Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 21

La guerre civile au Sud-Yémen

Salah Jaber · Quatrième Internationale, n° 21 · septembre 1986 · p. 69-77 · 4 084 mots

In English: Bloody Conflict in the Yemen (International Marxist Review Vol. 2, No. 2, Spring 1987).

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Cet article est une traduction de l'original arabe, paru dans Al-Mitraqa, revue communiste révolutionnaire pour la région arabe, n° 2, janvier-mars 1986.

La guerre civile dévastatrice qui a éclaté, en janvier dernier, dans la République démocratique populaire du Yémen a fait des milliers de victimes et entraîné des ravages économiques qui ont failli réduire à néant la plupart des réalisations matérielles de l'expérience révolutionnaire dans ce pays, qui figure parmi les plus pauvres du monde quant à la rareté de ses ressources naturelles. Cette guerre a étonné le monde par sa violence extrême, illustrée par le recours des belligérants à toutes la gamme d'armements disponibles dans le pays, y compris l'aviation (!), sans reculer devant des massacres réciproques qui ont donné à leur conflit l'aspect d'une guerre tribale avec un armement moderne; ce qui explique le nombre effroyable des tués (la plupart des estimations tournent autour de dix mille) pour des combats qui durèrent une dizaine de jours dans un pays dont la population atteint à peine deux millions et demi d'habitants.

Il serait possible, bien sûr, d'attribuer cette violence sanguinaire aux traditions établies dans cette région du monde où se déroule la guerre du Liban, une des plus atroces de l'histoire moderne, la guerre entre l'Irak et l'Iran, une des plus grandes hécatombes depuis la Deuxième Guerre mondiale, et où le nombre des victimes de la répression baassiste de la ville de Hama en Syrie, en 1982, a été au moins égal à celui des victimes de janvier au Sud-Yémen. Cependant, si les particularités de la guerre interne sud-yéménite se réduisaient à sa violence extrême, le monde ne l'aurait pas contemplé avec l'étonnement qui fut le sien. Or, précisément, la violence, cette fois, n'opposait pas deux Etats, ni deux religions, ni deux communautés ni même un régime et ses adversaires, mais des personnes adhérant au même régime, au même parti, à la même idéologie et unies de surcroît par la même allégeance extérieure... au point que les « pays frères » arabes les plus habitués à la violence s'étonnèrent de celle qui éclata au Sud-Yémen. L'Occident impérialiste, quant à lui, vit dans les événements sud-yéménites une nouvelle occasion de décrire les régimes « marxistes » comme assoiffés de sang, en évoquant les massacres de Staline, Pol Pot et autres champions des exterminations post-révolutionnaires... en oubliant la très longue liste des massacres impérialistes, des conquêtes coloniales jusqu'à l'Algérie ou le Vietnam, en passant par Hitler qui relève beaucoup plus du système capitaliste que Staline ne relevait du pouvoir de la classe ouvrière. Sans parler, bien entendu, de la liste des massacres perpétrés par divers suppôts de l'impérialisme dans le tiers monde et des massacres de la première époque du capitalisme jusqu'à celui de la Commune de Paris de 1871.

