Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 20

Ce qui change en Italie

Livio Maïtan · Quatrième Internationale, n° 20 · mai 1986 · p. 31-57 · 12 744 mots

Italie Syndicats et mouvement ouvrier

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L'article qui suit est une première tentative de faire le point sur les transformations socio-économiques qui ont eu lieu en Italie et sur les répercussions de ces transformations sur la classe ouvriere et ses organisations. Il n'aborde pas la problématique avancée par tous ceux qui, à l'instar d'André Gorz et de Adam Schaff, se livrent à des spéculations sur la disparition de la classe ouvrière, voire du travail salarié. Nous traitons dans un post-scriptum de la « théorie » de la société des deux tiers esquissée, entre autres, par Peter Glotz et reprise par des dirigeants du PCI'

De même qu'Adam Schaff, les marxistes révolutionnaires connaissent les Grundrisse dont, par ailleurs, Quatrième Internationale a publié des extraits, pour la première fois en langue française, il y a plus de trente ans?. Ils n'ignorent pas que les conquêtes successives de la science et de la technologie pourront conduire à une situation où l'exploitation de l'homme ne serait plus « une condition pour le développement de la richesse générale ». Il va de soi que dans un tel contexte, où il n'y aurait plus production de marchandises, ni marché, ni capital, ni profit, le mécanisme de la société capitaliste ne pourrait plus fonctionner 3

Toujours est-il que la plupart de ceux qui soulèvent ces problèmes commettent surtout une erreur de methode. Ils s'adonnent à une extrapolation abusive : ils projettent un développement de la société sur la base des potentialités technico-économiques en faisant abstraction des facteurs sociopolitiques. C'est pourquoi leurs conclusions sont arbitraires, voire fantaisistes, même si leur point de départ est réel. Il est bien connu qu'au cours des trente dernières années la composition de la population active a connu des changements importants, à savoir une augmentation substantielle des salariés et des travailleurs industriels en particulier, une chute drastique des personnes engagées dans l'agriculture et, plus géneralement, une forte réduction des travailleurs dits indépendants (voir tableau I). Mais cette évolution globale doit être décomposée dans des périodes différentes si on veut saisir réellement quelle est la situation actuelle et sa dynamique. LES BOULEVERSEMENTS

SOCIO-ECONOMIQUES Les changements dans la population active et la montée du chomage

Dans les années soixante-dix, l'emploi industriel a continué à augmenter en termes absolus. Selon le recensement de 1981, entre 1971 et 1981, 100 000 nouvelles entreprises avaient été créées (+ 20 %, dans la métallurgie + 43%). Les travailleurs industriels avaient aussi augmenté : + 13,6 % (dans les années cinquante, l'augmentation avait été de 26,6 %; dans les années soixante de 17,1 %). Mais en termes relatifs, la situation n'est déjà plus la même. Alors qu'en 1971, les travailleurs de l'industrie représentaient 47 % de l'emploi total, en 1981 ils ne sont plus que 36 %. 56 % des travailleurs opèrent désormais dans les services.

Il faut préciser qu'une première diminution de l'emploi industriel se dessine lors de la récession de 1974-1975 (où, par contre, le tertiaire ne cesse de croître). A l'occasion de l'expansion entre 1976 et 1980 - expansion limitee -, toujours en ce qui concerne l'emploi industriel, il y a stagnation (+ 0,17 %). La tendance s'accentue par la suite: récession de 1981-1983, - 4,05% et, qui plus est, expansion 1984, - 3,64 % (le tertiaire augmente dans les deux cas, respectivement de 2,4 et de 2,42 %) (voir tableau II). Par ailleurs, cette tendance est loin d'être spécifiquement nationale: dans des proportions et avec des rythmes différents, elle s'affirme dans tous les pays capitalistes industrialisés (voir tableau Ill).

Un autre trait majeur de la dernière décennie réside, comme on le sait, dans la spectaculaire montée du chômage. Selon des statistiques récentes de l'OCDE (septembre 1985), alors que les chômeurs n'étaient que : 5,3 % de la population active en 1975, ils ont atteint l'année dernière 10,2% (pour l'évolution depuis 1959, voir Cds, 18 avril 1985). En 1985, la situation s'est détériorée davantage : selon l'Institut de statistiques (ISTAT), le chômage atteindrait désormais 11,3 % de la population active (15,6 % dans le Midi). En chiffres absolus, les chômeurs enregistrés sont 2 592 000, dont 1 293 000 jeunes n'ayant jamais obtenu de travail. Les femmes ont été particulièrement frappées. En général, le taux d'emploi féminin en Italie est sensiblement inférieur au taux européen moyen (respectivement 41 et 50 %) alors qu'il est presque le même pour les hommes (respectivement 80 et 81,5 %) (ME, 2 décembre 1985). En fait, l'Italie rivalise avec la Belgique pour la première place européenne en matière de chômage féminin: 1 387 000 femmes étaient au chômage à l'été 1985. Le taux était de 12,17% en 1976, 13,14% en 1980, il est aujourd'hui de 17,40 % (U, 23 août 1985).

Aux chômeurs proprement dit, il faut ajouter les « cassintegrati », à savoir les travailleurs au chômage technique (un chômage qui dure souvent des années). On atteint ainsi un total de 3 millions environ (voir Cds, 9 août 1985) sur une population active de 23 millions environ. Disons-le en passant : c'est dans la grande industrie qu'il y a les pourcentages les plus élevés de « cass integrati » : 9% en 1984 (voir étude Ires-CGIL, septembre 1985).

En ce qui concerne les jeunes, les dernières statistiques de l'OCDE indiquent pour l'Italie 34,1 % des chômeurs (âge # 14-24 ans). Selon des statistiques italiennes, le pourcentage aurait atteint 36,2 % pendant l'été de cette année (U, 28 octobre 1985).

Les perspectives pour les prochaines années n'incitent aucunement à l'optimisme, d'autant plus si on tient compte du fait que notamment dans l'industrie il y a un pourcentage important de travailleurs qui sont considérés « excédentaires » (10 % dans l'industrie manufacturière selon le CER, Cds, 18 avril 1985). Des analyses plus ou moins officielles prévoient l'évolution sui- vante: 1986 = 2 800 000, 1990 = 3 millions. Le seul espoir est de pouvoir revenir dans dix ans au niveau de 1984. Le ministre De Michelis estime que si on laisse aller les choses « spontanément », en 1994 il y aura 13-15 % de la population active au chômage. Pour sa part, l'ancien secrétaire général de la CISL, Carniti, calcule que pour revenir au taux de 19/8 (autour de 1 %), 1l taudrait creer chaque année, avant l'an 2000, 300 000 emplois alors qu'en 1984 on en a créé 80 000.

Quant aux jeunes, le taux sera en 1986, selon l'OCDE, de 37% et les jeunes constitueront 61 % de l'ensemble des chômeurs. Effet des innovations technologiques

Dans un article synthetisant une recherche faite en Grande-Bretagne, Christopher Freeman écrivait : « Les résultats de notre recherche confirment la thèse selon laquelle le nouveau paradigme technologique qui a commencé à se dessiner dans les années soixante n'a commencé à être appliqué dans la plupart des industries et des services que dans les années soixante-dix. La base de ce paradigme est constituée par une combinaison de micro-électronique, computerisation et telecommunications ; ainsi le paradigme pourrait être decrit comme "la révolution de l'information". Sont concernées non seulement les industries de biens d'équipement et d'instruments scientifiques, mais également des industries et des services plus traditionnels comme les transports et les services. » (PE, n° 5, mai 1985). Il s'agit, en gros, d'un schéma général qui, indépendamment des questions de portée et de rythme, vaut aussi pour l'Italie.

Il faut, toutefois, préciser que la vague d'innovations technologiques et de restructuration du travail ne se développe y compris dans le secteur industriel qu'à partir du début des années quatre-vingt. Il en découle que ce processus non seulement continuera, mais même s'accentuera dans la période qui est devant nous Cela devrait comporter à court et moyen terme une reduction supplementaire d'emplois industriels. Selon des estimations récentes, les ouvriers de ce secteur se réduiraient à 5 300 000 dans les prochaines années. Mais, en même temps, les nouvelles technologies seront introduites de plus en plus dans le secteur dit tertiaire, dont la fonction de créateur de nouveaux emplois sera, par consequent, drastiquement réduite' En ce qui concerne le long terme, des hypothèses diamétralement opposées ont été avancées dans des débats internationaux qui ont eu leur reflet en Italie . Il y a ceux qui considèrent que la tendance à une suppression massive d'emplois, notamment dans l'industrie, est inévitable et irréversible. D'où leur propension à avancer la problématique d'une réorganisation de la vie sociale dans son ensemble en partant d'un rapport qualitativement nouveau entre travail et temps libre. Roberto Guiducci a rappelé, par exemple, qu'à l'époque de Marx, selon des calculs de J. Fourastie, chacun travaillait, en moyenne, au cours de sa vie 140 000 heures. On n'en travaille que 80 000 aujourd'hui et on peut prévoir qu'on travaillera 40 000 heures à la fin du siècle (ME, 6 juin 1985). Une vie humaine de 90 ans pourrait ainsi être divisée en trois parties: 30 ans de formation, 30 ans de travail proprement dit (avec sensiblement moins d'heures de travail par rapport à la situation actuelle), 30 ans de « troisième âge ». Le professeur israélien David Macarov se place dans une optique analogue. D'après lui, il serait absurde de lutter contre le sous-emploi : il faut se préoccuper, par contre, de préparer une « contre-société » pour le xxr' siècle (le Monde, 24 août 1985). Est-il nécessaire de souligner que le défaut capital de telles hypothèses réside dans le fait qu'elles sont avancées en faisant abstraction du contexte socio-politique ?

