ouvrier avait ses « modèles ». Il n'en a plus. Cela pousse à réfléchir, mais ne garantit pas le sens des conclusions. Les retours sur l'histoire deviennent vite, en ces temps d'anniversaire d'Octobre et de bicentenaire, des remises en cause de toute révolution. Pourtant, il faut se saisir du potentiel ouvert par le début de transparence sur l'histoire : il devient possible à une échelle de masse de ne plus identifier stalinisme et socialisme, même si on ne sait pas trop bien ce qu'est le socialisme. L'interaction entre mouvements progressistes de résistance à « ce qui est », à l'ordre économique et politique de « ceux d'en haut», dans les différentes parties du monde, peut se resserrer pour forger une nouvelle conscience internationaliste et rejeter les fausses réponses de sortie de crise qui maintiennent les relations sociales « réellement existantes ». La bataille Est/Ouest pour une autre Europe peut être un jalon décisif dans ce sens. Les fausses alternatives
Gorbatchev propose de construire ensemble une « maison européenne ». Il découvre l'interdépendance des économies, disons-le autrement : l'impossible construction du socialisme dans un seul pays et les méfaits de l'autarcie. Il découvre d'autres évidences: les menaces écologiques et nucléaires concernent l'humanité tout entière et doivent être traitées et résolues à l'échelle planétaire. Notre accord avec lui s'arrêtera là : contrairement à ce qu'affirme la nouvelle orthodoxie soviétique, il n'existe malheureusement pas encore de « civilisation humaine » digne de ce nom, au-dessus des classes et systèmes sociaux. Pas plus qu'il n'existe de « loi économique » universelle s'imposant fatalement aux êtres humains, en dehors du constat banal qu'on ne peut utiliser plus de ressources matérielles et humaines qu'on en a pour satisfaire les besoins. Justement, la discussion commence après cette banalité : comment utiliser 78 au mieux de telles ressources, et pour satisfaire quels besoins, de façon effectivement « civilisée » ? Peut-on nager à contre-courant sur l'océan du marché mondial, et subordonner les échanges à des choix conscients d'autres rapports sociaux ? Peut-on construire une même maison sur des fondements différents, et, d'ailleurs, quels fondements nous propose-t-on, de part et d'autre ?
La vérité est qu'on escompte aujourd'hui en URSS mettre un peu de ciment marchand sur l'échafaudage branlant de la planification bureaucratique. La critique parallèle de l'Etat providence et des protections de la planification administrative débouche sur une même valorisation de l'initiative privée et du marché. Rien de solide ne peut être construit sur ces fondements-là qui accordent à quelques-uns la responsabilité de l'exclusion de millions d'autres.
En revanche, il est essentiel pour l'avenir de briser la fausse alternative qui paralyse toute véritable issue socialiste aux deux crises : le pseudochoix entre planification bureaucratique (avec ses gâchis et sa répression) ou marché (et liberté). Le socialisme n'a rien à voir avec la répression de l'initiative individuelle et collective. Il est aux antipodes du « tout Etat », ou du plan bureaucratique rétrograde qui décide de tout, camoufle tous les gaspillages et protège tous les parasites. Mais nous ne jugerons jamais ces gâchis-la avec les critères et les mécanismes du capitalisme. Pour celui-ci, les poches vides ne comptent pas, le « facteur travail » est une chose qu'on « combine aux machines au moindre coût », le chômage est ce qui permet d'augmenter la productivité et l'efficacité enregistrées par les prix. Et la liberté est celle du plus fort sur le dos des autres. L'Europe capitaliste est et sera tout cela.
L'enjeu, si l'on veut rompre avec les fausses alternatives, est de montrer que de la lutte radicale pour les libertés, le plein-emploi et les solidarités sociales peut naître une nouvelle efficacité économique: une efficacité mesurée au temps de loisir dégagé, au travail ingrat supprimé, à une plus grande qualification pour tou(te)s ; une efficacité qui s'appuie sur le savoir-faire ouvrier et lui permette de s'épanouir, une efficacité qui stimule la responsabilité individuelle et collective à la fois contre la dictature du marché et contre celle de la bureaucratie; une efficacité qui permette le jugement direct des intéressé(e)s sur les techniques utilisées, sur les ressources naturelles qu'il s'agit aussi de protéger, sur les grands choix de « civilisation ". Autrement dit, il s'agit de redéfinir la « rationalité économique " en partant d'une transformation de la nature même du travail; en remettant nécessairement en cause, en chemin, les systèmes qui s'opposeront à une telle civilisation. Comment? L'heure des recompositions
Les organisations du mouvement ouvrier à l'« Ouest » sont ébranlées dans leurs références traditionnelles, en quête de redéfinitions. Les PC sont à la fois renforcés et déstabilisés par le gorbatchévisme : PURSS est moins un repoussoir - et cela vaut mieux -, mais le social-démocratisme du grand-frère, l'atténuation du langage « lutte de classe ", la politique économique qui valorise le marché et l'initiative privée en URSS posent évidemment problèmes... Côté social-démocrate, l'atlantisme n'est plus payant, le rôle moteur des Etats-Unis subsiste, mais dans un sens déstabilisateur pour les politiques réformistes. Le pouvoir attractif de Gorbatchev — et d'un marché à l'Est qui s'ouvrirait davantage aux capitaux occidentaux... - vient en pendant de la désillusion envers les Etats-Unis comme support de la croissance.
