L'article qui suit décrit synthétiquement la formation, la montée et la crise de l'extrême gauche portugaise afin de comprendre certaines de ses contradictions actuelles.
Le courant d'origine maoïste, qui a été la colonne vertébrale de l'extrême gauche portugaise et son point de référence organisationnelle et stratégique, est né en 1962-1963 sur la base d'une rupture qui s'était produite dans le comité central du Parti communiste portugais.
Le conflit sino-sovietique fixe le cadre global de cette crise : la force d'attraction du maoïsme était effectivement très grande et en l'occurrence, elle se combinait avec une approche pragmatique qui s'inspirait du guévarisme et de sa stratégie de lutte armée. Toutefois, la force du courant minoritaire, dirigé par trois membres du comité central du PCP. résidait dans le fait que la rupture était le résultat d'un processus interne antérieur au sein du principal parti ouvrier de l'époque.
Après l'énorme espoir créé par la victoire des Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale, on avait dû constater que la dictature ne connaîtrait aucun processus d'ouverture. On était dans les années cinquante et, à l'époque, la structure organisationnelle du PCP était dans une large mesure désarticulée alors qu'une grande partie des dirigeants étaient en prison. La direction du parti réussissait à développer quelques opérations d'alliance et de propagande qui consistaient à proclamer sa disponibilité à négocier avec des fascistes mécontents du regime de Salazar, le dictateur au pouvoir depuis 1926. Cette orientation sera plus tard caractérisée comme « deviation de droite » ou « politique de transition ».
La direction du PCP était par la suite remplacée, mais le processus de crise avait affaibli le parti qui n'était pas préparé à aborder la phase de montée du mouvement de masse dans les années suivantes. Dans ces conditions, la mobilisation importante du mouvement étudiant et les luttes démocratiques en 1961 et 1962 devaient fournir la base des organisations d'extrême gauche.
Le début de la guerre coloniale en Angola (1961) faisait ressortir la décadence du régime en posant le problème de l'actualité de la révolution et de la faillite des vieilles tactiques réformistes. Le courant maoïste pouvait capitaliser cette situation. Par ailleurs, c'est justement à la suite de la guerre coloniale que les mouvements de libération et leur stratégie de lutte armée devenaient un point de référence politique central pour toute cette radicalisation.
En correspondance avec ce processus de radicalisation, la minorité du PCP poussait plus loin sa critique de la déviation de droite en remettant en question la stratégie d'« unité antimonopolistique et antifasciste ». Ce processus, relativement indépendant de la crise du « mouvement communiste international », permet la naissance d'un courant maoïste ancré dans les traditions, dans les zones d'influence et partiellement chez les cadres du PCP, qui peut donc utiliser les acquis du seul courant ouvrier qui avait maintenu sa continuité pendant les quarante-huit ans de lutte contre la dictature.
II
La nature de cette rupture, l'élaboration stratégique qu'elle produit et son extrême pragmatisme différencient ce courant maoïste de certains de ses confrères européens. Tout en étant lié à la Chine, le Comité marxiste-léniniste portugais accepte et subit d'autres influences, c'est-à-dire celles du guévarisme, de la révolution vietnamienne, et surtout de Giap. Ainsi, le contenu réel de sa caractérisation de l'étape de la révolution comme une « étape démocratique populaire » est la définition de l'initiative révolutionnaire (le Front d'action patriotique, FAP. instrument d'action du CML, se fixe des tâches de lutte armée) et de la lutte pour l'hégémonie dans les mouvements antidictatoriaux contre la bourgeoisie « démocratique ». Au moment où le PCP était engagé dans la formation d'un front avec le général Delgado, un conservateur en conflit avec Salazar. la différence des options était claire et le courant maoïste exerçait facilement une force d'attraction sur une partie du mouvement de radicalisation de l'époque.
Cette situation ne se modifia pas pendant des années malgré la répression qui frappa le premier CML en le désorganisant. Celui-ci continua à être le seul point de référence pour une alternative au PCP.
III
A la fin de la décennie se produisent donc deux processus de radicalisation en marge du PCP : - se forme un courant maoïste pulvérisé, dispersé et désorganisé, mais fortement lié à des cadres qui ont milité clandestinement pendant de longues années et sont unis par une élaboration commune dans la lutte interne menée dans le PCP : - parallelement, sous l'influence de la guerre et des mouvements de libération, des etudiants, des militants catholiques et quelques militants syndicaux creent la base des futures organisations centristes qui surgiront à la veille ou immédiatement après le 25 avril. Contrairement à ce qui s'est passé au Brésil dans la même période, la radicalisation catholique ne débouche pas sur le maoïsme.