Un groupe de chercheurs de l'université de New-York, dirigé par Vassili Leontiev, nous a fait entendre un tout autre son de cloche. D'après lui, du moins au Etats-Unis, en 2000, il n'y aura pas suflisamment de main-d'œuvre pour faire marcher les machines dont on pourra disposer (The Guardian, 7 fevrier 1985; le Monde, 24 août 1985').

Pour en venir à l'Italie, selon le président de l'institut ENEA, dans les quinze prochaines années, deux ouvriers sur trois devront changer de travail, mais on pourrait créer 3 millions de nouveaux emplois. Il s'agit, toutefois, d'une extrapolation basée sur une analogie, sur ce qui se passerait dans la même période aux Etats-Unis (ME, 6 mai 1985).

Dans un colloque qui a eu lieu en avril 1985, le ministre du Travail De Michelis, bien entendu aidé par ses conseillers, en est arrivé à des conclusions plus sobres, et moins précises. D'après lui, il est probable qu'à moyen terme les nouvelles technologies ne compensent que partiellement la perte d'emplois qu'elles impliquent. De toute façon, la plupart des nouveaux emplois seront créés non pas dans des entreprises existant auparavant, mais dans des entreprises nouvellement formées (ME, 29 avril 1985°). De même, en se referant à la situation de la Grande-Bretagne mais avec des implications évidentes pour l'Italie aussi, Marco Merlini explique que « des emplois seront crees surtout non par rapport aux nouvelles technologies, mais grâce à l'augmentation de la richesse et à l'amélioration de la qualité de la vie et de la consommation » (PE n° 2, 1985).

On peut affirmer généralement que les industries à haute technologie créent assez peu d'emplois. En ce qui concerne les secteurs qui produisent des technologies nouvelles, on calcule qu'en 1981 dans la CEE (+ Espagne et Portugal), il y avait 900 000 travailleurs dans la programmation et production du software (emplois : + 10 % par an). Selon les prévisions, entre 1 700 000 et 2 100 000 travailleurs devraient être employés dans ce même secteur au début des années quatre-vingt-dix (voir études pour le programme FAST, « Forecasting and Assessment », in Science and Technologie). Selon cette même source, si on additionnait le secteur de l'information et des telecommunications et toute une série d'autres secteurs (produits obtenus par la biomasse, etc.), on pourrait prévoir qu'il existera en 1995 4 à 5 millions d'emplois au niveau de l'Europe. L'emploi dans les grandes entreprises

La chute de l'emploi a été particulièrement accentuée dans les grandes entreprises. Dans les années 1981-1984, alors que l'emploi global dans l'industrie de transformation a diminué de 23,6 %, la diminution a été de 29 % dans les entreprises dépassant 500 tra- vailleurs (Cds, 9 août 1985). Plus généralement, les données d'une enquête Nomisma sont absolument claires (voir tableau IV). La tendance est loin de s'être arrêtée au cours de la dernière année. Dans la période allant de janvier à octobre 1985, , l'emploi dans la grande industrie a diminué ultérieurement de 5,2 % par rapport à la même période de 1984 (- 7,8% en ce qui concerne la métallurgie) (Cds, 12 janvier 1986). Des études, dont on ne saurait contester le sérieux, fournissent des éléments plus détaillés. Selon Mediobanca, qui prend en considération les 1 430 premières entreprises italiennes, celles-ci avaient en 1979 1 663 738 salariés et elles n'en auraient eu que 1 383 963 en 1984 (- 16,82 %). Les ouvriers ont diminué plus que les employés (respectivement - 23% • et - 4,8 %). Selon un groupe d'études qui a travaillé pour la préparation d'un colloque de la CGIL (septembre 1985), en analysant l'évolution des 18 entreprises de la métallurgie - dont Fiat-Auto, Alfa-Romeo, Ansaldo, Olivetti, Zanussi, Italsider, etc -, la tendance prédominante serait également à une réduction sensible des emplois dans la même période 1979-1984. On irait d'un maximum de - 40 % chez Falk, - 35,47 % chez Fiat-Auto et - 33,15 % chez Italsider à un minimum de - 2,65 % chez Ansaldo. Il n'y aurait augmentation des emplois que dans des entreprises comme Aeritalia (+ 13,52 %) et IBM (+ 14,08 %). Finalement, d'après des estimations de sources syndicales, les emplois dans la chimie seraient passés de 745 000 à 693 000 en dix ans (U, 18 janvier 1986). Dans le textile, frappé avant d'autres branches, la chute a été plus limitée : de 1 392 000 à 1 352 000 travailleurs en quatre ans (U, 2 fevrier 1986).

La tableau apparait encore plus frappant si on évoque des cas concrets. Voilà, en vrac, quelques exemples significatifs? - A Brescia, où prédomine la sidérurgie, moins 18 000 emplois en une seule année ; dans la sidérurgie du Piémont, moins 5 200 en cinq ans; à Sesto S. Giovanni (banlieue de Milan), moins 2 000 entre janvier et août 1985 dans des grandes entreprises sur un total de 16 000 (en outre, quelques milliers d'ouvriers sont au chômage technique) ; à Tarante, à Italsider, où pourtant, du point de vue des commandes, la situation n'est pas mauvaise moins 1 500 entre 1983 et debut 1985 sur un total de 20 000 environ ; à Terni, dans les aciéries, moins 1 500 en trois ans (ne restent maintenant que 4 500 ouvriers). - Chez Ire-Philips, on est passé en quelques années de 10 000 à 8 000 travailleurs, dont 1 500 considérés excédentaires. Chez Necchi, les emplois ont diminué entre 1980 et 1983 de 29 % et chez Barrilla (Parme) de 8,2 %. - Chez Salvarani, leader de son secteur meubles, composants, etc. dans les années soixante-dix, l'évolution a été la suivante: 1974 = 2 300. 1979 = 1 700. 1984 = 695 (comme on le constate, c'est après 1980 que le « changement » s'accentue sérieusement). - Chez Italtel, il y avait au premier semestre de 1980 28 000 travailleurs. Ils n'étaient que 19 000 cinq ans plus tard. - Chez Alfa-Romeo, il y avait en 1984 6 850 « cassintegrati » sur 38 816 travailleurs alors qu'Alfa-Sud a perdu 6 000 emplois au cours des dernières années en passant de 16 000 à 10 000. - Chez OM, à Brescia, la diminution a été, en quelques années, de 7000 a 3 600 et chez. Autobianchi, à Desio, on est passé de 5 000 à 2 848 dans l'espace d'une année et demie. - Même chez Olivetti, qui est pourtant une multinationale florissante, les travailleurs ont diminué de 3 000 (sur un total de 50 000) entre 1978 et 1985 (des embauches, six cents, ont eu lieu récemment dans le nord, mais sur la base de contrats qui ne durent que deux ans).

Finalement, chez le géant industriel italien Fiat, il y a eu au cours des cinq dernières années une perte de 50 000 emplois environ (les chiffres varient entre 40 000 et 55 000 selon les calculs). Même si l'on considère la dernière année, pourtant faste pour la multinationale turinoise, les emplois ont diminué de 240 144 à 226 504 (dont 11 000 sont encore au chômage technique). Dans l'établissement de Rivalta, entre 1980 et 1983, l'emploi a diminué de 24 %.

Précision importante: d'après une estimation de Angelo Dina, sur 40 000 emplois perdus, seulement 4 000 ont été éliminés à la suite d'innovations technologiques : le reste a été obtenu par une « réorganisation » de l'entreprise (U, 19 octobre 1985).

Il ne s'agit pas, soulignons-le, d'une exception : plus généralement, on peut affirmer que les restructurations-rationalisations ont pesé jusqu'ici plus lourd que l'introduction de technologies nouvelles.

Conclusion : la chute de l'emploi a frappé la plupart des grandes entreprises et notamment la plus grande partie, sinon la totalité des citadelles des luttes et mobilisations ouvrières des vingt dernières années.

Changements dans la division et l'organisation du travail

Les restructurations et l'introduction de technologies nouvelles sont en train de provoquer, beaucoup plus que dans d'autres périodes analogues, des changements dans la division et l'organisation du travail et des bouleversements dans les qualifications professionnelles. Jusqu'ici, à notre connaissance, il n'existe pas d'analyses exhaustives de l'ensemble des phénomènes qui se sont déjà produits. De surcroît, les analyses ne distinguent pas suffisamment les changements effectifs des potentialités.

L'idée la plus généralement avancée est que les ouvriers proprement dit diminueront de plus en plus alors que les white collars augmenteront. En même temps, les différences entre les uns et les autres s'estomperont progresssivement.

Selon l'enquête de Mediobanca déja mentionnée, dans les 1 430 principales entreprises, entre 1979 et 1984, les employés sont passés de 32,4 % à 37 % alors que le nombre d'ouvriers a diminué de 67,6 % à 62,8 %. Dans la chimie, selon le syndicat CGIL, les dirigeants, les employes et les cadres auraient augmenté « énormément » au cours des dernières années et ils représenteraient, dans leur ensemble, 47,28 % de l'emploi. Dans l'industrie du plastique, ils seraient 22,34 %, dans les verreries 24 %, dans le pétrole 54 % (U, 8 janvier 1986). Le patron de Fiat s'attend, pour sa part, à une évolution similaire d'ici l'an 2000, mais son pronostic est exprimé dans des termes assez sobres (Fiat aura « peut-être » moins d'ouvriers et plus de techniciens et d'employés) (Cds, 23 novembre

36 1985). Même dans le bâtiment, par exemple dans la région de Rome, les cadres, les techniciens, les chercheurs et autres ont connu une croissance (30 % environ du total de l'emploi) (U, 26 janvier 1986).

Dès qu'on passe des affirmations générales ou des pronostics à des appréciations d'ensemble plus précises, la prudence tend à prévaloir. D'après de nombreuses études, le rapport entre ouvriers et employés, de même que le rapport entre ouvriers qualifiés et OS n'aurait pas qualitativement changé. Il est significatif, par exemple, que le rapport annuel de l'institut CENSIS, dont les auteurs ne sauraient être soupçonnes de « paléomarxisme », conclut que la diminution du nombre d'ouvriers dans l'industrie est presque « insignifiante », et que dans de nombreux secteurs, il y a une stabilisation substantielle dans le rapport entre ouvriers et employés'°.

