Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 20-21

Problèmes d'Union soviétique vus d'Union soviétique

Pierre Frank · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 20-21 · printemps 1975 · p. 37-44 · 9 677 mots

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VUS D'UNION SOVIÉTIQUE par Pierre FRANK

Plus de vingt ans après la mort de Staline, les livres sur lUnion soviétique qui proviennent de ce pays consistent, pour l'essentiel, ou bien en des apologies dépourvues d'intérêt que personne, pas même les fonctionnaires des partis communistes affectés à la rubrique ‹ U.R.S.S. », ne prennent au sérieux, ou bien en des condamnations le plus souvent exactement inverses des apologies: tel est le cas, hélas ! de L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne. Celui-ci, après avoir été une victime de Staline dans sa personne physique, est devenu la vietime des épigones de Staline sur le plan idéologique, poussé par eux en direction d'un obscurantisme parfois médiéval. Il est certainement moins à plaindre d'avoir souffert tant d'années dans cet Archipel que de faire siennes, sur un fond de mysticisme, certaines affirmations mensongères de Staline, à savoir que celui-ci était le continuateur de Lénine sur le plan de la révolution et du communisme, qu'il était le fidèle disciple de Lénine sur le plan de la répression, ete.

Eloigné de ce type d'ouvrages, le livre de Roy Medvedev, De la démocratie socialiste (1), est de grande importance. Tout en rendant hommage à la ‹ signification sociale et artistique › de L/'Archipel du Goulag, tout en dénonçant la répression qui frappe son auteur, Medvedev dit de Soljenitsyne qu'e identifiant stalinisme et socialisme, il ne peut pas comprendre les hommes pour qui la tragédie soufferte par eux peut devenir un stimulant, une arme supplémentaire dans la lutte pour la justice sociale ». Roy Medvedev ne répète pas les affirmations officielles mais recherche d'abord la vérité sur la société soviétique pour la dire sans apologie ni dénigrement systématique. Il se revendique du marxisme, mais pas de celui qui a cours officiel dans son pays, ce marxisme frelaté qu'il accuse de dogmatisme et dont nous savons qu'il est trituré en fonction des nécessités du Kremlin. Il s'efforce de comprendre le pourquoi et le comment de la société soviétique, d'en dégager les perspectives ainsi qu'une sorte de programme d'action. Il justifie le combat qu'il mène dans cette société.

A notre connaissance, c'est la première étude scientifique de la société soviétique qui provient d'U.R.S.S. depuis... depuis La Révolution trahie de Léon Trotsky (qui n'avait été exilé que physiquement de son pays). Ces deux œuvres traitent du même sujet — la société soviétique — mais ce sujet a considérablement changé au cours des trente-cinq à quarante années qui les séparent. L'un a été écrit en 1936 au moment où Staline, ayant vaincu l'Opposition de gauche puis l'Opposition de droite, s'engageait dans la liquidation physique de tout le Parti bolchevik, y compris de la fraction qui l'avait aidé à s'emparer du peuvoir, et commençait les épouvantables répressions qui frappèrent toute la société soviétique d'une façon dont elle est encore loin d'avoir récupéré. L'ouvrage de Medvedev a été écrit à la fin des années 60, dans la période d'un retour en arrière après la ‹ déstalinisation », période pendant laquelle les dirigeants soviétiques ne peuvent se résoudre ni à défendre Staline ni à le condamner. L'auteur de La Révolution trahie se battait pour empêcher le stalinisme d'écraser l'Union soviétique et le mouvement communiste mondial. Medvedev se bat pour démocratiser son pays. Nous verrons par la suite ce qui, de la pensée de Trotsky, se retrouve et ce qui ne se retrouve pas dan l'œuvre de Medvedev.

Ce dernier devait tout naturellement chercher à relier son combat d'aujourd'hui contre le stalinisme et pour la démocratie socialiste aux combats d'hier qui furent menés dans la même direction. Or, tout en ayant fait de grands efforts pour connaitre le passé de l'Union soviétique pardelà les légendes officielles, tout en ayant rectifié nombre de mensonges qui sont encore monnaie courante dans ce pays et même en partie dans le reste du monde, tout en faisant preuve de conscience scientifique, Medvedev méconnait ou ignore Trotsky, son œuvre, sa lutte, et plus généralement les luttes qui se déroulèrent dans le Parti bolchevik de 1923 à 1932. Il repousse les mensonges grossiers, les calomnies infâmes, mais il subsiste chez lui de grandes lacunes quant à la pensée et à l'action de Trotsky et d'autres dirigeants de la Révolution d'Octobre. Ces lacunes se voient mieux dans un autre ouvrage de lui, Le stalinisme, origines, histoire, conséquences (2). Medvedev s'est-il montré très prudent et n'aurait-il pas exprimé toute sa pensée, notamment en parlant de Trotsky ? Les Soviétiques d'esprit critique agissent souvent ainsi pour passer à travers les mailles de la censure et, plus généralement, pour éviter la répression. Mais cela ne nous parait pas le cas pour Medvedev. Il a fait preuve d'un grand courage en diverses occasions, notamment dans son opuscule Faut-il réhabiliter Staline ? Il ne cherche pas à dissimuler sa pensée et le simple fait de ne pas utiliser les formules rituelles pour parler de Trotsky suffit à le rendre suspect auprès des autorités. Non, Medvedev ignore ou méconnait la plus grande partie de l'œuvre de Trotsky, il n'en a le plus souvent qu'une ‹ connaissance› de seconde main, en provenance de gens qui, eux-mêmes, ne devaient la connaître qu'à travers les défigurations nombreuses qui en ont été faites en U.R.S.S. Un seul exemple - qui est vraiment de taille — suffit à le prouver. Voici ce qu'il écrit dans son livre Le stalinisme sur la théorie de la révolution permanente de Trotsky :

‹ La célèbre théorie de Trotsky sur la révolution permanente était elle aussi erronée; elle ne ressemblait que de nom à la théorie de Marx et de Lénine sur la révolution ininterrompue. Cette théorie que Trotsky passa le reste de sa vie à défendre était liée à l'une de ses erreurs fondamentales: la sous-estimation du potentiel révolutionnaire de la paysannerie considérée comme le principal allié du prolétariat non seulement dans la période de démocratie bourgeoise de la Révolution russe, mais aussi, dans le cas des paysans pauvres, pendant la période socialiste. Comme il ne voyait pas de possibilités de construire le socialisme dans les campagnes et ne comprenait pas le plan mis au point par Lénine pour le développement des coopératives, il accusa le Parti de commettre une ‹déviation de style koulak. › (Page 85.)

