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La revue › 3e série n° 12

Editorial : « Non-alignement » et unilatéralisme

Ernest Mandel · Quatrième Internationale, 3e série n° 12 · décembre 1983 · p. 3-7 · 1 948 mots

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Parmi les nombreuses questions débattues au sein du mouvement anti-guerre en Europe, celles du « non-alignement » et de l'unilatéralisme occupent une place de choix. Beaucoup d'encre a coulé à propos de la porte dire nécessite prétendue nécessité pour les mouvements anti-guerre d'Europe occidentale, d'Amérique du Nord, du Japon et d'Australie, d'adopter une attitude non-alignée à l'égard des « deux superpuissances » ou des « deux blocs » (la place de la Chine dans toute cette affaire n'est pas très claire, tant il s'en faut). Si l'on entend par « non-alignement » simplement que le mouvement anti-guerre des pays impérialistes ne doit pas subordonner ses objectifs aux manœuvres diplomatiques du Kremlin ; qu'il doit examiner chacune des propositions soviétiques de désarmement partiel du point de vue exclusif de leur aptitude à stimuler ou, inversement, à entraver, la plus large extension possible des mobilisations en cours dans les pays occidentaux contre la campagne de remilitarisation de l'impérialisme ; qu'il doit développer une propagande permanente en faveur de l'abolition totale des armes nucléaires dans tous les pays du monde, sans exception, et sous strict contrôle international (ce qui est possible aujourd'hui au moyen de satellites et d'autres appareils sophistiqués) - alors cette conception reçoit notre entière approbation.

Il ne saurait y avoir de mouvement anti-guerre uni et massif dans les pays occidentaux que sous la forme d'un mouvement indépendant de tout gouvernement et de tout Etat - y compris du gouvernement de la bureaucratie soviétique, dont les mobiles en politique étrangère (pour ne pas perler du régime politique intérieur) suscitent les soupçons légitimes des masses laborieuses, soupçons qui ne sont pas le produit de la « propagande antisoviétique » mais des expériences concrètes qui ont marqué la conscience de ces masses : les interventions armées qui ont réprimé la révolution hongroise de 1956 et le « Printemps de Prague » en 1968 ; les pressions militaires et politiques ouvertes contre la montée des luttes et de l'auto-organisation prolétariennes en Pologne en 1980-81 ; l'intervention militaire en Afghanistan; la terrible répression des dissidents (non seulement pro-occidentaux, mais aussi socialistes et communistes oppositionnels) en URSS; l'absence des libertés démocratiques élémentaires de la classe ouvrière, telles que le droit de grève, et ainsi de suite.

Mais les marxistes révolutionnaires ne souscrivent pas à la notion neutre du point de vue socio-économique de « superpuissance », notion qui est appliquée sans la moindre caractérisation de la nature de classe. Pour nous, l'URSS n'est pas un pays capitaliste et n'est pas propulsée par ses contradictions internes à une politique d'expansion ou d'agression à l'échelle mondiale. Nous pensons également que la « menace d'une invasion soviétique de l'Europe occidentale » est un mythe dangereux et absurde. L'impérialisme américain, et à plus forte raison l'alliance impérialiste internationale (USA + Europe occidentale + Canada + Japon + Australie), disposent de ressources technologiques, industrielles, militaires et financières largement supérieures à celles du « bloc soviétique ». Depuis 1945, c'est toujours l'impérialisme qui a pris l'initiative de la course aux armements nucléaires. C'est une constatation qui reste aujourd'hui plus actuelle que jamais. Le Kremlin n'a fait que réagir à ces menaces, sans jamais les égaler ou les dépasser.

Pour nous, c'est la nature-même du capitalisme qui le pousse à l'expansion internationale et à l'agression et qui lui confère une tendance destructive. On ne peut en dire autant de la société soviétique quelles que soient par ailleurs ses faiblesses, ses insuffisances, et ses perversions. Si l'on écarte le mythe non moins dangereux qui fait de Staline, Khroutchev, Breznjev et Andropov les apôtres de « l'extension de la révolution mondiale » - comme des montagnes de preuves irréfutables nous autorisent à le faire -, il faut bien reconnaître le caractère essentiellement conservateur de la bureaucratie soviétique et le fait que sa ligne stratégique fondamentale n'a pas consisté à perturber le status quo mondial, mais à le maintenir.

