Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 21

Etat espagnol : contradictions du courant prosoviétique

Miguel Romero · Quatrième Internationale, n° 21 · septembre 1986 · p. 49-54 · 2 707 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

A partir du début des années quatre-vingt, le Parti communiste d'Espagne a connu une crise très grave à la suite de laquelle se sont formés les partis prosoviétiques les plus forts de l'Europe capitaliste, à savoir le PCPE (Partido Comunista de los Pueblos de España, Parti communiste des peuples d'Espagne, dirigé par Ignacio Gallego), et le PCC (Partit dels Communistes de Catalunya, Parti socialiste unifié de Catalogne) en 1982. Auparavant, Enrique Lister avait fondé un petit parti, le PCOE, (Partido Obrero Comunista Espanol, Parti ouvrier communiste espagnol), lui aussi prosoviétique.

Au cours du printemps dernier, des faits nouveaux se sont produits. Lister décidait de rentrer dans le PCE (Partido Comunista de España, Parti communiste d'Espagne) en renonçant à sa propre formation. En même temps, le PCPE réalisait un accord électoral avec le PCE, dirigé par Gerardo Iglesias, dans le cadre de Izquierda Unida (Gauche unie). Celle-ci incluait justement le PCE et le PCPE et deux autres formations beaucoup moins importantes, le PASOC (Partido de Accion Socialista, Parti d'action socialiste), dirigé par

Alonso Puerta, et la Fédération progressiste (Fédération progressiste, dirigée par Ramon Tamames, un ancien du PCE). Rappelons, par ailleurs, que

Santiago Carrillo avait organisé ses partisans dans la MUC (Mesa por la

Unidad de los Comunistas, Tribune pour l'unité des communistes), qui n'a pas participé à Izquiera Unida.

L'article que nous publions ci-dessous analyse l'évolution du PCPE et indique les faiblesses et les contradictions de ses conceptions et de son orientation politique.

Il est d'abord nécessaire de rappeler dans quelles conditions le PCPE a été formé. Entre janvier 1981, date du congrès du PSUC où a eu lieu le fameux vote « anti-eurocommuniste », et janvier 1904, date de la fondation du POPE, une tres dure bataille fractionnelle s'est développée à tous les niveaux, aussi bien dans le PCE que dans le PSUC. Deux conditions objectives ont déterminé le cadre et l'évolution de cette bataille : d'un côté, le mouvement de masse traversait une période de recul et le PCE-PSUC avait accumulé une série d'échecs ; de l'autre, la gauche révolutionnaire s'était affaiblie, notamment dans le mouvement ouvrier, et le rapport de forces ne lui permettait donc pas d'apparaître comme un point de référence aux yeux des militants qui en avaient assez de l'eurocommunisme.

Dans ces conditions, le PCPE naît comme un parti hybride. Sa base et un secteur de ses cadres ont une volonté réelle de rupture avec la ligne que le PCE avait développée à partir de 1977. Mais, à leurs yeux, cette ligne n'est qu'une « tache » dans l'histoire générale du parti dont ils ne cessent de se revendiquer. C'est pourquoi leur rejet de l'eurocommunisme ne pose pas le problème de fond : c'est-à-dire le rejet du réformisme dans la version du PCE. En même temps, l'appareil du nouveau parti est fondamentalement composé de naufragés de la direction traditionnelle du PCE, directement responsables de la politique qu'ils rejettent maintenant. Au lieu de procéder à une autocritique sérieuse qui aurait pu donner à la rupture avec le PCE des bases plus solides, ces gens ont recours à un verbalisme virulent et malhonnête. Rappelons, par exemple, une déclaration faite par Ignacio Gallego après qu'il ait été élu secrétaire général du nouveau parti : « J'ai décidé de quitter le PCE le jour même où j'ai compris que je devais enlever le sparadrap de la bouche pour que des milliers d'ouvriers et de paysans, obligés à choisir entre "carrilistas" et "gerardistas" l'enlèvent à leur tour. » (El Pais, 16 janvier 1984).

