Chers camarades,
Nous vous répondons avec retard pour deux raisons. En premier lieu parce que, comme vous le comprenez, le contenu de votre lettre exigeait une réponse suffisamment réfléchie et discutée ; deuxièmement, parce que des ordres du jour fixés auparavant et liés à notre congrès national en préparation nous ont empêchés de concentrer notre discussion en une seule session du comité central.
Tout d'abord, nous voudrions expliquer notre opinion sur quelques points qui sont marginaux par rapport à la question centrale posée par vous, mais qui ont une certaine importance du point de vue du débat politique entre DP et la LCR
Nous partageons votre jugement sur le développement des rapports entre DP et la LCR. L'unité électorale (aux élections législatives en 1983 et aux élections locales en 1985) et l'engagement commun pour la construction de Democrazia consiliare ont représenté des moments importants d'unité d'action à propos desquels la LCR a exprimé elle aussi une appréciation positive, bien que, peut-être, avec une tonalité moins optimiste que celle de votre lettre.
La qualité des actions que nous avons entreprises ensemble démontre qu'il existe un terrain politico-pratique de convergence assez large, que nos deux organisations ont parfois des réactions similaires face à des problèmes significatifs de la lutte des classes, que l'expérience des années soixante-dix constitue pour l'une et l'autre un héritage commun de luttes et de leçons.
Il nous semble toutefois indispensable de clarifier que l'intensification des rapports entre nos deux organisations est lié en premier lieu à une conception politique qui, pour nous, est traditionnelle et qui nous a toujours caractérisés, même si autrefois les résultats politiques furent moins importants. Il s'agit de la recherche d'une unité d'action avec d'autres forces du mouvement ouvrier sur des objectifs spécifiques sur lesquels il est possible de la réaliser : une telle méthode (le front unique) est une pratique constante et l'un des fondements programmatiques de la LCR et de la IV° Internationale dans son ensemble.
Aujourd'hui, nous sommes particulièrement convaincus que l'unité d'action entre DP et la LCR est utile, non seulement parce qu'elle permet la convergence de forces qui ne peuvent pas etre additionnées sur un terrain d'ensemble, mais surtout parce qu'elle peut impliquer plus facilement des secteurs de base du PCI et des syndicats, des avant-gardes des mouvements sociaux, des militants inorganisés et non disposés à rejoindre dans l'immédiat des organisations politiques. Tout cela peut faciliter l'accomplissement de ces tâches de résistance et d'opposition qui sont aujourd'hui prioritaires et indispensables ainsi que cette confrontation et cette recherche communes également indispensables pour donner à la gauche une autre perspective.
A ce sujet, pour ne prendre qu'un exemple négatif, nous regrettons que lors de la bataille contre l'installation des missiles à Comiso, DP n'ait pas choisi clairement le chemin de l'unité d'action. L'absence d'engagement résolu de votre part en faveur de la proposition de référendum avancée par la Gauche indépendante - la seule proposition valable à cette occasion - en a diminué incontestablement la portée et les potentialités. Notre campagne en faveur du référendum, tout en ayant eu un écho non négligeable, n'a pas eu la force suffisante pour produire des changements significatifs. Nous sommes toujours convaincus qu'une initiative unitaire de nos deux organisations aurait, peut-être, permis de renverser la situation ou, en tout cas, de rendre plus difficiles les manœuvres d'obstruction du PCI en stimulant la dynamique du mouvement antimissiles.
En tout cas, sur tout ce qui a trait aux initiatives communes possibles de nos deux organisations, nous souhaitons pouvoir en débattre d'une façon adéquate et utile, y compris en surmontant ainsi des malentendus et des difficultés politiques qui retardent ou rendent impossibles d'autres convergences. Ici, nous voulons, par contre, souligner d'entrée que notre ferme conviction sur la validité de la méthode de l'unité d'action va de pair avec la conviction tout aussi ferme que cette méthode n'est pas en contradiction avec notre engagement dans la construction autonome de notre organisation, avec son programme, sa perspective stratégique, ses points de références théoriques, ses structures organisationnelles.
Une telle conviction n'est pas le produit d'une manie sectaire qui nous amènerait à nous séparer à tout prix du reste de la gauche. Elle découle de la vérification réitérée du fait qu'aucune autre force de la gauche, DP compris, ne se fixe les tâches et les buts que nous nous fixons. Nous en arrivons au cœur du problème que vous avez soulevé dans votre lettre : l'entrée de la LCR dans DP.