En ce qui concerne les qualifications ouvrières, il y aura - et il y a déjà eu en partie - suppression ou transformation profonde des qualifications traditionnelles dans l'entreprise antérieure aux innovations actuelles. Cela n'exclut pas de nouvelles différenciations et même polarisations (par exemple entre ceux qui disposent de qualifications très sophistiquées et ceux qui ont des tâches de contrôle ou de surveillance). Par ailleurs, les nouvelles qualifications peuvent être acquises assez rapidement, mais elles ne servent pas nécessairement longtemps. L'hypothèse la plus probable est qu'un travailleur sera obligé de changer de qualification plus souvent que dans le passé.

Dans le cas spécifique de la Piat, selon la revue des métallos de la CGIL (numéro du 16 décembre), la situation est aujourd'hui: 70% des travailleurs /- ce qui correspond à 70% dans le secteur automobile de la multinationale turinoise - sont placés au troisième niveau, 28 % au quatrième et 12 % au cinquième, ce qui reste au niveau le plus bas, le deuxième. « 40 000 personnes environ représentent donc l'ample corps central des ateliers productifs. »

Il n'est pas inutile de rappeler ici un rapport fait à une conférence sur l'innovation technologique et l'emploi par le dirigeant de la CGIL, Giacinto Militello. Il met en garde contre les généralisations trop hâtives. « Toutefois, explique-t-il, il est possible de saisir des traits communs. Le travail direct (exécution manuelle d'opérations de transformation) tend à se réduire, alors que le travail indirect (activité de régulation des machines automatiques, contrôle du flux des matières premières et informations à l'intérieur du système des machines) augmente. Des tâches parmi les plus simples et les plus répétitives disparaissent... On exige du travailleur une capacité d'intervention sur des représentations abstraites d'événements... Le concept de qualification, de même que celui de productivité individuelle, est mis en question. »

Plus loin, Militello précise: « Des chercheurs soulignent que s'il est facile de saisir les effets de "polarisation des qualifications", il est moins facile d'interpréter ce phénomène et surtout il est encore plus difficile, si on ne comprend pas une telle dynamique, d'opposer au modele de la polarisation - en admettant que celle-ci se produise effectivementun projet alternatif. » Finalement, conclut notre rapporteur, les nouvelles technologies provoqueraient « une forte concentration du travail technico-professionnel dans une aire inter- médiaire alors que les effets de la polarisation n'existeraient que dans le travail des ouvriers ». Des nouvelles figures res technico-professionnelles en émergeraient, surtout dans les industries à haute technologie (40 % environ de la force de travail dans le cas des EtatsUnis).

Quelques mots sur la question plus spécifique de l'introduction des robots. Dans son ensemble, l'industrie italienne n'est certainement pas à l'avant-garde sur ce terrain. Elle est dépassée par tous les pays industrialisés sauf la GrandeBretagne et la Belgique (voir tableau n° 5). Dans la mesure où on peut tirer des conclusions sur la base d'une expérience encore limitée, les emplois supprimés à la suite de l'introduction des robots ne seraient pas nombreux (Meta, S mai 1985). Par ailleurs, puisque l'introduction des robots est allée de pair avec d'autres formes de restructurations, il n'y a pas eu cette requalification qu'on escomptait" Dans des entreprises comme Fiat, l'utilisation des robots n'est pas encore très répandue. Pourtant, Fiat est sous plusieurs aspects à l'avant-garde de la technologie, par exemple par l'introduction du système LAM (chaîne de montage asynchrone des moteurs). Ajoutons, en passant, que d'après les organisations syndicales, cette introduction a eu des effets bénéfiques sur l'ambiance de travail et la réduction de l'effort physique (Azimut, n° 12, 1985). Quant à Alfa-Romeo, des robots y sont utilisés, mais l'entreprise est encore loin d'être automatisée (U, 29 décembre 1985).

Finalement, vaut-il la peine de mentionner le cas de l'atelier Termoli 3, où Fiat construit le moteur Fire 1000 pour la voiture Uno. Précédemment, la Uno avait un moteur 903 qui était fabriqué en 250 minutes. Fire 1 000 est fabriqué en 107 minutes. Qui plus est, au moment où Termoli 3 aura atteint son degré le plus élevé, il pourra produire 2 600 moteurs par jour à la cadence ultrasonique d'un moteur toutes les 20 secondes (pour l'instant, Termoli 3 n'exploite qu'à 30 % ses potentialités productives). Les lignes de production sont hautement automatisées avec 103 calculateurs, 56 robots et 92 manipulateurs. 300 ouvriers y travaillent alors que 300 suivaient des stages de formation à l'été 1985.

Selon Giovanni Nespolo, qui dirige l'entreprise, « dans la mesure où les sytèmes automatiques de production deviennent de plus en plus complexes, l'opérateur sur la ligne doit devenir la véritable mémoire technique du système (...) Son travail revient a être capable de tout faire fonctionner en éliminant et en prévenant à tout moment l'erreur ». Cela comporte pour les vieux ouvriers, habitués à travailler à la chaîne de montage traditionnelle, toute une réadaptation. Pourtant, c'est toujours Nespolo qui parle, il serait faux de croire que les nouvelles grandes entreprises aient été construites pour les nouveaux ouvriers, jeunes et diplômes. Au contraire, la génération ouvrière des années soixante-dix est encore largement hégémonique dans l'usine automatisée des années quatre-vingt.

En ce qui concerne l'emploi, en 1980, il y avait dans les ateliers de Termoli 1 et 2, avant la création de Termoli 3, 3 100 ouvriers. Aujourd'hui, il n'y en a - dans les trois ateliers — que 2 670 (160 au chômage technique). Le taux de syndicalisation reste élevé (voir articles parus en juin-juillet 1985 dans Il Sole-24 ore et les analyses publiées dans la revue du PCI, Rinascita, n° 29, 1985).

SITUATION

DE LA CLASSE OUVRIERE

ET DE

SES ORGANISATIONS Quelques traits de la situation actuelle

Il est bien connu que les dirigeants des organisations patronales ont le plus souvent une propension à exagérer leurs difficultés et notamment à mettre en relief I'« insubordination » des salaries et les entraves que constitueraient les luttes de ceux-ci. Il est donc d'autant plus significatif que l'un des principaux dirigeants des patrons italiens, Mortillaro, ait déclaré en semptembre 1986 : - la grève n'est plus populaire parmi les travailleurs ; nous en sommes à des taux autrichiens ; - l'indemnité d'ancienneté a été démantelée ; - les augmentations à la suite de l'application de l'échelle mobile ont été réduites ; - les qualifications professionnelles ont été pleinement revalorisées en contrecarrant les tendances « égalitaires » ; - le taux de syndicalisation a baissé considérablement (voir Cds, 5 septembre 1985). On pourrait discuter sur la question de savoir si les grèves sont ou non « populaires ». Toujours est-il que Mortillaro fait allusion à une tendance incontestable : en 1984, il y eut en Italie 58 millions d'heures de grève, ce qui correspond à un minimum historique depuis 1965 (selon la Banque d'Italie, U, 14 juin 1985). Au premier trimestre de 1985, la chute par rapport à la même période de 1984 a été de 5 %. Si la situation ne change pas dans les mois qui viennent, en 1985, on pourrait revenir au record négatif de 1952.

Un bilan allant fondamentalement dans le même sens avait été, par ailleurs, dressé quelques semaines avant par la revue du PCI (R, n° 30, 1985). Il est, en tout cas, incontestable que les patrons ont enregistré une série de succes qui leur ont permis de restructurer et de relancer leurs entreprises et d'augmenter leurs profits. Pour donner une idée, Fiat a annoncé pour 1985 des bénéfices records (1 000 milliards de lires) avec une croissance de 60 % environ par rapport aux bénéfices deja considérables de 1984. Olivetti a enregistré dans les premiers six mois de 1985 une augmentation du chiffre d'affaires de 51%. Montedison, qui avait connu une véritable traversée du désert, est à nouveau bénéficiaire. La même chose vaut pour SNIA Viscosa. Même dans le secteur d'Etat, la situation est en train de s'améliorer substantiellement. On prévoit qu'Iri aura éliminé son déficit dans l'année en cours et Eni a annoncé pour 1985 400 milliards de profit environ. L'hebdomadaire bourgeois Il Mondo tire explicitement le bilan : « Moins d'emplois, des coûts de revient réduits pour le capital investi, la productivité à son sommet : en deux années, les comptes ont été rééquilibrés. » (23 décembre 1985). Du point de vue de la classe ouvrière, et plus généralement des travailleurs, cela a inclus un recul très sensible sur différents terrains. Plus concrètement : - La croissance de l'armée de réserve qui pèse lourdement sur les familles ouvrières (dont les membres ayant un revenu diminuent, voir chapitre sur le chômage), il faut ajouter que se produit désormais un phénomène de véritable paupérisation de secteurs considérables de la population. Selon une étude faite par la commission Gorreri, 10 millions d'Italiens sur un total de 56 résidant dans le pays peuvent être considérés comme étant des pauvres (6 millions au niveau le plus bas). Au sud, les pauvres sont trois fois plus nombreux qu'au centre-nord et les femmes, qui représentent 51,3 % de la population, représentent 53,4 % des plus pauvres. Selon une recherche sociologique de l'Université, même dans une ville « riche » comme Milan, le taux de pauvres atteindrait 10 % de la population. - Stagnation et diminution des salaires réels, même si encore dans des proportions modestes. Il n'est pas facile de donner des précisions en la matière. Toutefois, selon IRES, les rétributions réelles ont diminué de 1,6 % en 1983 et de 0,6% en 1984. Ajoutons que les effets de l'échelle mobile se sont sensiblement réduits. Alors qu'encore en 1983, l'échelle mobile compensait l'inflation pour une part de 65,5 %, le pourcentage est tombé à 44,5 % en 1984 (c'est le rapport de la Banque d'Italie qui le reconnaît). Finalement, l'inflation, bien qu'elle ait diminué, a un effet pervers sur l'impôt. L'Unionquadri a calculé que les salariés avaient payé en 1978 7 944 milliards de lires d'impôts. En tenant compte du taux d'inflation, ils auraient dû payer en 1984 19 836 milliards, alors qu'ils en ont payé 41 000. - Augmentation des heures supplémentaires: + 13,3% en 1984, selon l'Institut de statistiques officiel (voir Il Sole - 24 ore). Dans l'industrie, les heures supplémentaires correspondent à 3,5 % du total des heures de travail