Dans l'ensemble, il ne s'agit que de deux ou trois cents militants qui, toutefois, ont une influence parmi les étudiants et sont présents dans quelques usines. Du point de vue de la tradition et de la capacité d'action, ce courant est très inférieur au PCP et du point de vue organisationnel aussi. Mais, du point de vue du rapport de forces strictement numérique, la différence n'est pas si grande : le PCP n'avait à ce moment-là qu'un millier de militants. D'où le triomphalisme et la perspective d'une inversion rapide de l'équilibre des forces qui caractérisent les différentes organisations. Cette illusion sera considérablement alimentée par l'ouverture de la crise prérévolutionnaire de 1974-1975 et par les traits principaux de cette crise.
IV
La caractéristique fondamentale de la crise prérévolutionnaire a été la synchronisation entre la désagrégation de l'appareil d'Etat et l'émergence de structures alternatives de pouvoir ouvrier. L'« Etat nouveau » (Estado novo) de Salazar avait empêché la formation de toute alternative bourgeoise. Par ailleurs, une bourgeoisie faible et entièrement dépendante des faveurs et des protections de l'appareil d'Etat corporatiste ne se fondait que sur une seule structure de décision politique : le dictateur qui réunissait deux fois par an ses ministres mais s'entretenait tous les jours avec le chef de la police politique. L'écroulement de cet appareil laissait un vide de pouvoir tel qu'il n'exista pas, par exemple, en Espagne après la mort de Franco.
D'un autre côté, le mouvement ouvrier avait commencé peu avant sa reconstruction comme mouvement indépendant en accumulant une force organisationnelle au sein de quelques syndicats corporatistes et dans quelques usines. Il s'agissait d'un processus embryonnaire.
C'est ce vide des deux côtés qui explique le rôle joué par un mouvement politiquement petit-bourgeois comme le Mouvement des forces armées (MFA) qui reflétait toutes les pressions sociales et devait à la fin se diviser. Puisqu'elle disposait d'une capacité d'initiative grâce à son influence sur une partie du MFA (c'était le cas des organisations centristes) ou sur une partie considérable des commissions de liaison des entreprises (vingt-quatre commissions de travailleurs des principales usines de Lisbonne ou les maoïstes avaient un poids à un moment donné décisif), l'extrême gauche fut facilement victime du triomphalisme.
En fait, on peut calculer que pas plus de dix mille militants ou membres de ces organisations n'ont eu une activité réelle pendant cette période. Ajoutons immédiatement que toute comparaison avec le nombre de militants ou des habitants d'autres pays européens serait trompeuse. Il s'agissait, en effet, d'une croissance spontanée, rapide et mal organisée dans une situation de crise prérévolutionnaire. Les structures stables de ces mouvements étaient très réduites, comme l'ont montré les événements qui ont suivi la défaite de 1975.
Toujours est-il que de grandes illusions se sont créées. Les deux courants que nous avons mentionnés ont évolué dans des directions differentes : - Les organisations centristes ont misé sur une pénétration dans les appareils de l'Etat qui semblait très rentable. Le point culminant de cette politique aura été le rapport du Mouvement de la gauche socialiste (MES) avec le gouvernement de Vasco Gonçalves. La disparition rapide de ces organisations par la suite est en rapport avec l'adaptation complète de leur stratégie au projet de créer des espaces pour leur action dans les forces armées dans le but de neutraliser l'appareil de répression et de stimuler la confiance et l'action du mouvement populaire. - Les courants maoïstes, qui acceptaient l'idée d'une action indépendante (nous ne parlons pas du tout ici des organisations maoïstes qui se sont alliées systématiquement aux partis bourgeois), se sont unifiés dans le feu de la crise, en développant au maximum leur influence. Assez rapidement, l'Union démocratique populaire (UDP) a eu un rôle prédominant dans l'extrême gauche. Grâce à l'élection d'un député en 1976, cette organisation a représenté le seul point de référence connu de l'extrême gauche pendant une décennie.
Les deux courants commettaient une erreur parallèle: ils interprétaient le mouvement ouvrier en partant de ce qu'il était au moment de leur formation et ils concevaient toute leur stratégie par rapport au PCP en ignorant complètement le Parti socialiste. Une telle simplification était une tentation encore plus grande pour les courants maoistes qui s'inspiraient du mythe de « la reconstruction du PCP des origines ». Mais cela a empêché en tout cas de figure une intervention correcte, avec des résultats surprenants comme l'adhésion au Parti socialiste d'une grande partie des cadres qui rompront avec ces organisations.
V
Le succès du coup d'Etat militaire du 25 novembre 1975 met fin à la crise prérévolutionnaire sans déterminer pour autant une situation de stabilité. Le processus de normalisation ne se concrétisera pas avant une dizaine d'années. Mais le coup d Etat fut suffisant à éliminer toute possibilité d'influencer les appareils de l'Etat. D'où la crise du MES et du Parti de la révolution prolétarienne (PRP) à échéance immédiate. Par ailleurs, les difficultés de mener une action militante augmentérent considerablement et les organisations aux structures fragiles et peu formées politiquement subirent une véritable saignée d'adhérents. Dix ans après, l'extrème gauche a une force organisée vingt fois inférieure à celle de 1975.