Ces seules lignes suffisent à conclure que Medvedev n'a pas lu La Révolution permanente de Trotsky, qu'il ignore cette théorie, sa relation avec la révolution permanente dont parle Marx (3), l'estimation (non la sous-estimation) qui y est fait du rôle révolutionnaire de la paysannerie pauvre dans les pays à population paysanne très majoritaire, la conception éminemment dialectique des rapports entre les objectifs (bourgeois) de la révolution et les forces motrices et directrices (prolétariennes) de cette révolution au cours du XX' siècle. De la dernière phrase citée de Medvedev, il n'est pas difficile de voir qu'il y mélange divers épisodes par ailleurs déformés des polémiques des années 20: sans parler d'un article et non d'un « plan › de Lénine sur les coopératives (que Trotsky n'a jamais critiqué), il fait allusion à la lutte de l'Opposition de gauche pour que soient organisés les pays pauvres et à sa lutte contre la politique d'‹ intégration des koulaks› dans le socialisme poursuivie par Staline et Boukharine dans les années 1925-1928. Sur l'histoire du stalinisme, Medvedev utilise à de nombreuses reprises les témoignages de membres du Parti communiste revenus de déportation ; il est vraisemblable que c'est de certains d'entre eux, appartenant plus particulièrement à la fraction qui porta Staline au pouvoir, qu'il a eu cette ‹ connaissance › des positions de Trotsky. Cette ignorance, cette méconnaissance ne constituent pas les principales faiblesses de Medvedev. Car il y en a chez lui, à côté de développements théoriques et politiques, à maints égards très remarquables; nous les examinerons à la fin de cette critique de son livre. La société soviétique

Le livre de Medvedev donne un tableau de la société soviétique qui ne laisse pas grand-chose dans l'ombre. Nous limiterons les citations dans ce domaine qui ne peuvent suffire à rendre l'impression fournie par le livre dont on ne saurait trop conseiller la lecture.

Tout comme Trotsky dans La Révolution trahie, Medvedev part de la production et de la productivité, qui sont des données fondamentales pour un marxiste. Il souligne que la productivité reste toujours le point faible de l'économie de l'Union soviétique:

‹ Aujourd'hui encore, l'Union soviétique a un sérieux retard sur les pays capitalistes dans les domaines essentiels, y compris le plus capital, celui du rendement du travail... Le rendement moyen annuel de nos ouvriers continue à baisser régulièrement...> (P. 38.)

On ne peut expliquer cela aujourd'hui, comme dans les premières années de l'Etat soviétique, par le retard dû à l'ancien régime. D'autres éléments provoquent le peu d'intérêt du travailleur à son travail. Ces éléments sont constitués par de nombreuses tares de la société que Medvedev souligne vigoureusement :

‹ La situation matérielle du citoyen soviétique s'est nettement améliorée. Mais cette amélioration a été inégalement répartie entre les différents groupes de population. Elle a été moins sensible dans le groupe des travailleurs dont le salaire est strictement réglementé (instituteurs, médecins, ingénieurs, techniciens, collaborateurs scientifiques des catégories inférieures et moyennes... Aujourd'hui encore, il y a chez nous des dizaines de millions de personnes dont la vie matérielle est difficile, dont le salaire est inférieur au minimum vital.› (P. 43.)

‹ Dans le développement des enseignements secondaire et supérieur, nous sommes en retard sur le Japon et sur les autres pays capitalistes... Les salaires de nos enseignants demeurent très bas... Notre jeunesse se détourne des carrières d'enseignement... › (P. 45.)

‹ L'Union soviétique retarde sur les pays capitalistes dans le domaine des sciences sociales appliquées... Notre science politique est quasi inexistante. › (P. 46.)

• L'activité politique des masses laborieuses, des kolkhoziens et de l'intelligentsia soviétique reste insignifiante. Les travailleurs de notre pays sont, dans la plupart des cas, indifférents à la production et ne participent presque pas à la gestion de leurs propres entreprises. › (P. 56.)

Il y a pis encore:

‹ La majeure partie de nos travailleurs reste politiquement amorphe. On a remarqué une recrudescence constante de l'alcoolisme et de la criminalité, même dans la jeunesse. > (P. 48.)

Autrement dit, il existe un large désintérêt social. Nous ne nous appesantirons pas sur ces points qui sont connus de tous ceux qui suivent la situation en Union soviétique. 38

Passons à la question de la démocratie, ou plutôt du régime politique. Voici ce que Medvedev écrit sur les décisions du Comité Central d'octobre 1964 qui a été le signal d'une marche arrière par rapport à une certaine libéralisation qui a marqué le temps de Khrouchtchev :

‹ On a renforcé la censure, limité la liberté de la presse... Des poursuites ont été engagées pour délits d'opinion... Des personnes saines d'esprit ont été internées dans des hôpitaux psychiatriques pour raisons politiques... Le chauvinisme et le nationalisme de grande puissance se renforcent... › (P. 47-48.)

L'origine de tout ce que dénonce Medvedev est, dit-il, l'absence de démocratie:

• Une grande partie des us épouvantables de l'époque stalinienne appartient désormais au passé. Mais il y a des séquelles... Le régime politique actuel n'est pas encore une véritable démocratie socialiste. Les formes et les méthodes de direction dans le gouvernement et le Parti conservent encore des éléments très puissants d'oligarchie et ne correspondent pas aux principes de la démocratie. L'activité des organes suprêmes du pouvoir comporte trop d'éléments bureaucratiques et trop de préjugés de caste et le contrôle populaire s'exerce mal ou pas du tout. Les élections aux divers organes du pouvoir soviétique... n'ont qu'un caractère purement formel... Il n'existe pas de procédure démocratique régulière pour destituer les dirigeants du pays ou du Parti de leurs fonctions à l'expiration d'un certain délai. › (P. 54-55.)

• Le point crucial de tous les problèmes qui se posent à nous est la démocratisation, une démocratisation profonde et complète de notre vie sociale et politique. Le problème d'une authentique démocratie socialiste, de sa nature, de ses formes et des méthodes de son application dans la vie sont autant de questions théoriques et pratiques qui se posent actuellement à la société socialiste soviétique. › (P. 51.)

