Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 20

Le réarmement nucléaire de l'Union soviétique est-il une nécessité ?

Angela Klein · Quatrième Internationale, n° 20 · mai 1986 · p. 91-111 · 10 204 mots

URSS et Russie Chine Guerre et militarisme

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Dans le numéro 16 de notre revue, nous avions publié un article d'Ernest

Mandel: « La course au réarmement et les problèmes du Mouvement de la paix en Europe ». Sur le même argument, nous publions maintenant un article de Angela Klein qui exprime sur un certain nombre de points une opinion différente.

Les thèses du camarade Ernest Mandel sur le mouvement antiguerre représentent une prise de position d'ensemble à propos de la course aux armements et du Mouvement pour la paix des années 1980. Elles appellent la discussion et la critique, car les réponses proposées ne sont pas toujours à la mesure du problème politique qui nous est posé.

Nous partageons naturellement les positions fondamentales des thèses, à savoir : - Seule une révolution dans les rap- ports sociaux pourra assurer une paix définitive. - Les pays postcapitalistes ne sont pas responsables des menaces de guerre au même titre que l'impérialisme . - L'usage de la violence est un mal nécessaire pour la classe ouvrière, justifiable uniquement en cas d'autodéfense et non une méthode d'action positive ayant des qualités de « purification » pour les opprimes. - La defense de la classe ouvrière et des pays postcapitalistes n'est pas exclusivement ni même principalement un problème de technique militaire. Elle est un problème politique et social qui doit être résolu par la volonté de la classe ouvrière de se défendre contre l'impérialisme, voire de le combattre dans son propre pays. - Les armes nucléaires ne peuvent pas servir à l'autodéfense du prolétariat des pays postcapitalistes parce que cela reviendrait à détruire ce qui doit être protégé.

Tout ce qui précède nous amène à constater d'une part la nécessité d'empêcher la guerre mondiale avant qu'elle n'éclate, d'autre part, l'impossibilité politique de transformer une guerre nucléaire en guerre civile anti-impérialiste.

Nous sommes également d'accord avec Mandel pour rappeler que la classe ouvrière doit s'opposer à toute utilisation et à tout stockage d'armes nucléaires et d'autres moyens de destruction et qu'elle doit les détruire dans les pays ou elle prend le pouvoir, mais que ceci n'exclut pas pour autant qu'un gouvernement ouvrier révolutionnaire et internationaliste puisse être obligé de posséder des armes nucléaires ou du moins de faire la preuve de sa capacité d'en fabriquer, tant que l'impérialisme amé- ricain sera armé jusqu'aux dents. Des armes nucléaires aux mains d'un Etat ouvrier, c'est pour les Etats-Unis un risque incalculable car il inclut la possibilité de destruction de leur territoire. Ce risque est un facteur de l'autodissuasion et il élève le seuil d'inhibition pour une agression nucléaire. Dans ce sens, les armes nucléaires ont un rôle politique limité à jouer, un rôle de troisième ordre, derrière les facteurs économiques et politiques, à savoir : - Ce qui est déterminant pour la survie d'un Etat ouvrier, c'est le niveau que peuvent atteindre les forces productives. Il est évident que celui-ci sera compromis si une partie importante des ressources sociales est affectée à la production d'armements. - Si un Etat ouvrier doit se défendre contre l'agression impérialiste, ce n'est pas, en dernière instance, sur la qualité de ses armes qu'il devra compter, mais sur la mobilisation de sa classe ouvrière et sur la solidarité internationale. Il faut bien distinguer deux cas de figure radicalement différents : d'une part, celui d'un Etat ouvrier qui se voit obligé de produire des armes nucléaires tout en accordant la priorité absolue aux mobilisations en faveur du désarmement et en acceptant même, pour prouver sa crédibilité, de se trouver en situation d'infériorité atomique ; d'autre part, le cas d'une dictature bureaucratique comme celle de l'URSS, qui mise uniquement sur l'arme nucléaire pour sa « défense ».

TROIS LACUNES

CAPITALES

Comment pourrait-on prendre au sérieux la menace d'un Etat ouvrier

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE d'utiliser son potentiel nucléaire s'il laisse planer le doute sur la possibilité d'assurer ainsi son autodéfense ?

La première critique aux thèses de Mandel porte sur sa surestimation de l'effet dissuasif que pourrait avoir l'arme nucléaire aux mains d'un pays postcapitaliste, ce qui l'amène à reprendre la théorie réformiste de la dissuasion selon laquelle la paix peut être garantie par des moyens militaires. Mandel donne donc une légitimité de principe à la politique de dissuasion, tout en faisant la distinction avec une politique qui fait de l'équilibre Est-Ouest la meilleure garantie de paix et des armes nucléaires un élément de stratégie. Or, dans la pratique, il ne réussit pas à maintenir une telle distinction. Il explique que pour lui, il s'agit d'«empêcher l'émergence chez les impérialistes d'une capacité de première frappe ». Il ne saurait donc trop insister sur la revendication du désarmement de l'Union soviétique. Même l'existence d'une surcapacité stratégique (overkill) soviétique aurait sa raison d'être si elle empêchait les Etats-Unis de supprimer d'un seul coup tout l'arsenal nucléaire soviétique.

Mandel est conduit par la logique de sa position à admettre l'utilisation, en cas de guerre, de l'arme atomique: « Nous, Etat ouvrier, n'utiliserons jamais l'arme nucléaire que nous détenons contre des populations civiles, des concentrations urbaines, etc. Mais si vous, bandits impérialistes, commettez le crime de les utiliser, vous n'avez aucune garantie d'échapper au risque de rétorsion. Vous n'avez aucune garantie que nous ne puissions utiliser nos armes nucleaires contre vos quartiers généraux, situés loin des villes, contre vos silos atomiques, contre votre flotte, contre vos fusées en vol, contre vos avions, contre vos sous-marins, contre vos centres de communication, etc.» Il faut espérer que personne ne suivra le conseil de Mandel et n'avancera jamais une menace pareille. Car cela entraînerait, en pratique, le déchaînement de la guerre nucléaire que Mandel veut justement éviter. Ce qu'il propose, c'est que l'Union soviétique retourne contre les Etats-Unis la « capacité de frapper l'ennemi à la tête le premier », alors que ceci est impossible du fait que les fusées américaines, capables d'atteindre l'URSS, sont disposées dans le monde entier. En admettant que ce soit militairement réalisable, l'humanité en serait réduite à un amas de ruines.

Il y a donc une contradiction fondamentale entre le principe énoncé par Mandel, selon lequel « les armes nucleaires ne peuvent être utilisées ni comme armes d'autodéfense du prolétariat ou de l'Etat ouvrier, ni comme armes pour l'extension de la révolution » et la justification d'une théorie de la dissuasion qui est celle de la bureaucratie soviétique et qui agite la menace de se servir de l'arme nucléaire en cas de conflit.

La deuxième critique porte sur le fait que Mandel attribue au réarmement nucléaire soviétique un caractère qu'il n'a pas. Il en défend la nécessité objective parce que les bombes soviétiques « ne servent pas à defendre l'Union soviétique, mais à empêcher une guerre nucléaire ». C'est une erreur très grave.

La bureaucratie soviétique, quelle que soit l'ampleur du réarmement et quelles que soient les divergences de doctrine militaire qui s'expriment aussi dans ses rangs, n'a jamais considéré l'arme nucléaire autrement que comme un moyen de « se défendre », d'affirmer sa puissance et d'étendre son influence.

C'est pourquoi la critique de Mandel à l'égard de la politique militaire de la bureaucratie manque son but : elle est uniquement quantitative et non qualitative. Ce qu'il reproche, au fond, à la bureaucratie, ce n'est pas le recours aux armes stratégiques, mais « le développement insensé des capacités de destruction des armes nucléaires soviétiques ». Il se met ainsi dans l'obligation de devoir quantifier, de fixer la limite au-delà de laquelle l'arsenal nucléaire soviétique n'est plus acceptable. S'il ne le fait pas, c'est parce qu'une telle entreprise serait vouée à l'échec et ne ferait que conduire dans une impasse tout mouvement de la paix critique et radical. Mais en toute logique, les revendications qu'il avance par rapport à la politique militaire soviétique se limitent à des mesures de désarmement isolées, spectaculaires, ayant valeur d'exemple, et au contrôle ouvrier sur les armes nucléaires stratégiques.

