Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › hors-série n° 31 (Spécial Europe)

Le mouvement ouvrier européen face à l'échéance de 1992

Livio Maitan · Quatrième Internationale, hors-série n° 31 (Spécial Europe) · décembre 1988 · p. 42-52 · 8 185 mots

In English: The European Workers' Movement and 1992 (International Marxist Review Vol. 4, No. 1, Spring 1989).

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'ECHEANCE européenne du 31 décemL bre 1992 est devenue au cours des derniers mois un leitmotiv au sein des organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier. Quelques exemples suffisent à donner une idée des problèmes qui ont été posés et des orientations qui se sont esquissées.

Le plus spectaculaire d'entre eux est celui du dernier congrès des Trade Unions britanniques qui, en rectifiant radicalement leur attitude passée, ont réservé un accueil enthousiaste à Jacques Delors, président de la commission européenne. Il est vrai que ce dernier a eté assez habile en évoquant des thèmes auxquels ses nouveaux interlocuteurs ne pouvaient qu'être sensibles ; il a notamment expliqué qu'il fallait « sauvegarder et améliorer le niveau de protection sociale déjà existant dans les Etats membres [de la CEE], assurer une plus grande protection aux ouvriers et aux employés du point de vue de la santé et de la sécurité, introduire de nouvelles mesures au niveau européen en matière de conventions collectives ». Jusqu'à une date récente, les syndicalistes britanniques auraient manifesté des réactions inspirées par la crainte de voir leurs conquêtes partielles supprimées ou fortement érodées dans le creuset européen. Aujourd'hui, après les coups subis sous la domination thatchérienne, ils nourrissent plutôt l'espoir qu'au niveau communautaire le rapport de forces leur sera plus favorable. Mathias Hintersheit, secrétaire général des syndicats européens, est allé jusqu'à affirmer que les Trade Unions avaient été rejetés en arrière d'un siècle, tandis que le secrétaire adjoint du Manufacturing, Sciences and Finances (MSF) a dit, explicitement, que " le seul moyen de protéger les travailleurs est la coopération syndicale européenne ".

Un renversement d'attitude a caractérisé aussi le congrès annuel des sociaux-démocrates danois qui, lors de l'organisation du référendum sur l'Acte unique, s'étaient prononcés pour le non. Aux prochaines élections européennes, ils mèneront campagne en « disant oui à une Europe ouverte, 42 non seulement au sein de la CEE mais aux pays qui n'en sont pas encore membres, oui à une coopération européenne qui doit s'étendre à des domaines que les pères du traité de Rome n'avaient pas envisagés comme la lutte contre la pollution et le développement technologique, oui à l'écu en tant qu'alternative à un dollar instable'".

L'échéance européenne a été évoquée aussi au congrès du SPD. La motion proposée par la direction mettait l'accent sur la création d'un véritable « espace social européen » où soient assurés l'équilibre entre les différentes régions ainsi que les droits des travailleurs et des consommateurs par une harmonisation des normes aux niveaux les plus élevés. Les thèmes européens étaient aussi abordés dans certaines des interventions les plus importantes, dont celle d'Oskar Lafontaine sur laquelle nous reviendrons.

Enfin, début septembre, à la fête nationale du quotidien du PCI, l'Unità, un débat international a été organisé sur les perspectives et les valeurs européennes en vue de l'échéance de 1992. Le socialiste français Pierre Mauroy en a été l'un des principaux orateurs. Comme l'on sait, le PCI a fait depuis longtemps le choix d'adhérer inconditionnellement à l'Europe de la CEE. Au mois d'avril dernier, sa revue hebdomadaire, Rinascita, a publié un supplément sur l'intégration européenne où étaient avancées des propositions assez générales, celles-ci confirmant l'acceptation du cadre fondamental de l'Europe capitaliste sans réformes un tant soit peu importantes. En matière de défense, tout en se prononçant pour une autonomie de l'Europe, Rinascita mettait en garde contre toute attitude « velléitaire » allant à l'encontre de l'alliance politico-militaire avec les Etats-Unis. Ses orientations étaient reprises dans un rapport présenté au comité central par le nouveau secrétaire du parti, Achille Occhetto ? Quel cadre et quels problèmes ?

Au-delà des spécificités de situations et des différences tactiques, les argumentations des dirigeants des organisations traditionnelles vont tou-

1992 tes dans le même sens: obliger les travailleurs à respecter le cadre contraignant de la concurrence internationale, avec l'espoir que l'Europe pourrait connaître dans quelques années une nouvelle relance économique de longue haleine profitable à tout le monde. Nous connaissons par expérience les résultats de cette mystification en ce qui concerne les années quatre-vingt. Il n'y a aucune raison de croire que cela changera dans l'avenir. Mais, ce qui nous intéresse, c'est de comprendre dans quel cadre le mouvement ouvrier sera placé avec la période ouverte par l'Acte unique et à quels problèmes il lui faudra se confronter.

Nous n'aborderons pas ici la question de savoir si la CEE sera parachevée d'ici décembre 1992 et si l'on s'acheminera réellement vers un dépassement des frontières nationales. Nous nous limiterons à quelques considérations d'ordre général :

1. L'Etat national reste, même pour les secteurs les plus « cosmopolites " de la bourgeoisie, un instrument important sur le terrain économique et irremplaçable sur le terrain social et politique.

2. Comme l'indiquent d'autres articles de ce numéro, il n'y aura pas parachèvement de la communauté sans une monnaie commune, sans une banque centrale européenne, sans une politique commerciale commune. Or, les polémiques de ces derniers mois, aussi bien sur ces sujets que sur d'autres (par exemple sur l'homogénéisation de la TVA), ont démontré encore une fois que des divergences multiples existent entre les différents gouvernements, et que même les partisans les plus chaleureux de l'Europe s'opposent parfois à des mesures d'unification (c'est le cas de Michel Rocard en ce qui concerne la TVA). Le discours de Margaret Thatcher à Bruges, le 20 septembre, a été l'expression la plus claire des divisions qui subsistent au sein de la bourgeoisie européenne 3

3. Les contradictions et les difficultés sus-mentionnées ne seront pas surmontées à court terme et elles marqueront sans doute toute la période à venir. Toutefois, la tendance fondamentale ira verl. outeros, la dans le sens d'un approfondissement de l'unité économique européenne et même d'un élargissement ultérieur de la CEE (avec adhésion ou participation, sous des formes spécifiques, de pays qui n'en font pas partie actuellement). Même des mesures qui représentent des compromis par rapport aux projets les plus systématiques d'unification pourront, en dernière analyse, aboutir à une homogénéisation croissante 4

