoup moins de mécontentement et d'aliénation dans le peuple que les dictatures bureaucratiques qui sont un pas en arriere par rapport au parlementarisme alors que le parlementarisme a représenté un progrès par rapport aux survivances du féodalisme en Autriche-Hongrie), on ne peut pas exclure que dans notre pays se développent des tendances au parlementarisme, même conçus en tant qu'opposition aux tendances autogestionnaires. Le parlementarisme n'est pas nécessairement lié à la démocratie bourgeoise et dans un cadre post-capitaliste beaucoup de ses traits négatifs peuvent être atténués. Toutefois, dans une page du livre auquel j'ai fait référence, j'ai insisté sur les raisons pour lesquelles je serai toujours contre le parlementarisme et je m'efforcerai de convaincre les gens de ses limites. La critique du parlementarisme est de toute évidence justifiée mais dans certaines situations cette critique peut être faite par des partisans du fascisme ou d'idéologies similaires. Nous ne devons pas l'oublier lorsque nous entendons quelqu'un affirmer que le parlementarisme est du pur bavardage et que la démocratie représentative est un luxe. Les gens qui se déclarent en faveur d'un gouvernement fort, de la discipline et même de la pureté de la race, et qui considèrent que tout le mal vient de l'étranger et d'idées et mœurs étrangères, sont des fascistes, même s'ils n'acceptent pas cette caractérisation. Il est donc clair que tout parlementarisme, même corrompu et inefficace, est sans comparaison préférable à la dictature, qu'elle soit du type capitaliste, fasciste, militaire, ou bureaucratique (stalinienne). Un tel argument ne saurait toutefois être avancé pour faire revivre la démocratie parlementaire dans notre pays.

XV

Des organes d'autogestion (comités de grève, syndicats nouveaux ou renouvelés, conseils ouvriers) surgiront dans les entreprises à l'étape initiale de la crise qui débouchera sur un processus révolutionnaire. Ces organes auront la tâche d'établir un lien entre les ouvriers de différentes entreprises sur une base aussi bien sectorielle que géographique et d'avancer aussi rapidement que possible vers la formation d'un organe d'autogestion central. Les ouvriers - et les autres citoyens - auront aussi la tâche d'imposer leur contrôle sur l'appareil militaire et de le replâtrer sur la base des structures économiques du pays (cela implique la dissolution de l'armée permanente et des forces de police). On devra finalement accomplir la tâche d'étendre l'autogestion au-delà de la sphère économique, c'est-à-dire au-delà de la gestion et du contrôle collectif sur le processus de production, donc de l'introduire sur le terrain du pouvoir politique, de façon à diluer ce pouvoir et de rendre possible les formes les plus diverses d'initiatives populaires.

Autant la revendication de l'abolition de l'armée permanente et de la police et leur remplacement par une milice populaire defensive que la revendication des conseils ouvriers ont une longue tradition dans le mouvement socialiste (il faut ajouter que l'expression « l'armée permanente sera remplacée par une milice » était contenue dans la Déclaration de Washington, signée par T.-G. Masaryk. Milan Stefanik et Edouard Bens, le 18 octobre 1918 à Paris).

«Le "démantèlement" du pouvoir et de tout ce que nous avons mentionné, correspond au dépérissement de l'Etat. A ce sujet, il n'y a rien à changer par rapport aux idées fodamentales exprimées par Lénine dans L'Etat et la Révolution. Il va de soi que le processus de dépérissement de l'Etat et de réduction de l'importance des frontières nationales (telle qu'elle est mentionnée dans l'appel de Prague) ne pourra se réaliser qu'à long terme. Il existera une collaboration internationale active entre toutes les nations européennes, en même temps démocratiques (c'est-à-dire, autogerees) et a condition d'exercer leur droit à l'autodétermination (c'est-à-dire indépendante)

XVI

La force motrice du développement dans la société postrévolutionnaire viendra de contradictions de cette société. A part l'antagonisme deja mentionne entre parlementarisme et autogestion dans la sphère politique et entre tendances technocratiques et tendances productivistes-démocraties dans sphère économique, il y a lutte entre les idées nationalistes et les idées internationalistes. Il y aura des divergences sur des conceptions de principe, sur les problèmes de « consumérisme » et de l'écologie, de la délimitation des compétences et sur des problèmes découlant du particularisme de groupes de producteurs, etc.

Cela vaut la peine de rappeler que la contradiction entre tendances technocratiques et tendances autogestionnaires est apparue dans le dernier document économique de la Charte en novembre 1985. Nous devons également être conscients qu'il n'y aura pas qu'une seule idée sur le développement futur. Le pluralisme idéologique qui existe et que nous défendons bec et ongles et le pluralisme beaucoup plus riche de l'avenir représente au contraire la garantie que le plus grand nombre d'idées seront avancées ce qui permettra de choisir le meilleur chemin.

La contradiction entre les conceplions nationalistes, qui ont trait aux sentiments nationaux et à l'idée de l'Etat-nation, et les conceptions internationalistes, qui soulignent la nécessite de la solidarité internationale et de la collaboration de tous les opprimés, a trouve aussi son expression au sein du mouvement de la Charte et du mouvement oppositionnel plus généralement. Dans une large mesure, c'est un problème de générations : les jeunes n'ont pas de tendances nationalistes. les catholiques non plus. Je le dis avec plaisir.

En ce qui concerne la morale « anticonsumerisme » et les questions de l'écologie, nous avons beaucoup à apprendre des activites des mouvements indépendants et oppositionnels de la RDA. Il est nécessaire de soulever ces thèmes en lien avec les problèmes politiques. Les revendications d'un « retour à la nature » et d'une réduction radicale des niveaux de consommation sont des utopies réactionnaires. Mais nous entendons de plus en plus de gens qui demandent légitimement que l'air soit respirable. l'eau potable et la nourriture non contaminée. Le gaspillage des ressources naturelles et les problémes du « consumerisme » sont en rapport avec la conception du monde qu'on a de l'éducation qu'on reçoit à l'école et dans la famille.

XVII

Comment les choses vont se développer dans le futur, cela dépend non seulement de l'existence de conditions de vie plus ou moins supportables et de la situation internationale. mais aussi de l'activité quotidienne de chacun de nous. Cela dépend non seulement de nos capacités, de notre éducation et de nos perspectives, mais encore de notre décision et de notre volonté de changer les conditions sociales dans lesquelles nous vivons. La conscience sociale contemporaine aura une influence significative sur la qualité de ce développement futur.

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