La troisième critique porte sur le fait que Mandel sous-estime l'ampleur du réarmement impérialiste dans les années 1980. Il dit, en effet, que ce réarmement est censé « exercer une pression économique et politique sur la bureaucratie de l'Union soviétique et des autres Etats ouvriers ». Pour les Etats-Unis, il s'agit, en réalité, bien plus de briser l'équilibre stratégique qui s'était établi entre les Etats-Unis et l'URSS dans les années 1970 et de reconquérir une supériorité leur permettant d'attaquer l'Union soviétique sans crainte d'être mortellement touchés par la rétorsion. C'est pourquoi ils ont développé les armes miniaturisées de première frappe (Pershing II, MX, etc.) et qu'ils mettent en place un bouclier dans l'espace visant à protéger leur territoire d'une riposte soviétique.

Il s'écoulera des années, voire même des décennies, avant que ce programme soit réalisé. Sa réalisation se heurtera à une résistance massive de la classe ouvrière qui verra son niveau de vie et ses droit syndicaux sacrifiés à ce gigantesque programme d'investissement. La crédibilité technique de ce plan est encore contestée. Mais si l'impérialisme parvenait à briser la résistance de la classe ouvrière et à le réaliser, il se serait considerablement rapproche de son but, qui est de rendre possible une guerre nucléaire. Etant donné la supériorité militaire écrasante de l'OTAN et dans le cadre d'une grave crise économique et d'une aggravation des contradictions internes du système, le capitalisme serait plus que jamais tenté de résoudre ses problèmes intérieurs par la reconquête militaire des pays postcapitalistes. Par quels moyens Mandel empêcherait-il alors que la crise ne débouche sur une guerre mondiale ? En augmentant la capacité de dissuasion des Soviétiques ? En maintenant l'équilibre militaire ? Si tel est le cas, il doit applaudir sans réserves au fait que l'Union soviétique mette en place sa propre défense stratégique dans l'espace et dispose d'une variété d'armes nucléaires offensives telles qu'elles puissent trouer le bouclier de l'espace américain. Mais peut-on défendre ce point de vue sans se préoccuper des sacrifices ainsi imposés aux masses et des conséquences désastreuses d'une telle politique pour la classe ouvrière mondiale ? Ou bien pense-t-il que le moment est venu, où « l'équilibre de la terreur devient inopérant face à la crise permanente du capital » et où la dissuasion n'est plus en mesure d'empêcher la guerre ? Dans ce cas, il mise tout sur la résistance nécessaire de la classe ouvrière des

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE métropoles impérialistes et sur le désarmement de la bourgeoisie. Mais alors la classe ouvrière ne doit pas apporter son soutien à une politique qui la menace d'anéantissement, elle doit s'unir, au contraire, par-delà les frontières des blocs, pour désarmer la bourgeoisie. La critique de Mandel manque son but, parce qu'il considère que cette tâche incombe exclusivement à la classe ouvrière des pays impérialistes et qu'il évite ainsi la question de savoir quels changements devraient nécessairement intervenir dans les pays postcapitalistes afin que la classe ouvrière puisse s'engager activement, dans le monde entier, dans la lutte pour le désarmement total.

LA DISSUASION

A-T-ELLE EMPECHE

LA GUERRE MONDIALE ?

Pour donner une légitimité à la politique de dissuasion sovietique, Mandel explique que « à côté de la résistance de masse à la folie nucléaire, la dissuasion a contribué à empêcher une guerre nucléaire depuis trente-cinq ans. » Ce n'est pas une mince affaire. Si cela est vrai, il en découle que l'armement nucléaire de l'Union soviétique est, à côté de la lutte des classes dans les pays impérialistes, le facteur déterminant pour garantir la paix mondiale. Dans ce cas, il serait irresponsable d'exiger le désarmement de l'Union soviétique, car son arsenal nucléaire constituerait une aide à la classe ouvrière du monde entier. Comment Mandel pourrait-il alors écrire que « toute révolution politique victorieuse dans des Etats ouvriers de l'Europe de l'Est devrait immédiatement proclamer la dénucléarisation unilatérale de son pays?»

En fin de compte, l'affirmation de Mandel renverse subrepticement la théorie marxiste selon laquelle la guerre n'est que l'exacerbation des contradictions sociales, tant à l'intérieur du capitalisme qu'entre la bourgeoisie des pays impérialistes et les luttes de libération des peuples du tiers monde et entre la bourgeoisie et les pays postcapitalistes. Quand ces contradictions éclatent sous forme de guerre mondiale, les classiques du marxisme l'expliquent par le pourrissement de la crise qui n'offre pas d'autre issue aux conflits politiques, économiques, sociaux. Ils ne l'expliquent jamais par la quantité et la nature des armements.

L'apparition des armes nucléaires ne modifie pas fondamentalement la validité de cette analyse. L'utilisation des armes nucléaires est subordonnée à la rationalité de la guerre en général. Celle-ci se déploie selon deux axes : a) Limiter les dommages infligés à son propre pays et à sa propre population et éviter que la riposte nucléaire se solde par un suicide réciproque ; b) Permettre au vainqueur de profiter de sa victoire, ce qui implique qu'il ne détruise pas l'adversaire, mais qu'il lui impose sa volonté.

Les Etats-Unis des années 1950, qui disposaient du monopole nucléaire, ne se sentaient pas assez forts, dix ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, pour en déclencher une autre contre l'Union soviétique. L'état-major américain avait conscience de la contradiction existant entre le fait de posséder les moyens militaires et techniques pour se rendre maître de l'Union soviétique et de la Chine, et l'insuffisance de moyens humains et politiques pour atteindre ce but'

En fait, on n'a aucune preuve empiri- que comme quoi c'est l'armement soviétique qui aurait fait obstacle au déclenchement de la guerre mondiale pendant la première moitié des années 1950, lors de la guerre de Corée et de la guerre d'Indochine. Après une interdiction de trente ans, les Etats-Unis ont rendu publics des documents de l'état-major, du gouvernement et du Congrès, datant de cette époque. Ils permettent de comprendre le pourquoi et le comment des décisions américaines d'alors. C'est hautement instructif. D'abord, les documents contirment ce qu'on savait déjà, c'est-à-dire qu'une fraction des dirigeants civils et militaires des Etats-Unis ne s'était pas contentée d'envisager l'utilisation de l'arme nucléaire et l'extension de la guerre au monde entier, mais qu'elle en avait fait un enjeu politique majeur, ce qui n'a plus jamais été le cas par la suite. La base matérielle à partir de laquelle a pu se développer ce conflit interne, c'est que le potentiel nucléaire américain était capable de détruire une grande partie de l'Union soviétique alors que celle-ci n'était pas encore en mesure d'opposer une réplique massive et de détruire les Etats-Unis.

LA COREE

ET L'INDOCHINE

Quand, en 1949, les Soviétiques firent exploser une bombe atomique, cela n'inquiéta pas beaucoup les militaires américains. D'abord, parce qu'ils s'agissait d'une bombe à puissance relativement limitée ; ensuite, parce qu'ils faisaient la différence entre le progrès technique réalisé et la capacité de fabriquer des bombes à une échelle industrielle ; troisièmement, parce qu'ils es- timaient que, face à des bombardements soviétiques encore à faible portée, il leur suffirait de bons renseignements et d'une bonne défense anti-aérienne pour se protéger d'une attaque surprise. L'état-major n'a commencé à se sentir menacé par l'Union soviétique qu'à partir de 1953, date de l'explosion de la première bombe à hydrogène soviétique. Six mois auparavant, il avait installé sur la côte du Pacifique des radars destinés à donner l'alerte. L'éventualité d'une destruction des installations industrielles des Etats-Unis est mentionnée pour la première fois en septembre 1953 dans un rapport du Conseil national de sécurité?. . Il est vrai que le gouvernement américain réagit non pas en renforçant la défense, mais en augmentant massivement le potentiel d'attaque. Les Etats-Unis voulaient être en mesure de détruire d'un seul coup la totalité des usines, des silos nucléaires, de la défense aérienne et de l'industrie d'armement de leurs adversaires. Déjà à cette époque, ils s'efforçaient de disposer de la capacité de première frappe.