Le rôle de la IV® Internationale Votre proposition de dissoudre la LCR et de rompre son lien politico-organisationnel avec la IV° Internationale pour entrer dans DP se base fondamentalement sur deux arguments. En premier lieu, DP serait la seule force qui a recueilli l'héritage de 1968 et aurait maintenant le rôle de catalyseur des forces nouvelles qui surgissent au cours de la lutte politique sur différents terrains. En deuxième lieu, la LCR serait l'héritière d'un patrimoine historique, certes important, mais qui aurait désormais largement pénétré dans la culture de la gauche. Cela rendrait tout à fait superflue l'existence d'une force séparée, en l'occurrence la LCR, et justifierait une meilleure utilisation des cadres et des militants de la LCR pour la construction de la seule force susceptible d'agir effectivement à gauche du PCI, à savoir DP.
Or, s'il est incontestable que DP a rassemblé le gros de ce qui est resté de la « nouvelle gauche » des années soixante-dix, et qu'elle représente aujourd'hui un point de reference réel pour des secteurs sociaux en voie de radicalisation, par contre, le deuxième argument de votre lettre est tout à fait faux. La base politique antistalinienne sur laquelle se fonde l'existence de la LCR et de la IV° Internationale ne se réduit absolument pas à notre bataille pour la défense de la démocratie à l'intérieur de l'URSS et du mouvement ouvrier, bien que cette bataille ait marque une part importante de notre existence politique.
En réalité, la bataille en défense de la démocratie ouvrière et contre le Thermidor stalinien, dans la conception de Trotsky, était partie intégrante de la défense de la nature révolutionnaire et internationaliste de la III° Internationale, fondée par Lénine, que Staline transforma en instrument de défense du « socialisme dans un seul pays ». Pour Trotsky, il ne s'agissait donc pas d'une option purement et simplement démocratique. Il s'agissait de saisir l'élément central de ce méca nisme politico-organisationnel infernal par lequel Staline avait enterré et dispersé la grande tradition révolutionnaire de la III Internationale.
La IV° Internationale, même après la mort de Trotsky, a continué à constituer un important laboratoire de réflexion théorique et, par exemple, elle a été la seule force politique à saisir la crise prolongée de l'économie capitaliste qui a commencé au début des années soixante-dix, alors que toutes les autres forces de la gauche, les forces « nouvelles » comprises, estimaient que le boom durerait éternellement et que la crise n'était qu'apparente ou qu'elle n'était que le produit de manœuvres diaboliques des patrons ou de la montée de masses.
Mais le point essentiel, ce n'est pas celui-là, ce n'est pas que la IV° Internationale ait eu le mérite d'avoir actualisé le marxisme révolutionnaire. Il s'agit jutement de clarifier ce qu'est ce marxisme révolutionnaire duquel aussi bien la LCR que DP se réclament. En effet, nous croyons qu'au-delà de la formule, il y a en réalité des divergences profondes sur le noyau de conceptions et de perspectives stratégiques et sur le contenu programmatique qui se cache derrière la formule elle-même.
Nous ne voulons pas nous lancer ici dans une dissertation inévitablement compliquée à ce sujet. Mais nous estimons qu'il est nécessaire de mentionner quelques points significatifs, et à notre avis essentiels, qui découlent de l'acceptation du marxisme révolutionnaire et qui sont partie intégrante du programme de la IV° Internationale et de la LCR.
Tout d'abord, la conception marxiste et léniniste de l'Etat et de la révolution prolétarienne. Cela implique pour nous de reconnaître la nécessité de détruire l'appareil d'Etat bourgeois et de le remplacer par un appareil nouveau, basé sur des organes de pouvoir des travailleurs et sur le démantèlement des instruments de coercition dont la bourgeoisie dispose aujourd'hui en tant que classe au pouvoir (armée, police, etc.). La prise du pouvoir par les travailleurs et les couches exploitées de la société ne sera pas possible sans une rupture, selon toute vraisemblance, violente : c'est ce que nous appelons rupture révolutionnaire.
Cette rupture pour la conquête du pouvoir n'est évidemment pas un but en soi ; elle est un moyen pour entamer l'expropriation des classes dominantes (qui ne renonceront pas spontanément à leur pouvoir, au contraire, elles organiseront leur résistance sous toutes les formes, y compris la lutte armée).
