'ANNEE 1989, avec les élections au
Parlement européen et le martèlement sur l'achèvement du marché unique en
1992, se présente parée des couleurs de l'Europe. Et sous le signe du consensus.
Après avoir enregistré l'impulsion gaulliste, appuyant la réconciliation des bourgeoisies française et allemande, contraignant finalement la britannique au ralliement, l'Europe découvre aujourd'hui ses hérauts les plus enthousiastes dans les rangs de la social-démocratie. En panne de projet pour prétendre à la moindre réforme sociale, celle-ci feint d'avoir trouvé dans le « défi européen » son grand dessein de substitution. Du coup, l'Europe se voit investie de vertus miraculeuses. Quelle réponse à une crise, insurmontable au plan national, avec son cortège de chômage, de misère et de régression sociale ? L'Europe ! Quel ¡déal proposer à une jeunesse inquiète ? L'Europe ! Les béances d'une politique technocratique à courte vue se trouvent ainsi comblées par les apologies de la civilisation européenne, et le lyrisme vient au secours des statistiques défaillantes.
Il faudrait oublier les déchirures du passé, les millions de morts des boucheries impérialistes, et ceux décimés de par le monde pour la sauvegarde des empires coloniaux. L'heure serait venue de regarder en face le monde de demain, celui des puissances mastodontes, USA, URSS, Japon... Et voir l'axe de la planète glisser vers un océan lointain dont les rives sont étrangères au « Vieux Continent »..
Le « défi européen » serait l'union pour se tailler sa place dans le troisième millénaire. Oublier les guerres intestines et prendre la mesure des ressources, agricoles, industrielles, culturelles... que recèlent encore les entrailles de la péninsule européenne.
Ainsi, la vieille Europe, berceau de la démocratie et de l'humanisme, pourrait, grâce à la jouvence de l'idéal unitaire, triompher du destin : le déclin qui la menace... Et renaître grande puissance.
Que les frontières tombent, on ne saurait que s'en féliciter. Ont-elles jamais été autre chose que des tranchées de boue et des fossés de sang, barbelés et miradors protégeant les coffres forts du capital et son oppression des peuples ? Qu'elles tombent donc ! Même si c'est par décision de ce même capital... Le nationalisme sanguinaire et le chauvinisme odieux ne peuvent, au moins a terme, qu'en pâtir.
Traversant les mers et trouant les montagnes, les grands axes de communication mettent porte à porte les villes phares du continent, donnant à l'Europe un nouveau rythme respiratoire. Augurant d'un possible nouveau rayonnement des cultures 3 qui la forment. Car, de cet abaissement des barriè-
EDITORIAL res linguistiques, politiques, économiques et culturelles peut naître une conscience européenne posant en termes inédits les problèmes de l'humanité contemporaine.
A condition de rester lucide quant au fait déterminant qui est que cette évolution s'opère sous la conduite du capital. En fonction, bien sûr, de ses seuls intérêts. Cette Europe tant vantée est une Europe capitaliste, impériale.
Europe dure aux immigrés et aux réfugiés, celles et ceux qui doivent quitter leurs pays saignés par l'oppression impérialiste pour venir se faire ici exploiter sans vergogne.
Europe inégalitaire, où les distorsions entre pays et régions ne vont que s'aggraver, abandonnant à leur sort les laissés-pour-compte de la « modernisation ».
Europe injuste, où il est dur d'être femme, difficile d'être jeune, souvent dramatique d'être basané...
Une Europe où l'on voit les trésors d'une civilisation millénaire rongés par une pollution qui, chaque jour, dévore les forêts, asphyxie les villes et menace hommes et nature de l'épouvante de catastrophes écologiques inimaginables.
Une Europe hérissée, telle une forteresse de science fiction, de missiles et de silos nucléaires, surarmée, surmilitarisée. Qui, vivant dans la terreur de dangers venus d'ailleurs, ne cesse d'amonceler sous ses pieds une poudrière d'apocalypse. Une Europe vampire qui opprime et exploite, maintient dans ses serres les peuples colonisés, là-bas en Kanaky, ici en Ulster, et profite de l'exploitation de continents entiers.