‹ Toute notre société... est intéressée à l'essor rapide de la démocratie socialiste. Seule, une infime minorité — je pense aux éléments bureaucratiques de notre appareil du pouvoir — s'y oppose. Ils trompent et terrorisent les gens peu avertis en leur présentant le danger redoutable pour la seule bureaucratie comme une menace pour la société tout entière. Toute bureaucratie se trouve placée, de par son essence même, aux antipodes de la démocratie. > (P. 58.)

‹ La mise en vigueur d'une véritable démocratie socialiste aidera notre peuple à augmenter la production des biens matériels et spirituels et contribuera à guérir notre société, notre Etat et notre mécanisme économique de tous les défauts et carences qui subsistent. › (P. 59.)

Ainsi, sur des points capitaux, le mal — la bureaucratie — et le remède — la démocratie socialiste — Medvedev se trouve en concordance de vues avec Trotsky et le mouvement trotskyste. Le développement économique de la société soviétique n'a fait que rendre plus impérieuse cette démocratisation. Contre une bureaucratie hypertrophiée et incontrôlée, la démocratie socialiste est le seul moyen de mettre un terme à l'apathie, à l'indifférence des masses. C'est aussi le seul moyen d'éviter une sélection à rebours dans le choix des dirigeants à tous les niveaux :

‹ Le droit des membres du Parti de critiquer leurs dirigeants est également limité... Leurs critiques ne paraissent qu'après la destitution d'un dirigeant et encore !» (P. 145.)

‹ Les campagnes électorales sont des formalités sans aucun intérêt... Du point de vue politique et éducatif, les campagnes électorales sont constamment violées... Le droit de révocation est purement fictif. › (P. 179.)

* De nos jours, on tient moins compte, dans l'administration, des qualités des candidats que des relations d'amitié, de la loyauté ou de la dépendance de l'individu, de ses liens familiaux ou de la pureté de son origine natio- nale, voire simplement de circonstances dues au hasard.› (P. 147.)

‹ Le niveau intellectuel de nos dirigeants supérieurs est, en règle générale, moyen, parfois même inférieur à la moyenne. La majorité de nos dirigeants a atteint l'âge de la retraite. › (P. 148.)

Medvedev se prononce pour la pluralité des partis :

• Un certain ‹ pluralisme › politique serait normal étant donné la situation de notre pays. › (P. 135.)

N'étant pas dupe des «faux partis politiques dans les Etats socialistes d'Europe orientale>, il remarque :

‹ Aucun parti politique n'a jamais été fondé sur l'initiative ou avec la permission d'un autre parti. » (P. 133.)

Savant, Medvedev est particulièrement attentif aux conséquences néfastes de la censure et de la bureaucratie sur la progression des sciences et cite un texte du physicien de renommée internationale, Kapitza, où il est dit entre autres :

• Il n'y a aucun danger de retour au capitalisme et, par conséquent, il n'y a pas lieu de craindre les discussions libres. Bien au contraire, c'est dans l'arrêt du développement des sciences sociales que réside le plus grand danger pour notre société et notre avenir. > (P. 216.)

L'auteur explique aussi que le développement de l'économie soviétique a pour cause principale les nouveaux rapports de production et qu'il s'est produit en dépit du système politique qui étouffait la société:

« Il y avait des raisons objectives à l'apparition du bureaucratisme dans l'économie... Les directives et les ordres émanant du centre étaient rapides et efficaces et le budget de l'Etat devenait la source essentielle du financement des entreprises. Toutefois, avec une direction plus intelligente, on aurait pu éviter les nombreuses erreurs commises durant cette période d'industrialisation rapide... En fin de compte, les énormes efforts et les sacrifices consentis par le peuple tout entier n'ont pas porté les fruits qu'on était en droit d'en escompter. > (P. 278.)

‹ Après 1948, les méthodes bureaucratiques ne pouvaient plus que freiner le développement de l'économie. > (P. 280.)

Sans faire nôtres toutes les formulations de Medvedev, constatons qu'il confirme ce que le mouvement trotskyste dit du rôle de la bureaucratie dans le développement de l'économie, frein relatif pendant une période, frein absolu désormais.

Medvedev expose la mentalité des dirigeants soviétiques, la distance énorme qui les sépare de la population, les privilèges considérables dont ils disposent:

* Tous ces privilèges peuvent devenir et deviennent en fait un but en soi au lieu de n'être qu'un moyen... Dans un pays socialiste, une situation où les salaires et les privilèges légaux des dirigeants sont presque un secret d'Etat est inadmissible. > (P. 266.)

Il soulève aussi une question traitée par Trotsky (notamment dans le chapitre 7 de La Révolution trahie), une question qui littéralement angoissa Lénine dans la dernière partie de sa vie, celle des nationalités. Question d'autant plus importante que l'ensemble des nombreuses nationalités (non grand-russiennes) qui vivent sur le territoire soviétique constitue à présent la majorité de la population de T'U.R.S.S. Medvedev ne se contente pas de montrer la violation des enseignements de Lénine sur cette question, le sort épouvantable infligé à certaines nationalités, l'antisémitisme encouragé par les autorités, la russification exercée de façon odleuse. Il pose avec un courage admirable le droit à la sécession de ces nationalités. Droit affirmé par Lénine, droit inscrit dans la Constitution mais qu'on ne peut revendiquer en U.R.S.S. sans tomber sous le coup d'une répression féroce. Medvedev ose même avancer une proposition qui, dans ces conditions, a un caractère révolutionnaire:

‹ Pour rendre ce droit réel, il faudrait organiser tous les dix ans, dans chaque république, un référendum obligatoire qui déciderait du maintien de la république au sein de l'U.R.S.S. Cela suppose, bien entendu, que la discussion des problèmes nationaux soit parfaitement libre et que des mouvements et des groupes (s'il s'en présente) soient autorisés à militer en faveur de la sécession... L'organisation de référendums pour la sécession d'une république comporte un risque certain. Mais toute notre politique nationale serait vaine si elle cherchait à l'éluder. › (P. 317-318.) Les courants politiques en Union soviétique

Tout ce qui est employé en Union soviétique pour réprimer les pesées non conformistes est dénoncé vigoureusement par Medvedev, depuis les moyens qui limitent à l'extrême l'information du citoyen (4) jusqu'aux hôpitaux psychiatriques, en passant par les parodies de justice et l'emploi de censeurs intouchables (5). Si les dirigeants soviétiques font usage d'une répression aussi intense, n'est pas en raison de leurs traits de caractère personnels, c'est parce que l'Union soviétique n'est pas — comme le prétendent les propos officiels — un pays e monolithique › à l'exception de quelques individus coupés de l'ensemble de la société, c'est parce que même une libéralisation aussi modérée que celle du temps de Khrouchtchev a donné et donnerait des possibilités considérables aux individus courants oppositionnels aujourd'hui minuscules et aurait des conséquences insoupçonnées pour tout le pays.