Cela vaut aussi pour les pays capitalistes développés, au moment où se précisera, dans la dynamique concrète de la lutte des classes, l'incompatibilité absolue des rapports de classes actuels avec les besoins sociaux, politiques, spirituels de la classe ouvrière et des grandes masses populaires. Cela constitue aussi un objet fondamental de notre programme.
Si d'autres voies étaient possibles, le prolétariat devrait incontestablement les parcourir. Mais il n'est jamais arrivé dans l'histoire que les anciennes classes dominantes se soient laissé exproprier sans douleur. Sans une telle expropriation, par ailleurs, il serait très difficile de réaliser ce « monde nouveau, autogéré, équilibré du point de vue écologique, conditionné par des buts sociaux, culturellement démocratique et tolérant », pour lequel luttent aussi bien DP que la LCR.
Deuxièmement, il y a une distinction principielle entre démocratie bourgeoise et démocratie socialiste. Celles-ci ne sont pas réductibles, respectivement, ni à la démocratie représentative ni à la démocratie directe.
Cela signifie pour nous qu'il est clair qu'il n'y aura pas de transformation graduelle de l'une (bourgeoise) à l'autre (socialiste). Il est clair également que la cohabitation des formes mixtes n'est pas un modèle réalisable ou applicable (c'est l'illusion de vieilles conceptions à la Ingrao) : elle ne représente qu'une situation qui pourrait se créer exceptionnellement à une étape de dynamique ascendante de la lutte des classes, grâce au déploiement d'un maximum d'énergies organisationnelles et politiques par le prolétariat (dualité de pouvoir). Une telle dynamique débouche, soit sur la prise du pouvoir par les travailleurs, soit sur la restauration du contrôle social, politique et idéologique de la bourgeoisie et la suppression ou la neutralisation des instruments de démocratie prolétarienne créés par les travailleurs.
En troisième lieu, il y a le problème des « trois secteurs de la révolution » dans le monde. Reconnaître l'existence de ces trois secteurs signifie avoir une approche internationaliste conséquente dans notre action politique en partant de la reconnaissance et, si possible, de l'unification sur tous les terrains, en commençant par la solidarité des intérêts des travailleurs des pays impérialistes, des travailleurs des pays semi-coloniaux, opprimes et en tout cas dependants, des travailleurs qui subissent la domination de la bureaucratie. Cela signifie, en outre, qu'il taut saisir correctement la nature différente des voies révolutionnaires dans les trois secteurs : révolution socialiste dans les pays impérialistes, révolution antibureaucratique dans les pays qui ont dépassé le capitalisme, « révolution socialiste ou caricature de révolution », pour reprendre l'expression d'un révolutionnaire comme Che Guevara qui put vérifier personnellement l'impasse des révolutions qui avaient commencé dans les pays dépendants sur le terrain de la lutte démocratique et anti-impérialiste, mais sans transcroître vers le socialisme.
Finalement, nous voulons rappeler la méthode du programme de transition, à savoir l'adoption d'objectifs susceptibles, d'un côté, de satisfaire réellement les besoins des travailleurs et, de l'autre, de faciliter la prise de conscience par ceux-ci du fait que leurs intérêts et ceux de la classe dominante sont inconciliables et donc de les armer sur tous les terrains pour une lutte anticapitaliste conséquente.
Cela signifie avancer un programme qui stimule l'auto-organisation des masses, leur participation démocratique aux décisions et à l'élaboration des propositions, leur prise de conscience qu'aussi longtemps que subsisteront les rapports de production actuels, aucune transformation qualitativement supérieure de la société ne saurait être entamée sous quelque forme que ce soit. Au contraire, la perspective est celle d'une régression, comme le prouve le capitalisme des années quatre-vingt.
En conclusion, la méthode du programme de transition s'oppose carrément à la méthode qui consiste à séparer des objectifs minimum (actuels) et des objectifs maximum (qui ne sont jamais atteints) de même qu'à l'illusion qu'il soit déjà possible de créer aujourd'hui des îles de bonheur
Cette énumération n'épuise pas la problématique du marxisme révolutionnaire, mais elle en indique brièvement quelques thèmes essentiels. Il y a, toutefois, un autre point sur lequel nous voudrions attirer votre attention. C'est la nécessité de construire non seulement une direction révolutionnaire alternative aux directions traditionnelles du mouvement ouvrier, mais aussi une direction révolutionnaire internationale. Une telle direction est indispensable aussi bien pour riposter à la crise mondiale du capitalisme que pour coordonner sur le plan stratégique les luttes prolétariennes dans les divers secteurs du monde.