Dans un tel contexte, il semble tout d'abord incontestable que le processus d'unification européenne comportera dans tous les cas de figure une exacerbation de la concurrence à tous les niveaux, y compris dans les domaines où des lois et des normes nationales ont exercé jusqu'ici une action de frein, voire de blocage (par exemple dans les travaux publics et une série de services). C'est justement en vue d'une telle perspective que les processus de concentration de groupes industriels, commerciaux et financiers se sont accélérés et ne cesseront de s'accélérer dans l'avenir. Par ailleurs, des groupes provenant de pays extra-européens (Etats-Unis, Japon, Canada) s'efforceront d'y participer sous différentes formes, dans le but de ne pas perdre du terrain dans la lutte triangulaire qui marquera le contexte économique capitaliste à l'échelle mondiale (CEE, Amérique du Nord, Japon) '.

Une telle accentuation de la concurrence poussera les bureaucrates du mouvement ouvrier à s'intégrer davantage dans le cadre contraignant du système. Et donc à faire pression sur les travailleurs pour que, au nom des impératifs du marché, ils se résignent à de nouvelles vagues de restructurations et de rationalisation, pour qu'ils acceptent toutes les « nouvelles » formes d'organisation du travail (flexibilité, temps partiel, etc.), qui impliquent en fait une intensification du taux d'exploitation. Des porte-parole de l'aile communautaire « réformiste » comme Manuel Marin et le sus-mentionné Jacques Delors, de même que des dirigeants syndicaux, n'ont pas caché leur crainte 43 que, dans un tel contexte, ne se produise ce qu'on

1992 appelle désormais couramment un dumping social. L'existence d'une main-d'œuvre moins chère dans les pays les plus pauvres, qui connaissent un taux de chômage plus élevé, pourrait provoquer un déplacement des investissements au détriment des secteurs de la classe ouvrière européenne jouissant jusqu'ici de conditions plus favorables, ou au moins exercer, directement ou indirectement, une pression négative sur les salaires 6.

Ces dangers apparaissent d'autant plus réels que les perspectives en matière d'emploi restent très peu encourageantes, malgré des augmentations conjoncturelles du nombre d'emplois dans quelques pays. A court terme, personne n'envisage une réduction substantielle du taux de chômage qui, malgré la conjoncture favorable, sera en moyenne supérieur à 11 % en 1989. Des textes rédigés par la CEE, comme le rapport Cecchini, envisagent même une augmentation du nombre des chômeurs pour 1992, en estimant qu'une inversion de tendance se réaliserait autour de 1995. Certains ont parlé, par exemple, d'une perte initiale de deux cent vingt-cinq mille emplois et d'une augmentation ultérieure entre deux et cinq millions (International Herald Tribune, 25 octobre 1988). Mais aucun élément concret n'est apporté à l'appui de telles hypothèses. On mise tout simplement sur la perspective d'une relance économique majeure qui serait le résultat du parachèvement du cadre communautaire.

En fait, un pronostic plus sobre et pessimiste en ce qui concerne l'emploi est suggéré par les raisons suivantes: — l'introduction de nouvelles technologies qui se poursuit et les importantes augmentations de la productivité qui en découlent rendent fort peu probable une nouvelle croissance généralisée dans l'industrie et notamment dans la grande industrie '; le déclin de certains secteurs traditionnels (par exemple la sidérurgie et les chantiers navals) n'a pas été et ne sera probablement pas compensé par l'épanouissement d'autres secteurs, les secteurs nouveaux ou dits nouveaux étant le plus souvent caractérisés par une utilisation sensiblement plus limitée de main-d'œuvre ;

CITTADINI e TRANVIER Pubblici poteri uniti e aziente sose nella lotta i responsabili la riforma per dei disai dei trasporti che provocats le nestre SPARTI

— des technologies nouvelles et des formes nouvelles d'organisation du travail commencent à être introduites à un rythme croissant dans le secteur tertiaire, qui avait constitué une soupape durant toute une période ; c'est le cas, par exemple, des banques et des transports ferroviaires, et ce sera, en perspective, le cas de la restauration standardisée ®; - sauf des changements assez radicaux d'orientation économique que rien ne laisse prévoir pour l'instant, la main-d'œuvre agricole subira de nouvelles réductions ; - les gouvernements, en premier lieu ceux qui doivent faire face à des déficits budgétaires très lourds, tenteront de plus en plus de réduire le nombre de leurs fonctionnaires et plus généralement celui des salariés du secteur public (soit par des mesures directes de licenciements, soit par blocage de l'embauche).

D'autres phénomènes, qui, sans être nouveaux, se sont accentués dans la dernière décennie et auront une importance encore plus considérable dans la phase de parachèvement de la CEE, constituent également des obstacles et des difficultés sérieuses pour le mouvement ouvrier.

En premier lieu, l'un des effets majeurs des fusions, des concentrations et des restructurations des grands groupes industriels est d'entamer, voire briser, les liens qui existaient traditionnellement dans certains secteurs de la classe ouvrière, sans que cela soit compensé par l'apparition d'autres liens, sur le terrain international ou intersectoriel. Deuxièmement, au sein même des entreprises ou d'un groupe industriel, l'introduction des normes de flexibilité, du temps partiel à une échelle croissante et, plus généralement, les efforts patronaux pour imposer l'«individualisation des salaires " déterminent des différenciations de plus en plus nettes dans les conditions des salariés et rendent plus difficile la fixation d'objectifs communs et, à plus forte raison, des luttes communes. Troisièmement, une disparité croissante risque de se produire entre les travailleurs du secteur privé, que restructurations et fusions rendent plus vulnérables au chômage, et travailleurs du secteur public qui jouissent d'une plus grande stabilité de l'emploi°

Enfin, la réalisation des mesures prévues par l'Acte unique ne comportera pas un dépassement des différenciations et des inégalités régionales. Au contraire, la CEE n'introduisant aucune planification économique au niveau continental, les déséquilibres pourront même s'accentuer en fonction de la dynamique inégale des secteurs industriels. Non seulement des régions traditionnellement arriérées ne rattraperont pas leur retard, mais des régions autrefois prospères pourront être ravagées par des crises. C'est un phénomène qui n'est pas nouveau dans l'histoire du capitalisme et qui, fort probablement, va se répéter à l'avenir.