(mars 1985). Selon les syndicats, on fait des heures supplémentaires, y compris là où il y avait eu reduction des heures de travail normales. La conséquence en est que les emplois n'augmentent pas. Des sources patronales elles-mêmes ont calculé que les heures supplémentaires dans l'industrie remplacent en principe 200 000 emplois. Selon des sources syndicales, en 1984, 10 millions de travailleurs auraient fait 701 millions d'heures supplémentaires, ce qui équivaudrait à 566 000 emplois (U, le 11 janvier 1986). - Diminution du taux d'absentéisme (9,46 % en 1982, 7,78 % en 1984). - Augmentation des embauches par appel nominatif (c'est-à-dire au choix des patrons) par rapport aux embauches par les bureaux d'embauche (en 1984, les embauches nominatives = 70% des embauches par les bureaux, voir U, le 14 juin 1985).

Deux autres phénomènes méritent d'être mentionnés. Premièrement, le travail au noir, illégal ou semi-légal, qui implique pour les travailleurs de ce secteur des conditions plus défavorables sous tous les angles (salaires, sécurite sociale, ambiance, etc.) Les calculs en la matière sont évidemment difficiles. La revue Mondo Economico a publié au mois de juin dernier des chiffres indiquant que ce qu'on appelle « l'economia sommersa » (économie souterraine) correspondait à environ 20% du produit national brut). Soulignons que «l'économie du crime » - à savoir l'économie liée à la mafia, au trafic de la drogue, etc. - couvrait 19 % de I'« economia sommersa » : d'après l'ancien dirigeant syndical Carniti, un million et demi de personnes y travailleraient (Cds, 24 octobre 1985). Même dans une région développée comme la

40 Lombardie, il y aurait 700 000 travailleurs précaires, parmi lesquels des étudiants, des lycéens, des « cassintegrati » (Rinascita n° 24, 1985).

Deuxièmement, le part time. A ce sujet, des statistiques récentes de l'OCDE indiquent qu'en Italie le travail à temps partiel aurait régressé aussi bien pour les hommes que pour les femmes depuis 1973 et jusqu'à 1983 (dernière date à laquelle se réfèrent ces statistiques, voir la publication déjà citée p. 27-29). Mais l'OCDE explique qu'« il n'est pas certain que les définitions utilisées pour établir les statistiques... soient demeurées identiques durant la période considérée ». Par ailleurs, selon des calculs mentionnés par Il Sole-24 ore (28 juin 1985), il y aurait en 1985 deux millions d'emplois à temps partiel, à savoir environ 10 % du total. Selon l'Institut de statistiques, en tout cas, en octobre 1985, le temps partiel serait égal à 5,9 % de l'emploi et il concernerait 1 300 000 personnes (U, 28 décembre 1985).

Finalement, last but nos least, dans les entreprises où les nouvelles technologies se sont le plus développées, les ouvriers subissent une aliénation supplémentaire. Ils perdent la maîtrise qu'ils avaient acquise sur leurs instruments de travail et plus generalement sur ce segment du processus de production où ils étaient insérés. Cela n'est pas sans conséquence sur leur confiance en eux-mêmes, leur moral, l'évolution de leur conscience, y compris syndicale et politique. Dans l'immédiat et à court terme, cela comporte, en tout cas, une perte de poids spécifique social de secteurs du prolétariat.

Dans les innombrables débats sur les problèmes économiques et sociaux, la «flexibilité » est un leitmotiv en Italie aussi. Pourtant, le concept est loin d'être rigoureux. Le texte de l'OCDE que nous avons plusieurs fois mentionné le reconnaît : « La flexibilité n'est évidemment pas une notion univoque. Elle recouvre divers phénomènes allant des ajustements quantitatifs et qualitatifs de la main-d'œuvre à la réaction des salaires aux pressions sur le marché du travail.»

Or, si nous utilisons le concept de flexibilité en son sens le plus large, nous ne pouvons que constater qu'au cours des dernières années en Italie, la « flexibilité » s'est traduite de plus en plus dans la réalité. Effectivement, licenciements, chômage, chômage technique, restructurations, heures supplémentaires, travail au noir, etc. ont rendu le travail « plus flexible ». En d'autres termes, c'est le taux d'exploitation des salariés qui a sensiblement augmenté. Crise des organisations syndicales

De même que dans d'autres pays capitalistes, les syndicats ont perdu des membres au cours des dernières années; cela, en général, dans des proportions qui dépassent le taux de chômage. La principale confédération a perdu entre 1980 et 1984 environ 62 000 membres sur un total de 4 500 000. En chiffres absolus, ce n'est pas beaucoup. Mais la réalité est cachée par le fait que le nombre de retraités organisés a augmenté de 35 % (en atteignant en 1984 un total de de presqu'un million et demi), alors que le nombre des travailleurs actifs a diminué de 15 % (un peu moins d'un demi-million). Donc, en ce qui concerne ceux-ci, le taux de syndicalisation de la CGIL a baissé, plus précisément de 24% à 21% (R. S n° 12. 1985). Le poids spécifique de l'organisation a diminué, notamment dans les grandes zones urbaines de Turin, Gênes, Milan, Rome, Naples et Palerme.

Les catégories industrielles ont été particulièrement frappées. La FIOM - Federation des métallos de la CGIL - a perdu 128 000 membres en quatre ans alors que le FLM - englobant les syndicats des métallos des trois centrales - en a perdu dans la même période 230 000 (45 000 en 1984, U du 24 avril 1985). Dans la région du Piémont, la même organisation a perdu 34 % des membres par rapport à son congrès précédent. Selon une enquête menée par la CGIL de Lombardie, dans une série d'entreprises importantes, le taux de syndicalisation etait en 1975 de 67,62%, et en 1981, de 66,44%: il est tombé en 1984 à 56,3 %. Ailleurs, l'évolution a été moins négative : par exemple, dans la chimie, le taux de syndicalisation est supérieur à la moyenne pour l'industrie dans son ensemble (28,4 % et 22,29 % respectivement) et dans les grandes entreprises du secteur, les adhérents ont diminué de 14%, alors que les emplois ont diminué davantage (22,1 %, U, 18 janvier 1985).

La perte de membres n'est pourtant pas l'aspect le plus important de la crise des syndicats. Il est, en effet, beaucoup plus grave que leur capacité d'intervenir dans les entreprises soit sérieusement entamée, voire annulée, que leur pouvoir de négociation ait très considérablement diminué, que leur poids politique soit bien moindre qu'à la fin des années soixante et au long des années soixante-dix. Les conventions collectives ont été souvent repoussées au-delà des échéances normales et souvent lar- gement videes de leur contenu. Les conventions complémentaires au niveau des entreprises ont été supprimées ou presque. Si l'on croit la CENSIS, seules 3% des entreprises négocient avec les syndicats les innovations, 2,4% la décentralisation, 5 % les fonctions, la formation et la mobilité, etc. (Cds, 7 décembre 1985). Les patrons ont pu imposer de plus en plus une pratique de différenciation et d'« individualisation » des rétributions. Pour reprendre le langage de la SOFRES, ils ont pu « associer aux augmentations générales des augmentations personnalisées fondées sur le mérite » (le Monde, 16 octobre 1985). Du point de vue organisationnel, les structures d'entreprise, y compris les conseils, sont devenues de plus en plus inefficaces. En ce qui concerne la lutte pour la défense de l'emploi, selon les termes mêmes d'un dirigeant de la CGIL, Nella Marcellino : « Le syndicat a perdu toute crédibilité. »

Finalement, des graves divisions se sont produites et subsistent entre les différentes confederations et au sein des fédérations, de même qu'au niveau d'instances intermédiaires et d'entreprises. Tout cela est largement reconnu - comme nous l'avons mentionné -par les dirigeants de confédérations eux-mêmes (significatif en la matière, par exemple, le débat au conseil général de la CGIL au mois de juin 1985). Le bilan dressé à l'occasion des congrès de la CISL et de la UIL n'a pas été reluisant et la période de préparation du congres de la CGIL a été marquée par des critiques et des autocritiques sur toute la ligne. Par exemple, tout le monde aujourd'hui parle de défaite chez Fiat en automne 1980, alors qu'à l'époque, on avait prétendu avoir arraché une victoire. De même, tout le monde semble regretter les entorses à la democratie syndicale et les accords bureaucratiques au sommet. Il va de soi que, de la part des bureaucrates, il s'agit de larmes de crocodiles. En effet, même dans la dernière période, ils ont continué à fixer des plates-formes, à signer des accords et à prendre des engagements sans consulter les travailleurs ou en ne les consultant qu'a posteriori pour la forme. Si, par ailleurs, des critiques multiples et parfois très dures ont pu être exprimées dans les congrès préparatoires, notamment de la CGIL, et si des amendements significatifs aux textes de la direction sortante ont été imposés à certaines occasions, les appareils ont quand-même maintenu leur contrôle et déterminé le plus souvent a priori par des accords de coulisses, la composition des organismes dirigeants '2

Il n'est pas dans le but de cet article d'analyser la politique des syndicats dans toutes ses implications. Le point central à retenir est que même face à la crise et la stagnation économique prolongée, aucune des confédérations ne s'est attachée aux racines et n'a esquissé une remise en question du système. Leur but commun reste la relance de l'économie capitaliste par sa restructuration et « rationalisation » (ou « modernisation ») dans le cadre d'une économie dite mixte dans laquelle le secteur privé détermine nécessairement les choix du secteur dit public. En d'autres termes, les bureaucrates syndicaux se plient aux impératifs de la concurrence - nationale et internationale - et ne remettent pas en cause ce moteur fondamental du capitalisme qui est le profit. De cette prémisse, découle tout le reste, à savoir les reculades successives, l'adaptation de plus en plus substan- tielle aux exigences du patronat, l'acceptation des heures supplémentaires, de la fragmentation croissante des salaires, de la flexibilité et des abdications en matière d'échelle mobile.