Dans les conditions actuelles, il est difficile de fixer avec précision la physionomie des différents courants existants et d'en donner la force potentielle. Ce qu'en dit Medvedev parait vraisemblable et rejoint dans les grandes lignes un autre auteur soviétique, André Almarie, dans un livre écrit vers la même époque, L/U.R.S.S. survivrat-elle en 1984? Medvedev distingue les courants qui existent dans le Parti communiste de l'Union soviétique de ceux qui sont hors de ce parti. Au sein du P.C.U.S. se trouveraient les tendances suivantes: les néo-staliniens qui sont les plus portés à s'exprimer publiquement et bruyamment; les modérés ou conservateurs qui constitueraient « la majeure partie de la direction du parti et du gouvernement», éclectiques, sans aucune plate-forme, ‹ ballottés entre les actes ‹ énergiques› qui ramènent au passé et les décisions déchirantes qui font timidement progresser »; les démocrates du parti auquel l'auteur rattache et dont il reconnait qu'il est le plus faible des courants, tant dans le parti qu'en dehors de lui.

Hors du parti, les divers groupes et tendances politiques, selon Medvedev, ‹ partent tous de prémisses socialistes mais s'efforcent de donner une interprétation nouvelle au socialisme et au communisme... Certains d'entre eux ont des partisans parmi les communistes. Ils se développent aussi, en règle générale, hors du marxisme-léninisme, bien que certains d'entre eux conservent quelques-unes des thèses essentielles du marxisme-léninisme. › (P. 92.)

Il distingue parmi eux : les occidentalistes qui ne feraient pas de distinction entre le stalinisme et le marxisme et seraient cassez proches des sociaux-démocrates, notamment des groupes socialistes de gauche › (p. 93) ; un courant de socialisme éthique menant à l'Eglise qui, par son existence ‹ légale › peut devenir ‹le refuge de nombreux opposants › ; un courant légaliste qui a pour porte-parole le professeur Sakharov qui cherche à obtenir par des voies légales les droits démocratiques formellement inscrits dans les textes constitutionnels; enfin, courant lié à plusieurs noms connus, tels celui de Grigorenko, Litvinov et, au moment où ce livre était écrit, Iakir. En outre, il existe des courants et groupes nationalistes dans les nationalités opprimées par la bureaucratie, et aussi des mouvements nationalistes ‹ russistes », qui sont réactionnaires et racistes.

De tous ces groupes ou courants, c'est celui de Grigorenko qui, selon Medvedev, serait le plus résolu, le plus influent, qui présenterait même déjà ‹ quelques éléments d'organisation ›, celui qui a organisé des manifestations en août 1968 contre l'invasion de la Tchécoslovaquie. Grigorenko, qui a écrit la plupart des textes de ce courant, veut remplacer ‹ les organisations bureaucratiques de l'Etat par des institutions populaires ›, y compris, au sein de l'armée, supprimer les organes de Sécurité d'Etat, instaurer la liberté complète de parole, de presse et d'organisation, assurer ‹ le dépérissement de l'Etat», ete. Nous ne pensons pas que ces thèses de Grigorenko, qui se réclame du marxisme-léninisme, soient, comme le dit Medvedev, ‹ anarchistes et n'ont rien à voir avec le marxisme › (p. 111). Au contraire, ce courant nous apparait le plus proche du bolchevisme et nous ne sommes pas étonnés qu'il soit celui ‹ qui attire le plus les foudres de la répression et les persécutions du régime. ‹Nous comprendrons l'appréciation erronée de Medverev quand nous discuterons de ses conceptions générales.

Tout ce qu'écrit Medvedev sur la politique extérieure de l'Union soviétique et sur le mouvement communiste international est marqué de beaucoup de méconnaissance, d'ignorance et de quelque chose de plus. Il est entièrement favorable à la politique de ‹ coexistence pacifiques du gouvernement soviétique, des ‹ voies pacifiques et parlementaires au socialisme › des partis communistes dans les pays capitalistes. Il accepte la propagande officielle du Kremlin sur la Chine où, ne s'en tenant qu'à des phénomènes de surface, il voit une réédition du stalinisme. Quand il a écrit son livre, il voyait un exemple de marche pacifique et parlementaire au socialisme. au Chili, Il eritique l'absence de démocratie dans son pays aussi parce qu'elle nuit à la propagande des partis communistes dans leurs pays respectifs. Il ne soupçonne pas un seul instant que la politique extérieure du Kremlin est aussi nocive pour la cause du socialisme que sa politique intérieure, qu'elle n'a jamais soutenu un mouvement révolutionnaire qui trouble le statu quo international avant que la vietoire de ce mouvement soit assurée. Et, en conséquence, il ne comprend pas ce qui se passe dans la jeunesse des pays capitalistes et s'étonne que « les groupes les plus extrémistes de l'intelligentsia et de la jeunesse de l'Occident combattent le capitalisme et la démocratie bourgeoise et descendent dans les rues de Paris ou de Rome avec les portraits de Staline, de Trotsky et de Mao Tsé-toung > (p. 95).

Ce qui parait surprenant, c'est qu'il n'a pas sur les problèmes extérieurs autant d'esprit critique que sur les problèmes intérieurs. Mais nous en trouverons plus loin l'explication. La classe ouvrière et l'intelligentsia en Union soviétique

Après avoir donné un tableau très fourni de la société soviétique et traité de la politique de ses dirigeants, Medvedev, qui n'a pas manqué de souligner à de nombreuses reprises que la démocratie socialiste est au cœur de tous les problèmes de cette société, est amené à examiner comment et par quelle force sociale la démocratie socialiste pourra être instaurée en Union soviétique. Il procède en conséquence à une étude commune de la classe ouvrière et de l'intelligentsia d'une part, et à une étude de la bureaucratie d'autre part.