Déjà au siècle dernier, lorsque Marx et Engels travaillaient pour construire la Ire Internationale (avant même n'importe quel parti national), ils ne partaient aucunement de considérations théoriques abstraites, mais de faits politiques incontestables, entre autres du fait que, dans sa lutte pour le socialisme, le prolétariat devait s'organiser à l'échelle internationale pour riposter à l'organisation de la bourgeoisie à l'échelle mondiale. D'autres grands dirigeants du mouvement ouvrier - Trotsky, Rosa Luxemburg, Gramsci, Che Guevara, etc. - ont eu la même approche.
Il va de soi que nous n'avons aucun fétichisme à l'égard des grands dirigeants du passe, de même que nous n'en avons pas à l'égard d'aucun texte littéraire ou de programmes hérités du passé. Mais la question se pose tout simplement de savoir si de telles conceptions sont encore valables, si aujourd'hui une organisation internationale du prolétariat est encore nécessaire. Voilà une question cruciale qui se pose aujourd'hui au mouvement ouvrier international
Aujourd'hui, à la suite de la formation des multinationales et d'organismes économiques et politiques supranationaux (OTAN, autres pactes militaires, etc.), l'organisation mondiale de la bourgeoisie s'est énormément renforcée par rapport à l'époque de Marx, Engels et d'autres dirigeants du prolétariat. Une telle évaluation reste, selon nous, valable parce qu'elle a été largement confirmée par la réalité du capitalisme contemporain, la réalité de la lutte des classes. Voilà l'origine de notre appartenance à la IV° Internationale. Voilà en même temps la concrétisation de notre conception de l'internationalisme conçu non seulement comme solidarité avec les luttes de libération des pays dépendants qui - cela va de soi -reste une tâche primordiale (toutes les sections de la IV° Internationale se sont toujours placées au premier rang à ce propos), mais surtout et principalement comme organisation des travailleurs à l'échelle mondiale. En défendant une telle conception et une telle pratique, nous sommes parfaitement convaincus de nous placer dans la tradition du marxisme révolutionnaire.
Nous ne croyons aucunement qu'il s'agisse d'une question abstraitement idéologique. Malheureusement, jusqu'ici, les vérifications pratiques n'ont eu lieu que sous forme négative. Pourtant, elles sont utiles. L'absence d'une conscience internationaliste adéquate et d'une organisation internationale constitue sans aucun doute l'un des plus graves éléments de faiblesse du prolétariat européen dans sa lutte contre l'attaque de la bourgeoisie (disons-le en passant, c'est l'une des conséquences les plus néfastes et durables du stalinisme).
La lutte des ouvriers français de la sidérurgie, celle des ouvriers de chez Fiat pendant trente-cinq jours, la mobilisation en Europe contre l'installation des missiles, pour ne prendre que quelques exemples parmi les plus significatifs, ne se seraient terminées comme elles se sont terminées s'il avait existé une organisation syndicale européenne ou s'il avait existé une réelle coordination européenne des mouvements antimissiles. Même la solidarité avec le Nicaragua, l'Afrique du Sud et les autres luttes du tiers monde serait infiniment plus efficace. Il ne s'agit pas d'écrire l'histoire sur la base d'hypothèses, mais de mesurer combien l'absence d'une conscience et d'une organisation internationale conséquentes a coûté, combien elle coûte et combien elle risque de coûter au mouvement ouvrier et à tous les mouvements d'opposition.
Vous-mêmes, par ailleurs, vous expliquez à juste titre dans vos thèses que le projet programmatique que les révolutionnaires opposent à l'irrationalité du capitalisme doit avoir un caractère organique et d'ensemble. Très bien ! Mais alors, est-il possible de ne pas se rendre compte qu'un tel projet programmatique ne peut se concrétiser que dans une optique internationale et internationaliste des problèmes et des propositions?
Face à la crise et à l'attaque bourgeoises, il n'y a, à vrai dire, que deux lignes alternatives possibles pour le mouvement ouvrier : soit celle que prônent les réformistes, à savoir l'alliance de chaque classe ouvrière nationale avec « sa propre bourgeoisie » contre la classe ouvrière des autres pays, soit celle de la solidarité et de l'alliance des travailleurs de tous les pays capitalistes (à commencer par l'Europe en ce qui nous concerne) contre leur bourgeoisie respective. Toute proposition alternative qui ne soit pas claire sur ce point essentiel sera en dernière analyse peu convaincante et rendra crédible - ne serait-ce marginalement - la ligne des réformistes.