Ce caractère hybride sera confirmé par le programme et la pratique du PCPE. En ce qui concerne le premier, il y a effectivement dans les textes des formulations beaucoup plus radicales que celles du programme eurocommuniste du PCE, même si elles ne vont pas au-delà de la ligne traditionnelle de ce parti avant la mort de Franco ou des programmes actuels du Parti communiste français ou du Parti communiste portugais. Mais l'essentiel du programme d'un parti ne réside pas dans ses documents. Il réside dans la compréhension que ses militants ont de son identité politique fondamentale et de ses objectifs centraux. Dans ce sens, le programme du PCPE peut être résumé en trois points : 1. Le choix d'apparaître comme « prosoviétique », ce qui signifie concrètement reconnaître à l'URSS et à son Parti communiste le rôle d'avant-garde dans la lutte pour le socialisme à l'échelle mondiale. il est probable que cette interprétation catastrophique de l'internationalisme a quelque chose à voir avec les événements que nous sommes en train d'analyser, comme nous le verrons plus loin. 2. La conviction que la « reconstruction du PCE » se fera sur la base du PCPE par la destruction ou l'absorption des autres « familles » communistes. 3. L'illusion que l'« eurocommunisme », à savoir le PCE "gerardista" ', se trouvait dans une phase accélérée de décomposition et était condamné à se diviser dans une échéance relativement proche entre un secteur qui renoncerait à toute référence « communiste » et qui serait représenté par le groupe dirigeant actuel et la « base saine » qui rejoindrait le PCPE. Nous reviendrons plus loin sur les contradictions et les faiblesses que comporte cette définition d'identité.

En ce qui concerne la pratique, le nouveau parti a misé surtout sur le mouvement ouvrier et sur l'organisation de jeunesse qu'il a créée dans le but de se présenter comme « le véritable parti communiste ». Il n'a jamais réussi à comprendre les mouvements sociaux « nouveaux » ni à y gagner une influence un tant soit peu significative. Les traits politiques et les méthodes d'action de ces mouvements ne correspondent pas aux schémas du PCPE et ne permettent pas a celui-ci d'imposer la volonté d'« hégémonisme » héritée de la pire tradition du PCE dans les mouvements de masse. Dans le mouvement ouvrier, le PCPE s'est engagé parfois dans des mobilisations, par exemple lors de la grève du 20 juin 1985, mais souvent il a hésité ou ne s'est pas trouvé du même côté des gens qui s'opposaient aux attaques de la bourgeoisie. Il faut également rappeler que, plus pour des raisons diplomatiques que sur la base d'accords substantiels, il a établi des rapports étranges - étranges de deux côtés - avec les nationalistes basques d'Herri Batasuna et les nationalistes galiciens du BNPG. Cela semble être confirmé, entre autres, par le fait que le parti de Gallego a accepté le « cadeau empoisonné » que lui a fait le PCE lors des élections législatives de juin : être tête de liste en Guipuzkoa et en Alava. On peut imaginer facilement ce que signifie être le représentant de Izquierda Unida en Euzkadi...

Le PCPE a plus ou moins connu deux années d'euphorie alors que son projet semblait avoir du succès. Mais depuis quelques mois, et surtout après le référendum contre l'OTAN, des fissures se sont produites sur le plan des trois points programmatiques que nous avons mentionnés et se sont élargies à une vitesse vertigineuse. On dit que la direction du PCUS a joué un rôle déterminant dans le tournant actuel à droite du PCPE. Comme tout le monde le sait, depuis 1923 nous n'avons pas beaucoup d'informations sur ce qui se passe dans les couloirs du Kremlin et nous ne savons pas si ces rumeurs correspondent à la vérité. Nous nous limitons à dire qu'elles sont vraisemblables sur le plan politique et organisationnel. En effet, sauf pendant des courtes périodes, la bureaucratie du PCUS a été totalement opposée à des scissions dans les partis communistes, y compris des scissions « prosoviétiques ». Une telle attitude est déterminée par un souci d « autodéfense bureaucratique » : si on soutient les scissions des « amis », on court le risque de stimuler celles des « ennemis ».

En outre, après l'avènement au pouvoir de Gorbatchev, des raisons politiques se sont combinées aux raisons organisationnelles. Pour la politique étrangère de Gorbatchev, surtout après les résultats du référendum contre l'OTAN, un parti communiste comme le PCE avec certaines chances électorales et des possibilités d'accord avec le PSOE dans des circonstances données est plus utile qu'un parti « fidèle », mais trop radical et avec peu de chances sur le plan institutionnel.