Il y a place pour une attitude offensive et unitaire en direction de tout le mouvement ouvrier, écologiste et pacifiste européen, vers les jeunes, les femmes, les travailleurs dans les nouvelles structures qu'ils créent pour se défendre et établir de nouvelles solidarités: le réformisme à I'« Ouest » autant que Gorbatchev se heurtent l'un et l'autre à la logique de la compétition marchande pour l'austérité, source de tensions sociales peu propices aux réformes. La crise de l'Etat Providence, c'est aussi l'incitation plus grande à compter davantage sur l'auto-activité de masse... A l'Est du nouveau... par en bas
En misant sur l'ouverture, Gorbatchev nourrit plus que jamais à l'Est des mouvements qui, dans la jeunesse et l'intelligentsia, cherchent à l'Ouest les moyens de résister au bureaucratisme. C'est d'abord et avant tout sur le terrain de l'écologie, du pacifisme et des droits de l'homme en général qu'ils se sont développés. Les visions naïves, les illusions colossales sur la nature de la « civilisation » occidentale sont encore nourries par les désastres d'un système de parti unique se disant socialiste. Le nouveau discours officiel gorbatchévien ne clarifiera rien. L'idée que le marché peut tout résoudre est également massivement répandue ; sauf que, pragmatiquement, on peut constater les méfaits sociaux des réformes marchandes et les résistances ouvrières à leur application. L'idée que le blocage bureaucratique au changement ne peut se faire sans faire balancer la grande masse des travailleurs du côté des réformes fait son chemin. D'autant qu'on tire aujourd'hui le bilan de la puissance qu'avait eue Solidarité - et de la capacité de résistance des travailleurs polonais - par comparaison avec la marginalité des groupes de dissidents tournés vers les gouvernements pour faire respecter les accords d'Helsinki dans les années soixante-dix.
La crise interne à l'URSS rend impossible pour le Grand Frère une « normalisation » par l'aide économique; le besoin de la « Détente " pour entreprendre les réformes en URSS et bénéficier des échanges mondiaux rend à son tour plus coûteux politiquement et économiquement l'envoi de tanks... Tout cela stimule l'idée qu'une interven -tion militaire soviétique serait désormais, sinon exclue, du moins fort improbable, car il s'agirait en tout cas d'une aventure où le pouvoir soviétique lui-même serait perdant. D'où la prolifération d'initiatives politiques et sociales à la base dans les pays de l'Europe de l'Est comme en URSS même - et les efforts croissants pour leur coordination et leur liaison avec les mouvements populaires à l'Ouest. Mais c'est alors la question du programme susceptible de gagner l'adhésion des populations respectives qui prend de plus en plus d'importance. Partir des deux crises
C'est pourquoi il nous faut partir de la crise des deux systèmes (et leurs diverses tentatives de réformes) pour construire autre chose, pour être convaincant. Il faut aussi à tout prix éviter que le dégel historique qui se produit en URSS ne débouche sur un échec historique : un bourbier yougoslave à une échelle colossale, profondément démoralisant pour les générations à venir. Il faut nous appuyer sur la glasnost (transparence) favorisant les retours actuels sur le stalinisme pour mener à fond le débat sur le passé, les échecs et leurs causes, rendre intelligible l'histoire et donc possible les choix. Il s'agit, finalement, de reprendre à une échelle d'emblée européenne la construction d'un socialisme, impossible dans un seul pays. La résistance à la compétition marchande, à sa logique de risque individuel, de chômage massif, de creusement des écarts, d'égalisation par le bas des avantages sociaux acquis dans la croissance ne peut être victorieuse, en dernier ressort, qu'à l'échelle interationale. La résistance au bureaucratisme peut à son tour se nourrir de puissantes traditions européennes, de la Commune de Paris aux conseils ouvriers de Hongrie et de Pologne, de la lutte des femmes aux mouvements de la jeunesse, des conquêtes démocratiques qu'il faut préserver et approfondir contre la logique de profit. Et, parce que les interdépendances économiques et culturelles se resserrent effectivement, il y a un vrai enjeu européen.
L'expérience de la France de 1981 avait, dit-on, buté sur la « contrainte extérieure ». L'Europe capitaliste butera a son tour sur les très grandes inégalités régionales et nationales au plan économique, social, politique et culturel. Des problèmes symétriques se posent pour le COMECON, car l'unification marchande ou l'unification bureaucratique sont sources d'inégalités et d'oppression, même si c'est différemment.