En 1957, et pas avant, on peut parler d'une situation de « pat » nucléaire, parce que les Soviétiques disposent désormais de fusées intercontinentales capables de détruire d'un seul coup la totalité des bombes à hydrogène sur de grandes distances. C'est la conjonction de ces deux facteurs qui a mis fin à l'invulnérabilité des Etats-Unis. A partir de ce moment, on peut parler d'une dissuasion par les armes nucléaires soviétiques. Il faut noter, toutefois, que ceci n'est pas encore l'équilibre stratégique qui, lui, ne sera atteint que dans les années 1970.

Il faut donc expliquer pourquoi les Etats-Unis, au début des années 1950, n'ont osé prendre le risque de déclen-

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE cher une guerre mondiale alors que l'Union soviétique n'avait pas encore de menace nucléaire à leur opposer. Les décisions du Conseil national de sécurité et de l'état-major lors de la guerre de Corée et de la première guerre d'Indochine peuvent nous éclairer sur ce point : - En décembre 1950, après la défaite subie par les troupes américaines sur la rivière marquant la frontière entre la Corée du nord et la Chine, on se posa la question de savoir si on allait couper l'arrivée de l'aide matérielle chinoise en bombardant les usines chinoises et les troupes concentrées principalement en Mandchourie. Pour obtenir une efficacité maximum, on aurait dû utiliser des armes nucléaires tactiques. L'alternative à cela était le retrait des Etats-Unis en Corée du sud, car la direction militaire estimait ne pas pouvoir maintenir la présence de ses troupes dans toute la Corée. Après des mois de discussion, l'état-major et le Conseil national de sécurité tombèrent d'accord, en mars 1951, pour ne pas étendre la guerre à la Chine et pour renoncer à l'utilisation des armes atomiques . Des représentants de ces deux instances défendirent leurs positions devant le Sénat à l'occasion d'une audition semi-publique qui ne dura pas moins de sept semaines. Leurs arguments étaient les suivants : - Une riposte maximale n'aurait pas mis fin à la situation de « pat » en Corée, au contraire, les choses se seraient probablement aggravées. Les Etats-Unis auraient été entraînés dans un conflit sur le continent contre un ennemi qui ne se serait pas rendu, même après avoir subi une défaite dans la presqu'ile de Corée4. . On ne faisait pas confiance aux troupes de Tchang Kaï-Tchek et on ne pouvait pas gagner une guerre uniquement aérienne contre la Chine, à moins d'arrêter les renforts arrivant par le Transsiberien. Mais cela entraînerait une guerre avec l'Union soviétique. - Malgré leur monopole nucléaire, les Etats-Unis n'auraient pas eu la force de défier l'Union soviétique. Les EtatsUnis, ne comptant que 6 % de la population du globe, dépendant de matières premières stratégiques importées, ne disposant pas d'un réseau suffisant de bases aériennes, celles-ci étant le plus souvent entre les mains de leurs alliés, ne pourraient délivrer le monde du communisme. C'est pourquoi il fallait s'en tenir à une stratégie de guerre limitée jusqu'à ce que les Etats-Unis aient une supériorité militaire absolue. Sans le soutien des alliés d'Europe capitaliste, les deux autres « grands » de l'Alliance atlantique, la Grande-Bretagne et la France, étaient opposés à étendre la guerre à la Chine. Le rapport de forces entre les classes en Europe aurait rendu une telle décision impossible (à cette époque, les partis sociaux-démocrates de Londres et de Paris réagissaient encore).

La politique intérieure américaine fut, elle aussi, soumise à un examen critique. Les citoyens américains ne comprenaient pas pourquoi ils auraient dû se retrouver au seuil d'une nouvelle guerre six ans seulement après la fin de la précédente. Pour finir, la direction américaine avait une alternative toute prête. C'est dans l'économie que résidait le pouvoir de l'Occident. Les Etats-Unis étaient prêts à faire de gros investissements pour engager les pays d'Asie sur un mode de développement capitaliste néo-colonial et en faire ainsi des bastions dirigés contre l'Union soviétique et la Chine. Cette appréciation globale du rapport de forces ne signifiait pas, par ailleurs, que l'état-major ait renoncé à se servir du monopole nucléaire pour exercer le maximum de pression politique. Ainsi, au cours de trois années de négociations d'armistice en Corée, le Conseil national de sécurité laissa planer la menace d'une attaque nucléaire contre la Chine en cas d'échec des négociations. La question de l'utilisation de la bombe atomique se posa de façon aiguë fin 1953-début 1954. Fallait-il larguer des bombes atomiques sur la région de Kaesong qui, en général, avait été tenue à l'écart des opérations ? Dans cette controverse qui opposa les généraux et le gouvernement Eisenhower, partisan de la manière forte, ce furent les premiers qui firent prévaloir leur point de vue.

Six mois après, lors de la chute de Dien Bien Phu, les Etats-Unis durent décider pour la troisième fois s'il fallait se lancer dans l'escalade de la violence ou pas. Cette fois, ce ne fut pas la volonté du Pentagone qui fit défaut. Le projet échoua parce que, si les EtatsUnis étaient prêts à mener une guerre aérienne contre le Vietnam, ils ne voulaient pas y envoyer leurs propres soldats; les Français ou les Anglais auraient dû fournir la chair à canons . Le pacte militaire du Sud-Est asiatique (SEATO) n'existait pas encore, il ne vit le jour, en toute hâte, qu'en 1954. Les gouvernements français et britannique, de leur côté, n'étaient pas disposés à se lancer dans pareille aventure. C'est pourquoi la dernière tentative du chef de l'état-major Radford de bombarder Dien Bien Phu pour empêcher la victoire du Viet-minh n'avait plus de sens. Il n'y avait plus aucune perspective de victoire militaire. Il est toutefois intéressant de noter que le Conseil national de sécurité, à ce moment, estimait que, devant une telle éventualité, l'Union soviétique ne bougerait pas et se contenterait d'une campagne de propagande, tant que son territoire ne serait pas menace.

La révolution chinoise, et elle seule, a sauvé vraiment les peuples de la Corée du Nord et du Vietnam du Nord de l'emprise de l'impérialisme. Elle seule a garanti que l'arrière-pays reste neutre, que les troupes chinoises ne servent jamais les desseins de l'impérialisme, au contraire, les soldats nord-coréens ont reçu une aide en armes et en volontaires.

Les défaites américaines en Corée et au Vietnam ont entraîné un réarmement nucléaire massif. C'est un tout autre processus que la « spirale de la course aux armements » qui se mettait en place: jusqu'à maintenant, ce sont les défaites subies face aux révolutions coloniales et non les décisions soviétiques qui ont provoqué par vagues successives le réarmement des Etats-Unis.

Du reste, les documents américains confirment exactement l'analyse des dangers de guerre mondiale que faisait la IV° Internationale dans les années cinquante. Avec le recul ., on ne peut qu reconnaître la lucidité avec laquelle notre revue argumentait contre ceux qui s'attendaient à une guerre imminente. Pour expliquer pourquoi les Etats-Unis s'étaient gardés d'intervenir directement contre la révolution chinoise, Quatrième Internationale écrivait dans son numéro de janvier 1951: « La guerre de Corée a éclairé la question du rapport de forces entre l'impérialisme et les forces qui lui sont opposées, d'une lumière plus vive, nouvelle, en démontrant que ce rapport évolue actuellement au désavantage de l'impérialisme.