Sur le terrain politique, une plus grande intégration européenne - à plus forte raison l'éventuelle application intégrale de l'Acte unique - comportera un déplacement des centres de décision réels. Déjà, de longue date, les institutions élues au suffrage universel iouent un rôle de moins en moins important par rapport aux gouvernements, aux différents appareils d'Etat, aux appareils technocratiques, pour ne pas mentionner ici le pouvoir

COVIRA O

MICHELIN

AFUla голол но exercé de plus en plus, et non seulement dans le domaine strictement économique, par les grands groupes industriels et financiers, nationaux et internationaux. Cette tendance ne pourra que se renforcer considérablement dans la mesure où s'accroîtra le nombre des décisions prises au niveau communautaire. Ce seront de plus en plus les organismes de la CEE, désignés par les gouvernements, et des technocrates, qui jouissent déjà de pouvoirs considérables, qui prendront des décisions aux conséquences de plus en plus amples. L'idée avancée par les fédéralistes radicaux, et partagée par de nombreux bureaucrates du mouvement ouvrier, selon laquelle le Parlement européen devrait devenir souverain n'est qu'une illusion. Il est possible que, formellement, il y ait une évolution dans la fixation des compétences de ce Parlement. Mais, dans tous les cas de figure, son action sera surdéterminée par les décisions prises par les multinationales, les grands groupes financiers, les banques, les organismes gouvernementaux et les technocrates de Bruxelles.

Les bureaucrates des syndicats et des partis ouvriers opposent à une telle analyse le fait que le mouvement ouvrier est représenté sous des formes diversifiées dans les institutions communautaires, et que cette représentation pourra s'amplifier dans les prochaines années. Ils nourrissent là des illusions qui ont encore moins de fondements que celles qu'ils nourrissent dans le cadre national. En fait, la bureaucratie ouvrière recevra des miettes du festin et, dans une certaine mesure, pourra se renforcer structurellement. Mais les travailleurs seront encore plus éloignés des centres de décision communautaires qu'ils ne le sont des centres de décision nationaux. En ce sens, l'opposition entre les intérêts de la bureaucratie et les intérêts de la classe ouvrière prendra une dimension nouvelle.

Ajoutons que, dans le cadre de l'Europe et de l'Acte unique, un gouvernement des partis ouvriers s'efforçant d'appliquer des orientations économiques ne serait-ce que partiellement différentes de celles des gouvernements de droite serait encore plus exposé au sabotage du patronat et des financiers que ne l'étaient dans le passé d'autres gouvernements de gauche. Il suffit de mentionner que, dans un régime de libre circulation des capitaux, la bourgeoisie pourrait opérer immédiatement des transferts de capitaux massifs dans la légalité la plus parfaite, sans avoir recours à ses subterfuges classiques. La conclusion n'est pas, évidemment, qu'il faut renoncer à s'attaquer au système. Il s'agit de comprendre que des mesures réformistes, mêmes partielles et timorées, auront moins de chance d'être réalisées si on ne veut pas mettre en question le cadre contraignant du système. Un bilan de faillite des directions bureaucratiques

Les organisations ouvrières européennes ne sont absolument pas armées pour faire face, dans l'intérêt des travailleurs, aux problèmes que leur pose l'échéance de 1992. Ill ne s'agit pas de notre part d'un procès d'intention. Il suffit de partir du bilan de ce que ces organisations ont fait dans la dernière décennie et de ce qu'elles font maintenant.

Tout d'abord, presque toutes les organisations politiques et syndicales acceptent dans leurs projets stratégiques les choix fondamentaux de leurs propres bourgeoisies sous prétexte qu'il faut être à tout prix compétitif sur le marché européen (et mondial). Dans les pays où des partis ouvriers sont au gouvernement, cela est tout à fait transparent. Mais, même lorsqu'ils sont dans l'opposition, ils ne sont pas moins favorables aux projets de l'Acte unique et se limitent tout au plus à demander quelques garanties - par exemple, en matière d'«espace social " — et à miser sur une « démocratisation » par l'octroi de pouvoirs supplémentaires au Parlement communautaire. C'est le cas du Parti communiste italien, de la social-démocratie allemande, du Parti socialiste français, etc. Nous avons mentionné, par ailleurs, l'évolution du mouvement ouvrier britannique telle qu'elle s'est reflétée lors du dernier congrès des Trade Unions. Le PCF continue de représenter une exception. Mais son rejet de l'unification européenne, au nom de I'« indépendance nationale » et du « produire français », n'offre nullement une perspective alterna- tive et mobilisatrice. Cela est confirmé, par ailleurs,

1992 par le fait que, d'un côté, l'orientation de ce parti se place elle aussi dans le cadre du système et que, de l'autre, sa ligne de conduite pratique dans les luttes, comme celle de la centrale syndicale qu'il contrôle, ne diffèrent pas qualitativement de celle d'autres organisations de l'Europe capitaliste, favorables, elles, à la CEE'°

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En deuxième lieu, les résultats des orientations suivies par les directions réformistes au cours de la demière décennie, dans le cadre d'une stratégie qu'elles maintiennent pour les nouvelles échéances européennes, sont absolument clairs. Il suffit de rappeler schématiquement que : — en l'absence de tout effort pour esquisser une solution alternative ouvrière aux problèmes posés par la crise économique, les solutions bourgeoises — et le plus souvent bourgeoises conservatrices -ont été appliquées partout sans que, pour autant, une relance économique d'envergure se soit produite ; — le patronat a pu réaliser toutes ses opérations de restructuration et de rationalisation en imposant des réductions de main-d'œuvre parfois drastiques, et a changé en sa faveur, grâce au chômage massif, le rapport de forces sur le marché du travail ; — les patrons ont pu relancer leurs entreprises dans une large mesure grâce à l'aide, directe ou indirecte, de l'Etat, ce dont les travailleurs ont fait les frais aussi en tant que contribuables (les seuls qui ne peuvent tricher sur les impôts) ; — des conquêtes en matière de sécurité sociale, de retraite, etc. ont été rognées.

Dans certains pays, les bureaucrates ouvriers se sont associés ouvertement aux campagnes politiques et idéologiques des gouvernements et du patronat, par exemple pour des limitations du droit de grève (notamment dans les transports) " pour l'achat d'actions par les travailleurs et pour des formes tout à fait mystifiées de participation des ouvriers à la gestion des entreprises.