Il est probable que les contacts et les gestes de bonne volonté d'Iglesias à l'égard de l'URSS ont également contribué à convaincre Gorbatchev que les conflits éventuels avec le PCE ne depasseraient pas les limites des conflits que le PCUS a habituellement avec le Parti communiste italien, conflits parfaitement supportables et même utiles aux deux parties concernées.

La deuxième fissure dans le projet du PCPE s'est produite à la suite de l'évolution de la crise du PCE. Le parti de Iglesias est sérieusement affaibli et il continue de connaître une crise politique grave. Mais entre cette situation et une décomposition, la distance est grande. Le PCE a maintenu la majorité de l'appareil et des racines sociales de la « famille » et, dans de telles conditions, il est très difficile qu'une hécatombe rapide se produise.

Tout en étant en crise, le PCE a les moyens de rester debout et de réajuster sa ligne, si nécessaire, par exemple en supprimant de son langage toute référence à l'eurocommunisme, sans pour autant changer la logique politique de son action.

Le PCPE n'est donc pas préparé à affronter la situation qui s'est créée après le referendum et dans laquelle Iglesias peut prendre l'initiative sur le terrain electoral.

Nous arrivons ainsi à la troisième fissure, qui est la plus importante, dans la mesure où elle affecte le parti lui-même. Immédiatement après le référendum, le PCPE a lancé une politique d'unité avec la MUC de Carrillo avec l'objectif d'« avancer vers l'unité des communistes » face à « la situation de détérioration, de division et de décomposition du PCE », pour citer un communiqué commun diffusé à la fin du mois de mars dernier. On pouvait penser que le PCPE aurait suivi la ligne de Carrillo. Cette ligne n'a pas beaucoup de chances électorales et de toute évidence n'a rien de révolutionnaire, mais son adoption aurait pu faciliter l'objectif de PCPE d'apparaître comme une « alternative » au PCE du fait même que le rapport de forces entre la MUC et le PCPE est assez favorable à ce dernier.

Retour au bercail ?

Soudainement, tout change. La direction du PCPE se plonge dans Izquierda Unida en laissant de côté son programme, son identité politique et même son intérêt électoral minimal de parti. Elle laisse tomber la MUC qui aurait pu être un allié important pour équilibrer le rapport de forces au sein d'Izquierda Unida, accepte l'hégémonie politique et organisationnelle du PCE, négocie un programme qui n'inclut aucunement les « points minimum de l'alternative de gauche ». Elle accepte également d'occuper dans les listes des places défavorables.

Ignacio Gallego a expliqué que le critère fondamental pour l'entrée dans

Izquierda Unida était le programme de la coalition. Il a également déclaré qu'en partant de ce programme il serait « assez difficile d'expliquer aux travailleurs » pourquoi le PCPE n'entrerait pas dans Izquierda Unida. Une telle difficulté pouvait exister ou ne pas exister. Toujours est-il que Gallego a beaucoup de peine à expliquer à ses propres camarades pourquoi le PCPE est entré dans Izquierda Unida. Cela ne nous étonne pas pour deux raisons : d'une part, parce que Callego ne dit pas la vérité, à savoir il ne dit pas qu'il n'a pas appliqué le critère qu'il avait énoncé. Commençons par ce dernier point, en nous basant sur des informations du journal du PCC, Avant. La dernière proposition programmatique présentée au PSUC était : « Non à lOTAN, dehors les bases, travail ou allocation de chômage d'une durée indéterminée pour tout le monde, libertés et droit à l'autodétermination ». De ces trois objectifs, qu'on peut considérer comme « le minimum du minimum ». le deuxième et le troisième ne sont aucunement inclus dans le programme central de Izquierda Unida. Pourquoi le « minimum » de Madrid est-il plus bas que celui de la Catalogne ? En particulier, si l'on croit réellement au droit à l'autodétermination, pourquoi ne serait-il pas défendu avec la plus grande fermeté surtout à Madrid ? Le critère serait-il que l'« autodétermination » peut faire gagner des voix à Barcelone et par contre en faire perdre à Madrid? Dans ce cas, où sont les « principes » dont parle toujours Ignacio Gallego? Apparemment, il ne fait qu'en parler...