En même temps, leur autocritique vise des conquêtes capitales de la période de montée entre 1968 et 1976. Ils estiment par exemple qu'il n'aurait pas fallu se battre en faveur d'une échelle mobile égalitaire, des augmentations égales pour tous et sur le terrain organisationnel, ils critiquent les formes les plus démocratiques d'élections des délégués ouvriers, justement celles qui ont permis de bâtir les conseils sur du roc et d'en faire une arme essentielle de la lutte contre le patronat et de la résistance contre les manœuvres et les compromissions des directions. Les thèses pour le congrès de la CGIL reflètent parfaitement de telles approches et de telles conceptions. Elles relancent l'idée, pas du tout nouvelle, d'une « démocratisation de l'économie » et de « nouveaux rapports industriels », en fait, elles prônent des pratiques de cogestion. Le « modèle » serait le « protocole IRI », à savoir un accord signé en décembre 1984 par le secteur public et les trois confédérations, et qui prévoit des consultations avec les syndicats en matière de gestion (à plusieurs reprises, des dirigeants syndicaux se sont plaints que cet accord, bien qu'extrêmement timoré, n'ait pas été appliqué). Sur le plan international, la CGIL accepte sans réserves le cadre de l'Europe capitaliste, se prononce pour le projet Eurêka et declare explicitement vouloir « favoriser la naissance d'entreprises multinationales européennes en partant des secteurs technologiquement avances ». Lama a explique, pour sa part, que tout cela devrait se concrétiser par un « pacte entre les producteurs », en d'autres termes, un accord entre classe ouvrière et patronat. Ses propos ont provoqué des réactions y compris au niveau des dirigeants (qui reprochent à Lama d'avoir dévoilé imprudemment le contenu réel des thèses), mais il n'empêche que la collaboration avec la classe dominante ou des secteurs essentiels de celle-ci est parfaitement dans la logique, non seulement des textes, mais, qui plus est, de la politique effectivement menée'3 Répercussions sur les partis ouvriers et social-démocratisation ultérieure du PCI

La crise et la stagnation prolongée ont eu également des effets très négatifs sur les organisations politiques de la classe ouvrière. Les dérapages politiques et les ravages idéologiques de celles-ci ont été plus spectaculaires et plus graves que dans n'importe quelle autre période. Cela a provoqué un profond désarroi dans d'amples secteurs de travailleurs et constitue un obstacle majeur à la prise de conscience socialiste de la classe ouvrière, justement au moment où cette prise de conscience serait plus nécessaire que jamais.

Nous n'insistons pas sur le Parti socialiste, qui a fait sienne l'orientation de la bourgeoisie en ce qui concerne les problèmes économiques de la période. Ses dirigeants et ses intellectuels sont à « l'avant-garde » dans la définition et la propagation de l'idéologie à la mode sur la postindustrialisation, le déperissement de la classe ouvrière, la réhabilitation du « privé », le refus de tout égalitarisme, les bienfaits de la flexibilité, etc. L'avénement de Craxi à la direction du gouvernement et son rôle pretendument dynamique sont le couronnement de toute une évolution, dont les origines remontent désormais très loin. Lorsque la crise éclate, le PCI est à son apogée, surtout du point de vue de l'influence électorale. Ses dirigeants ne semblent pas saisir toute la portée de la crise. En tout cas, ils doivent donner une réponse à la question de savoir comment utiliser le potentiel dont ils disposent dans le contexte créé par la crise et où la classe dominante prépare déjà sa contre-attaque et il devient de plus en plus difficile de progresser davantage sur le terrain des conquêtes partielles, voire de maintenir les conquêtes arrachées entre 1968 et 1975. Une crise économique d'une telle ampleur et durée représente effectivement un défi majeur pour le mouvement ouvrier dans son ensemble. L'argument constamment avancé par le PCI et les syndicats selon lequel on ne saurait se limiter à riposter aux attaques de l'adversaire dans une optique essentiellement défensive n'est pas du tout dépourvu de fondement. Une défense pure et simple ne peut pas éviter les reculs et comporte, en dernière instance, un danger certain de déroute finale. Mais dans quelle perspective le mouvement ouvrier doit-il se placer dans sa lutte pour contrecarrer la crise et ses effets et finalement la surmonter en faisant prévaloir les intérêts et les besoins des travailleurs ?

Au-delà de tous les bavardages et les pseudo-sophistications - les dirigeants politiques et les intellectuels italiens, ceux du PCI compris, sont maitres en la matiere -, le choix est limpide : soit on remet en question le système capitaliste qui, par ses mécanismes fonda- mentaux, et non pas à cause de ses distorsions ou de ses effets pervers, est à l'origine de la crise ; soit on mise sur une restructuration et « rationalisation » dont le but est une relance dans le cadre d'une économie de marché déterminée par la nécessité de défendre et de relancer les profits.

Nous ne reviendrons pas sur l'analyse des multiples textes que le PCI a publiés au cours des dix dernières années, par ailleurs dans la tradition d'autres textes beaucoup plus anciens'4. En tout cas, il n'y a pas l'ombre d'un doute que ses dirigeants ont opté pour la deuxiême solution. Il ne s'agit pas seulement de projets formulés dans les textes. En fait, après son succès électoral de 1976, le PCI concrétise sa strategie de « compromis historique » par sa politique d'« unité nationale »: il s'abstient face au gouvernement Andreotti et ensuite, il intégre sa majorité parlementaire. Ainsi, justement au moment où les conséquences de la crise commencent à peser lourd sur la classe ouvrière, le PCI s'allie au principal parti bourgeois, la Démocratie chrétienne, accepte lidéologie de l'austérité et, en accord avec les syndicats, fait de son mieux pour freiner, sinon carrément empêcher les mobilisations ouvrières. Ce n'est qu'après la défaite électorale de 1979 qu'il opère un tournant partiel, en revenant à l'opposition et en adoptant la formule de l'«alternative démocratique ». Sa stratégie fondamentale n'est pas toutefois remise en question. Les thèses et le document programmatique que son comité central a rédigés pour le prochain congrès le confirment encore une fois: l'optique reste celle de la rationalisation et la modernisation du système" . Par ailleurs, les debats de ces derniers mois et, qui plus est, la pratique, indiquent que le parti est de plus en plus disposé à accepter toutes les implications de cette prémissel6

L'évolution la plus récente du PCI nous amène à nous poser encore une question : est-ce qu'une différence qualitative subsiste entre ce parti et les partis sociaux-démocrates ? Après la grande crise de l'eurocommunisme en 1981, nous estimions qu'une différence « assez radicale » subsistait à l'époque dans la mesure où le PCI, de même que le PCE et le PCF, maintenait une position différente de celle traditionnelle des partis sociauxdémocrates « face à l'événement historique capital qu'est la révolution d'Octobre et aux Etats ouvriers » (Quatrième Internationale, n° 7, janvier-mars 1982, p. 43). Nous concluions que le PCI n'était ni stalinien ni social-démocrate et qu'il représentait dans ce sens « un phénomène nouveau ». En analysant une année plus tard ses prises de position après le coup militaire de Jaruzelski, nous en soulignions les éléments nouveaux et nous disions qu'il allait se rapprocher davantage « de la logique et des conceptions des cocial-démocraties, de certaines social-démocraties en particulier ». (Inprécor, n° 121, 22 mars 1982). Ce pronostic - facile à faire -s'est parfaitement réalisé et aujourd'hui, bien plus explicitement qu'en 1982, le PCI fait état des analogies entre ses idées et orientations et celles de la social-démocratie allemande et suedoise. Qui plus est, il est déterminé par le même contexte historique, les mêmes intérêts, les mêmes pressions. Sa longue marche d'intégration dans les institutions et les mécanismes de la société bourgeoise ne s'est pas du tout arrêtée. Les textes pour le prochain congrès vont plus loin qu'auparavant sur trois points au moins: la perspective de la « fuoriuscita » (sortie) du capitalisme, qui est estompée davantage et présentée par des formules à faire envie aux sociaux-démocrates les plus droitiers de l'âge d'or ; l'équidistance par rapport à l'URSS et aux Etats-Unis ; la dilution ultérieure du concept de « nouvel internationalisme"

». On pourrait se poser la question de la nature du PCI sous la forme suivante: est-ce qu'il y a une différence plus grande entre le PCI d'aujourd'hui et le PCI, non seulement des années 1920 et 1930, mais aussi celui de l'après-guerre jusqu'à 1956 ou entre le PCI de 1986 et certains partis sociaux-démocrates ? C'est la première proposition de l'alternative qu'il faut, selon nous, retenir.

Le PCI serait-il donc devenu un parti social-démocrate ? On aura d'autres occasions pour analyser ce problème d'une façon plus exhaustive. Utilisons ici une métaphore sportive : s'il n'a pas encore franchi la ligne d'arrivée, il est sur la ligne droite qui la précède. On voit mal ce qui pourrait arrêter son sprint.

Cette évolution ultérieure est le résultat d'un ensemble de facteurs, nationaux et internationaux. Mais il est incontestable que la crise économique et les transformations qu'elle a provoquées ou stimulées y ont contribué puissamment.