Bref, le mouvement ouvrier a non seulement 46 été acculé à la défensive, mais il s'est trouvé aussi désarmé politiquement et idéologiquement, même dans ses batailles défensives.

Les choses ne sont pas allées mieux alors que des partis ouvriers ont fait partie de gouvernents de coalition ou les ont soutenus. L'Italie est un exemple significatif. C'est au moment où le Parti communiste a soutenu des gouvernements à majorité démocrate-chrétienne que l'offensive d'austérité a été lancée en Italie, et c'est le gouvernement du « socialiste » Craxi qui a dirigé quelques années plus tard l'offensive contre l'échelle mobile des salaires. Lorsque des partis ouvriers ont disposé à eux seuls d'une majorité parlementaire — comme en France, dans l'Etat espagnol et en Grèce au cours des années quatre-vingt -, leur politique n'a pas été pour autant différente. Le cas de l'Etat espagnol est le plus significatif. Le gouvernement de Felipe Gonzalez, tout en n'étant pas menacé par une forte opposition de partis bourgeois, n'a même pas connu l'« état de grâce » éphémère du mitterrandisme première manière. Il a adopté une orientation économique en harmonie parfaite avec le patronat, ce qui à la longue lui a créé des problèmes, y compris avec le syndicat sous hégémonie socialiste. Non seulement il n'a pas introduit de réformes politiques un tant soit peu sérieuses, mais il ne s'est même pas attaqué à l'appareil franquiste, couvrant entre autres des actions brutales et illégales de la police en opposition aux secteurs les moins conservateurs de la magistrature. Le ministre « socialiste " de l'Intérieur, Barrionuevo, a joué à plusieurs reprises au petit Noske espagnol!

On pourrait nous faire remarquer que, malgré tout, les résultats obtenus par l'offensive bourgeoise et les périodes de recul et de stagnation des luttes ouvrières n'ont pas débouché sur des défaites maieures du mouvement ouvrier ni sur une chute catastrophique du niveau de vie de la grande majorité des travailleurs. Il est vrai que si l'Europe capitaliste connaît à nouveau depuis plus de dix années un chômage très élevé et que, même dans des pays comme la France, il y a eu des phénomènes de paupérisation à une échelle considéra-

1992 ble, la diminution des salaires est restée, en général, limitée (on a même assisté à des relances conjoncturelles) tandis que les conquêtes en matière de sécurité sociale étaient, comme nous l'avons mentionné, rognées mais non démantelées.

Mais cela est dû avant tout au fait que la bourgeoisie européenne, tout en étant frappée par l'onde longue de stagnation économique, disposait et dispose encore de ressources considérables. Elle n'a pas été jusqu'ici obligée de prendre des mesures absolument drastiques comme ont dû, en revanche, le faire les bourgeoisies des pays semi-industrialisés du tiers monde (le cas du Mexique est le plus spectaculaire en la matière). Elle a d'autant plus été en mesure de faire usage d'amortisseurs que son économie a connu de nouvelles phases de reprise conjoncturelle et que certains secteurs ont réalisé des progrès considérables. Par ailleurs, comme nous le rappelons dans un autre article de ce numéro, la résistance ouvrière a été souvent acharée et massive et les syndicats eux-mêmes, malgré leur affaiblissement, surtout dans certains pays, ont conservé leur puissance le plus souvent. Ainsi, même des gouvernements conservateurs ont préféré ne pas pousser trop loin leur offensive de peur de provoquer des véritables explosions sociales. Alternative d'ensemble et objectifs dans la phase actuelle

La classe ouvrière — nous l'avons déjà dit -s'est trouvée désarmée politiquement et idéologiquement. Soulignons davantage cet aspect capital : très rarement dans son histoire le mouvement ouvrier européen a enregistré un tel recul. En effet, sur ce terrain, les classes dominantes ont remporté des succès beaucoup plus spectaculaires que sur le terrain du rapport de forces socio-économique.

Il ne faut pas se faire d'illusions : cette situation ne pourra pas être surmontée à court terme ni à l'aide de réponses prétendument concrètes à chaque problème spécifique. L'impératif pour la classe ouvrière est d'esquisser sa propre alternative d'ensemble sur les problèmes majeurs de notre époque. Nous devons nous engager à fond dans ce débat pour y contribuer. Ici, nous nous limiterons à indiquer schématiquement que : — le point de départ est nécessairement une analyse critique d'ensemble des conséquences de plus en plus destructrices - au sens le plus strict du terme - de ce qu'on appelle l'économie de marché, en d'autres termes de cette économie fondée sur la recherche du profit que les apologistes du capitalisme glorifient plus que jamais avec le consentement chaleureux des bureaucraties ouvrières ; — l'alternative sur le terrain plus proprement économique devra tenir compte aussi bien de la faillite de la planification bureaucratiquement centralisée que des résultats également négatifs d'une autogestion limitée au niveau des entreprises et dans le cadre d'un Etat non démocratique, comme celle qui fut introduite en Yougoslavie, et des tentatives partielles de « socialisme de marché " (encore Yougoslavie, Hongrie et Chine également) ;

- il devient de plus en plus nécessaire - et objectivement possible - de réduire radicalement le temps de travail, ce qui impliquerait un changement qualitatif du mode de vie, cette réduction n'étant effectivement envisageable qu'à l'échelle internationale ; — les nouvelles technologies et le niveau culturel atteint par des secteurs croissants de la classe ouvrière permettent plus que dans le passé des transformations radicales de la structure et du fonctionnement des entreprises ; - une restructuration complète de l'économie ne peut être conçue sans tenir compte de la nécessité urgente de mettre fin à cette détérioration dramatique de l'environnement qui menace déjà la survie même des êtres humains sur la planète ; - tout d'abord, le problème de l'énergie doit être résolu en rupture avec toute la pratique des dernières décennies ; - de tels changements ne sont possibles que par la création d'institutions politiques et sociales fondées sur des structures et des instruments de démocratie directe, les moyens de communication contemporains permettant de réaliser effectivement beaucoup plus en ce domaine que dans n'importe quelle autre période historique.