Nature de la révolution sud-yéménite

Notre intention, en rappelant ces vérités élémentaires, n'est pas d'absoudre le régime du Sud-Yémen, mais de couper court à l'exploitation des événements de ce pays en vue d'alimenter la campagne antimarxiste comme le firent les divers médias de l'« information » bourgeoise, y compris ceux de la région arabe. Ceci dit, c'est notre devoir en tant que marxistes et communistes révolutionnaires d'expliquer (et non de justifier) ce qui s'est passé dans la RDPY, connue pour être le seul Etat arabe dirigé par un régime se réclamant du « marxisme-léninisme ». Toutefois, l'explication du conflit sanglant qui s'y est déroulé en janvier dernier exigerait, pour être satisfaisante, que l'on remonte aux sources de l'expérience révolutionnaire sud-yéménite pour décrire la nature de l'Etat instauré moins de deux ans après l'éviction du colonialisme britannique en 1967, ainsi que les caractéristiques de cet Etat et le processus qu'il a connu au cours des années soixante-dix et qui a abouti à la situation qui rendit possible les massacres de janvier. Néanmoins, cette analyse indispensable que nous avons manquée à produire avant les derniers événements - négligence qu'explique, sans la justifier, la situation marginale de l'Etat sudyéménite -, cette analyse, disions-nous, nécessite beaucoup plus qu'un article de revue. C'est pourquoi nous la développerons dans une brochure, en nous contentant ici d'indiquer les grandes lignes qui permettent de comprendre la •situation sud-yéménite, sans rentrer dans les détails.

Le Sud-Yémen aurait pu connaitre le sort de son frère du Nord qui resta isolé du monde extérieur et de la civilisation moderne jusqu'au coup d'Etat-révolution de 1962, n'était l'intérêt de l'empire britannique pour le port d'Aden en tant que station commerciale et militaire, notamment apres l'ouverture du canal de Suez en 1869. Le Sud-Yémen, en effet, ne dispose d'aucune ressource naturelle, minière ou agricole, pouvant constituer une source de pillage colonial. C'est pourquoi les Britanniques se contentèrent de développer la ville d'Aden et ses environs pour les deux fonctions précitées, en prenant soin de maintenir les autres régions du pays dans leur immobilisme tribal quasi féodal.

L'importance d'Aden pour l'impérialisme britannique allait s'accroître au cours des années cinquante, en raison de la montée des luttes anti-impérialistes au Moyen-Orient, incarnée par Mossadeg en Iran et Nasser en Egypte. La ville connut, par conséquent, un développement notoire, durant la première moitié des années cinquante, par suite du renforcement de la base militaire britannique qui s'y trouvait et de la construction d'une raffinerie de pétrole par laquelle la GrandeBretagne voulait compenser sa perte de la raffinerie d'Abadan, en Iran. C'est ainsi qu'Aden - en isolement quasi total de l'intérieur sud-yéménite, sauf pour en importer la main-d'œuvre - disposa d'un port moderne, d'un grand aérodrome et de l'une des plus grandes et des plus modernes raffineries du monde.

Le développement accéléré de la ville d'Aden dans les années cinquante et l'élargissement du fossé qui la séparait des campagnes sud-yéménites ont abouti à deux résultats très importants au niveau du mouvement des masses du SudYémen : la naissance et la croissance d'un mouvement syndical qui joua un rôle considérable dans la ville et l'explosion du sentiment antibritannique dans les régions rurales. Ces deux courants furent renforcés par la montée du mouvement nationaliste arabe sous la direction de l'Egypte nassérienne et connurent une nouvelle impulsion décisive lorsqu'un coup d'Etat « nassérien » renversa le pouvoir royaliste (Imamat) au Nord-Yémen, en septembre 1962, entraînant une guerre entre républicains soutenus par l'armée égyptienne et partisans de l'Imam, aidés par la monarchie saoudienne.

C'est au cours de ces bouleversements que fut déclenchée la lutte armée antibritannique dans les campagnes du Sud-Yémen en 1963 (14 octobre, date de la première opération) sous la direction du Front national de libération du Sud-Yémen occupé, dont la colonne vertébrale était constituée par l'organisation sud-yéménite du Mouvement des nationalistes arabes, d'obédience nassérienne. Durant les quatres années de la guerre de libération achevée par l'évacuation d'Aden du dernier soldat britannique, le 29 novembre 1967, le Front national s'imposa comme direction hégémonique du mouvement des masses sud-yéménites dans l'ensemble des régions du pays, y compris la ville d'Aden même, dont le Front réussit à contrôler les quartiers pauvres et les principales fédérations syndicales. En même temps, le FNL connaissait une profonde radicalisation politique dirigée par les « directions secondaires », c'est-à-dire les dirigeants de la lutte à l'intérieur - à Aden et dans les campagnes - avec à leur tête des hommes comme Abdel Fattah Ismaïl (ex-ouvrier de la raffinerie de pétrole) et Salen Robaye Ali (ex-instituteur rural, fils de paysans pauvres), qui s'opposaient aux « notables »

