Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 21

Une lettre de Democrazia Proletaria à la LCR italienne

Democrazia Proletaria · Quatrième Internationale, n° 21 · septembre 1986 · p. 7-11 · 1 937 mots

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Chers camarades,

Nous voudrions par cette lettre définir notre point de vue sur l'état actuel et les développements souhaitables et possibles des rapports entre la LCR et DP.

Ces rapports ont connu une phase initiale assez difficile avant les élections législatives de 1983 et l'année suivante, ce qui a été confirmé par le fait qu'il n'y a pas eu de collaboration lors des élections européennes en 1984. Par la suite, nos rapports ont été rétablis et se sont développés l'année dernière sous des formes que nous considérons, dans l'ensemble, de plus en plus satisfaisantes, aussi bien en ce qui concerne la collaboration pour la construction de Democrazia consiliare dans la CGIL qu'en ce qui concerne les élections locales et des événements moins importants. Cela n'implique pas que nos rapports soient les meilleurs possibles et qu'ils soient bons partout. Nous sommes conscients, en ce sens, de nos nombreuses limites.

Par ailleurs, il nous semble qu'en posant le problème du développement des rapports entre la LCR et DP, on ne saurait faire abstraction d'une analyse précise sur trois terrains : l'etat de la nouvelle gauche en Italie ; les possibilités que lui offrent l'aggravation de la politique antiprolétarienne et antisociale de la bourgeoisie et la crise du PCI ; l'existence de DP comme instrument pour exploiter ces possibilités. Ce n'est que dans un tel contexte qu'une discussion sur les limites de DP elle-même a une signification politique. Nous allons vous expliquer, ne füt-ce que rapidement, notre point de vue sur ces problèmes.

Par l'initiative de référendum, prise par la DP en 1982 et appuyée par la LCR pour rétablir l'échelle mobile sur les indemnités de départ, la nouvelle gauche italienne a commencé à surmonter la longue phase de crise aiguë et de déclin de son influence qui s'était ouverte à la suite de la dissolution de Lotta continua et des conflits de fractions importants au sein du PDUP et Avanguardia Operaia. La relance récente de la nouvelle gauche, même si elle est encore faible, correspond quand même pour l'essentiel à un besoin politique et social radical « objectif» auquel le PCI en crise, glissant vers la droite et paralysé par ses conflits intérieurs, est de moins en moins capable de donner des réponses crédibles. Ce besoin peut être satisfait, pour l'essentiel, par DP : parce que DP, en tant que centre d'idées et noyau de cadres, a hérité de l'image, d'une partie des liens sociaux et d'une partie de l'espace politique de la nouvelle gauche des années soixante-dix. Nous, les premiers, avons naturellement beaucoup travaillé pour récupérer cet héritage, l'espace réel qu'il occupe et l'espace potentiel qu'il est possible d'occuper.

DP, qui s'était formée en 1977 en rassemblant une partie de Avanguardia Operaia, une partie du PDUP et d'autres forces moins importantes, a payé un lourd tribut pour tenir pendant dix ans dans les conditions difficiles d'une période prolongée de recul du mouvement ouvrier et du mouvement des jeunes, de défaites partielles des travailleurs, d'écroulement du marxisme (malgré toutes les limites dont il avait souffert dans sa variante indigène à la Togliatti). Les forces qui ont constitué initialement DP n'avaient pas réfléchi suffisamment, elles non plus, sur les raisons de la crise des organisations précédentes de la nouvelle gauche et elles étaient travaillées par des phénomènes d'usure et des conflits. La défaite électorale des listes de la Nouvelle Gauche unie en 1979 a été l'aboutissement de la première phase de l'existence de DP, marquée notamment par la persistance des facteurs qui étaient à l'origine de la crise des organisations précédentes.