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE

La cause en est le poids de la révolution coloniale en Asie, plus profonde et plus décisive qu'on ne l'avait crue, et dont les conséquences modifient fondamentalement les données quant à la stabilité et à la survie du système capitaliste dans le monde. Cette révolution coloniale agit, d'autre part, sur un autre plan non moins fondamental. En donnant naissance à une série de pays indépendants, et en particulier, au régime de Mao Tse-Tung en Chine, elle introduit de nouveaux facteurs dans la politique internationale, y compris dans le bloc dirigé jusqu'à présent par l'URSS, et dans le mouvement ouvrier. »

En 1954, la IV° Internationale pensait qu'une guerre était possible, mais peu probable: « Si la tendance à la généralisation de la guerre vient de subir un premier échec, cela provient d'une autre appréciation fondamentale que notre mouvement a faite sur le rapport global des forces entre la révolution et l'impérialisme, rapport de plus en plus défavorable à celui-ci. Les interventionnistes du camp impérialiste ont hésité une première fois devant un ensemble de facteurs qui se trouvent en définitive réunis dans la force unique de la révolution: la puissance de la coalition des Etats anticapitalistes, de l'URSS et de la Chine en particulier; la puissance de la révolution vietnamienne et coloniale en général; l'hostilité à une guerre - à des degrés divers - de la part des masses aux Indes, en Angleterre, dans d'autres pays capitalistes, y compris dans une certaine mesure aux Etats-Unis mêmes.» Aucun document de la IV° Internationale de cette époque ne laisse entendre que la guerre ait reculé par suite de l'effet dissuasif des armes soviétiques. Dans la résolution adoptée par le Congrès mondial de réunification en 1963, on peut trouver la déclaration suivante du plus haut intérêt: « Plusieurs facteurs conjoncturels expliquent pourquoi l'impérialisme n'a pas jusqu'à présent déclenché une s.. irre mondiale atomique totale. L'expansion économique était encore possible à l'aide de vagues périodiques de rearmement; aucune crise économique majeure ne s'annonçait comme une menace immédiate : l'espoir existe toujours de dévier la révolution coloniale par une alliance de facto avec la prétendue bourgeoisie coloniale "neutraliste" (...) A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les forces armées américaines s'avérèrent douteuses pour des guerres ultérieures (...) L'expérience de la guerre de Corée fut très révélatrice à cet égard. Elle devint rapidement la guerre la plus impopulaire de l'histoire des Etats-Unis et il fallut mettre fin à l'aventure."

Cette explication va au fond des choses : le capitalisme avait encore une issue. Il pouvait compenser sa perte de puissance en Europe et en Asie par une croissance économique durable, exemplaire, par la pénétration du capitalisme dans les pays néo-coloniaux, par l'ascension des Etats-Unis au premier rang des grandes puissances, et, plus tard, par l'espoir de tirer un bénéfice politique, de la « libéralisation » poststalinienne et de la division du mouvement communiste.

La légende selon laquelle sans la bombe atomique une guerre mondiale aurait sûrement éclaté (entre 1950 et 1955, pendant les guerres de Corée et du Vietnam), cette légende ne voit le jour dans des textes de la IV° Internationale qu'à la fin des années 1950. Il est significatif que cela coïncide avec la période où l'Union soviétique dispose désormais d'une capacité de riposte atomique. Mais on projette sur le passé les conséquences de ce fait. Cette démarche apparaît dans la résolution du congrès de 1963 à côté de l'autre que nous venons de rappeler, ce qui donne au texte, sur ce point, un caractère de compromis. Il est historiquement prouvé que le réarmement massif soviétique à partir de 1959 a eu deux effets : - Il a contribué à ce que les Etats-Unis abandonnent la doctrine « militaire » de la riposte massive au profit d'une doctrine plus « flexible », nullement moins agressive. - Il a appuyé le changement de cours politique qui mène de la guerre froide à la détente. Si on a une lecture critique, on en arrive à la conclusion que l'armement nucléaire soviétique a joué et continue de jouer un rôle ambivalent. - Pendant l'ère de prospérité du capitalisme et des défaites partielles de l'impérialisme face aux guerres de libération des peuples colonisés, il fait pencher la balance en faveur des forces anti-impérialistes. - Dans le même temps, il apporte une légitimité au réarmement effreiné des Etats-Unis et de l'OTAN

Il n'a pas plus contribué au desarmement qu'il n'a été en mesure d'empêcher les sanglantes guerres d'intervention contre les pays semi-coloniaux. On peut se perdre en conjectures pour savoir si et dans quelle mesure la marge de manœuvre politique et militaire des Etats-Unis s'en est trouvée réduite, par exemple, pendant la révolution cubaine et la guerre du Vietnam. On ne peut apporter aucune preuve tangible dans ce sens pour la simple raison que la bureaucratie soviétique n'a jamais cherché à fixer, en réduisant volontairement ses armements, un seuil minimum objectivement nécessaire pour representer une dissuasion. Cette hypothèse est contredite par l'essor économique qui caractérise cette période tant dans les pays capitalistes que dans les Etats bureaucratiques.

Aujourd'hui, alors que le capitalisme est en pleine crise, la politique de la « paix par la dissuasion » devient une charge insupportable, un fardeau pour l'économie et une menace de destruction pour l'humanité. L'illusion qu'on pourrait préserver la paix dans le monde grâce à la dissuasion vole en éclats. L'équilibre stratégique qui régnait à la fin des années 1970 entre l'Union soviétique et les Etats-Unis n'a pas empêché les Américains de se détourner de la politique de détente. Au lieu de cela, l'armement nucléaire menace chaque jour plus dangereusement les travailleurs de I'« autre côté ».

L'attitude du mouvement ouvrier face à l'armement nucléaire soviétique a beaucoup évolué. Il pouvait bien dans années 1950 et 1960 se réjouir de voir le monopole américain battu en brèche, aujourd'hui par contre, il le juge dans sa majorité, de façon critique et le ressent comme une menace. Ce point de vue se développa parallelement à la perte générale de crédibilité qui affecte des partis communistes orthodoxes. Cela est vrai dans les pays d'Europe de l'Est, de l'Ouest, et, de façon croissante, dans les pays du tiers monde.

Les propositions avancées par le député social-démocrate Andreas von Bülow au chapitre « politique de défense » du programme du SPD rendent très bien compte de ce sentiment d'insécurité : « L'Union soviétique veut, il est vrai, éviter la guerre en Europe. Toute-

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE fois, au cas où ce ne serait pas possible, elle mise sur une guerre qu'elle compte mener et, si possible, gagner très vite sur le territoire de l'Europe de l'Ouest, notamment de la RFA. Cette conception de la sécurité qui ne prend en compte que ses propres intérêts, n'est pas de nature à faire régner à l'Ouest un sentiment de confance, meme si on ne partage pas les inquietudes les plus sécurisantes ». Le problème de l'humanité aujourd'hui, c'est de sortir du cercle vicieux de la dissuasion nucléaire, c'est de dépasser la division entre les peuples qu'elle entraîne. Résoudre ce problème, ce n'est pas remettre en question fondamentalement le fait que l'Union soviétique détienne des armes nucléaires ni revendiquer le désarmement unilatéral total. Même un gouvernement qui ne serait pas une dictature bureaucratique, mais représenterait les intérêts de la classe ouvrière, pourrait être amené, dans les conditions actuelles de surarmement impérialiste, à avoir des armes nucléaires. Mais le problème, c'est de refuser absolument une politique qui repose sur la dissuasion nucléaire, c'est prôner l'initiative du desarmement, se déclarer prêt à une autolimitation de l'armement, avoir le courage de se trouver en état d'infériorité afin de regagner la confiance perdue de la classe ouvière des autres pays et d'acquérir par là une supériorité politique. Ce n'est pas sur le papier qu'on peut déterminer ce que devrait être le seuil minimum, objectivement necessaire, de l'armement nucléaire de l'Union soviétique ou d'un autre pays non capitaliste. Il faut le déterminer par la pratique politique, par une politique systématique de désarmement nucleaire unilatéral.