de la direction centrale représentée par les cousins Chaabi. Cette radicalisation, dans laquelle l'organisation du MNA au Nord-Yémen joua un role important, aboutit à une rupture entre le courant majoritaire du FNL et le nassérisme en tant qu'idéologie et régime établi, ainsi qu'avec la direction centrale (inter-arabe) du MNA qui resta partagée jusqu'en 1967 entre un nassérisme inconditionnel et un nassérisme critique. Les dirigeants de la majorité du FNL adoptèrent le marxisme qu'ils se mirent à étudier après que le comportement égyptien au Nord-Yémen, et notamment la recherche par Nasser d'un compromis avec les Saoudiens, eut achevé de dissiper leurs illusions sur le régime nassérien. (Les Yéménites devancérent dans cette voie les autres branches du MNA dont les illusions ne se dissipèrent que par suite de la défaite égyptienne dans la guerre israélo-arabe de juin 1967.) La majorité du FNL s'imprégna même du marxisme révolutionnaire, influencée par la lecture de Marx, Lénine et Trotsky, ainsi que par l'exemple cubain et le radicalisme chinois (pendant la révolution culturelle). Cependant, les conditions de la lutte contre le colonialisme et contre le Front de libération du Sud-Yémen occupé (initiales anglaises : FLOSY) - organisation rivale du FNL et soutenue par Le Caire, depuis sa fondation en 1966 - empêchèrent que soit tranché le conflit politique entre la tendance prolétarienne et la tendance petite-bourgeoise au sein du FNL. Celles-ci continuèrent donc à cohabiter jusqu'à la prise du pouvoir par le FNL, par suite du départ des Britanniques et de sa victoire sur le FLOSY rival.

Une dualité de pouvoir s'installa dans le pays, après l'évacuation des Britanniques, entre, d'une part, les organisations populaires combattantes du FNL, dirigées par la gauche du Front et, d'autre part, l'Armée du Sud-arabique, créée et équipée par les Britanniques pour les remplacer comme force de domination du Sud-Yémen après qu'il ait obtenu son « indépendance ». Le FNL disposait, en outre, d'une vaste influence dans les rangs des soldats et petits officiers de l'ASA. Or, l'attitude à l'égard de l'appareil d'Etat, hérité du colonialisme, et notamment ses forces armées, devint, immédiatement après la prise du pouvoir, le principal sujet de conflit entre les deux fractions du FNL ; s'y ajouta ultérieurement le conflit au sujet des mesures sociales à mettre en pratique, et notamment la révolution agraire. Qahtne a-Chaabi, président de la République et chef de l'aile droite du Front, se comporta à la manière d'un Kérensky, essayant de jouer un rôle bonapartiste dans le cadre de la dualité de pouvoir, tout en cherchant à la trancher au profit de la consolidation de l'Etat bourgeois en s'appuyant sur son armée. Il échoua dans cette entreprise comme son illustre prédécesseur et rejoignit comme lui la poubelle de l'histoire, après avoir été renversé par le courant prolétarien qui disposait d'une large majorité au sein du FNL. Cela eut lieu le 22 juin 1969.

C'est donc à cette date que la dualité de pouvoir fut tranchée en faveur des organisations populaires armées, sous la direction de la gauche marxiste du FNL. Le nouveau pouvoir entreprit de transformer radicalement l'armée en l'épurant, la réorganisant et en y greffant des combattants révolutionnaires et des commissaires politiques. Il créa également aux côtés de l'armée, en 1973, une milice populaire sur le modèle cubain qui peut rassembler cent mille personnes en cas de mobilisation (comme cela a été démontré pendant les combats de janvier dernier !).