Le réalisme, et non l'utopie, est d'aller effectivement vers une Europe économiquement inté- grée, respectant les différences culturelles, mais réduisant les différences économiques et sociales, consciemment et au niveau le plus haut ; et non en s'alignant sur les plus austères, comme le voudraient les automatismes marchands. Partir des aspirations les plus populaires, des besoins les plus pressants ressentis de part et d'autre des frontières, pour élaborer une charte unique des droits sociaux, culturels, politiques contre toutes les oppressions, contre tous les gâchis pour le respect et le meilleur usage des ressources humaines et naturelles. Pour une Charte pan-européenne de Droits
Sa vocation serait universelle - et s'adresserait certainement aux peuples du monde entier; mais son mode pratique d'élaboration et sa portée immédiate peuvent être pan-européens, parce qu'il faut bien commencer quelque part... et que le problème de l'Europe se pose.
Il faut rendre transparents les systèmes existants, pays par pays - discuter leurs acquis et leurs maux - et proposer la généralisation des législations sociales les plus avancées, comme des libertés - les premiers devant devenir, au même titre que les secondes, de véritables droits démocratiques. Le contrôle populaire sur l'écologie et la dénucléarisation de l'Europe s'intégreraient dans un ensemble plus vaste de débats et d'actions sur les grands choix et critères d'investissement à l'échelle continentale. La réduction massive du temps de travail, simultanément appliquée, serait à son tour la condition d'une redéfinition des rapports d'échange et d'une nouvelle division du travail assurant le plein-emploi et la transformation du travail lui-même, comme premier droit démocratique humain.
Un front pan-européen de lutte sur ces droits pourrait intégrer un ultime volet : celui de la solidarité avec les pays pauvres et endettés au plan mondial. Aux diktats du FMI, conditionnant les négociations sur la dette à une austérité aussi dramatique qu'inefficace, il pourrait opposer un contrôle démocratique de l'aide apportée, conditionnée par une redistribution des richesses, au profit des populations. Ceci vaut pour le tiers
DENTRE 80 monde comme pour les petits pays de l'Est et la Yougoslavie... Et cela s'opposerait, ce faisant, à la logique d'une aide bureaucratique (ou du retrait de l'aide) soviétique.
L'appel de Gorbatchev a une vaste rencontre sur les « droits de l'homme » doit être devancé... Un « Helsinki » populaire implique la mise en place de commissions internationales associant des représentants de toutes les composantes, « informelles », syndicales, humanitaires, partis, de l'« Est » ou de l'« Ouest », sans aucune exclusive... si elles sont prêtes à lutter conjointement sur ces « corbeilles » de droits redéfinis par « en bas » et s'engagent à se battre pour qu'ils soient à la fois inscrits comme droits et effectivement appliqués. Il n'est pas nécessaire d'être d'accord sur la définition du « socialisme ", ni d'avoir compris en quoi elles sont incompatibles avec le capitalisme pour se mettre d'accord sur une telle Charte de droits. Il suffit de n'accepter aucune « rationalité » économique ou politique supérieure qui limiterait la légitimité et la possibilité de tels droits. Les obstacles — de profit, de propriété privée, de bureaucratisme — apparaîtront d'eux-mêmes... et devront être levés.
Voilà ce que peut être le profil d'une réponse socialiste aux défis européens.
Mais, me dira-t-on, que sommes-nous pour pouvoir réaliser cela ? Disons d'abord qu'il existe pour cela des points d'appui, de plus en plus nombreux, venant de l'Est: les ex-dirigeants du Printemps de Prague, expulsés de leur pays, nourrissent de leur réflexion et de leurs exigences les débats internationaux sur « la gauche et l'avenir de l'Europe » organisés par la social-démocratie. Des propositions ont été faites, émanant notamment de Jiri Pelikan au Parlement européen, de l'ouverture de fonds pour développer toutes sortes de terrains d'élaboration Est/Ouest. Des rencontres entre organisations écologiques, pacifistes se sont aussi multipliées dans ce même sens. Les organisations du mouvement ouvrier devraient par exemple soutenir la proposition d'un Parlement européen pour la paix et la démocratie, d'organisations non gouvernementales, siégeant à Prague. Il serait tout à fait possible dans de telles rencontres de nourrir les revendications démocratiques et l'aspiration à la paix d'exigences concrètes : pour une démocratie directe et pas seulement parlementaire ; pour une lutte contre les inégalités qui sapent la démocratie ; pour la suppression radicale des causes mêmes des guerres... Les objections venant de Pologne ou de Tchécoslovaquie à des mouvements qui luttent pour « la paix ", sans poser la question des libertés pour garantir une telle paix, peuvent être élargies ; pas plus qu'il ne peut y avoir de paix avec la répression des idées et des initiatives, il ne peut y avoir de paix sociale, de paix tout court et de démocratie, avec le développement du chômage et de la pauvreté, dans le monde et au cœur même des pays les plus riches. Voilà de quelle façon il est possible de s'inscrire dans ce qui existe déjà, non pas avec des clivages abstraits qui paraissent « idéologiques », mais en partant de grandes valeurs de solidarité qui comptent profondément face à la crise des sociétés.
C'est la seule logique crédible. C'est pourquoi il faut penser, agir, se battre dans ce sens.
Le 4 novembre Catherine Verla