Et c'est cette Europe-là qui se prétend gardienne de la démocratie ? C'est cette Europe-là qui affiche pour idéal la volonté d'enrayer son « déclin " ? Sinistre plaisanterie d'une puissance colossale, âpre au gain et dure aux hommes, arrogante et dominatrice, dont l'opulence est une insulte à la misère du monde et au malheur de ses propres classes pauvres.
Refusons donc la bonne conscience d'une memoire falsifiée et d'un regard torve. L'Europe a inventé la démocratie politique, et ses peuples ont lutté pour la défendre. Mais n'oublions pas que cette même Europe s'est enrichie de l'esclavage et du colonialisme. Et qu'elle a aussi « inventé » le fascisme ! N'oublions pas non plus que le maintien de cette démocratie est fonction du degré de richesse économique et tributaire de la capacité à contrôler les ravages de la crise capitaliste. Ce que nous rappellent dramatiquement la lèpre raciste, partout présente, et les résurgences du fascisme. Surtout, n'oublions pas que cette démocratie n'a jamais su franchir la porte des usines et des bureaux...
Le refus des mensonges, quant au passé historique et aux rapports sociaux réels, conditionne la possibilité d'une Europe qui ne soit pas elle-même mystifiée et mystificatrice. Pour ne pas se réduire à une étiquette sur des marchandises ou un logo pour comptes bancaires, l'Europe ne saurait se réduire à un « marché "... Marché de produits, de capitaux, d'hommes et de femmes...! Si l'on ambitionne une conscience européenne, il faut en déployer ses véritables dimensions, qui conditionnent non seulement sa qualité, mais surtout la possibilité de son existence même. Cette conscience, en effet, ne saurait être celle d'une province recroquevillée sur ses privilèges, réels ou supposés. Ce ne peut être que celle d'une Europe ouverte au monde. Surmontant le partage Est-Ouest qui la déchire, oubliant son mépris pour le « Sud » qu'elle exploite ; et renonçant à l'abêtissante imitation des standards culturels nord-américains.
L'Europe, pour exister, libre, égale, fraternelle, devra vivre son soutien à la lutte des peuples du monde contre l'oppression et l'exploitation, sa solidarité avec les travailleurs de l'Est dans leur combat contre le bureaucratisme. Ce qui veut dire rompre avec l'obsession de rivaliser avec New York et Tokyo, pour faire montre de la rapacité maximum dans la direction des « affaires » du monde, sans épargner le sang et les larmes d'une humanité souffrante. Car, osons le paradoxe, c'est à Managua et Johannesburg, Varsovie et Erevan, Lima et Manille, Alger et Nouméa que se joue l'avenir de l'Europe. Pas à Wall Street !
Il ne s'agit pas seulement d'une exigence éthique, non négligeable, mais d'un impératif politique. L'Europe sera socialiste ou ne sera pas. A la veille de l'«Acte unique », le vieux mot d'ordre d'Etats-Unis socialistes d'Europe est plus actuel que jamais. Le rappeler, c'est fixer la seule perspective qui vaille. Et mesurer l'ampleur de la tâche !
Voilà pourquoi notre défi européen à nous, il se joue, dès aujourd'hui, dans la capacité à lutter ensemble, frontières abolies, pour les mêmes objectifs : débarrasser le continent du chômage et de l'austérité, balayer le racisme, se débarrasser des armes, sauver l'environnement, imposer l'égalité des droits entre nationaux et immigrés, entre femmes et hommes, transformer en espace de liberté une Europe aujourd'hui encartée et fichée, où l'unification la plus avancée est celle des polices...
Tâches urgentes de l'heure, pour faire progresser l'unité de lutte des salariés et de la jeunesse, face aux capitalistes et aux bureaucrates... La voilà notre Europe, celle des travailleuses et des travailleurs. Celle qui inventera le socialisme pour libérer l'humanité entière de toutes ses chaînes.
Si l'Europe a un avenir c'est celui-là, et nul autre !