Par ailleurs, quelques mois après s'être emparée du pouvoir, la direction révolutionnaire nationalisa toutes les entreprises capitalistes étrangères ou locales dignes d'intérêt, à l'exception de la raffinerie qui, si elle avait été nationalisée, aurait cessée de fonctionner dans la mesure où elle raffine du pétrole entièrement importe alors que les compagnies impérialistes dominaient complètement la distribution du pétrole du Golfe à cette époque. En 1970, le gouvernement révolutionnaire organisa des insurrections paysannes dans les campagnes qu'il accompagna de la promulgation d'une loi de réforme agraire très radicale. En 1972, après l'organisation de manifestations populaires dans la capitale Aden, le gouvernement révolutionnaire promulgua une loi nationalisant tous les logements en location (non habités par leurs propriétaires) et réduisant les loyers au prorata des revenus. En 1974, il promulgua le Code de la famille qui représenta un énorme bond qualitatif vers l'égalité entre hommes et femmes, stipulée par la Constitution, adoptée par le nouvel Etat en 1970. (Le bond est, bien entendu, relatif aux traditions sociales et religieuses extremement arrierees qui etaient en vigueur avant la révolution).

L'analyse du processus révolutionnaire du Sud-Yémen - quasiment inconnu en dehors du Yémen, et surtout hors de la région arabe - permet d'établir que le pouvoir, né en juin 1969, est une dictature prolétarienne s'appuyant sur les paysans pauvres, issue d'un processus ayant de nombreux traits de ressemblance avec l'expérience cubaine, comme l'affirment d'ailleurs les dirigeants du FNL euxmêmes. Il est même possible d'affirmer que la révolution sud-yéménite est la révolution prolétarienne dont la direction est la plus proche du programme bolchevik-léniniste depuis la Révolution russe, en adoptant un programme conseilliste (soviets) et explicitement socialiste (révolution permanente). Cependant, si elle a pu mettre en pratique les mesures sociales incluses dans son programme - au point d'exagérer dans un sens collectiviste, ce qui l'obligea ultérieurement à introduire une sorte de NEP (politique d'ouverture économique limitée, adoptée par les bolcheviks en 1921) -, la direction sud-yéménite s'aperçut très vite que son programme socialiste était utopique par rapport à la réalité de la société yéménite avec sa majorité écrasante d'analphabetes et l'inertie considérable des traditions tribales.

La dégénérescence bureaucratique

La révolution prolétarienne sud-yéménite avait triomphe dans l'un des pays les plus pauvres et les plus arriérés du monde, un pays dont les paysans analphabètes constituaient la majorité de la population. Le jeune Etat prolétarien se trouva dans un isolement asphyxiant au niveau arabe et mondial. Le seul Etat capable de le secourir efficacement était l'URSS qui préféra, les premières années, restreindre son aide dans des limites très étroites, irritée par la politique révolutionnaire proclamée par le nouveau pouvoir et désireuse de ne pas gêner ses alliés arabes agrees, notamment l'Egypte. Dans ces conditions, la direction de la révolution sud-yéménite affronta une situation extrémement difficile, avec un grand courage révolutionnaire, en misant sur la progression du mouvement révolutionnaire chez ses deux voisins, le Nord-Yémen et le Sultanat d'Oman (guerre du Dhofar). Mais la dynamique révolutionnaire en cours au Sud-Yémen ne fut pas en mesure de contrebalancer le reflux général du mouvement des masses dans la région arabe après 1970, année des massacres de Jordanie, du décès de Nasser et du renversement du pouvoir baassiste de gauche en Syrie.