Mais l'histoire n'est pas terminée. Le PSUC a rejeté cet accord programmatique. Malgré cela, Ramos et Serradell, à savoir les « orthodoxes les plus purs » du PCC et du PCPE, ont proposé à leur comité central l'entrée dans Izquierda Unida en Catalogne. Mais le comité central les a désavoués. Alors, pourquoi le programme est-il le « critère principal » à Madrid et ne l'est-il pas en Catalogne ? Mais c'est inutile d'insister. Gallego ment : le programme n'intéressait pas le PCPE ni à Madrid ni en Catalogne.

Passons au deuxième point. Le programme d'Izquierda Unida est-il acceptable ? Cela dépend de l'utilisation que l'on veut en faire. Si l'on veut donner une certaine cohesion à un groupe parlementaire d'opposition au PSOE, si on veut que le discours, les motions et les projets de loi de ce groupe soient homogènes, ce programme peut servir. Mais c'est le travail, lui-même, de ces parlementaires qui sera tres peu utile, comme le démontre l'expérience du PCE depuis 1977. Par contre, diriger l'action et la mobilisation des masses, pour definir les objectifs concrets qui puissent aider celles-ci dans le contexte actuel, le programme ne sert pas, ni ne veut servir.

Trois exemples suffisent. En ce qui concerne la politique énergétique ce programme inclut une douzaine de mesures mais il exclut le rejet radical de l'énergie nucléaire. Les parlementaires d'Izquierda Unida pourront présenter toutes les lois et tous les amendements qu'ils voudront. Mais est-il possible de développer le mouvement écologique sur une base autre que « Non aux centrales nucléaires » ? Le programme inclut « le droit à l'avortement ». Mais Izquierda Unida a refusé d'appuyer la campagne actuelle du mouvement féministe sur ce thème. Est-il possible de lutter pour le droit à l'avortement en refusant ou en entravant la mobilisation concrète du mouvement féministe pour ce droit ? En ce qui concerne l'oppression nationale, le programme affirme : « Izquierda Unida estime que le parachèvement de l'Etat des autonomies impose une perspective de caractère federal pour les institutions espagnoles dans le but de mettre fin aux attitudes centralistes, et de permettre ainsi le plein épanouissement des nationalités et des régions. » Il propose une douzaine de mesures financières et légales très modestes, dont « la reforme des statuts d'autonomie conformément à ce que prévoit la Constitution, par une extension des compétences des communautés autonomes si celles-ci le désirent ». Un tel programme se situe à la droite du PNV (Parti nationaliste basque), pour ne donner que cet exemple. En outre, est-ce que quelqu'un peut croire que par de tels moyens on puisse combattre le centralisme, organiser la moindre solidarité de masse avec les nationalités opprimées? On pourrait multiplier les exemples pour chaque point du programme. Mais cela suffit.

En conclusion, Izquierda Unida soit n'avance pas les revendications nécessaires soit, lorsqu'exceptionnellement elle les avance, se place en marge de la mobilisation concrète de masses ou contre cette mobilisation. Un tel programme ne saurait être appuyé en partant d'une position communiste conséquente.

Finalement, nous ne savons pas quel sera l'avenir du PCPE. Mais ce qu'ont fait Gallego, Ramos, Serradell, etc. n'a de sens que s'ils préparent leur marche arrière, à savoir leur rentrée dans la « famille » du PCE.

Ce serait dommage que l'expérience du PCPE et du PCC se termine de cette manière. Par contre il serait très positif pour l'avenir de la lutte révolutionnaire que de nombreux militants du PCPE et du PCC commencent à regarder devant et non derrière eux, c'est-à-dire vers des gens et des organisations qui, tout en étant peu nombreux, sont communistes et révolutionnaires et avec qui ils pourront avoir des désaccords, y compris en ce qui concerne les élections, mais qui ont démontré qu'ils sont engagés dans la lutte et ils n'y renoncent pas dès qu'on leur joue la musique electorale.

Une erreur sur cette page ?