MYSTIFICATIONS

ET PROBLEMES

Comme nous l'avons mentionné, la nouvelle phase de restructurations et la vague d'innovations technologiques sur la toile de fond de la stagnation prolon- gée de l'économie capitaliste a provoque une relance spectaculaire d'idées conservatrices, voire carrément réactionnaires - adaptation italienne du reaganisme et du thatchérisme - et un foisonnement de generalisations expéditives ou abusives, de nouvelles théores, y compris dans les rangs du mouvement ouvrier. Il est donc utile de rappeler ou préciser ce qui suit : Quelques mises au point 1. Une partie importante du secteur dit tertiaire implique des activités de type industriel. Par ailleurs, des secteurs parmi les plus dynamiques du tertiaire sont, directement ou indirectement, liés aux grandes entreprises auxquelles ils fournissent des services (souvent, il s'agit de sous-traitance au sens strict. En 1984, ces secteurs ont enregistré une hausse de 12 % mais, plus généralement, les services lies aux entreprises avaient connu un essor déjà dans les années soixante-dix : + 300 % environ ; (Voir, entre autres, des différentes statistiques dans Cds du 14 septembre 1985 et U du 14 juin 1985).

Par ailleurs, dans un article qui reflète les débats d'un colloque organisé par le patronat à Turin au mois de novembre 1985, on lit à propos du rapport industrie et tertiaire que, tout en ayant « une relative autonomie, les activités nouvelles du tertiaire paraissent beaucoup plus proches de l'industrie que des services traditionnels non seulement parce qu'ils s'adressent au secteur industriel, mais parce qu'ils impliquent une mentalité et une organisation d'entrepreneur, industrielle, et ils ont recours à des techniques et à des outillages sophistiqués ». (ME, 2 décembre 1985). 2. Malgré la diminution en pourcentage du secteur industriel par rapport au tertiaire, l'industrie et notamment la grande industrie, maintiennent un rôle stratégique central (20 % des travailleurs dépendants travaillent encore dans la grande industrie, voir Rn° 32, p. 9) ; ce qu'on appelle l'industrie de produits «mûrs » - entre autres, automobile, électroménager, acier, équipements mécaniques, etc. - représenterait encore 80 % de la valeur ajoutée (voir Cds du 3 juillet 1985) ; ce sont les grandes entreprises qui ont joué le rôle de « locomotives » dans la réorganisation et la relance (voir recherche annuelle Médiobanca, voir aussi une étude sur la dynamique de l'emploi dans les pays de l'OCDE, PE, n° 3, 1985, p. 61). Une étude sur les grandes entreprises en Lombardie arrive à la conclusion qu'il faut donner « une appréciation de synthèse positive sur l'évolution de la grande entreprise dans la dernière décennie, au cours de laquelle, alors qu'on parlait tellement d"irréversibilité" de la crise de la grande entreprise et de l'émergence d'un nouveau paradigme de production fondé sur un système de petites unités productives, elle s'est, par contre, avérée capable de réagir à la crise, bien qu'avec du retard et des limites, et d'en sortir profondément modifiée et en dernière analyse, plus efficace.» (ME, 11 novembre 1985). Il est vrai que dans les années soixante-dix, les petites entreprises ont connu un développement certain. Mais : 1. Dans les années quatre-vingt, cette tendance se serait au moins ralentie ; 2. Les « petites entreprises » sont souvent des entreprises à haute intensité de capital, qui ont profité de leur flexibilité plus grande pour s'adapter plus rapidement aux changements technologiques et elles n'ont rien à voir avec les petites entreprises traditionnelles.

Nous avons à peine besoin de rappeler qu'il s'agit d'une tendance internationale. Pour ne citer qu'une analyse récente, Pierre Drouin a écrit: « Les grandes firmes utilisent de plus en plus leur puissance pour créer autour d'elles des emplois périphériques. » (le Monde du 22 novembre 1985). Revenons un instant sur le rapport entre industrie et services. Voilà la conclusion du rapport dejà cité sur le colloque de Turin: « L'intégration de services à l'industrie ne signifie aucunement un processus de désindustrialisation: au contraire, la forte interpénétration de services et du tissu industriel implique un renforcement de celui-ci, donc une exaltation du rôle industriel et, en dernière analyse, un élargissement de la base productive. » Ezio Avigdor va dans la même direction dans son article « La réindustrialisation en Italie aujourd'hui » (PE n° 6, 1985) : « L'évolution dans le sens de la rénovation de notre appareil industriel est en train de passer par une "réindustrialisation" qui est quelque chose de bien different de la "désindustrialisation". » 3. Qui plus est, ceux qui spéculent sur le dépérissement de la classe ouvrière 'oublient que, du point de vue socioéconomique, la distinction essentielle n'est pas celle entre ouvriers du secteur industriel et travailleurs du tertiaire, mais celle entre salariés et non-salariés. Or, rien n'indique une tendance au dépérissement et, pour l'instant, même pas à la diminution des salariés. 4. Finalement, la thèse selon laquelle les innovations technologiques et la réorganisation du travail sonneraient le glas des organisations syndicales telles qu'elles ont existé historiquement reste à prouver. En effet, des phénomènes analogues à ceux qui se produisent maintenant se sont produits à l'occasion d'autres bouleversements technologiques. Mais, par la suite, il y a toujours eu une remise en ordre, un « reequilibrage » à un nouveau palier. Des nouveaux parametres se sont établis et les travailleurs ont recommencé à maitriser le processus de production où ils sont insérés. Les travailleurs des catégories nouvelles ont pris conscience de leurs intérêts et de leurs droits et éprouvé à leur tour le besoin de s'organiser.

Dans la mesure où l'expérience prouvera que les problèmes économiques et sociaux qui se posent dans cette période ne peuvent être affrontés tant soit peu efficacement qu'à l'échelle nationale, voire internationale, les travailleurs seront incités - syndicalement et politiquement - à surmonter les phénomènes d'éclatement en leur sein et une mobilisation de l'ensemble ou de la grande majorité des travailleurs apparaîtra à nouveau comme une possibilité concrète. Quelques considérations finales Il existe des analyses qui expliquent ou sous-entendent que les changements socio-économiques que nous avons décrits synthétiquement auraient déterminé inéluctablement le recul syndical et politique de la classe ouvrière et les défaites qu'elle a subies. En fait, voilà quelle a été la séquence réelle des événements : - La montée ouvrière 1968-1976 commence à s'essouffler au fur et à mesure qu'elle atteint le plafond sur le terrain des conquêtes partielles qu'il était possible d'arracher dans le con- texte socio-politique donné. - La crise économique 1974-1975 commence à créer des conditions objectives de plus en plus difficiles (montée du chômage, debut de restructurationrationalisation dans les entreprises, etc.). - Le vide stratégique qui marque les organisations ouvrières et encore pire, la pratique d'« unité nationale » constituent un frein aux luttes qui deviennent de plus en plus défensives et débouchent souvent sur des impasses. - La résistance ouvrière commence à s'affaiblir dans certains secteurs et les travailleurs subissent quelques défaites importantes. Ce n'est qu'à partir d'une telle situation que les restructurations se développent dans des proportions croissantes. Il vaut la peine de rappeler l'exemple Fiat et notamment un texte qui provient des patrons eux-mêmes. Le rapport au conseil d'administration de la firme turinoise du 29 mai 1985, qui se veut un bilan de victoire, explique entre autres : « Si, en 1979-1980, nous n'avions pas commencé l'œuvre de réorganisation par le licenciement des 61 travailleurs qui s'étaient rendus coupables d'actions violentes dans l'entreprise, aujourd'hui, nous ne pourrions pas célébrer un bilan positif. » Le tournant se serait produit donc, même avant la lutte d'automne 1980, par le licenciement des 61 parmi lesquels il y avait, faut-il le rappeler, une série de cadres combatifs, d'avant-garde, dont deux de notre mouvement. A partir du moment où des secteurs importants essuient des défaites, d'autres subissent une usure croissante, les restructurations se répandent en déchirant le tissu ouvrier préexistant, les facteurs structurels socio-économiques pèsent de plus en plus et il serait erroné et dange- reux d'en minimiser la portée et les effets aussi bien au niveau de l'analyse qu'au niveau de l'élaboration des orientations syndicales et politiques.

Il n'est pas dans le but de notre article d'aborder le problème des orientations et des méthodes de lutte dont le mouvement ouvrier devrait se doter à cette étape. Nous nous limitons à esquisser quelques indications générales : - L'une des conditions d'une relance et d'une nouvelle montée de luttes est que les ouvriers récupèrent leur poids spécifique au niveau des entreprises. Cela implique la récupération d'une maîtrise sur les (nouveaux) instruments de travail et les (nouveaux) processus de production. Une lutte pour le contrôle ouvrier dans ce sens est donc une tâche primordiale. - Cela doit être combiné avec le rejet de toute tentative de vider de leur contenu les conventions collectives nationales qui ont constitué pendant trois décennies l'un des points de force essentiels du mouvement ouvrier italien (c'est à l'occasion du renouvellement de ces conventions que se sont le plus souvent développées les luttes les plus significatives, et c'est grâce à elles que certaines conquêtes se sont généralisées, au-delà des grands bastions ouvriers). C'est une condition nécessaire - encore qu'en elle-même insuffisante - pour contrecarrer les tendances à l'éclatement des conditions des travailleurs, à l'« individualisation » des salaires, etc. Dans le même but, il faut lutter contre la suppression des conventions complémentaires au niveau de l'entreprise ou de groupes industriels (en effet, sans ces conventions, les patrons pourraient s'adonner plus facilement à leurs entreprises de division en fixant unilatéralement par une pratique de rapports individuels augmentations des salaires, primes, etc.). - Il faut lutter contre la pratique des accords irangulaires au sommet entre dirigeants des confédérations syndicales, patrons et gouvernement, car dans le contexte actuel - comme le prouve l'expérience des dernières années - ces accords se réalisent dans le dos et aux dépens des travailleurs qui ne peuvent, dans la meilleure des hypothèses, que s'exprimer a posteriori sans aucune possibilité de changer les choses. Cela n'implique pas que nous excluons de tels accords par principe. Mais la précondition nécessaire à leur réalisation éventuelle à l'avantage des travailleurs est qu'ils soient l'aboutissement de grandes mobilisations ayant déjà arraché auparavant, par exemple, de nouvelles conventions collectives, et que s'établisse un rapport de forces tel qu'il permette à la classe ouvrière d'imposer sa volonté aux trois partenaires du « triangle ». -Il va de soi que des perspectives avancées dans une optique purement syndicale sont peu crédibles. Cela est beaucoup plus vrai aujourd'hui qu'il y a quinze, dix et même cinq ans. La raison Notes :

bien connue en est qu'il n'y a pas de solutions partielle ou sectorielle aux problèmes angoissants que posent la crise, la stagnation économique prolongée. Mais il y a un autre aspect essentiel à souligner. Si l'on tient compte du fait que le poids du secteur industriel et des grandes entreprises en particulier diminue, il en découle qu'il est plus impératif que dans le passé de réaliser l'unité de toutes les catégories de travailleurs et une alliance organique avec les autres couches exploitées de la population. Or, ce but ne pourra être atteint, en dernière analyse, que sur le terrain politique.