Cette dimension-là est absente des thèses de Mandel. S'il est vrai que celui-ci ne menace pas de détruire « les neuf dixièmes du prolétariat américain », il envisage l'utilisation de l'arme nucléaire contre des installations militaires et des troupes américaines, utilisation aux conséquences incontrôlables.

Le risque paraitra trop grand au prolétariat américain pour qu'il puisse adhérer à une telle perspective. On imagine difficilement que ce soit là le terrain de prédilection où s'épanouira la nécessaire alliance contre la guerre et l'impérialisme entre le prolétariat soviétique et le prolétariat américain.

TRAITS DE

LA POLITIQUE

DE DEFENSE DE L'URSS

La politique de défense de l'URSS vise à maintenir le pouvoir de la bureaucratie. Celle-ci doit défendre ses intérêts contre la majorité de la population soviétique et contre les visées expansionnistes de l'impérialisme. Cette double menace est le moteur de la militarisation de l'Union soviétique et de son surarmement nucléaire, ce qui constitue une différence qualitative par rapport aux mécanismes qui poussent le capitalisme à s'armer et à déclencher périodiquement des guerres à l'échelle du globe.

L'economie sovietique n'est pas obligée d'accumuler du capital, elle ne subit pas la pression de la concurrence, qui force à conquérir sans cesse des matières premières et de nouveaux débouchés. Cela prouve de manière indirecte et déformée que l'abolition de la propriété privée des moyens de production et l'introduction de l'économie planifiée offrent la possibilité historique de dépasser la guerre. Mais cette possi- bilité est réduite à néant si un appareil bureaucratique d'Etat et de parti s'approprie le droit de disposer des moyens de production étatisés. L'instauration de la bureaucratie a eu deux conséquences funestes pour l'Union soviétique en ce qui concerne sa politique extérieure et sa politique de défense. - L'appareil bureaucratique au pouvoir ne considère plus son destin lié à celui du mouvement ouvrier international, mais il fait passer les intérêts de l'Etat soviétique avant ceux de la classe ouvrière (c'est le cœur de la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays »). - En conséquence, l'appareil est obligé de faire alliance avec une partie de la bourgeoisie des pays impérialistes (on appelle cela « exploitation des contradictions au sein de l'impérialisme ». Il espère ainsi se proteger contre les agressions impérialistes (« coexistence pacifique »).

Trois facteurs caractérisent, depuis trente ans, la politique de défense de l'URSS, à savoir : - l'oppression barbare qui pèse sur les ouvriers, les paysans et tous les éléments socialistes en URSS même ; - le retour à une politique chauvine, grand-russe, envers les autres peuples et nationalités ; - le renoncement à mener le combat international pour la chute du capitalisme et la capitulation devant les représentants les plus agressifs de celui-ci. «L'armée est un portrait de la société, elle souffre de toutes ses maladies, brúlant d'une fièvre encore plus élevée'» (Trotsky). Or, l'Armée rouge reproduit les castes rigidement hiérarchisées qui structurent la société sovietique. Elle reflète le système organisé de mépris de l'homme, de gaspillage et d'irresponsa- bilité. Par quelques aspects, elle rappelle plutôt l'ancienne armée prussienne qu'une armée bourgeoise moderne. Elle est marquée par la contradiction entre un mode de propriété progressiste et une structure de pouvoir anarchique. C'est à coups de batons qu'on pousse le conscrit soviétique vers l'armée. Des pots de vin, parfois en nature, peuvent le faire exempter ou lui permettre de choisir son arme. En certains endroits, on connait même la «chasse aux recrues », méthode bien simple qui servait déjà au Roi-soldat Frédéric-Guillaume pour recruter ses troupes. Des jeunes garçons, ramassés dans la rue, se retrouvent en caserne.

Parmi les conscrits qui font, en général, un service de deux ans, règne un ordre militaire brutal. Pour Tillustrer, citons le manuscrit d'un ex-soldat soviétique, emprisonne aujourd'hui pour «agitation antisoviétique » :

«Cher lecteur, nous sommes au Turkmenistan, dans une caserne de l'armée soviétique. Venons-en tout de suite aux faits: à la caserne règne une stricte hiérarchie basée sur l'ancienneté. Les soldats qui font leur première année de service n'ont absolument aucun droit, ceux qui sont en deuxième année décident de leur sort. En plus de la séparation générale entre la masse et quelques élus, il existe encore d'autres degrés de discrimination. Les soldats, les six premiers mois, sont appelés "renards". C'est la caste la plus basse. Au bout de six mois, les renards deviennent " poissons", ", mais cela ne veut pas dire qu'ils aient beaucoup plus de droits. Les poissons sont assujettis aux mêmes règles que les renards, mais comme ils ont servi un peu plus longtemps, ils ne doivent plus laver aussi souvent les chaussettes de leur supérieur ni passer

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE autant de nuits à astiquer le plancher. Les coutumes de l'armée ont, dans une caserne, force de loi. Ce qui est normal, pour la première année, c'est de travailler et d'obéir, le principe étant pour ceux qui ont une année de plus, de se décharger de tout sur les autres. Il faut fêter la métamorphose! Un an est passé, le poisson est devenu "candidat". Il n'est pas candidat à une fonction, mais au rang de "chef". Le rôle d'un candidat est essentiellement répressif. Il doit tourmenter renards et poissons pour faire leur éducation. Les candidats sont donc uniquement responsables de "l'ordre". Quand ils auront dix mois de service en plus, ils seront devenus de vrais "chefs" et ils se sentiront la crème de la crème. Les "chefs", selon l'usage, n'ont rien d'autre à faire qu'à se reposer. Donc ils exploitent les renards jusqu'à les faire crever, mais ce n'est pas, à la différence du candidat, pour faire régner l'ordre, mais par plaisir et intérêt personnel. On gravit l'échelon le plus élevé du pouvoir en devenant "grand-père". Les grandpères sont des soldats qui ont reçu leurs paniers de démobilisation, mais qui ne sont pas encore partis®. »

La pénurie régente tout. La nourriture, la solde, l'hébergement sont si misérables que la combativité de l'armée s'en trouve fort affectée. Il n'est pas rare que des soldats quittent l'exercice pour se cacher dans les buissons ou pour aller confisquer de la nourriture dans les villages, parfois aussi, ils volent des bidons d'essence, des masques à gaz, des munitions pour se faire un peu d'argent.

En comparaison avec la troupe, les officiers mènent une vie princière. Chez eux, règne le même principe d'irresponsabilité organisée que dans le monde du travail. Celui qui dénonce les abus est puni très sévèrement. L'absence de discipline et l'insubordination se heurtent, selon l'arbitraire le plus total, à une répression d'une brutalité démesurée ou au laisser-aller. Les officiers sont très rarement sanctionnés ou renvoyes. Une telle armée recèle des éléments explosifs du fait des contradictions sociales et nationales. Elle connaît la désertion et la mutinerie. Il arrive, paraît-il, que des officiers aient peur de leurs soldats. Les conscrits, au cours de leur première année d'instruction, font des exercices de tir sans munitions. Les non-slaves, normalement, n'ont pas accès aux armes. Les slaves représentent 80 % des unités combattantes. Ils sont évidemment surreprésentés dans les corps des officiers. Les non-slaves forment le gros des unités non combattantes (le génie par exemple) et ils ne reçoivent presqu'aucune formation militaire alors qu'ils sont soumis à un vrai dressage, qui permet d'en faire des forçats. Dans les casernes, règne une discrimination raciste, souvent violente, envers les représentants des populations non slaves. L'Armée rouge, dont l'objectif essentiel est censé être la « défense de la patrie soviétique » contre l'Occident capitaliste, n'a servi en fait, depuis la Deuxième Guerre mondiale, qu'à réprimer les soulèvements ouvriers dans les « pays frères ». Depuis que, après la mort de Staline, l'armée n'est plus soumise aussi étroitement au contrôle du parti, le métier d'officier n'est plus un tremplin vers une belle carrière, mais une voie sûre, quoique morne. Ainsi, l'Armée rouge sert avant tout à défendre les privilèges de la bureaucratie, ce qui met gravement en péril son potentiel de combativité. Cela ne signifie pas que les soldats et les travailleurs soviétiques ne seraient pas prêts à défendre avec héroïsme, en cas d'agression impérialiste, leur sol et la propriété collective. Mais on peut se demander s'ils seraient prêts à le faire sous les ordres d'une telle direction.