C'est dans une telle optique que les révolutionnaires doivent concrétiser leur propagande sur la nécessité d'opposer à l'Europe capitaliste de la CEE et de l'Acte unique l'idée d'une fédération socialiste européenne. Il faut ajouter que le cadre européen lui-même apparaît de plus en plus insuffisant pour aborder et résoudre les problèmes que nous avons mentionnés. Il ne saurait être conçu que comme un cadre transitoire dans la perspective d'un cadre plus général incluant d'abord les pays européens où existent maintenant des sociétés de transition bureaucratisées. En ce sens, on pourra faire mieux comprendre aux travailleurs de l'Europe capitaliste qu'il est dans leur intérêt aussi que des révolutions antibureaucratiques triomphent en Union soviétique et dans les autres pays d'Europe orientale. On pourra également donner un contenu plus concret à une perspective de réunification de l'Allemagne. IgulisdrA

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Les batailles du mouvement ouvrier dans la période actuelle seront — cela va de soi - conditionnées par les cadres nationaux et des conjonctures spécifiques. Même si nous ne pouvons pas miser sur l'éclatement dans les prochaines années de situations révolutionnaires ou pré-révolutionnaires, dans la presque-totalité des pays de la CEE les tensions qui subsistent au niveau socio-économique, de même que les difficultés et les crises de direction bourgeoises, amèneront à des situations conflictuelles, voire à des explosions de luttes. Le potentiel combatif de la classe ouvrière et des autres couches exploitées, ainsi que des mouvements dits nouveaux, s'exprimera sous des formes multiples.

Dans une telle perspective, nous pouvons synthétiser comme suit les objectifs et les axes de

1. La semaine de trente-cinq heures sans réduction de salaire et sans heures supplémentaires de travail. L'utilisation systématique des heures supplémentaires a comme conséquence de réduire, voire d'annuler, les effets sur l'emploi de la réduction de la semaine de travail, alors que la réduction éventuelle des salaires aboutirait au résultat de faire payer aux travailleurs de la façon la plus directe le prix de la restructuration économique. C'est pourquoi il faut repousser des propositions comme celles qu'Oskar Lafontaine a avancées lors du dernier congrès du SPD 12

2. Rejet de toute forme de réorganisation du travail et de redéfinition des salaires qui comporte, en dernière analyse, une augmentation du taux d'exploitation. Cela comporte une lutte contre la " philosophie » de la flexibilité (horaires variables au gré des dirigeants, suppression de jours fériés, changements de poste, d'atelier, d'entreprise indépendamment de la volonté et des besoins des travailleurs, introduction plus généralisée des contrats à durée déterminée, utilisation de plus en plus large du temps partiel, notamment en ce qui concerne les femmes, etc.) de même que contre l«individualisation » des salaires. Cela comporte aussi le rejet de toutes ces mesures prétendument en faveur de l'emploi des jeunes qui, dans la pratique, débouchent sur l'utilisation par les patrons à une échelle croissante d'une main-d'œuvre sous-payée et précaire '3

3. Démystification de l'idéologie patronale concernant la cogestion de même que l'actionnariat des travailleurs. La rigidité accrue des processus de production aussi bien que la plus grande vulnérabilité des technologies nouvelles et de la nouvelle organisation du travail ' obligent les patrons à rechercher des formes d'intéressement des travailleurs à la marche de l'entreprise et de ses profits. Dans l'hypothèse la plus favorable, de telles pratiques n'avantageraient que temporairement une minorité infime de travailleurs, provoquant en tout cas des divisions.

Si les profits diminuent ou disparaissent conjoncturellement, les travailleurs n'en sont pas responsables et les conséquences ne doivent pas retomber sur eux; si les profits augmentent, ce sera une bonne raison pour revendiquer par la lutte des augmentations de salaire pour tout le monde.

4. Contrôle ouvrier - par des organes élus par 48 tous les travailleurs, syndiqués ou non — sur les innovations technologiques et la réorganisation du travail. Les travailleurs ne s'opposent pas par principe à l'introduction de nouvelles technologies et à des changements dans l'organisation du travail, mais ils ne veulent pas perdre les marges de manœuvre et les possibilités de maîtrise relative des processus de travail qu'ils ont pu conquérir à des moments données par leurs luttes, grâce au rapport de forces qu'ils ont réussi à imposer au sein des entreprises ; contrôle des travailleurs et de leurs organisations sur la formation professionnelle.

5. Droit de veto sur les licenciements de la part des organisations syndicales et des organes d'auto-organisation ; minimum salarial garanti et indemnité de chômage en aucun cas inférieure à ce minimum et maintenue aussi longtemps que dure le chômage; formation professionnelle de leur choix pour les jeunes qui devront recevoir le salaire minimum même avant leur premier emploi.

6. Introduction ou réintroduction d'un mécanisme d'échelle mobile qui compense entièrement l'usure du pouvoir d'achat par l'inflation.

7. Réorganisation démocratique, c'est-à-dire sous le contrôle direct des travailleurs — et non des bureaucraties syndicales —, de la sécurité sociale dans tous ses volets (maladie, retraite, etc.), de façon que tous sans exception puissent en bénéficier aux mêmes conditions.

Dans les débats qui se déroulent à propos de l'«espace social » européen, il faut affirmer en toute clarté que le mouvement ouvrier a tout intérêt à une homogénéisation par le haut des conditions socio-économiques au niveau de la CEE. Il faut donc envisager des luttes à l'échelle européenne aussi bien pour arracher de nouvelles conquêtes que pour assurer une généralisation des conditions relativement plus favorables qui existent dans certains pays. Cela s'applique à la législation sociale, à la retraite, aux indemnités de chômage, etc. Dans la mesure où des conditions similaires existeront partout, les dangers de dumping social diminueront sensiblement, voire disparaitront

Un « espace social » communautaire n'en serait pas un si n'était abordé le problème des travailleurs immigrés. Il est donc impératif de lutter pour l'égalité complète des droits entre immigrés et nationaux dans tous les domaines, y compris le droit de vote sans limitation aucune. C'est un aspect essentiel de la lutte plus générale contre le racisme.

Nous n'avons jamais caché notre scepticisme à l'égard des « plans alternatifs », chers à des technocrates ou à des réformistes de gauche, qui aboutissent soit à des projets de restructuration capitaliste plus « rationnels », soit à des élucubrations abstraites. Mais cela ne doit pas amener à nier la possibilité d'esquisser des solutions alternatives partielles, dans un contexte donné. Rappelons à ce sujet que, à l'occasion des élections de 1985, nos camarades belges ont proposé la création de sept cent mille emplois en précisant dans quel but ces emplois pouvaient être créés et d'où il était possible de tirer les ressources nécessaires 15 . Il va de soi selon nous que, dans la mesure où existeraient effectivement de tels projets — allant à l'encontre des grands choix économiques de la classe dominante et obligeant celle-ci à payer —, l'objectif avancé acquerrait une dynamique de revendication transitoire et poserait donc concrètement le problème de la direction politique.