La réflexion autocritique sur cette expérience et sur ses bases théoriques ouvre le chemin à un lent processus de consolidation qui débouche, entre autres, en 1982, sur l'initiative du référendum. DP rassemble donc au début des forces dans une certaine mesure hétérogènes et usées. Leur usure s'exprime sur plusieurs plans : aussi bien sur le terrain du militantisme que sur celui de la théorie elle-même. Même maintenant, DP est une organisation politique marquée par les cicatrices de la dernière décennie et notamment de la première partie de cette décennie. En se référant aux processus de transformation de la société tsariste sous l'impulsion du capitalisme naissant, en partie autochtone, en grande partie importé, Léon Trotsky a élaboré la catégorie du « developpement inégal et combiné ». On pourrait dire que, toute proportion gardée, DP a été caractérisée elle aussi par un processus analogue dans la mesure où ses diverses « parties constitutives » ont marché pour l'essentiel indépendamment les unes des autres pendant une première

DEMOCRAZIA PROLETARIA A LA LCR ITALIENNE 9 période et n'ont commencé à se combiner et à se synchroniser que dans une deuxième période sans que l'inégalité entre elles soit complètement surmontée pour autant. L'hétérogénéité ne découle pas tellement de la présence dans DP d'apports culturels en partie différents, par exemple de la part de camarades croyants ou de camarades non violents (en fait, nous nous sommes efforcés de faciliter une telle présence). Elle découle, par exemple, de la différence assez accentuée sur le plan théorique entre cadres dirigeants et militants, du très grand déséquilibre organisationnel entre Nord et Sud, des carences et inégalités multiples qui existent au niveau des militants en ce qui concerne des questions politiques très importantes, de très nombreux éléments de primitivisme, de très nombreuses carences organisationnelles, etc. D'autre part, le groupe dirigeant a toujours estimé dangereux de stimuler un processus d'homogénéisation par le haut et même à l'occasion d'âpres discussions internes, il a préféré miser sur des échéances longues, mais sûres, créer une homogénéisation croissante des militants par l'approfondissement collectif des questions politiques et théoriques, petites et grandes, qui se posaient.

Ce long purgatoire a donné des résultats positifs. Il a permis de réaliser une homogénéisation des cadres désormais importante, un bon climat et une bonne qualité de la discussion intérieure. Il a permis également, nous semble-t-il, de faire un bon travail de réflexion et de mise au jour sur beaucoup de questions importantes de la théorie révolutionnaire et d'une politique de classe et de roder tout le mécanisme complexe de relance de notre image à l'extérieur pour gagner des sympathies.

Il y a moins de choses à dire en ce qui concerne les possibilités actuelles d'un développement important de l'influence et de la présence organisée de la nouvelle gauche en Italie. A ce propos, il nous paraît clair que la synchronisation des différents éléments de relance sociale qui, tout en étant encore trés précaires, sont aujourd'hui évidents surtout au niveau des jeunes, et la crise sérieuse du PCI, qui n'est pas surmontable à court terme et, par contre, est susceptible de s'aggraver, offrent à la nouvelle gauche de grandes occasions et des tâches importantes envers elle-même et envers les travailleurs. Il nous semble clair aussi que, étant donné la place que DP occupe maintenant, ces occasions ne pourront être exploitées qu'avec l'aide de cette force politique. Il nous parait donc clair que, des qu'on a vérifié l'existence d'une base suffisante d'accord politique et théorique, le devoir des révolutionnaires est de renforcer DP.

La proposition que nous faisons à la LCR est donc très simple et très complexe en même temps : entrer dans DP.