Ce que l'on présente à tort comme « l'expansionnisme soviétique » consiste en fait dans l'extension de la révolution mondiale par des forces indépendantes du Kremlin, qui ont agi ou agissent à l'encontre de sa pression, de ses instructions et de ses recommandations. Lorsque cette extension se produit quand même, le Kremlin se trouve devant un choix déchirant. Il peut soit laisser ces forces se développer jusqu'à devenir des centres poursuivant une politique indépendante dans les affaires internationales et susceptibles même de se transformer en centre révolutionnaires qui pourraient contribuer à surmonter l'atomisation des masses soviétique et est-européennes elles-mêmes. Ou bien, il peut s'efforcer, avec plus ou moins de succès, de les canaliser, de les contrôler ou de les « récupérer » par le biais d'une aide économique et militaire limitée.

Ceci dit, nous ne cherchons nullement à imposer aux autres composantes politiques du mouvement anti-guerre notre analyse de la nature fondamentalement différente des puissances impérialistes et de l'URSS. Nous n'en faisons pas un préalable à la construction de ce mouvement comme mouvement de masse fondé sur la front unique. Dans notre optique, il s'agit d'un mouvement à objectif d'action unique, qui poursuit un but hautement progressiste, et non d'un champ de bataille ou d'une alliance idéologique entre diverses tendances du mouvement ouvrier international. Nous n'acceptons pas que qui que ce soit nous interdise d'affirmer nos positions sur toutes les questions qui pourraient être soulevées, y compris celle de la nature et de la dynamique différente des sociétés capitaliste et soviétique. Nous défendons, bien sûr, le même droit pour toutes les autres tendances. Mais nous refusions de subordonner la lutte pour le but pratique commun aux résultats d'un quelconque débat idéologique.

L'important, en ce qui nous concerne, réside dans les caractéristiques de ce mouvement indépendant, aémocratique, autogéré, de mobilisation et d'action de masse. Cela signifie concrètement que pour nous, l'unilatéralisme est une question décisive, parce qu'il ne saurait y avoir de mouvement de masse véritablement tourné vers l'action en Occident sans qu'il ne lutte pour l'élimination unilatérale des armes nucléaires de son propre gouvernement et des bases nucléaires dans son propre pays.

Il est évident que la revendication « non-alignée » de désarmement nucléaire mutuel et parallèle, à l'Ouest comme à l'Est, ne peut constituer l'objectif d'une action de masse ici-même, aujourd'hui même, en GrandeBretagne, en Allemagne de l'Ouest, en Italie, en France, en Espagne, aux Pays-Bas, au Danemark, en Belgique etc... Si une revendication de ce type devenait l'objectif central du mouvement anti-guerre dans ces pays, il faudrait s'attendre à voir deux choses se produire en même temps. D'une part, le mouvement se détournerait de la mobilisation et de l'action de masse dans la rue, et se convertirait en groupe de pression diplomatique à Genève, à Washington et à Moscou. D'autre part, le caractère démocratique et non-exclusif du mouvement se dissoudrait sous la pression de l'anti-unilatéralisme, de la dénonciation des « rouges », et de l'anti-activisme. Il est de même parfaitement évident que les centaines de milliers, voire les millions de manifestants qui manifestent à l'Ouest ne peuvent agir en pratique que contre les missiles et les bases nucléaires de leurs propres pays, tout comme les millions de travailleurs polonais ne peuvent agir que contre les méfaits et la mauvaise gestion de leurs propres maîtres, et que les centaines de milliers d'ouvriers et de paysans d'Amérique centrale ne peuvent agir que contre la répression, l'oppression et la surexploitation perpétrées par leurs propres dictatures et par l'impérialisme présent sur place. Le reste n'est que propagande, protestation et solidarité, qui, quoi qu'indispensables à l'éducation prolétarienne internationaliste, ne peuvent jamais connaître l'extension atteinte par la mobilisation et l'action de masse pour des buts concrets.