La politique de défense de l'Union soviétique repose, depuis la guerre, sur l'occupation des territoires à ses frontières, en quelque sorte sur l'existence d'un cordon de sécurité. C'est à cette politique qu'on doit l'invasion de la Finlande, l'annexion des trois Etats baltes et d'une partie de la Roumanie, le partage de la Pologne et aussi l'occupation de l'Europe de l'Est par l'Armée rouge en 1945. La seule et unique préoccupation des bureaucrates est de créer une zone tampon, de prendre des otages afin de faire des non-peuples la chair à canons en cas d'agression et de mettre à l'abri des destructions ennemies le territoire soviétique. Il en découle des conséquences contradictoires : - Comme le régime bureaucratique repose sur une base sociale supérieure à celle du capitalisme, il ne peut à long terme maintenir sa domination qu'en expropriant la grande propriété foncière et le capital ; il joue, donc, un rôle historique progressiste. - Mais comme les nouveaux territoires sont dominés par une autocratie et des bureaucrates parasites qui foulent aux pieds le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et qui n'hésitent pas à tirer sur les ouvriers et les paysans, cette conquête n'est finalement qu'un obstacle de plus sur la route de la révolution mondiale. C'est pourquoi on ne peut pas avancer, comme justification de cette politique de défense, l'expropriation du capital. Trotsky en était arrivé à formuler ce jugement global :

« Le critère politique principal n'est pas pour nous le bouleversement des rapports de propriété dans un tel ou tel pays, quelle que soit leur importance, mais les changements qui interviennent dans la conscience et dans l'organisation du prolétariat international' . La bureaucratie est préoccupée d'abord et avant tout de son pouvoir. Elle se défend elle-même bien mieux qu'elle ne défend l'URSS, elle se défend aux dépens de l'URSS et du prolétariat'°

Les peuples d'Europe de l'Est n'ont pas du tout l'assurance que le Kremlin les protégerait contre une agression impérialiste, au contraire, ils pourraient bien faire les frais de sa politique de grande puissance.

LA DEUXIEME

GUERRE MONDIALE

L'histoire de l'Armée rouge pendant la Deuxième Guerre mondiale vient de confirmer l'analyse que nous avons faite. Contrairement à la légende des exploits de Staline et du commandement militaire soviétique lors de la « grande guerre patriotique», nous voyons s'étaler l'incapacité structurelle de la bureaucratie soviétique à défendre les bases collectivistes du régime ; il est évident, en effet, que la bureaucratie a mené une guerre sur deux fronts : contre l'Armée rouge et contre Hitler. L'ex-maréchal soviétique Piotr Grigorenko nous revele, dans un document bouleversant et jusqu'à présent unique en son genre, qui est responsable des vingt millions de morts et des 315 milliards de dollars environ, prix de la guerre. Dès les premiers mois du conflit, l'Armée rouge s'est effondrée mili-

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE tairement et moralement ; l'immense potentiel d'armement, produit de trente ans de sacrifices du peuple soviétique, est presqu'entièrement détruit en moins de deux mois. « Ces pertes gigantesques, inimaginables, qui ont touché presque toutes les familles, sont dues essentiellement aux terribles purges que Staline ordonna dans tous les secteurs de la vie politique et sociale. Si ces gens avaient été à leur poste au début de la guerre, nos pertes auraient été incomparablement moins sévères. Peut-être même il n'y aurait pas eu de pertes du tout, car qui sait si Hitler aurait osé croiser le fer avec la pléiade d'excellents stratèges à la renommée mondiale?"» Un grand nombre d'officiers supérieurs, tous les commandants de secteur et beaucoup de commissaires politiques avaient été liquidés en 1938. Une partie de l'état-major, du corps d'armée jusqu'au régiment, avait été renvoyée et remplacée par « des laquais serviles et incapables, vrais analphabetes militaires». C'était décapiter l'Armée rouge, c'était un acte de guerre civile contre le dernier bastion de l'esprit révolutionnaire. « On arrêta d'abord tous ceux qui avaient fait preuve de courage et d'extraordinaires capacités militaires pendant la Première Guerre, puis ceux qui avaient participé aux révolutions de Février et d'Octobre ou ceux qui avaient révélé leurs qualités de chef pendant la guerre civile. »

Selon les termes du pacte germanosoviétique, Staline fit désarmer en 1939 les troupes qu'il venait de faire équiper au prix de plus lourds sacrifices. Il fit démanteler. quand ce n'est pas détruire. la ligne continue de fortifications s'étendant de la Baltique à la mer Noire, qui aurait dû arrêter une attaque surprise de l'ennemi. On démantela la défense anti-chars, on négligea la défense anti-aérienne et les aérodromes, si bien que 90 % de l'armée de l'air fut anéantie pendant les cinq premiers jours de la guerre. Quelques jours avant la déclaration de guerre, il n'y avait encore aucun plan de mobilisation. Les trains de marchandises, chargés de blé ukrainien, roulaient encore vers le Reich au moment même où les Allemands attaquaient. Par ailleurs, le pacte de non agression avec Hitler avait fait perdre à l'Union soviétique tous ses alliés potentiels et plongé le mouvement ouvrier international dans une démoralisation aux conséquences désastreuses.

Il ne faut pas chercher la cause de cette trahison monstrueuse dans la personne de Staline. En fait, après la capitulation des puissances occidentales devant Hitler à Münich en 1938, la bureaucratie soviétique ne voyait d'autre garant de ses frontières qu'Hitler lui-même. D'où son alliance avec lui. Sur ce point, la politique soviétique n'a pas changé. Aujourd'hui encore, Gorbatchev attache plus d'importance à un accord avec Reagan qu'à la mobilisation internationale du mouvement ouvrier, pour empêcher la guerre des étoiles.

La guerre civile contre le peuple soviétique s'est poursuivie pendant la guerre et dans les années qui suivirent. Tous ceux qui, devant la carence de direction de l'Armée rouge, engageaient le combat « sans la permission de Staline », étaient passés par les armes; ceux qui, à mains nues, opposaient une résistance héroïque et survivaient, étaient fusillés comme « traitres ayant ouvert le front à l'ennemi ». Ceux qui survivaient aux camps de concentration et à la captivité chez les Allemands, étaient envoyés au Goulag.

« L'histoire ne connaît pas d'autre exemple d'un pays pareillement livré à l'avance ennemie et au pillage. Il est incompréhensible que, dans de telles conditions, il ait pu non seulement tenir bon, mais même remporter la victoire. Notre adversaire le plus acharné est obligé d'avouer qu'il n'y pas d'autre raison que la cohésion interne de notre Etat et de notre societé, la force de notre peuple. » C'est elle qui explique l'héroïsme et l'esprit de sacrifice du peuple soviétique, qui a résisté, sans ordres d'en haut, parfois même contre les ordres et qui a reconstruit, en un an, de nouvelles usines d'armement derrière l'Oural. Elle explique aussi le revirement de la direction soviétique qui fit sortir de la prison en 1941 une partie des chefs de l'Armée rouge et qui mit sur pied en Europe un mouvement de partisans. La conclusion de Grigorenko est que « tant qu'existent encore les forces qui sont capables de telles trahisons, le peuple ne peut pas vivre en paix dans le monde d'aujourd'hui, rempli de contradictions. Il faut les empêcher de nuire, aussi vite que possible. Ceci dans l'intérêt de la défense du territoire. »

POLITIQUE

DE GRANDE PUISSANCE

ET DISSUASION

Le réarmement nucléaire de l'Union soviétique se situe dans la continuité de la politique de grande puissance de la bureaucratie. Il ne découle pas d'une doctrine militaire. Il exprime la volonté des bureaucrates de maintenir le statu quo, leur disposition à menacer de l'holocauste nucléaire le prolétariat des autres pays pour sauver leur peau. Il exprime aussi leur manque de perspectives historiques puisqu'ils préfèrent envisager leur propre destruction que de se laisser mettre en question un seul instant par l'auto-organisation des masses.