Quelques divergences importantes
Face à cette énumération de divergences programmatiques et stratégiques, vous pourriez objecter qu'il s'agit de littérature, d'abstractions, que nous avons raison, peut-être, mais peut-être pas, que l'on verra plus tard. Mais l'essentiel est de construire aujourd'hui, d'accomplir aujourd'hui les tâches qui se posent concrètement.
Nous sommes absolument convaincus de la nécessité incontournable de nous construire et de nous confronter sur les tâches concrètes. Dans la mesure du possible, nous le faisons et nous avons l'intention de le faire de mieux en mieux. Mais nous sommes également convaincus qu'il existe un lien très fort entre les tâches actuelles et les axes de définition que nous nous sommes efforcés d'indiquer, et que le fait d'être ou de ne pas être d'accord sur ces axes n'est pas sans conséquences politiques sur les batailles concrètes qu'on mène et sur l'organisation politique qu'on construit.
Permettez-nous de prendre quelques exemples concrets. Nous n'avons pas été d'accord avec les positions que DP a exprimées à des moments cruciaux au cours de l'année dernière : sur les événements de Sigonella, sur les vissicitudes des années soixante-dix et l'arrestation de camarades anciens militants d'Avanguardia operaia, sur l'attitude à prendre envers la Libye '
En ce qui concerne les événements de Sigonella, DP a eu une attitude ambiguë et contradictoire à propos de la nature impérialiste de l'Italie et de sa politique extérieure : une attitude pas tellement littéraire, mais une attitude qui a eu des implications politiques selon nous négatives, par exemple, dans les déclarations publiques de votre parti sur la formation du deuxième gouvernement Craxi, auquel vous avez posé une condition : l'exclusion de l'atlantiste de choc Spadolini.
Certes, dans vos thèses et dans votre revue, vous réaffirmez le caractère impérialiste du capitalisme italien. Mais vous n'en tirez pas les conséquences politiques nécessaires et vous continuez, en fait, à accepter l'idée d'un « superimpérialisme » des Etats-Unis ou, pire, d'un affrontement mondial entre superpuissances (Etats-Unis et URSS), ce qui, dans une certaine mesure, déterminerait la portée progressiste d'une bataille pour l'« indépendance nationale », l'« autonomie » et la « souveraineté » de l'Italie.
Le caractère contradictoire de votre orientation est apparu aussi à propos des sanctions décrétées par le gouvernement Craxi contre la vente d'armes à la Libye
(cf. votre interpellation parlementaire à ce sujet). A cette occasion, votre pacifisme stratégique - mal inspiré et injustifié — a eu le dessus sur l'exigence d'une bataille anti-impérialiste contre l'agression combinée des Etats-Unis et d'Israël contre la Libye, couverte et avalisée par le gouvernement italien. Selon la LCR, par contre, cette exigence doit être le souci principal qui inspire les ripostes et nos propositions politiques au moment où une puissance impérialiste agresse ou menace d'agresser le peuple d'un pays qui reste, malgré tout, un pays dépendant comme la Libye de Kadhafi.
En ce qui concerne les arrestations, les positions prises par DP ont été contradictoires et oscillantes. Les déclarations tout à fait inacceptables que le camarade Basilio Rizzo a faites au conseil municipal de Milan n'ont pas été reprises dans les déclarations d'autres dirigeants que nous partageons, mais elles n'ont pas été démenties. Par ailleurs, les positions exprimées par votre secteur jeune à Milan n'ont pas été très différentes de celles du camarade Rizzo.
Deux lignes donc, et non pas deux lignes exprimées par deux secteurs differents de DP, mais deux lignes de la direction de DP dans son ensemble face à des interlocuteurs différents. C'est la conséquence du choix qui consiste à ne pas vérifier sérieusement ou mène la ligne du « pacifisme stratégique » et de la « souveraineté nationale sur l'Italie ». Nous pourrions allonger la liste des questions sur lesquelles nous ne sommes pas d'accord en nous basant sur vos textes et documents. Mais nous ne croyons pas opportun de le faire ici. Pour arriver à la conclusion d'une lettre nécessairement longue, nous voulons souligner qu'en réalité, dans l'état actuel des choses, DP et la LCR ne peuvent pas fusionner parce que, malgré une collaboration profitable, elles ne cessent d'être des forces non homogènes, visant à la construction de deux choses substantiellement différentes.