En ce qui concerne la classe ouvrière et l'intelligentsia, il se livre à des remarques judicieuses, mais il tire des conclusions contestables. Le point de départ de son raisonnement est résumé dans les phrases suivantes:

‹ Selon la doctrine marxiste, on assiste en régime socialiste à la disparition des classes et on verra apparaitre en régime communiste une société sans classes. Cette thèse doit être le point de départ pour une définition du rôle social de l'intelligentsia. La société sans classes n'est pas une société où il n'y a que la classe ouvrière. Il ne s'agit pas de la mutation d'une classe en une autre, mais d'un processus complexe, celui de la fusion de toutes les classes en une sorte de communauté nouvelle qui pourrait être appelée "communauté de travailleurs".› (P. 355.) 40 40

Medvedev a raison de se placer dans une perspective longue pour envisager la société socialiste. C'est un moyen d'éviter de s'engluer dans des aspects conjoncturels de la présente société de transition vers le socialisme. Il/ta tout à fait raison de dire que la société sans classes ne sera pas la société où il n'existerait plus qu'une seule classe de la société capitaliste, la classe ouvrière. La société socialiste sera le produit d'une reconstruction totale de la société capitaliste autour de la classe ouvrière, une reconstruction qui affectera toutes les classes et toutes les catégories sociales, y compris la classe ouvrière telle qu'elle est aujourd'hui dans la société capitaliste. Mais il ne suffit pas d'adopter une perspective longue correcte, il faut aussi faire le point exacte de la transition entre le capitalisme et le socialisme où se trouve à présent la société soviétique. En dépit des grandes transformations qu'elle a connues, elle n'est pas du tout une société socialiste, elle est même encore bien loin du socialisme. Or, dans plusieurs de ses affirmations, Medvedev a des vues erronées sur ce sujet, idéalisant la classe ouvrière soviétique et, plus encore, l'intelligentsia soviétique. ‹ Il y a, dit-il avec raison, au sein de l'intelligentsia une foule de groupes les plus divers› et centre l'intelligentsia et les autres classes sociales il y a de nombreux groupes intermédiaires › p. 347). Il souligne aussi avec raison la croissance numérique de l'intelligentsia et sa provenance, en Union soviétique, de toutes les couches de la population. Il est même probablement vrai que « la distance entre la classe ouvrière et la paysannerie diminue › (p. 315). Mais nous ne pouvons plus le suivre lorsqu'il pense qu'en Union soviétique classe ouvrière et intelligentsia commencent à se confondre, lorsqu'il fait de l'intelligentsia une partie de la classe ouvrière:

‹ Le processus consistant à surmonter les contradictions entre le travail intellectuel et le travail physique est... sensible chez nous. > (P. 348.)

‹ Le niveau de la classe ouvrière a pratiquement rattrapé celui des ingénieurs-techniciens, c'est-à-dire de l'intelligentsia. › (P. 352.)

‹ Certains sociologues et philosophes considèrent aujourd'hui que l'intelligentsia fait partie de la classe ouvrière et qu'elle en est même l'avant-garde. Comme l'écrivait un philosophe, ‹ l'intelligentsia est l'essence même de la classe ouvrière, c'est une classe active et créatrice qui représente les potentialités les plus profondes de la classe ouvrière, son avenir. > (P. 354.)

Medvedev perçoit sans aucun doute des transformations sociales qui se produisent en Union soviétique, non seulement du fait de bouleversements techniques (qui existent aussi et parfois davantage dans les pays capitalistes économiquement développés, mais aussi du fait de la propriété collective des moyens de production et d'échange. Mais l'augmentation de la qualification et des connaissances d'une grande partie de la classe ouvrière ne suffisent pas pour en conclure que les frontières entre la classe ouvrière et l'intelligentsia sont effacées. Il faut tenir compte de tout le mode d'existence. Il y a encore loin de l'ouvrier soviétique d'aujourd'hui au membre d'une communauté socialiste de producteurs. Dans son mode d'existence et de travail, l'ouvrier soviétique d'aujourd'hur est bien plus proche de l'ouvrier de la société capitaliste que du producteur socialiste de demain. Si le « salaire », en Union soviétique, n'est pas ‹ théoriquement › le salaire du travailleur en régime capitaliste, c'est pratiquement, en raison de la pénurie de biens de consommation, avant tout sa force de travail qui est payée. De plus, sans parler des droits démocratiques inexistants, le travailleur soviétique n'a pas, de l'aveu même de Medvedev, un mot à dire sur les objectifs généraux du pian, sur son élaboration ; il ne possède pas des droits élémentaires d'autogestion dans son entreprise. Enfin et surtout, il est encore obligé, tout comme l'ouvrier des pays capitalistes, de faire des journées de travail de huit heures et parfois davantage. Le producteur de la société socialiste, on s'en approchera vraiment lorsque l'homme aura non seulement une culture plus élevée, de larges droits, mais surtout du temps, c'est-àdire lorsque la durée du travail nécessaire sera considérablement réduite. Alors l'homme, qui aura un niveau de bien-être supérieur à la moyenne d'aujourd'hui, pourra se consacrer aux problèmes de gestion de la société et, plus encore, à des travaux scientifiques, artistiques, etc. Alors, travail physique et travail intellectuel ne seront plus séparés. Alors, l'homme ne gagnera plus son pain à la sueur de son front et, selon une formule de Marx, « la richesse » ne sera plus ‹ le temps de travail mais le temps disponible pour chaque individu et pour toute la société› en dehors du temps nécessaire à assurer l'existence de l'humanité (6). On en est encore très loin en Union soviétique. D'autre part, nous avons le sentiment que l'ouvrier soviétique d'aujourd'hui ne se sent pas si proche de l'intelligentsia que Medvedev le pense. Cet ouvrier n'a pas encore parlé et personne n'a parlé pour lui depuis que l'Opposition de gauche a été anéantie. Une des plus grandes faiblesses des courants oppositionnels actuels, c'est de ne pas avoir formulé des revendications spécifiques pour la classe ouvrière, en dehors des revendications générales de démocratisation de la société.