Voilà pourquoi la problématique de l'alternative politique reste d'actualité. C'est cette alternative qui aura un effet entraînant. Il va de soi, toutefois, qu'on ne pourra lui donner un contenu plus précis et à plus forte raison commencer à la concrétiser, que dans la mesure où il y aura une relance de luttes et qu'une nouvelle montée ouvrière se dessinera.

Décembre 1985

Cds: Corriere della Sera; ME : Mondo Economico; PE : Politica ed economia; R: Rinascita; RS : Rassegna sindacale ; U : l'Unita.

1. Adam Schaff parle lui aussi de disparition de la classe ouvrière et il n'évite pas lui non plus l'erreur d'extrapolation dont nous parlons plus loin. Il avance aussi quelques hypothèses bizarres (par exemple, que « la société du proche avenir, nécessairement très différente de la nôtre, puisse avoir recours au système économique déja réalisé en Suède. ». Mais il s'efforce quand même d'utiliser des critères marxistes. Par conséquent, il y a des points sur lesquels on peut être d'accord avec lui : par exemple, l'idée que les innovations technologiques renforcent objectivement la tendance à l'abolition de la propriété privée, mais que sans mobilisation politique, toute organisation démocratique de la société serait impossible ; l'idée que dans les Etats ouvriers bureaucratisés les problèmes se posent differemment que dans les sociétés capitalistes ; l'idée que « la société informatisée » peut créer les prémisses de l'émergence de I'« homme universel », etc. Voir rapport au club de Rome, That are we are heading for? The social consequences of the Second industrial revolution, Wien, 1985.

2. Voir l'article de R. Lerner, dans notre numéro d'avril 1953 et dans celui de janvier-février 1954.

3. L'économiste italien Sylos Labini se rend compte que dans une société où les usines seraient complètement automatisées, il n'y aurait plus de salaires et un problème d'écoulement des produits et de distribution du revenu se poserait. Il en tire la conclusion que, dans ce cas de figure, un Etat centralisé, doté de pouvoir de coercition, devrait distribuer la richesse accumulée. « Le processus capitaliste spontané » déboucherait sur « une société communiste » ! (|| Mondo, 13 janvier 1986).

4. Selon le patron de la Fiat, Agnelli, des emplois seront ultérieurement supprimés, y compris dans l'industrie automobile qui pourtant, toujours selon Agnelli, continuera à être une base importante de l'emploi.

5. Par exemple, dans les banques, l'emploi qui avait connu une croissance très nette au cours des années 1970, est désormais bloqué ou presque. Quant au commerce, des hypothèses contradictoires ont été avancées (selon une estimation récente de la Confédération des commerçant italiens, le secteur de la distribution pourrait créer 600 000 nouveaux emplois dans les deux prochaines années après en avoir créé 400 000 dans les trois dernières annees.

6. Un rapport FAST, repris par II Mondo (13 janvier 1986), s'est amusé à dresser une liste de « dix écoles » en matière de technologie et d'emploi: les « optimistes » (deux sous-catégories), les « fatalistes », les « théoriciens du cycle économique », ceux qui pensent qu'il s'agit d'un « faux problème », etc.

7. Selon A. Schaff, les entrepreneurs japonais auraient pour but de supprimer totalement le travail humain dans l'industrie avant la fin du siècle. Le Conseil des sciences du Canada est plus prudent : il estime qu'à la même échéance, n'auront perdu leur poste que 25 % des

8. Le dirigeant d'IBM Europe, Kaspar Cassani, semble aller dans le même sens lorsqu'il déclare que « 50 % des postes de travail de l'an 2 000 n'existent pas aujourd'hui » (le Monde, 22 novembre 1985).

9. Les chiffres sont parfois peu précis et on pourrait en citer des diffèrents. Mais cela ne remet aucunement en question la tendance générale.

10. Certains auteurs attirent l'attention sur l'émergence de catégories intermédiaires entre les travailleurs manuels et les cadres. US News and World Report a parlé de « newcollars » qu'il a représenté avec « white collar » et salopette bleue.

11. Il Mondo (13 janvier 1986) fait état de chiffres sur l'introduction des robots assez différents de ceux contenus dans le tableau n° 5 (source Joseph Engleberger, Unimation). Il y aurait dans le monde 100 000 robots « sophistiqués », dont 60 000 au Japon, 15 000 aux Etats-Unis et 25 000 dans le reste du monde.

12. L'aspect le plus scandaleux des choses est que le courant socialiste, nettement minoritaire, a prétendu et obtenu d'avoir a priori 30% des postes dans les différentes instances de direction alors que presque toujours il est bien loin de représenter le tiers des forces en présence.

13. On pourrait éditer une véritable anthologie des aberrations qui découlent de ces conceptions et orientations syndicales. Il suffit de dire que même la CGIL a une tendance à présenter comme des exemples à suivre des orientations et des approches de syndicats sociaux-démocrates d'autres pays européens et non parmi les plus avancés. Un cas extrême d'aberration est celui de ces bureaucrates turinois du syndicat des métallos CGIL qui ont présenté sous un jour favorable l'accord réalisé entre le syndicat UAW et la General Motors pour le projet Saturne (« une organisation du travail autogérée par les ouvriers et les technciens en ce qui concerne les horaires, les fonctions et même certains aspects de l'outillage », U du 19 janvier 1986). Or, le projet Saturne prévoit une division entre travailleurs permanents et travailleurs « associés » ne jouissant que d'un contrat temporaire et la suppression de la délégation syndicale dans les ateliers. Le salaire comporte une partie fixe et une partie variable en fonction des résultats de l'entreprise. Une partie du syndicat s'était opposée violemment, à juste titre, à de telles « innovations ».

14. Voir notamment l'analyse du « Projet de programme à moyen terme », Inprécor n° 13, 29 septembre 1977 et d'un texte analogue diffusé fin 1981, Inprécor n° 121, 22 mars

13. Voir a ce sujet nos articles « Les debats au sein du PCI », et « La longue marche du PCI », respectivement dans le n° 201 (22 juillet 1985) et dans le n° 211 (20 janvier 1986) d'Inprecor.

16. En d'autres termes, le PCI se place sur le même terrain glissant sur lequel se sont placées, comme nous l'avons vu, les organisations syndicales. Plus généralement, si le réformiste « historique » Léon Blum aimait se présenter comme un « gérant honnête » de la société capitaliste, les dirigeants du PCI sont plus ambitieux : ils s'attribuent le rôle de « gérants » les plus efficaces et les plus éclairés. Cela peut sembler grotesque. Mais la lecture de la presse du parti est très instructive en la matière. Pour ne faire que quelques exemples des derniers mois, dans des discussions que le PCI a organisées sur l'entreprise Alfa Sud, ses dirigeants se sont lances dans des conseils techniques aux managers qui auraient, entre autres, mal choisi le type de voiture à privilégier. Dans le passé - et même récemment -ils ont fait de même pour Fiat et Olivetti, dont les managers ont pourtant démontré qu'ils n'ont pas besoin de trop de conseils en matière de « rationalisation » et de relance du profit. Autre exemple: pour démontrer le sérieux de leur projet d'alliance avec des forces bourgeoises, les dirigeants de la fedération de Ferrara, en Emilie, ont organisé dans leurs locaux un débat sur les thèses pour le congrés avec le président des entrepreneurs de la région et le président des patrons agricoles. D'après le porte-parole du parti, des « convergences sont possibles du fait que l'emploi, la formation, les transports, l'énergie et le crédit sont de grandes questions qui sont communes aux forces du travail et a celles des entrepreneurs » (U, S février 1986). Un débat encore plus ahurissant a eu lieu dans la fédération provinciale milanaise du parti entre des dirigeants de celui-ci et des dirigeants de banque de Lombardie sur la question de savoir comme serait-il possible de mieux développer les merchant banks. D'après le titre même de l'article de l'Unita, le PCI, non seulement partage largement le point de vue des banquiers en la matière, mais il s'oppose même à toute loi qui vise à imposer des limites (« des lacets »). D'après Luciano Segre, les merchant banks pourraient jouer un rôle positif « pour élargir le marché financier et revitaliser la Bourse » (V, 31 janvier 1986).

17. Voir l'article déjà cité dans le n° 211 d'Inprecor. La rencontre Natta-Gorbatchev, qui se place sur un terrain diplomatico-tactique ne nous semble pas remettre en cause notre appreciation.