Ainsi, au milieu des années soixante-dix, il était devenu clair que les perspectives d'une victoire révolutionnaire au Nord-Yémen, similaire à celle du Sud, étaient lointaines ; quant à la guerre de libération du Dhofar, elle fut défaite par l'intervention militaire irano-impérialiste qui menaça même le régime révolutionnaire d'Aden. Le gouvernement révolutionnaire ne parvint à réaliser le premier plan triennal de développement (1971-1974) qu'aux trois quarts, en raison du manque de prêts extérieurs.

En même temps, la révolution bâtissait son Etat avec les meilleures intentions démocratiques, mais avec l'obligation d'utiliser une proportion importante de fonctionnaires de l'époque coloniale dans la capitale Aden, et dans des conditions de pauvreté extrême, d'analphabétisme, de difficultés de transports et de communications et de prédominance de la mentalité précapitaliste dans les relations sociales dans les campagnes. Si le socialisme est, selon la fameuse formule de Lénine, l'électrification plus le pouvoir des soviets, ces deux conditions restent loin d'être réalisées au Sud-Yémen où le quart seulement de la population rurale dispose du courant électrique, tandis que plus de la moitié des habitants sont encore analphabètes malgré les efforts considérables déployés par le gouvernement révolutionnaire pour l'alphabétisation.

Eviter une dégénérescence bureaucratique dans les conditions que nous avons décrites est quasiment impossible, à moins que le jeune Etat révolutionnaire puisse trouver une aide extérieure de la part d'un autre Etat ouvrier, lui-même non bureaucratique et capable matériellement d'apporter l'aide nécessaire et suffisante. Un tel Etat n'existe pas dans notre monde actuel, où le seul Etat matériellement capable est en même temps le plus bureaucratisé ; il s'agit, bien sûr, de l'URSS.

Or, Moscou, après sa perte de l'Egypte, consécutive à l'expulsion des conseillers soviétiques par Sadate en 1972, commença à s'intéresser de plus en plus au Sud-Yémen. Elle augmenta progressivement son aide au régime d'Aden, accompagnant les aides matérielles de directives politiques et d'une supervision croissante de la construction des appareils du jeune Etat. C'est ainsi que l'aide militaire nécessaire s'accompagna d'un contrôle soviétique de la formation des officiers, tandis que l'Allemagne de l'Est prit sur elle la formation des services de sécurité et que les deux Etats, avec d'autres du même bloc, présidèrent à la construction d'un nouveau parti dirigeant, par la fusion du petit groupe stalinien local avec l'organisation du FNL, en accordant au premier une représentation dans les organes du pouvoir hors de proportion avec sa force réelle. Un des plus grands et des plus modernes bâtiments du Sud-Yémen est l'école du parti, où des staliniens professionnels d'URSS et d'Europe orientale enseignent leur marxisme falsifié aux cadres et membres du parti dirigeant qui prit, en 1978, le nom de Parti socialiste yéménite.

Un processus accéléré de dégénérescence bureaucratique sur le mode stalinien, , impulsé par le bloc des Etats staliniens, s'est développé au Sud-Yémen, surtout après 1974. En tête de ce processus s'est placé le nouvel appareil du parti, dirigé par Abdel Fattah Ismail qui passa du marxisme révolutionnaire au stalinisme après être passé du nationalisme nassérien au marxisme révolutionnaire, évolution politique tout à fait parallèle à celle de son vieux camarade (depuis le MNA) Nayef Hawatmeh, dirigeant du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP).

Cependant, une fraction du jeune Etat révolutionnaire, dirigée par le chef de l'Etat, Salem Robaye Ali, s'opposait au processus de dégénérescence bureaucratique : elle s'opposait à l'hégémonie absolue du parti et cherchait à impulser l'initiative des masses ; elle s'opposait aussi à la dépendance totale vis-à-vis de l'URSS, et cherchait d'autres sources de financement de manière à éviter une dependance unilatérale, quitte à ce que ces sources fussent reactionnaires arabes ou même impérialistes (d'où les sympathies pro-chinoises attribuées à Robaye Ali).