Les erreurs de Medvedev dans ce domaine présentent toutefois un certain intérêt. Car, dans certaines catégories sociales de travailleurs d'aujourd'hui, même en régime capitaliste, dont le niveau d'existence est relativement confortable, et dont le travail ne provoque plus une usure physique ou nerveuse intolérable mais présente au contraire un intérêt intellectuel, dans ces cas qui sont encore limités, on peut entrevoir en pointillés quelques potentialités qui seront données à l'homme de la société socialiste. Mais gardons-nous de remplacer les pointillés par un trait plein et d'extrapoler : il reste bien du chemin à accomplir, y compris dans les Etats ouvriers actuels. La bureaucratie soviétique

Il est temps d'abandonner l'homme socialiste de demain pour en venir à la bureaucratie soviétique d'aujourd'hui. Medvedev, on le sait, ignore l'œuvre de Trotsky mais, par son analyse, par sa réfutation de conceptions qu'il considère étrangères au marxisme, il retrouve pour l'essentiel la définition trotskyste de la bureaucratie, parfois presque textuellement. Il faut le citer longuement sur ce point:

‹ Le bureaucratisme et la bureaucratie sont considérés non sans raison comme les principaux ennemis de la démocratie socialiste et comme les adversaires les plus sérieux de la démocratisation systématique de la société soviétique, comme les antipodes mêmes de la démocratie. Le bureaucratisme est un abcès sur le corps de la société et de l'Etat socialistes. › (P. 329.)

‹ Quant aux ‹ méthodes staliniennes d'administration », les e cruels et imbéciles excès› qui ne sont pour A.M. que de simples incidents en constituaient l'essence même. La terreur stalinienne était une excroissance parasitaire sur le corps de la société et de l'Etat soviétiques.› (P. 334.)

‹ Par le pouvoir dont elle dispose, par son niveau de vie et par les privilèges dont elle jouit, la couche supérieure des responsables des appareils de l'Etat, du Parti de léconomie et de l'armée est encore très éloignée du peuple et des travailleurs des échelons inférieurs et intermédiaires. Le comportement, les habitudes et la psychologie des dirigeants suprêmes en sont affectés. › (P. 335.)

• Les cadres inclus dans la nomenclature ne sont pas propriétaires des moyens de production ou de leurs fonctions. Donc, ils ne constituent pas une classe distincte dans le sens marxiste précis du terme. Il ne faut pas surestimer la puissance des dirigeants supérieurs de l'appareil. Leur position est moins stable que celle du clergé ou des féodaux dans la société capitaliste. Les bureaucrates supérieurs (ce terme ne désigne pas tous les dirigeants suprémes) sont beaucoup plus vulnérables. Ils sont moins d'eux-mêmes et de leurs droits que les classes dirigeantes dans les sociétés présocialistes. Cela explique d'ailleurs la facilité avec laquelle ils recourent aux répressions cherchent à étouffer la démocratie. Mais, quand les répressions deviennent impossibles ou difficiles, le ‹ sommet› peut se faire plus sensible aux pressions de la base que le « sommet> des pays capitalistes. Mais jusqu'à présent notre « sommet› n'a encore jamais subi de fortes pressions de la base.. Ceux que l'on est en droit de considérer comme faisant partie de l'élite bureaucratique forment pas une classe dans le sens social et économique du terme. Ils ne sont pas propriétaires des moyens de production, ils ne possèdent pas de domaines et ne peuvent pas transmettre leurs droits et leurs fonctions à leurs descendants. Leur position est certainement moins stable que celle des hautes sphères de la hiérarchie ecclésiastique de l'Eglise catholique ou d'une autre Eglise. Certes, pouvoir de nos dirigeants est considérable, supérieur celui des fonctionnaires de même rang dans les pays capitalistes. > (P. 337-338.)

« Il est difficile d'accepter l'idée selon laquelle la corporation bureaucratique (et non la classe bureaucratique...) est un ‹ propriétaire monopolisateur>. Ce n'est encore qu'une tendance, une éventualité qui correspond certes aux desseins de la bureaucratie mais qui ne s'est pas encore réalisée ou seulement en partie. › (P. 340.)

« Le problème de la nature sociale de notre bureaucratie est un problème crucial, fondamental de notre société. Au cours de la période stalinienne et post-stalinienne, la bureaucratie est devenue un groupe social distinet, une couche distincte et la question de sa nature sociale doit être posée et résolue. Bien entendu, notre bureaucratie n'est pas une nouvelle classe exploiteuse, représentant le capitalisme d'Etat. Mais alors, que représente-t-elle ? Il faut chercher dans les couches plus minces, intermédiaires et qui ne coïncident pas exactement avec les formations socio-économiques (bien que l'appropriation d'une partie de la plus-value soit incontestable). On ne peut pas parler seulement de « castes ›... L'afflux des « forces fraiches ›, le renouvellement de l'appareil est limité aux seules individus ‹ triés › qui correspondent aux exigences sociales de la bureaucratie. Il est d'autres traits groupe social non seulement « en soi› mais aussi ‹ pour sois. En 1937 a été créée une couche sociale nouvelle sur laquelle la dietature personnelle pouvait s'appuyer et pour laquelle même acquis au nouveau système, ne paraissaient pas être suffisamment sûrs. Il fallait en fait un nouveau parti et c'est pour cela qu'en 1937 a été organisé un coup d'Etat par en haut. > (P. 340-341.)

‹ La bureaucratie n'est pas une « nouvelle classe ›, mais la bureaucratie supérieure est une couche ou une caste particulière avec ses règles et ses habitudes, avec sa psychologie sociale propre. Cette couche sociale et toutes ses particularités doivent faire l'objet d'une étude spéciale, de même que les autres couches qui ne constituent pas de classe sociale déterminée, mais qui ont un certain nombre de caractéristiques générales définies par leur mode de vie et leur activité (par exemple les écrivains et, dans un sens plus large, l'intelligentsia créatrice, les savants, les instituteurs, les médecins, etc.). Cette couche... échappe à tout contrôle de la part du reste de la société. ›

Toutes ces lignes attestent que Medvedev, en marxiste, situe les classes par rapport aux moyens de production, qu'il reconnait l'existence, dans toute société, de catégories sociales répondant à certaines fonctions sans pour cela constituer des classes sociales au sens marxiste du terme. A aucun moment, il ne met un signe d'égalité entre la société soviétique et la société capitaliste, même là il aperçoit des analogies dans la superstructure. La bureaucratie - n'est pas un ‹ capitalisme d'Etat› (ce terme fut employé par Lénine pour désigner les concessions de l'Etat soviétique à des sociétés capitalistes dans le pays). Medvedev rejette le terme « classe › pour la bureaucratie dont il dit qu'elle est un abcès, une excroissance parasitaire, une couche sociale nouvelle, une caste (bien que, comme Trotsky, il ne considère pas ce terme comme correct). Ses observations sur la mentalité de la bureaucratie, ses aspirations à devenir propriétaire, etc., sont identiques à ce qu'a écrit Trotsky dans La Révolution trahie.