Vous avez fait le choix de construire un autre parti en occupant tous les espaces que vous trouvez devant vous et en exploitant à fond l'avantage de représenter ce qui reste de la nouvelle gauche des années soixante-dix. Dans cet effort de construction, vous considérez secondaire (ou peut-être prématurée) la définition d'une identité politico-théorique plus précise qui limiterait la prise de DP sur différents secteurs. Par contre, la LCR s'efforce de développer un projet politique précis, de construire un parti, dont les cadres soient dans leur ensemble conscients de leurs objectifs fondamentaux.
Il va de soi que, puisque nous n'avons aucun fétichisme en ce qui concerne les instruments organisationnels, nous serions prêts à nous dissoudre et à entrer dans une autre organisation dans le cas où il y existerait une clarté suffisante sur les tâches politiques et les perspectives stratégiques. Il s'agit, à notre avis, d'une condition nécessaire si on veut construire un parti révolutionnaire et non un parti « quelconque ».
Des divergences qui ne sont surmontées que sur le papier éclatent à nouveau lorsque la situation politique impose des choix précis. Tout relativisme en matière politique et théorique produit des militants incapables de s'orienter face à des tournants brusques, à des fortes pressions idéologiques, à des moments difficiles de la lutte des classes.
En conclusion: votre lettre ne répond aucunement à l'exigence de cette
21 « confrontation serrée » qui n'est possible que comme confrontation politique réelle. Cela, indépendamment de l'exigence d'approfondir le travail déjà entrepris en commun, en commençant par le syndicat, et d'aborder sérieusement les divergences d'orientation et de comportement qui peuvent entraver, et en fait empêchent, des accords pratiques dans d'autres secteurs, avant tout dans le mouvement contre la guerre.
Lorsque nous parlons de confrontation politique, nous voulons dire qu'il faut expliciter les divergences fondamentales ou, en d'autres termes, qu'il faut vérifier accords et désaccords, fixer la base des rapports futurs entre nos deux organisations, au-delà, justement, des « fronts » sur des objectifs partiels, antibureaucratiques, etc.
Cette confrontation pourrait se développer par des initiatives différentes et à des niveaux différents : colloques, rencontres au niveau des directions, débats entre militants sur les questions cruciales de la construction d'un parti révolutionnaire. De notre point de vue, la discussion sur l'internationalisme prolétarien constitue un élément incontournable d'une telle confrontation. Tout simplement, nous estimons que DP doit se confronter avec la LCR comme réalité politique d'ensemble, élément d'une réalité politique internationale.
Il nous semble utile que deux organisations ouvrières d'extrême gauche, deux organisations ouvrières honnêtes, fassent le point sur ce qui les unit et ce qui les divise. Du moins, de notre point de vue, il ne pourra découler d'une telle confrontation que des résultats positifs sur le terrain de la clarté politique. Par ailleurs, l'approche adoptée par le secrétariat national de DP révèle une connaissance très insuffisante aussi bien de la LCR que de la IV° Internationale. Ce que nous ne pouvons pas accepter, c'est justement qu'on élude la confrontation et que les divergences soient banalisées dans le but, plus ou moins caché, de présenter comme un entêtement sectaire la résistance de la LCR à se laisser avaler.
Le fait de reconnaître, comme nous le faisons, qu'il y a deux méthodes, deux programmes, deux projets politiques différents et qu'à l'étape actuelle les conditions d'une unification ne sont pas réunies ne signifie pas que, à l'instar des sectaires de tout acabit, nous voulons ériger des murailles de Chine et des compartiments étanches entre nous.
La reconnaissance franche et loyale des divergences et de leur origine est elle aussi un facteur non négligeable de cette clarification politique, qui est selon nous un élément constitutif du processus compliqué, difficile et largement imprévisible de construction d'un parti réellement révolutionnaire.
Secrétariat national de la LCR 1. A la suite de l'action entreprise par les Etats-Unis à l'occasion de l'affaire du bateau italien Achille-Lauro (automne 1985), des incidents s'étaient produits à la base de l'OTAN de Sigonella, en Sicile, entre des militaires italiens et des militaires américains. Quant aux arrestations d'anciens militants de Avanguardia operaia, accusés d'avoir participé à une action qui avait causé la mort d'un jeune néo-fasciste en 1975, elles ont eu lieu le 18 septembre de l'année dernière. Quelques jours plus tard, l'un des dirigeants de DP, Basilio
Rizzo, en parlant des victimes d'affrontements dans les années 1970, a mis sur le même plan militants de gauche et fascistes. Ils sont tous des morts à nous, avait-il dit.