Cette fraction de la direction de la révolution sud-yéménite fut liquidée selon les pires méthodes staliniennes en juin 1978. Salem Robaye Ali fut exécuté, avec deux de ses alliés de la direction du parti et de l'Etat, au lendemain d'un « proces » nocturne secret. Les masses du Sud-Yémen découvrirent ainsi, du jour au lendemain, que l'un des principaux dirigeants de leur révolution, le chef de leur Etat, n'était qu'un comploteur réactionnaire, exécuté pour cette raison !

Le « coup d'Etat » stalinien de juin 1978, suivi par « l'épuration » du parti de tous les partisans du président déchu, marqua l'achèvement de la dégénérescence bureaucratique du Sud-Yémen.

Les conflits au sein de la bureaucratie

La bureaucratie sud-yéménite - à l'instar de toute bureaucratie provenant de la dégénérescence d'un processus révolutionnaire récent, comme c'était le cas de la bureaucratie de l'URSS dans les années vingt et trente - ne fut jamais homogène et monolithique. Elle se compose de trois fractions distinctes, malgré leurs recoupements : la bureaucratie du parti dirigée par Abdel Fattah Ismaïl, la bureaucratie militaire, dirigée par Ali Antar, et la bureaucratie administrative civile. dirigée par Ali Nasser Mohammed (cette description n'est pas sans simplification « schématique » imposée par les limites de cet article).

Par ailleurs, s'ajoutent aux positions sociales, pour la détermination des allégeances au sein des appareils de l'Etat bureaucratique sud-yéménite, des appartenances régionales et tribales qui continuent à avoir une grande influence sur la société yéménite et ce, en dépit de toutes les mesures que le régime révolutionnaire d'Aden adopta, durant ses premières années. pour abolir l'effet de ces appartenances qui sont parmi les plus tenaces des survivances des sociétés archaïques. Aprés la victoire remportée par l'alliance bureaucratique sur la fraction de Salem Robaye Ali, les contradictions en son sein ne tardèrent pas à s'aggraver Le président du Conseil des ministres. Ali Nasser Mohammed, constitua un bloc avec le ministre de la Défense, Ali Antar, pour faire face au secrétaire général du parti et chef de l'Etat, Abdel Fattah Ismail, qui cherchait à établir l'hégémonie absolue du parti sur toutes les commandes du pouvoir et à réaliser l'homogénéisation de la bureaucratie sous sa direction. Quand il se confirma que le rapport de forces était défavorable à Ismail - d'autant plus que ses origines nord-yéménites étaient susceptibles de l'isoler des masses face au bloc rival -, il démissionna, en 1980, et quitta le pays pour Moscou où il résida plusieurs années. Ali Nasser Mohammed lui succeda à ces deux postes, devenant le principal bénéficiaire de l'affrontement et concentrant entre ses mains les principales fonctions du pouvoir.

Néanmoins, Ali Antar restait un obstacle devant l'achèvement du pouvoir personnel absolu d'Ali Nasser, notamment pour son influence sur l'armée. Ce dernier l'écarta donc du ministère de la Défense en 1981.

Il s'avéra par la suite que cette dernière mesure fut une grave erreur commise par Ali Nasser dans sa course vers le pouvoir absolu. Ali Antar parvint, en effet, à exhorter une partie importante des cadres du parti, de l'Etat et de l'armée contre les ambitions d'Ali Nasser, y compris son propre successeur au ministère de la Défense. Ali Nasser Mohammed perdit une position après l'autre sur l'échiquier du pouvoir, jusqu'à ce qu'il apparut à ses opposants qu'il était devenu possible de lui imposer le partage du pouvoir en ayant recours à Abdel Fattah Ismail.