Dès lors que l'on s'éloigne de l'action de masse pour s'orienter vers la pression diplomatique, la présence au sein du mouvement de forces disposées à poursuivre l'action sur une base un:latéraliste devient une source d'embarras et de gêne qu'on aura tendance à exclure par les moyens bien-connus de mangeurs de communistes en partant de l'affirmation qu'elles sont « objectivement les agents de l'impérialisme soviétique » à moins de n'être carrément « à la solde » de Moscou.

L'unilatéralisme est donc une question de vie ou de mort pour le mouvement anti-guerre, pour sa capacité de susciter les plus larges mobilisations et actions de masse indépendantes, unitaires et démocratiques possibles contre la menace d'anéantissement nucléaire.

La logique essentielle du « non-alignement » intégral pousse dans le sens opposé à la logique essentielle de l'action de masse. En effet, comme de nombreux adversaires du mouvement anti-guerre occidental l'ont déjà répété (y compris l'aile réactionnaire des dissidents soviétiques) : tant qu'il n'y aura pas des centaines de milliers de personnes dans les rues de Moscou, de Léningrad, de Prague, de Budapest, de Berlin-Est, de Bucarest, « contre le déploiement des armes nucléaires soviétiques », les centaines de milliers de manifestants dans les rues de New York, de 88 Londres, de Tokyo, de Rome, de Bonn, de Paris, d'Amsterdam, de Bruxelles, de Madrid, de Copenhague, « affaiblissent évidemment l'Occident ».

Seule la logique de l'unilatéralisme permet de s'opposer avec cohérence à cette logique. La lutte contre la menace d'un holocauste nucléaire est bien trop vitale pour être laissée aux mains des gouvernements qui n'ont pas manifesté la moindre volonté de mettre fin à la course aux armements nucléaires et de détruire et d'interdire une fois pour toutes les armes atomiques. La seule chose qu'ils ont accomplie en 38 ans consiste à « contrôler » la course aux armements nucléaires, dans leur intérêt mutuel et par leur consentement mutuel, mais non pas à y mettre fin. Or, plus l'arsenal nucléaire s'agrandit, même de façon « contrôlée », et plus le menace d'un holocauste nucléaire se précise. C'est pourquoi les masses travailleuses de cette planète, doivent arracher la question de la course aux

« NON-ALIGNEMENT » ET UNILATÉRALISME 7 armements nucléaires des mains des gouvernements et s'en saisir eux-mêmes.

Le problème du désarmement nucléaire ne sera pas résolu autour des tables des conférence diplomatiques, mais dans la rue et dans les usines. On ne peut avancer dans cette voie que si chaque peuple s'en prend à son propre gouvernement et à ses propres fabriquants et marchands d'armes nucléaires, sans attendre que par quelque miracle les peuples du monde décident tout à coup d'agir au même moment, tous ensemble. Chaque succès dans cette voie sera un exemple et le meilleur moyen d'entraîner d'autres peuples à l'action. La recette du « non-alignement » intégral qui consiste à attendre que l'action de masse se déclenche ailleurs qu'à l'endroit où l'on se trouve, est une recette de passivité et de désespoir. La stratégie de l'unilatéralisme est une stratégie d'action et d'espoir.

C'est précisément pour cela que le mouvement unilatéraliste en Europe capitaliste ne peut conserver et affirmer sa crédibilité aux yeux des larges masses occidentales que s'il lutte de façon conséquente pour le droit des masses de l'URSS et d'Europe de l'Est de se doter de leurs propres mouvements de la paix démocratiques, auto-gérés, et indépendants de leurs gouvernements et de la bureaucratie. Si les bureaucraties soviétique et est-européenne refusent de reconnaître ce droit, elles démontrent par là que le Kremlin considère que la défense de son monopole d'action et d'organisation politiques en URSS et en Europe orientale est plus important pour lui que la lutte pour sauver son propre peuple et toute l'humanité de l'holocauste nucléaire, et que l'organisation d'un mouvement anti-guerre massif et unitaire dans le pays capitalistes, qui est un élément important pour y arriver. En d'autres termes : la bureaucratie confirme ainsi qu'elle subordonne la paix dans le monde, la défense de l'Union soviétique et les intérêts de classe ouvrière soviétique et mondiale à la défense de ses intérêts particuliers et bornés de caste réactionnaire, de ses privilèges et de son pouvoir.

Ernest Mandel

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