La décision des autorités soviétiques après les accords de Postdam en 1945 de se lancer dans la production d'armes nucléaires est peu liée à la nécessité de briser le monopole nucléaire américain. Il faut bien faire la distinction entre le fait qu'un Etat ouvrier révolutionnnaire puisse être contraint a fabriquer des armes atomiques pour décourager l'adversaire et le caractère que prend cet armement atomique entre les mains d'une bureaucratie corrompue et dégénérée. Mandel ne fait pas cette distinction car il n'analyse pas l'armement soviétique comme instrument de l'autopréservation de la bureaucratie. Il se limite à remarquer que la bureaucratie « guidée par ses intérêts égoïstes de caste a profité (!) du progrès technologique et scientifique de la société soviétique. » Or, les dirigeants soviétiques n'ont jamais vraiment réfléchi à l'importance du développement de la bombe atomique pour l'avenir de la classe ouvrière et du socialisme. Au debut, quand ils ne disposaient pas d'armes nucléaires, ils ont nié purement et simplement leur importance militaire et stratégique.

Les partis communistes d'Europe de l'Ouest ont, certes, mené des campagnes sur le thème « A bas à la bombe », mais la population soviétique n'a jamais été vraiment informée des dangers de la bombe, des progrès accomplis dans ce domaine par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ni même des recherches en Union soviétique. Lorsqu'en 1949, celle-ci disposa d'une bombe atomique, elle poursuivit ses campagnes de propagande pour l'interdiction des armes atomiques, mais en même temps,

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE elle s'en servit pour menacer les EtatsUnis. Staline se vanta d'avoir des bombes atomiques pour « riposter aux agresseurs ». Mais la dissuasion n'est pas automatiquement une dissuasion. Cela dépend de la perspective politique dans laquelle on la projette et aussi de qui la projette.

La bureaucratie n'a jamais eu de stratégie pour savoir comment empécher une guerre mondiale. Elle a toujours juré qu'elle ne voulait pas la guerre. Ce qui est vrai. Mais elle n'a pas la force d'imposer cette volonté. En pratique, elle doit s'adapter à la logique du réarmement impérialiste et faire la course avec l'Occident pour maintenir « l'équilibre de la terreur ». Elle n'a que des moyens militaires pour se défendre puisque les moyens politiques, à savoir la mobilisation autonome de la classe ouvrière, lui font défaut. Pour cette raison, la nature de l'armement nucléaire soviétique est fondamentalement différente de celle de l'armement des pays impérialistes. Pour les Etats-Unis, la bombe atomique a toujours été un moyen privilégié de triompher de l'Union soviétique, de neutraliser sa direction et de changer le rapport de forces stratégique. La direction soviétique n'a jamais considéré la bombe comme un moyen de réduire les Etats-Unis ou l'Europe de l'Ouest. Il s'est toujours agi pour elle d'écarter la menace qui pese sur son existence. Mais finalement, la classe ouvrière se moque de savoir pourquoi elle devrait être condamnée à la destruction atomique, ce qui lui importe, c'est de savoir s'il existe une force sociale capable d'empêcher la guerre et d'offrir aux travailleurs une perspective de vie. Le fait qu'elle agite la menace d'une guerre atomique prouve clairement que la bureaucratie ne représente pas une telle force. Cela vaut a fortiori pour la bourgeoisie capitaliste.

Aul cours des dernières années, la direction soviétique n'a cessé d'avancer ouvertement la menace atomique. Ce ne fut pas toujours le cas. Lors de la période d'essor économique qui a suivi la mort de Staline, Khrouchtchev proclamait partout que l'Union soviétique allait dépasser les Etats-Unis dans les domaines économique et militaire. En fait, il mena une politique de puissance - de puissance nucléaire - lorsqu'il voulut installer une base de fusées dans les montagnes albanaises, menace directe contre la Grèce et l'Italie. Il mena cette politique en 1962 à Cuba lorsqu'il voulut se servir de la jeune révolution pour établir dans l'ile une base de fusées dirigées contre les Etats-Unis. En vertu de la même politique, il voulut interdire en 1956 aux Chinois l'accès à l'arme nucléaire qu'il considérait comme une rupture du monopole nucléaire soviétique dans le « camp socialiste ». On peut reprocher, par ailleurs, aux directions chinoise et cubaine une approche bien légère du problème. Mais on ne saurait porter un jugement nécessairement négatif sur leur désir de posséder l'arme atomique.

La conscience de soi renforcée de la bureaucratie s'accompagna d'un changement significatif de sa doctrine militaire. L'invincibilité de l'Union soviétique ne devait plus dépendre, selon elle, de la nature des rapports sociaux, mais de l'équilibre des forces nucléaires. En 1957, Khrouchtchev prit la décision de donner la priorité à l'armement atomique. Il fallait produire des fusées intercontinentales comme des « saucisses » et ceci aux dépens des armes traditionnelles, dont la production fut même réduite jusqu'en 1963. Le maréchal Sokolovski, père de la version sovietique de la « riposte massive », déclarait que la bombe atomique représentait «une étape décisive » de la stratégie militaire et il soulignait la nécessité de porter les opérations militaires sur le territoire ennemi L'Union soviétique de Brejnev s'est détournée de ces rodomontades. A cela, venait s'ajouter la crise structurelle de l'économie soviétique qui minait la confiance en soi de la bureaucratie. Les illusions sur la « victoire nucléaire possible » ne se sont dissipées que lorsque les Etats-Unis et l'OTAN se sont lancés dans une nouvelle vague de rearmement. Mais ce qui subsiste, c'est l'objectif d'empêcher la guerre grâce à « l'équilibre militaire ». Ce qui subsiste, c'est le mépris du prolétariat et la politique qui consiste à faire des peuples étrangers des otages. En 1983, la RDA et la Tchécoslovaquie ont accueilli sur leur territoire des fusées soviétiques. L'intention est transparente : les fusees sont comme des aimants !

CONCLUSIONS

Ce que Trotsky entendait par « défense des Etats ouvriers », c'était défendre la propriété collective des moyens de production et l'organisation sociale qui en découle contre toute tentative de restaurer le capitalisme privé. Ses écrits sur la question n'ont jamais laissé supposer cue la bureacratie était capable de mener à bien cette tâche.

« En URSS, a-i-il écrit, la chute de la bureaucratie est une condition nécessaire au maintien de la propriété d'Etat. C'est uniquement dans ce sens que nous sommes pour la défense de l'URSS'. »

Il avait espéré que la classe ouvrière soviétique s'organise de façon autonome tant pour renverser Staline que pour repousser Hitler. La chute de la bureaucratie devait être l'œuvre de la classe ouvrière : « Nous ne pouvons pas laisser à Hitler le soin de renverser Staline, ceci est notre propre tâche. » C'est dans ce sens qu'il s'est prononcé contre les propositions défaitistes en cas de guerre impérialiste contre l'Union soviétique. Il s'attendait à ce que la Deuxième Guerre mondiale, comme la Première, débouche sur une révolution, et ceci aussi bien en Europe qu'en Union soviétique. Les choses se sont passees autrement. Seules des fractions très limitées de la classe ouvrière ont échappé à l'influence de la bureaucratie stalinienne ou de la social-démocratie ; pour le plus grand nombre des travailleurs progressistes, la lutte contre le fascisme allait de pair avec la défense de l'Union soviétique de sorte que toute critique de la bureaucratie, et encore pour peu qu'elle existe, passait loin derrière le combat antifasciste.