Une telle approche permet, par ailleurs, d'aborder deux problèmes auxquels les travailleurs sont particulièrement sensibles dans la phase actuelle, celui de l'allocation des ressources et celui de l'origine de ces ressources. En ce qui concerne le premier, il faut revendiquer la priorité des allocations visant à répondre à des besoins sociaux fondamentaux qui, même dans les « Etats du bien-être » d'Europe capitaliste, ne sont pas satisfaits. Le deuxième débouche, entre autres, sur le problème des impôts: nous devons à ce sujet lutter pour renverser la vapeur, c'est-à-dire pour imposer la priorité aux impôts directs, susceptibles de frapper les revenus privilégiés, et non aux impôts indirects, qui prédominent dans la plupart des pays et qui pèsent plus lourdement sur les revenus les plus modestes.

L'importance de solutions alternatives proposées dans un contexte donné est d'autant plus grande que justement sur ce terrain il est possible de poser les problèmes de l'environnement. Les informations qui apparaissent chaque jour dans la presse sensibilisent des masses de plus en plus larges à l'urgence d'aborder ces problèmes. A partir de cette sensibilisation, il est tout à fait possible — nous l'avons déjà mentionné en passant - de mener une campagne anticapitaliste efficace, dénonçant les ravages provoqués par des choix économiques inspirés par la recherche du profit et affirmant la nécessité d'orientations qualitativement nouvelles. Des luttes avec des objectifs alternatifs partiels sont parfaitement envisageables, et le mouvement ouvrier commettrait une très grave erreur s'il ne s'y engageait résolument. En même temps, l'Europe constitue le cadre nécessaire de luttes communes pour la défense de l'environnement. Toute action purement nationale, fût-elle victorieuse, ne déboucherait que sur des résultats éphémères : la pollution ne respecte pas les frontières. Sur le plan des revendications immédiates, des garanties de l'emploi et, provisoirement, des indemnités de chômage technique devront être exigées en faveur des ouvriers d'entreprises polluantes qui doivent être fermées. Il faut éviter à tout prix des conflits douloureux entre militants écologistes et ouvriers tels ceux qui se sont produits a plusieurs reprises, par exemple en Italie.

Les problèmes des conditions de vie des femmes, particulièrement frappées par les crises et la stagnation économique prolongée, ont été abordés à maintes reprises dans nos publications et nous n'y reviendrons pas ici '. Rappelons simplement, pour compléter le tableau des revendications que le mouvement ouvrier doit soutenir, que I'" espace social » devra aussi être un espace d'égalité pour les femmes, d'une égalité dans tous les domaines '. Cela vaut, entre autres, pour le droit à l'avortement, qui est loin d'être garanti dans tous les pays de la Communauté. Des normes de « discrimination positive » devront être introduites ou développées et des formes d'organisation autonome des femmes assurées dans toutes les organisations syndicales ou de masse ainsi que leur participation au même titre que les hommes aux instances de direction. Des campagnes pourront être menées au niveau européen contre toute forme de violence à l'égard des femmes.

Les partisans les plus résolus de l'unification européenne inscrivent dans leurs objectifs la création d'une puissance militaire européenne autonome, tout en se prononçant pour le maintien dans l'OTAN. Il va de soi qu'il ne faut faire aucune concession à un tel projet, susceptible d'avoir un écho dans des secteurs modérés du mouvement antiguerre. Ce mouvement doit mener son combat, avec ses mots d'ordre propres, contre tout 49 bloc militaire de l'Europe capitaliste, dont la nature

1992 ne serait pas moins impérialiste que celle de l'Alliance atlantique dans son ensemble. Il revendiquera la destruction des armes nucléaires, le désarmement unilatéral, le retrait de l'OTAN des pays qui en font partie.

Finalement, cette fin du xxe siècle nous réserve un paradoxe apparent: à l'heure de l'Acte unique et des projets d'unification de l'Europe, des questions nationales continuent à se poser, même sous des formes plus aiguës que dans le passé (en Irlande, dans l'Etat espagnol, en Italie, en Grande-Bretagne, en Belgique, etc.). C'est un devoir des révolutionnaires de lutter pour que le mouvement ouvrier européen, rompant avec une longue tradition d'opportunisme et de capitulation face à sa propre bourgeoisie, se prononce sans ambiguïté pour l'égalité de droits de toutes les minorités nationales, pour le droit à l'autodétermination des nationalités qui le réclament et pour la suppression des derniers vestiges du colonialisme (Kanaky). C'est une précondition pour une véritable unité européenne qui pourrait supprimer finalement les frontières nationales. Dans l'éventualité où le droit à l'autodétermination serait effectivement exercé, les marxistes-révolutionnaires détermineraient leur choix en fonction de chaque cas spécifique (séparation, autonomie régionale, lien fédéral, etc.). Quels instruments et quelles méthodes ?

Il reste à voir par quels instruments et quelles méthodes de lutte le mouvement ouvrier sera en mesure de faire face au défi de 1992 et de lancer sa contre-attaque.

Quels que soient les développements concrets et leurs rythmes dans la perspective d'un parachèvement de la CEE, des luttes communes — sectorielles et d'ensemble - des travailleurs européens seront de plus en plus à l'ordre du jour. Il faut donc agir dans le but de créer des organismes unitaires à l'échelle communautaire. Le bilan jusqu'ici est extrêmement maigre, sinon nul. Bien que des centrales syndicales de différents pays aient avancé sur le papier des revendications communes

DARIA HOUR CAMPAIGN CATION RAGIALISM 140 ORLO 50 50

- par exemple en matière de réduction de la semaine de travail et d'« espace social " —, la CES n'a impulsé aucune lutte ni aucune campagne unitaire. Il n'y a eu en réalité que des initiatives de rencontres sectorielles, qui ne sont pas allées généralement au-delà des analyses et de l'échange d'expériences 18. . Il faut donc mener une campagne pour que la CES devienne un instrument réel de coordination des luttes et d'unité syndicale. Cela implique que toute discrimination doit cesser et que toutes les centrales syndicales qui le désirent puissent en faire partie, indépendamment de leur affiliation à l'échelle mondiale 19 . En même temps, il sera pour nous prioritaire de propulser, en partant du bilan des expériences qui ont été faites, la mise sur pied d'instruments de liaison intemationaux, démocratiquement mandatés, au niveau d'entreprises ou de secteurs industriels. Les problèmes communs qui se posent aux travailleurs des trusts multinationaux constituent un stimulant essentiel dans cette direction.