Nous nous rendons compte qu'une telle proposition implique des problèmes divers et peut même créer des problèmes chez vous. C'est cette préoccupation qui nous a fait hésiter. Nous ne sommes pas intéressés à gagner des pans de telle ou telle autre organisation. Selon la conception que nous avons de l'effort qu'il faut faire pour renforcer ou « lancer » DP, il est nécessaire que celle-ci soit au cœur d'un processus de regroupement qui implique des sauts qualitatifs et non pas une croissance marginale, donc la confluence de forces significatives aussi bien du point de vue numérique que du point de vue de leur capacité théorique et politique. Toute confluence doit être réalisée dans des conditions d'égale dignité pour tout le monde et de pleine valorisation des apports humains, de l'histoire et des apports théoriques de tout le monde. Plus précisément, nous pensons que la confluence de la LCR peut représenter un « signal » d'inversion de tendance par rapport à notre histoire de deux décennies marquées par de grandes difficultés de cohésion pour la nouvelle gauche et de déchirements. Nous estimons en outre que grâce à vos cadres, il sera possible de renforcer très sensiblement des secteurs importants de notre intervention politique et de masse, du syndicat des enseignants au mouvement pour la paix, alors que la séparation organisationnelle rend trop limités et pénibles, y compris à cause des conflits d'intérêts qui subsistent, les résultats de notre collaboration, quand elle n'empêche pas cette collaboration.

En ce qui concerne les problèmes importants que la proposition de rejoindre DP comporte pour la LCR, selon nous il n'y en a qu'un seul : celui qui consiste en une pratique et une tradition différentes de rapports internationaux, puisque vous êtes affiliés à une organisation internationale alors que nous ne le sommes pas. Pourtant, nous ne pensons pas que les différences de tradition théorique soient vraiment importantes. Il s'agit fondamentalement de la référence au trotskysme et à l'analyse de Trotsky sur l'URSS et les autres pays de nature sociale analogue.

Commençons par ce dernier point. Il nous semble que les fondements de la bataille théorique et politique menée par Léon Trotsky et les minorités communistes qu'il rassembla dans la IV° Internationale ont gagné dans la conscience de la nouvelle gauche italienne désormais ouvertement et foncièrement antistalinienne sur toute la ligne (ils prévalent même dans le PCI, bien qu'avec d'immenses ambiguïtés). Nos références théoriques se placent sur le terrain du marxisme révolutionnaire et Trotsky y occupe, à notre avis, une place d'une grande portée. Cela ne signifie pas que DP est « trotskyste », à savoir qu'elle partage point par point les thèses de la IV° Internationale et notamment la formule selon laquelle l'URSS est un « Etat ouvrier dégénéré ». Comme vous le savez, cette formule nous semble inadéquate sous plusieurs aspects. Pourtant, si nous considérons le fond de vos analyses et des nôtres, tout en ne minimisant pas les éléments de différence, nous croyons qu'il existe une convergence large et substantielle. En paraphrasant, cette fois avec un peu de malice, le camarade Trotsky, nous pourrions dire que les divergences d'ordre terminologique ne reflètent pas nécessairement des divergences de substance. Par ailleurs, si les différences en question ont une portée limitée et surtout si on les traite avec un esprit ouvert et fraternel, la présence dans DP de conceptions comme les vôtres ne comporterait aucune difficulté ; au contraire, elle attirerait davantage l'attention des militants sur des questions importantes qui aujourd'hui sont souvent négligées et parmi lesquelles se place aussi l'histoire réelle du mouvement communiste international depuis les années vingt. Comme nous l'avons déjà mentionné, dans DP il y a des hétérogénéités culturelles qui aujourd'hui représentent des apports tout à fait positifs pour ses débats et pour la maturation de ses militants.

En ce qui concerne les rapports internationaux, nous estimons qu'il n'y a aucune difficulté à envisager des rapports avec la IV® Internationale, de même que nous en avons ou nous cherchons à en avoir avec différentes forces de la gauche

DEMOCRAZIA PROLETARIA A LA LCR ITALIENNE européenne et non européenne et différents mouvements de libération. Nous excluons toutefois une affiliation, parce que nous croyons qu'il ne serait pas utile de s'efforcer de surmonter aujourd'hui par des solutions politico-organisationnelles les divergences théoriques et politiques complexes qui marquent le mouvement révolutionnaire mondial et le marqueront sans doute pour toute une période. Une telle tentative, selon nous, pourrait engendrer des incompréhensions et des dangers de sectarisme.

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