Une telle convergence avec la pensée de Trotsky sur des questions aussi fondamentales est d'autant plus remarquable que, comme nous l'avons montré, Medvedev n'a pas lu La Révolution trahie. Ce n'est donc pas ce que les staliniens, à une certaine époque, appelaient de la « contrebande trotskyste ›, mais le produit de recherches marxistes d'un savant soviétique. Ceci dit, il existe cependant chez Medvedev une différence avec Trotsky sur la bureaucratie qu'il ne convient pas de sous-estimer. Pour Medvedev, la bureaucratie a été c utile › pendant une période de l'histoire de l'Union soviétique. Nous Nous avons donné de lui une citation où il disait que, pendant une période, elle avait donné des ordres et des directives rapides et efficaces; une autre où il déclare que c'est seulement en 1937 que s'est créée une couche nouvelle sur laquelle la dictature personnelle pouvait s'appuyer. Des pensées identiques se retrouvent à diverses reprises dans son livre, sorte que sa critique de la bureaucratie devient celle d'une couche qui a manqué d'intelligence puis qui a émergé après un coup d'Etat d'en haut. Autrement dit, elle aurait été utile, puis en raison d'abus de certains, dont Staline, elle ne l'est plus. Tout en expliquant les conditions qui ont favorisé l'hypertrophie de la bureaucratie et son omnipotence sur la société soviétique, Trotsky n'a jamais vu en elle un facteur utile, mais seulement un mal inévitable en raison d'une insuffisance culturelle des masses aggravée par la résistance insuffisante du parti à sa pénétration, un mal dont l'existence dès le début de la révolution était dangereuse, bien qu'on ne puisse s'en passer. Par conséquent, un élément social qui, dès le début et à tout moment, devait être soumis au contrôle des masses et du parti révolutionnaire.

Cette divergence n'est pas secondaire. Sur le plan historique, elle explique l'incompréhension chez Medvedev des luttes qui se sont produites dans le Parti bolchevik entre 1923 et 1932. Dans son livre Le stalinisme, il admet que quelques critiques des opposants à Staline avant 1937 avaient une certaine validité; mais la ligne générale restait correcte, selon lui, et la malfaisance bureaucratique n'est apparue qu'au cours des années 30. Il y a done un hiatus entre son analyse de la bureaucratie et son histoire du stalinisme. Il ne comprend pas que l'Opposition de gauche a combattu essentiellement pour instaurer le contrôle des masses sur la bureaucratie, que le mal bureaucratique devait nécessairement prendre des formes de plus en plus virulentes après l'écrasement des oppositions. Les pages où il s'efforce d'expliquer concrètement les transformations du Parti et de l'Etat par comparaison avec celles de Rabowsky expliquant « les dangers professionnels du pouvoir › sur de vieux militants" révolutionnaires ou avec celles de Trotsky montrant que le « culte de la personnalité › découlait pour la bureaucratie de la nécessité d'avoir un arbitre possesseur de toutes les qualités pour résoudre les innombrables conflits. dans son sein et dans toute la société. Medvedev voit les méfaits de la bureaucratie mais il ne comprend pas par quelles luttes politiques elle s'est imposée, pourquoi Staline put en devenir l'instrument et pourquoi elle en avait fait une sorte de divinité.

Il y a lieu d'ajouter que, dans de nombreux passages de son livre, Medvedev laisse percer, bien que cela ne 42 soit pas dit explicitement, un manque de conflance dans les masses. ‹ Les méthodes administratives. étaient certainement nécessaires dans les années 20-30›, ‹ des limitations étaient nécessaires à la démocratie intérieure du Parti », ‹ certaines limitations de la liberté de presse sont à inscrire à l'actif et non au passif de la société socialiste soviétique >, il est pour « une certaine limitation raisonnable de la liberté de déplacement›, pour l'autogestion dans les petites et moyennes entreprises, mais seulement pour quelques éléments d'autogestion dans les grandes. D'une façon générale, il craint les mouvements de masse qui pourraient engendrer du désordre. Réforme ou révolution politique

Parce qu'il ne comprend pas bien le passé et parce qu'il a ce certain manque de confiance dans les masses, Medvedev se prononce pour le ‹ courant démocratique › qui veut combattre dans le sein du P.C.U.S. pour le redresser afin de substituer la démocratie socialiste au régime bureaucratique.

Nombreux sont probablement ceux qui, en Union soviétique comme dans les Etats ouvriers d'Europe orientale, se rendent compte que la poursuite du cours bureaucratique mène à une impasse, que c'est un régime impossible pour une société industrialisée dont la majorité de la population a des capacités et des aspirations que les dirigeants répriment. Dans tous les appareils de ces partis et de ces Etats, il existe des hommes qui savent que ça ne peut durer encore très longtemps, mais qui ne feront cependant rien. Par rapport à eux, Medvedev a le courage de penser plus loin et de vouloir faire quelque chose. Mais 1l n'en reste pas moins prisonnier de conceptions héritées de la bureaucratle et, par sulte, de contradictions dans sa pensée.

Nous avons déjà mentionné le passage où il parle d'un ‹ coup d'Etat par en haut› destiné en 1937 à créer un « nouveau parti». Ailleurs, il remarque judicieusement que le ‹ culte de la personnalité › fut précédé d'une période pendant laquelle on développa une « conception religieuse › de certaines catégorles dont celle du Parti (voir Le stalinisme, p. 14). C'est ce qui fut effectivement fait, tout de suite après la mort de Lénine, sous la direction de Zinoviev, pour combattre l'Opposition trotskyste : le Parti ne s'était jamais trompé, Trotsky s'était trompé chaque fois qu'il n'était pas d'accord avec Lénine. Staline continua dans la même veine et amplifia le système. Or, en dépit de remarques comme celles que nous avons mentionnées, considère que le Parti est resté le Parti; il y a eu dégénérescence d'hommes, il y a eu des crimes mais ce ne sont dans l'ensemble qu'‹ erreurs et maladresses › (p. 50) et le Parti reste l'instrument idéologique et politique qui peut être redressé, qui peut retrouver le marxisme-léninisme comme s'il avait conservé ses propriétés intrinsèques tout au long de l'histoire de l'Union soviétique. ‹ Si le Parti communiste ne devient pas démocratique, écrit-il, l'U.R.S.S. tout entière ne le sera pas › (p. 142). Il ne se trouve pas dans son livre une explication quelconque, une justification d'un tel point de vue. Pour lui, hors du Parti c'est le chaos. Il ne saisit pas que, dans une société dépolitisée à l'extrême, où le seul organisme ‹ politique › proprement dit est le Parti communiste, un organisme qui donne un enseignement marxiste défiguré pour le profit de la bureaucratie, mais un enseignement qui contient tout de même quelques vérités marxistes, il était quasiment inévitable que les premières critiques politiques se revendiquant du marxisme naissent dans cet organisme. Où pourraient-elles naitre ailleurs ? Il ne s'ensuit cependant pas du tout que ce parti puisse être réformé, redressé. La véritable pensée marxiste révolutionnaire ne pourra prendre son essor dans ce qui est depuis de longues années une institution hiérarchisée et dominée par le sommet. Le Parti bolchevik était l'instrument de la classe ouvrière en lutte pour le socialisme. Sous le même nom existe à présent un instrument d'une bureaucratie d'Etat. Des éléments critiques peuvent naitre dans cet organisme. Mais la classe ouvrière soviétique ne pourra se libérer du jour bureaucratique et établir la démocratie socialiste qu'en construisant un autre parti, un véritable parti marxiste.