Ce dernier fut donc rappelé et revint à Aden en février 1985 pour œuvrer avec son adversaire de la veille, Ali Antar, contre Ali Nasser Mohammed. Le conflit entre les deux parties faillit éclater au congrès du parti dirigeant en octobre 1985, où le bloc de l'opposition accusa Ali Nasser de falsifier la représentation de la base du parti. L'opposition obtint néanmoins une majorité d'une voix dans le nouveau bureau politique. Toutefois, Ali Nasser bloqua le fonctionnement de cet organisme... jusqu'au 13 janvier dernier, date fixée pour une réunion du bureau politique en vue de réviser la répartition des postes du pouvoir. La suite est connue : Ali Nasser tendit une embuscade à ses adversaires et parvint à faire tuer Ali Antar et Abdel Fattah Ismail, ainsi que d'autres parmi leurs alliés. Cette tuerie déclencha une guerre civile généralisée, dont l'issue fut décidée par le ralliement de la majorité de l'armée à l'opposition à Ali Nasser Mohammed. Un nouveau chef de l'Etat fut désigné à l'issue des combats sanglants : l'ex-Premier ministre (depuis fevrier 1985), Haïdar Abou Bakr El-Attas, qui était neutre dans le conflit et se trouvait à Moscou pendant les combats (il semble que le Kremlin ait joué un rôle décisif dans sa désignation). Le nouveau secrétaire général du parti, Ali Salem El-Beedh, est le dernier des dirigeants historiques de la gauche du FNL, mais son autorité personnelle reste limitée ; il semble que le véritable dirigeant du parti soit aujourd'hui le secrétaire général adjoint, Salem Saleh Mohammad.

La violence des combats de janvier et leur étendue, qui ont étonné le monde, trouvent leur explication dans le fait que les deux parties supposées disposaient d'influence approximativement égales dans les appareils de l'Etat, avant l'éclatement du conflit. Plusieurs milliers de soldats et de miliciens se rallièrent à chacune des deux parties, en fonction des allégeances personnelles, tribales ou régionales, dans un pays truffé d'armes. Les combats ont donné lieu à de véritables massacres de nature tribale, que la partie victorieuse eut du mal à faire cesser après avoir affermi son contrôle sur le pays.

La tentative d'expliquer le conflit en se référant à des divergences de ligne politique entre les deux fractions de la bureaucratie, c'est-à-dire en le présentant comme un conflit entre droite et gauche, ne résiste pas à l'examen du mode de constitution et de rupture des alliances au sein de la bureaucratie sud-yéménite depuis le renversement de Salem Robaye Ali en 1978. Il suffit pour réfuter une telle interprétation de citer les nombreuses déclarations des vainqueurs, qui insistent sur la continuité du régime aussi bien en politique intérieure qu'en politique extérieure, et attribuent la cause principale du conflit au désir d'Ali Nasser de monopoliser le pouvoir.

Cet aperçu très bref permet de comprendre les récents événements du Sud-Yémen. De telles tragédies continueront a se produire en divers points du globe, tant que les révolutions prolétariennes triompheront uniquement dans des pays pauvres et faibles et tant que les nouveaux gouvernements révolutionnaires dépendront de la bureaucratie stalinienne au pouvoir en URSS, ce que le Nicaragua révolutionnaire s'efforce d'éviter. Dans l'attente d'une victoire de la révolution prolétarienne dans un des grands Etats impérialistes qui bouleverserait les conditions mondiales, il est indispensable que les militants révolutionnaires des pays pauvres refléchissent sur des expériences telles que celle du Sud-Yémen et en tirent les leçons. Ils doivent prendre conscience, par-dessus tout, du fait qu'il existe un moyen de briser l'isolement d'un jeune Etat révolutionnaire, autre que la dépendance à l'égard de Moscou : c'est l'extension de la révolution aux pays avoisinants. L'ensemble des leçons fondamentales tirées par Léon Trotsky de l'expérience de la Révolution russe restent valables, plus que jamais.

Mars 1986

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