Les problèmes d'unité d'action et d'unification organisationnelle doivent être posés plus que jamais en même temps que le problème du fonctionnement démocratique des syndicats et de la participation active et directe des travailleurs à toutes les décisions. Cela est d'autant plus nécessaire que les progrès réalisés sur ce terrain, notamment dans certains pays, à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix, ont été dans une large mesure annulés par les contreattaques systématiques des bureaucrates 20

Les solutions concrètes à envisager pourront être sensiblement différentes d'un pays à l'autre - en fonction, par exemple, du taux de syndicalisation, du poids spécifique de tel ou tel autre secteur, des traditions, des situations conjoncturelles. Mais le leitmotiv commun est nécessairement celui de l'auto-organisation, qu'elle se traduise par une revitalisation d'instances syndicales de base et intermédiaires ou par des comités de base ou des coordinations hors du cadre syndical au sens strict. L'expérience récente, par exemple en France et en Italie, démontre que, lorsque des instruments de lutte démocratiques, fussent-ils partiels, sont mis sur pied, les mobilisations sont plus amples et des résultats concrets peuvent être arrachés, même dans le contexte actuel 21

Un autre aspect essentiel mérite d'être souligné. Depuis des années, aussi bien les « théoriciens " du dépassement du marxisme et du dépérissement de la classe ouvrière que la plupart des bureaucrates prétendent que les travailleurs sont de plus en plus différenciés socialement et qu'il est impossible désormais de définir une identité de classe commune. En même temps, ces mêmes gens n'hésitent pas à dénoncer comme « corporatistes " des mouvements comme ceux des cheminots, des infirmières ou des enseignants.

Or, il est incontestable que le nombre de salariés ne cesse, en règle générale, d'augmenter. De ce fait même, les travailleurs constituent une force sociale moins homogène qu'il y a quarante ou cinquante ans. Mais leur dénominateur commun — décisif - subsiste : ils sont tous, justement, des salariés, exploités, sous des formes plus ou moins directes, par le capital. Le problème posé est essentiellement politique : dans quelle perspective et par quels moyens est-il possible de surmonter les

1992 différenciations et de réaliser des convergences, des mobilisations unitaires, des luttes communes ? Les bureaucrates du mouvement ouvrier ont renoncé à esquisser une alternative d'ensemble aux gouvernements bourgeois et aux projets du patronat. Ils ont fait de leur mieux pour éviter toute unification des luttes et tout mouvement de solidarité, même dans des situations où il était absolument nécessaire de le faire pour riposter aux plus dures attaques de l'adversaire. Ils ont eu recours à n'importe quel subterfuge et à n'importe quelle manœuvre d'appareil pour empêcher les travailleurs d'exprimer démocratiquement leur volonté. Dans ces conditions, on comprend que des secteurs de la classe ouvrière se préoccupent de défendre leurs propres intérêts immédiats sans se soucier d'objectifs d'ensemble. On comprend que des tendances corporatistes se dessinent. On comprend que des catégories en lutte se méfient non seulement des centrales syndicales, mais aussi de ceux qui parlent abstraitement d'unification des luttes, de peur qu'une intervention des

ТАЯОСАКЗАНАЯ ЖАЛА SIM AC KARA 242807 ZA 1. Voir le discours de la vice-présidente du parti, Birte Weiss, le Monde, 22 septembre 1988

2. Voir Rinascita n° 14, 1988. Selon Alfredo Reichlin, l'un des dirigeants du PCI qui a le plus de préoccupations théoriques et programmatiques, la gauche européenne devrait proposer « trois choses » intimement liées : « redressement financier ; redistribution des revenus et du pouvoir (dans le sens de diminuer la consommation individuelle riche impliquant une forte demande extérieure et d'augmenter les services et les investissements collectifs) ; relance du développement ». Pour le rapport de Occhetto, voir l'Unità, 20 juillet 1988.

3. Thatcher a entre autres déclaré : « Si nous avons réussi à faire reculer chez nous les frontières de l'Etat. ce n'est pas pour les voir réimposées au niveau européen, avec un super-Etat européen exerçant, à partir de Bruxelles, une domination nouvelle. " Déjà, elle s'était prononcée contre la création d'une banque centrale européenne : «Cette création, avait-elle dit, impliquerait de céder des décisions économiques fondamentales à un autre pays. Cela, nous ne le ferons pas. " (Financial Times, 28 juillet 1988) Des contradictions à propos de projets supranationaux existent aussi au sein de la bourgeoisie d'Amérique du Nord : les libéraux canadiens se sont opposés à l'accord sur le libre commerce entre leur pays et les Etats-Unis.

centrales ne les empêche de faire valoir leurs revendications légitimes, et qu'une unification éventuelle s'avère au mieux symbolique, voire se traduise par des tentatives de récupération et de suppression des structures démocratiques nées du mouvement lui-même.

La conclusion est claire. Ceux qui veulent effectivement une recomposition unitaire de la classe ouvrière, et qui ne se contentent pas de pures déclamations, doivent s'efforcer de présenter une perspective politique d'ensemble, une véritable alternative. Ils doivent comprendre que la lutte pour la démocratie syndicale de même que la démocratie de tous les autres mouvements de masse - traditionnels ou nouveaux - est une condition sine qua non pour sortir de l'impasse et relancer le mouvement ouvrier et son combat. Il va de soi que cela est aussi vrai au niveau national qu'au niveau européen.

jer novembre 1988 Livio Maïtan Il 11 4. Par exemple, au vu des difficultés à établir des normes communes communautaires, la décision a été prise que les banques pourront opérer dans les pays de la CEE en appliquant leurs propres normes nationales (par exemple en matière de dépôts et d'intérêts). Les banques appliquant des normes qui les défavorisent dans d'autres pays seront inévitablement amenées à les supprimer ou à les changer, et un mouvement d'homogénéisation devrait inévitablement s'amorcer.