Tableau I

Année

1951

1983

1951

1983

1951

1983

Année

1951

1983

1951

1983

1951

1983

Année

1951

1983

1951

1983

1951

1983

Agriculture Au

3 662,9

1347,9

4 820,5

1 156,1

8483,4

2 504,0

Agriculture Au

1250.9

707,4

939,6

252,6

2 190.5

970,0

Agriculture Au

2412,0

640,5

3 880.9

893,5

6 292,9

1 534,0

Employés dans leur ensemble (en milliers)

Industrie sens strict Bâtiment Total Services

Mezzogiomo

848,0 390,7 1238,7 1 040,3 1 067,9 718.9 1 788,8 2 003,0

Centro Nord 3 417,6 753,8 4 171,4 2 938,3 4 428.1 1 007,1 5 435,2 5 418,0

Italia 4 265,6 1144,5 5 410,1 3 978,6 5 496,0 1 726,0 7 222,0 7421.0

Travailleurs salariés (en milliers)

Industrie sens strict Bâtiment Total Services

Mezzogiorno

526,6 324,7 851,3 442,9

869.7 613,8 1 483,5 952,3

Centro Nord 2 761,0 661,3 3 422,3 1 528,0 3 867,5 797,0 4 664,5 3 121,7

Italia 287, 986,0 4 273,6 1970.9 737. 1410.8 6 148,0 4 074,0

Travailleurs indépendants (en milliers)

Industrie sens strict Bâtiment Total Services

Mezzogiomo

321,4 66.0 387,4 597.4

198,2 105,1 303.3 1 050,7

Centro Nord

656,6 92,5 749,1 1 410,3

560,6 210,1 770,7 2 296,3

Italia

978,0 315:31 158.5 1136,5 2 007.71

758,8 1 074,0 3 347,0

Total

5941,9

5 137,7

11 930,2

12 009,3

17 872,1

17 147,0

Total

2 545,1

3 143,2

5889.9

8 048,8

8 435,0

11 092,0

Total

3 396.8

1 994,5

6 040,3

3 960.5

9 437.1

5 955,0

Services des ventes

564,5

1 194,0

1183,5

2 420,0

1748,0

3 614,0

Services des ventes

564,5

1 194,0

1 183,5

2 420.0

1748,0

3614,0

Services des ventes

=

=

52 Total

508,4

; 331,7 13 113,7 14 429,3 19 620,l 20 761,0 Total 3 109,6 4 337,2 7 073.4 10 468,8 10 183,0 14 806,0

Total 3 396.8

1 994,5 6 040.3 3 960,5 9 437,1 5955,0

Tableau II

Population active en Italie

(en milliers)

1983

1980

1981

1982

1984

2737

21327

Agriculture

2899

2 732

2 522

2526

2478

7 699

7362

6952

Industrie

20539

Autres

9 889

10 165

10444

20903

20544

Total

20487

20 497

Source : Rinascitan. 2/1985.

Tableau III

L'emploi dans l'industrie et dans le tertiaire

1ere récession Industrie USA - 4,65 Canada - 5,68 Japon - 2,83 France - 2,62 RFA - 4,69 Italie - 2,65 Royaume Uni - 2,19 Source: OCDE et Nier

2nde récession Industrie USA - 3,60 Canada - 3,63 Japon 0.89 France - 2,72 RFA - 1,76 Italie - 4,05 Royaume Uni - 8,01

Tertiaire

2,58

4,13

1,81

1,38

0,41

2,76

1,93

Tertiaire

2.28

1,23

0,12

2,48

1er expansion

Industrie

3,52

1,01

- 0,93

- 1,37

- 0,85

0,17

- 1,01

2nde expansion

Industrie

- 0,01

- 4,68

0,27

- 2,61

- 3,19

- 3,64

- 3,45

Tertiaire

3,53

3,12

2,22

2,22

1,39

2,64

1,15

Tertiaire

2,75

1,41

2,13 n. d.

- 0,33

2,42

0,70

Les dates des récessions et des expansions ne sont pas exactement les mêmes pour es ustes pas. En gros la pres ere recession cone pae esanees 194m179, la première expansion les années 1976-1980, la deuxième récession les années

19 80-m918z, la dauxion e pansion 95 anses 1982- 9i8ne récession les années

Tableau IV

L'emploi industriel en Italie selon les dimensions de l'entreprise et les secteurs Année de 50 à 99 de 100 à 499 plus de 500 travailleurs travailleurs travailleurs Transformations industrielles 1981 1,8 - 2,9 - 6,4 1982 - 4,3 - 6,4 - 6,8 1983 - 6,2 = 5:3 - 5,8 - 7,8 1984 - 6,6 - 8,0

Métallurgie 1981 - 0,2 - 5,9 - 4,2 1982 - 1,3 - 6,4 - 6,6 1983 - 3,0 - 1,4 - 7,0 1984 - 0,5 - 5,5 - 8,9

Industries mécaniques 1981 3,4 - 5,9 - 6,6 1982 - 3,4 - 6,4 - 6,6 1983 - 7,0 = 3:0 - 5,9 - 7,5 1984 - 6,6 - 8,2

Chimie 1981 - 0,5 - 2,3 - 5,7 1982 - 6,7 - 5,1 - 7,2 1983 0,9 - 0,1 - 9,5 1984 0,3 0,0 - 9,0

Textile 1981 1,4 - 5,0 - 12,0 1982 - 5,2 - 12,2 - 14,5 1983 - 6,7 - 8,1 - 12,6 1984 - 5,2 - 10,5 - 21,7

Industrie de la confection 1981 2,9 - 6,4 - 15,1 1982 - 4,5 - 6,4 - 9,9 1983 - 8,4 - 8,0 - 6,5 1984 - 9,5 - 8,5 - 15,1

Industrie du meuble 1981 - 1,1 - 4,2 - 22,1 1982 - 9,5 - 7,5 - 12,6 1983 - 10,9 - 8,3 - 7,8 1984 - 10,1 - 13,1 - 7,5

Source : Nomina, Bologne, 1985.

Total - 3,9 - 6,0 - 6,7 - 7,0 - 4,5 - 6,3 - 6,2 - 7,6 - 3,7 - 6,2 - 6,8 - 7,2 - 4,0 - 6,4 - 5,2 - 4,7 - 5,2 - 8,4 - 8,6 - 9,8 - 6,1

- 6,6 - 7,8 - 10,0 - 4,0 - 8,9 - 9,2 - 11,5

Tableau V

Sur l'introduction des robots

Densité de robots

(1 000 travail.)

13,68

8,44

4,24

3,78

3,32

2,69

2,83

2,31

Pays Nombre de robots Suède 1850 Japon 16 500 Allemagne 4 800 Belgique 500 Grande-Br. 1750 USA 8 000 France 2150 Italie 1 800 Source : Azimut, n° 15. 1985.

Total travail.

ind. × 1 000

1352

19 556

11 344

1 322

5 272

29 774

7 574

7 787

Post-scriptum

Il est possible que le livre de Peter Glotz, dirigeant de la social-démocratie lemande, Die Arbeit der Luspitzung. Uber die Urganisation einer regierunsjahig‹ inken Berlin 1984 ait eu plus de lecteurs en Italie qu'en Allemagne. En effet, l dirigeants du PCI l'ont fait publier par leur maison d'édition (sous le titre La socialdemocrazia tedesca a una svolta, Rome, 1985), ils en font leur livre de chevet, ils le citent dans leurs interventions et leurs articles, ils organisent des colloques avec l'auteur.

Pourtant, Glotz n'écrit rien de particulièrement original, reprend des idées avancées par d'autres (qu'il cite comme, par exemple, André Gorz), débite des banalités, rappelle des choses bien connues. On ne saurait dire non plus qu'il exprime une orientation particulièrement à gauche ou nouvelle par rapport aux traditions de son propre parti. En effet, il se place dans l'optique de la rationalisation du capitalisme en acceptant l'économie de marché, il rejette tout projet de nationalisations, il se déclare favorable à la flexibilité et au part-time. En matière de politique internationale, il est partisan de l'OTAN dont il accepte l'idéologie prétendument « défensive », il est contre tout désarmement nucléaire unilatéral, il défend en gros les options de Schmidt à propos de l'installation des Cruisers et des Pershings (il propose d'installer ces derniers sur mer !). Dans la mesure où il a une idéologie sur les questions de la guerre et de la paix, il se place, essentiellement, dans la tradition de la II° Internationale entre les deux guerres. Il prône finalement un modus vivendi avec le régime de Jaruzelski.

Quant à la thèse sur la société des deux tiers - deux tiers qui travaillent et vivent comme avant et un tiers qui paie le prix de la crise - elle n'est qu'une transcription de la thèse de la « société duale ». Elle peut avoir un fondement partiel dans la mesure où elle fait une constatation empirique. Mais elle estompe le fait essentiel qu'à la base des diversités et des inégalités, il y a une seule cause, un seul mécanisme, celui du capitalisme qui modèle la société tout entière. Il est faux, par ailleurs, même pour l'Allemagne, que la « majorité des deux tiers » continue à vivre tranquille et soit socialement protégée. La crise n'a pas frappé seulement un tiers de la population ou de la population active, même si cela va de soi, le prix n'a pas été le même pour tout le monde. Il est encore plus faux qu'il soit possible d'organiser une société des deux tiers à temps indéterminé. Si l'onde longue de stagnation se poursuit et de nouvelles crises éclatent, des couches de plus en plus amples de travailleurs et de la population seront atteintes.

Glotz fait l'éloge de la gauche italienne - et même de la gauche française -qui aurait une attitude correcte face à la modernisation (il ne cache pas, en revanche, son antipathie pour lony Benn, trop a gauche a son gout !). Il utilise, ici et là, une terminologie gramscienne. On comprend donc l'engouement des dirigeants du PCI et on comprend les éloges que les deux parties concernées se font mutuellement. Ces gens ont évidemment assimilé la technique promotionnelle « moderne » (pour une démystification des idées de Peter Glotz et l'analyse de ses finalités politiques concrètes, voir Was tun, 26 septembre 1985).

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