Trotsky s'est trompé sur les échéances de la réalisation de ses analyses. Mais leur contenu n'a rien perdu de son actualité. Jamais la classe ouvrière n'a été aussi critique envers la dictature bureaucratique ; jamais les bases objectives de son renversement n'ont été aussi présentes. La classe ouvrière des pays postcapitalistes n'a jamais été aussi forte, l'échec de l'économie planifiée bureaucratique aussi patent. La situation de la Deuxième Guerre mondiale ne se répétera pas. Les pays non capitalistes ne sortiront pas vainqueurs d'une guerre contre l'impérialisme si c'est la bureaucratie qui la mène. Ou bien les travailleurs réussiront d'abord à renverser leurs dictateurs ou bien

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE l'humanité sera sacrifiée, au moins dans l'hémisphère nord.

Nous en arrivons aux conclusions : 1. Pour empêcher une guerre nucléaire, il ne suffit pas comme Mandel l'écrit, de désarmer la bourgeoisie impérialiste dans ses forteresses, il faut aussi que la bureaucratie soit renversée dans les pays non capitalistes. Entre ces deux tâches, il ne faut pas établir une hiérarchie ni d'étapes intermédiaires. Il existe un rapport de réciprocité. Il n'y a pas de solution de remplacement à la disparition du capital financier américain. On ne le « neutralisera » pas, ni par la révolution dans les pays semi-coloniaux ni par le départ de l'Europe de l'Ouest de l'OTAN. Mais d'autre part, il est vrai que le prolétariat américain ne sera pas tente de se soulever dans la perspective de construire un socialisme démocratique autogestionnaire.

2. Dans l'état actuel du potentiel de destruction de l'humanité, si une guerre éclatait entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie, celui-ci ne pourrait la gagner qu'en inenant une guerre de type révolutionnaire. Si l'issue de la guerre dépendait uniquement de la supériorité militaire et technique - celle-ci étant évidemment le produit du développement économique - cela ne pourrait aboutir qu'à une destruction mutuelle. L'autre alternative supposerait qu'il existe en Union soviétique et dans les pays d'Europe de l'Est une direction revolutionnaire, laissant aux masses toute liberté de s'auto-organiser, capable de prendre en main la résistance, d'avoir un maximum de souplesse et de mobilité dans la conduite des opérations, de s'allier à la classe ouvrière des pays impérialistes. 3. En pratique, il faut s'efforcer d'empêcher que le prolétariat américain se laisse atteler à la carriole de la propagande chauvine et anticommuniste de la bourgeoisie et que le prolétariat soviétique se laisse entraîner dans la défense nationaliste de la bureaucratie. Il faut reconstruire l'unité de la classe ouvrière internationale sur la base de ses intérêts immédiats, tangibles. Cette unité n'existe plus depuis la dégénérescence du Komintern. La IV° Internationale est restée, jusqu'a aujourd'hui, sa seule expression programmatique.

Sous la pression de la crise sociale profonde qui affecte les pays capitalistes et postcapitalistes, on voit, toutefois, se dégager les premiers indices de l'émergence d'une sensibilité commune de la classe ouvrière à l'Est et à l'Ouest, un intérêt encore embryonnaire à s'allier contre la menace commune, à chercher ensemble des solutions. Quelques exemples : la solidarité d'une partie de Solidarnosc avec le NUM, syndicat des mineurs britanniques en grève ; le Mouvement de la paix, espace pour de nouvelles expériences internationalistes, occasion d'un forum pour les pacifistes de l'Est et de l'Ouest, débattant ensemble de stratégies communes. C'est pourquoi l'analyse de Mandel est insuffisante : elle ne voit dans le mouvement pacifiste indépendant de l'Est qu'un premier pas vers la révolution antibureaucratique et qu'un soutien au Mouvement de la paix de l'Ouest. Ce qui est nouveau dans le mouvement de la paix des années 1980, c'est l'aspiration à une collaboration permanente et institutionnalisée et à l'unification par-delà les frontières des deux blocs. 4. Est-ce un hasard si les forces engagées dans le Mouvement de la paix sont les mêmes que celles qui exigent qu'on renonce radicalement à toute politique de dissuasion, de contrôle des arme- mements et qui revendiquent le désarmement atomique unilatéral à l'Est et à l'Ouest ? Elles sont l'aile la plus radicale du Mouvement de la paix. Renoncer à agiter la menace d'anéantissement mutuel, c'est en effet le premier pas pour parler avec les travailleurs et les pacifistes de « l'autre côté ».

Il est donc d'une importance extrême pour construire une alternative autonome de la classe ouvrière que des groupes pacifistes indépendants aient Union vu le jour, ces dernières années en Union soviétique, des groupes qui commencent à remettre en cause l'idée que la paix puisse être sauvegardée par la bureaucratie.

« L'équilibre de la terreur n'offre pas de garantie sûre pour le maintien de la paix mondiale (...) Aujourd'hui, alors que la confiance entre les deux Etats a fait complètement naufrage, le problème de la paix a cessé d'être exclusivement du ressort des relations bilatérales entre les Etats. Il est patent que les représentants de l'un et de l'autre bord sont incapables de parvenir, dans un avenir prévisible, à un accord sur des limitations d'armement significatives, encore moins à un désarmement véritable (...) Nous sommes persuadés que la responsabilité de la paix ne peut plus être laissée aux gouvernants. Nous luttons pour la suppression totale des arsenaux nucléaires et des autres moyens de destruction de masse ainsi que pour la réduction de toutes les armes conventionnelles!? 5. Quand on développe un programme antimilitariste, il faut tenir compte du degré de conscience de la classe ouvrière. La classe ouvrière d'Allemagne de l'Ouest se sent doublement menacée par le surarmement nucléaire des Américains, et par celui des Soviétiques. C'est pourquoi on ne peut se contenter d'expliquer de façon historique abstraite, que l'impérialisme est le principal fauteur de guerre. Il faut dire concrètement comment la classe ouvrière peut se défendre. Les premiers jalons d'un tel débat sont posés: il s'agit de l'exigence de remplacer les structures militaires actuelles agressives par une politique strictement défensive et de former des milices territoriales.

Cela recouvre une quantité d'illusions sur les possibilités réelles de changer la nature de l'armée sans changer la société. Toutefois, ça va dans la bonne direction, et il nous incombe de nous saisir de ce débat pour montrer que c'est le point de départ vers l'armement du proletariat, que la conséquence doit être le retrait de l'OTAN et l'expropriation de la bourgeoisie... La crise qui sévit à l'Est et à l'Ouest, qui s'accompagne d'une fantastique accélération de la course aux armements, oblige à remettre en question le concept bourgeois et bureaucratique de la « défense nationale » et à proposer une alternative qui change radicalement les structures militaires, libère l'économie du carcan de l'armée et soit donc résolument internationaliste.

10 décembre 1985

Notes :

1. P.M.S. Blackett, Dis strategische Folgen der Atombombe.

2. David A. Rosenberg, The Origins of Overkill in International Security, vol. 7, n° 4, printemps 1983.

REARMEMENT ET UNION SOVIETIQUE

3. Bernd Greiner, Die Kategorie Risikoniveau, Frankfurt, 1985.

4. Rovere Schlesinger, « In the Senate Office Building ».

5. NSC Planning Board Report on NSC Action in Vietnam : the definitive documentation of human decisions, London, 1979.

6. Andrea von Bülow, Perspektiven in Jahre 2 000, in Frankfurter Rundschau 14 octobre

7. Voir la Révolution trahie.

8. Kyril Podrabinek, « Die Pechvolgel » in Die Sowoetische Herausforderung, Bern,

1983.

9. Voir l'URSS en guerre et En défense du marxisme.

10. Voir Bilan des événements de Finlande.

11. Piotr Grigorenko, Die Verheimlichung der historischen Wahreit ist ein Verbreche am Volk, Europa Verlag, 1969.

12. Voir l'URSS en guerre.

13. Moskauer Vertrauengruppe « Aufruh an die Regierungen und dir Bevolkerung des

Sowjetunion und des USA » in Samizdat 85, Bern, 1985.

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