5. Un problème qui se pose déjà est celui des produits extra-européens qui se sont installés dans un pays de la CEE. Alors que nous écrivons, les autorités communautaires doivent statuer à propos de la Bluebird, une voiture produite par la firme japonaise Nissan en Grande-Bretagne. Selon les normes en vigueur, une voiture est considérée « européenne " et donc peut être vendue sans limitation si son contenu est « européen " à 80 %. Selon la France, Bluebird serait loin d'atteindre ce palier alors que, selon la Grande-Bretagne, elle s'en approcherait et devrait être reconnue comme « européenne » dès maintenant.

6. N'oublions pas, par ailleurs, que la bourgeoisie pourra toujours avoir recours à des travailleurs provenant de pays sous-développés dans le cas d'une évolution qui lui 51 serait défavorable sur le marché du travail

CUNSIGLIU ar zac ALFARI TAGOSTIND 7. Un tel pronostic, qui ne concerne qu'une partie du travail salarié, n'a évidemment rien à voir avec les élucubrations sur la société " post-industrielle " et la disparition de la classe ouvrière. Il n'ignore pas non plus que conjoncturellement il peut y avoir des augmentations en chiffres absolus de l'emploi industriel. Cela s'est vérifié, par exemple, en 1986 en Italie et en 1987 aux Etats-Unis (voir New York Times, 16 octobre 1988).

8. Les apologistes de l'économie des Etats-Unis sous Reagan ont souvent pris la restauration à la McDonald's comme l'exemple d'un secteur des services générateur d'emploi. Effectivement, plus de cinq millions de personnes travaillent dans l'industrie du fast food. Mais les projets de McDonald's pour les prochaines années prévoient l'introduction de robots de façon à réduire massivement l'utilisation de main-d'œuvre.

9. Un exemple spectaculaire a été la polémique qui, il y a quelques mois, a opposé en Italie des syndicalistes de la métallúrgie et des représentants des enseignants. Nous reviendrons plus loin sur ce problème.

10. En ce qui concerne l'Etat espagnol, le président des Commissions ouvrières (CCOO), Marcelino Camacho, a dénoncé récemment l'«Europe du grand capital ». Il a expliqué en même temps qu'il ne fallait pas rester en dehors, et il a ajouté: «Nous ne sommes pas contre les mouvements de capitaux, nous sommes contre les mouvements de spéculateurs (...) Nous devons rester dans la CEE en défendant chaque tomate, chaque gramme de blé ou d'acier espagnols. » C'est pour le moins ambigu !

Le rejet de la CEE du point de vue de la défense de l'économie nationale, en fait protectionniste, marque aussi l'orientation de dirigeants de la gauche travailliste, tel Tony Benn.

11. Les partis ouvriers et les syndicats italiens ont soutenu une loi limitant le droit de grève dans les transports et dans la fonction publique. Cette loi, qui a déjà été adoptée par le Sénat, sera soumise sous peu à la Chambre des députés.

12. Déjà, au mois de mars dernier, Lafontaine avait proposé qu'une réduction de la semaine de travail aille de pair avec une réduction des salaires, provoquant alors une réaction des syndicats. Au congrès, il s'est prononcé dans le même sens et a prôné également une participation des travailleurs aux profits.

Dans des organisations syndicales et dans des discussions au sein du mouvement ouvrier, la question a été posée de savoir s'il ne fallait pas aller au-delà des trentecinq heures et revendiquer les trente-deux, voire les trente heures. Dans certains secteurs, il serait parfaitement justifié de mettre la barre plus haut. Mais les trente-cinq heures restent l'objectif unificateur le plus crédible à l'étape actuelle, surtout au niveau de la CEE. 52 13. Une polémique a eu lieu à propos de la flexibilité entre des dirigeants syndicaux européens au festival du

L'ECHEANCE DE 1992 NED

VAUDRIE ALFA ROMEL MILANG CON quotidien du PCI au mois de septembre dernier. Un dirigeant de l'IG Metall, Hans Janssen, a critiqué les dirigeants italiens qui avaient accepté la flexibilité des horaires dans le sens souhaité par les patrons. Il a insisté en même temps sur le fait qu'il ne fallait pas accepter que la réduction de la semaine de travail soit annulée par des augmentations des heures supplémentaires (voir l'Unità, 21 septembre 1988).

14. Il est bien connu que dans des usines hautement automatisées la suspension du travail d'un nombre même infime d'ouvriers ou de techniciens peut provoquer une paralysie totale. Il est également connu que la pratique assez répandue d'élimination ou réduction au minimum des stocks crée aux patrons des graves problèmes en cas de grève, même sectorielle ou d'atelier.

15. Voir la brochure « Créer 700 000 emplois », septembre 1985. Rappelons que les camarades belges y proposaient un plan public d'emploi qui aurait dû répondre au problème du logement. En même temps, ils analysaient les problèmes budgétaires et d'investissements liés à l'accomplissement d'un tel plan.

16. Voir, par exemple, les articles de Jacqueline Heinen, « Femmes: luttes et axes de résistance », in Quatrième Internationale n° 22-23, décembre 1986 ; " Travailfamille, famille-travail: mais qu'est-ce qui fait courir les femmes? », in Inprecor n° 214 ; et plusieurs articles parus dans les Cahiers du féminisme. Voir également l'article en page 57 de cette revue.

17. Cela veut dire avant tout égalité de salaires. Il faut aussi soutenir les campagnes des femmes contre le travail de nuit.

18. Par exemple, des réunions internationales ont eu lieu à l'initiative d'organisations syndicales de l'automobile, par ailleurs avec la participation également de syndicalistes extra-européens. En mars 1987 a été créé un comité syndical interentreprises des travailleurs de la multinationale Caterpillar-Europe.

19. Rappelons que des centrales syndicales importantes, par exemple la CGT française et les CCOO de l'Etat espagnol, ne font pas partie de la CES.

20. L'Italie est sur ce terrain aussi l'exemple le plus significatif. C'est dans ce pays où le renouvellement des instances syndicales au niveau des entreprises et l'autoorganisation étaient allés le plus loin que, dans la dernière période, il y a eu recul sur toute la ligne. Les bureaucrates ont dans une très large mesure provoqué l'effacement ou la dévitalisation des conseils de délégués, nié la fonction décisoire des assemblées, les remplaçant par des référendums pour finalement contester ces derniers dès que certains résultats ne leur étaient pas favorables.

21. L'exemple le plus récent est celui de la lutte des infirmières en France. D'autres cas récents sont celui des grèves de cheminots, toujours en France, et les grèves et mobilisations des enseignants et des cheminots à l'initiative des COBAS en Italie.

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