Dans ce processus, le facteur qui permet de survivre est l'adoption d'une politique indépendante dans le cadre d'une tradition organisationnelle. En fait, il existe toujours des possibilités d'intervention comme l'ont démontré. même dans des circonstances particulières, les résultats électoraux. Les organisations à la gauche du PCP maintiennent une présence électorale assez forte et constante. c'est-à-dire entre deux cent et deux cent cinquante mille voix sur un total de six millions avec une oscillation entre 3 % et 5 %. Par contre, sur le plan social, dans les syndicats et du point de vue de la capacité d'initiative. le recul est net et permanent.
Paradoxalement, le PCP devient à nouveau un point de référence pour certains secteurs qui ne veulent pas s'intégrer au Parti socialiste. Le langage gauchiste, la combativité à l'échelle locale et la force organisationnelle du PCP apparaissent comme une alternative dans le cadre de la décomposition de l'extrême gauche.
VI
Ayant rompu avec la Chine et s'étant alliée à l'Albanie, l'UDP a établi des liens internationaux par l'intermédiaire du Parti communiste. Ce parti reste un noyau fondamental du courant albanais qui a une certaine influence en Amérique latine (Brésil, Equateur, Colombie). Toutefois, l'UDP maintient toujours une orientation très pragmatique : son stalinisme tardif ne l'empêche pas en 1983 de proposer et réaliser un front electoral avec le Parti socialiste revolutionnaire (PSK), section de la IV° Internationale.
En se plaçant sur le terrain de la résistance à l'austérité et à la « normalisation » d'après novembre 1975, l'UDP maintient un profil politique. Cela n'est remis en question qu'en 1986 lorsque, face à la marée populiste aux élections présidentielles, elle décide de soutenir la candidature de Maria Lourdes. de Pintasilgo. Pintasilgo est bien l'expression d'une impasse: appuyée par les catholiques de gauche, une partie des électeurs communistes, un grand nombre d'anciens militants d'extrême gauche. Pintasilgo avait un passé récent comme conseillère du président
Eanes et un passé plus lointain avec des responsabilités sous la dictature. En renonçant à se démarquer du camp de ceux qui ont soutenu ou accepté le coup de novembre 1975, l'UDP cède à la tentation des opérations faciles. Elle paie le prix de tensions internes croissantes. Dans les années quatre-vingt, elle a déjà subi trois scissions importantes.
VII
Les organisations se réclamant du trotskysme ne peuvent pas être considérées comme un seul courant. Sauf des cas exceptionnels (fusion de la Ligue communiste internationaliste et du Parti révolutionnaire des travailleurs en 1978, et rupture un an plus tard), elles ne se seront jamais rapprochées.
Dans leur ensemble, elles ont eu toujours une influence plus limitée que les autres courants dont nous avons parlé. Le PRT n'a réussi à étre présent que dans le mouvement lycéen après le 25 avril. La LCI, tout en étant plus structurée et mieux implantée, a eu elle aussi peu de poids dans la crise prérévolutionnaire partiellement à cause de ses contradictions internes. Mais par sa participation comme force décisive à l'occupation d'une caserne à Porto (RASP-CICAP), ой pendant plusieurs jours se sont réunis deux mille soldats qui refusaient d'obeir aux ordres de la hiérarchie, et par l'initiative de la création des SUV (Soldats unis vaincront), la LCI a démontré que même un petit groupe révolutionnaire peut prendre des initiatives et changer le rapport des forces. La troisième organisation, le Comité de liaison des marxistes révolutionnaires portugais (CLMRP), aujourd'hui POUS, lambertiste, a une histoire particulière. Engagée dans un travail entriste dans le Parti socialiste, elle a eu pendant des années deux députés au Parlement. Ces deux députés ont été finalement exclus. Le bilan de l'activité de cette organisation est nul.
VIII
Dans leur ensemble, les organisations d'extrême gauche sont nées dans la phase finale de la dictature et ont été marquées par les contradictions spécifiques de cette phase. Elles représentaient une partie importante d'une génération qui se radicalisait dans un tel contexte. Lorsqu'elles avaient une tradition organisationnelle qui ne pouvait être assurée que par des militants appartenant auparavant au PCP, elles pouvaient maintenir une certaine continuité et profiter de la montée des années 1974-1975. Mais elles n'avaient pas un point de référence stratégique et un profil politique indépendant ou baser leur continuité. Voilà une tâche qui reste à accomplir et implique plusieurs défis difficiles: reconstruire une capacité de mobilisation des jeunes générations ; comprendre et agir dans une société qui se modernise rapidement ; développer des mouvements sociaux qui, en partie à cause des traits caractéristiques d'un mouvement ouvrier dominé par le PCP, n'existent pas comme mouvements de masse. L'ère du maoïsme est terminée. L'extrême gauche portugaise doit encore se définir.