Dans la logique de ses positions, Medvedev condamne toute idée d'une nouvelle révolution en Union soviétique et se prononce pour un développement réformiste graduel qui conduirait à une démocratie socialiste de plus en plus large. Ici aussi, il faut le citer longuement pour donner toutes les nuances de sa pensée:

« Contrairement aux révolutions du passé, la prochaine révolution dans notre pays sera accomplie essentiellement par la parole.. [Les forteresses bureaucratiques] crouleront sous les coups de la pensée; d'une pensée exprimée en paroles qui ne se concrétiseront ni sous forme de régiments de soldats, ni en une foule rebelle, ni en salve tirée, de l'Aurore... » (P. 365.)

‹ Seule, la discussion permet de réaliser des réformes sociales profondes sans troubler le processus quotidien de production et d'échanges, car elle exclut le désordre et la rupture des liens sociaux fondamentaux.., elle permet de redécouvrir les valeurs de la Révolution d'Octobre et de redonner ainsi au peuple la confiance dans le socialisme. > (P. 370.)

‹ Le XXIV" Congrès communiste de l'Union soviétique prouve que la pression « d'en bas› peut, dans une certaine mesure, modifier la politique du « sommet ». (P. 362.)

‹ La pression de la base pourrait amener chez nous de grands changements dans l'appareil du pouvoir et faciliter l'apparition de groupes influents qui soutiendraient le processus de démocratisation. > (P. 360.)

‹ La lutte pour les réformes démocratiques sera compliquée et difficile. Mais la possibilité d'une alliance entre la partie la plus active de l'intelligentsia soutenue par le peuple tout entier et la meilleure partie de l'appareil n'est pas exclue. › (P. 361.)

• Le processus des réformes démocratiques sérieuses sera lent et progressif. Il s'étendra probablement sur une dizaine d'années... Faute d'une préparation théorique, faute d'un programme sérieux mis au point à l'issue de longues discussions, füt-ce dans un cercle restreint, des bouleversements politiques tapides ne manqueront pas de provoquer au sein de notre société des contradictions et des conflits graves. Ainsi que l'a montré l'expérience tchécoslovaque, des réformes trop hâtives et insuffisamment réfléchies dans les pays du camp socialiste peuvent créer en politique extérieure une situation extrêmement dangereuse. > (P. 362.)

‹ Les représentants de la bureaucratie combattront avec acharnement le programme de démocratisation et ses défenseurs... L'histoire connait des retournements subits; il faut donc élaborer d'avance un programme précis et le présenter sans tenir compte des difficultés et des délais impartis par l'histoire... Le programme doit être présenté à la direction du Parti communiste et à l'opinion publique au nom d'un large cercle de représentants de l'intelligentsia scientifique et communiste afin d'être discuté par le Parti tout entier. > (P. 369-370.)

Il est tout à fait vrai qu'une révolution entrainerait temporairement des difficultés et même un certain recul économique. Il est également vrai qu'une révolution coûte cher, surtout (faut-il ajouter ?) à la classe qui la fait. Entrainerait-elle une situation extrêmement dangereuse pour IU.R.S.S. en politique extérieure? Nous en doutons : nous ne sommes pas dans les conditions de la Révolution d'Octobre où la révolution socialiste fut en péril de mort; à ce moment-là, elle fut sauvée par les forces révolutionnaires du pays soutenues par le mouvement ouvrier international. Une révolution antibureaucratique en U.R.S.S. serait infiniment mieux défendue par le prolétariat mondial contre les désirs agressifs d'un capitalisme beaucoup plus décomposé qu'en 1917. Après sa défaite au Vietnam, l'impérialisme américain hésitera à se lancer dans une guerre à grande échelle. Parce qu'elle n'est pas une classe, la bureaucratie serait-elle beaucoup moins résistante aux pressions des masses que la classe capitaliste ? Cette pensée de Medvedev était également partagée par Trotsky (voir les dernières pages de La Révolution trahie), mais être moins résistante ne signifie pas ne pas opposer une résistance farouche. La bureaucratie soviétique n'a pas montré le moindre indice qu'elle serait prête à céder la place sans combat. C'est seulement dans la légende biblique que les trompettes ont fait crouler les murs de Jéricho. On ne connait pas dans l'histoire de forteresses qui aient croulé sous les paroles.

Elaborer des maintenant un programme? Oui, sans aucun doute. La pression d'en bas peut-elle modifier la politique du sommet? Oui, mais d'une manière limitée et instable. L'exemple de la « déstalinisation › commencée après la mort de Staline est à ce propos éloquent. Ce fut une libéralisation limitée, pas davantage, suivie par un retour en arrière parce qu'elle n'avait pas porté atteinte aux assises politiques de la bureaucratie. Elle a surtout consisté en concessions économiques, il n'y pas eu introduction d'un seul élément de démocratie politique dans le pays: aucune organisation indépendante du pouvoir n'a été créée. La bureaucratie soviétique en la personne de ses dirigeants a un sens très aiguisé de ses intérêts et de leur défense : elle est intervenue en Tchécoslovaquie non pas parce que ‹ des réformes trop hâtives et insuffisamment réfléchies › avaient créé une situation extrêmement dangereuse sur le plan international — l'impérialisme mondial a exploité l'invasion sur le plan de la propagande, il n'a pas levé le petit doigt pour intervenir — mais parce que ces réformes, indépendamment de volonté de la direction Dubcek, avaient engendré le début d'un processus d'organisation de forces ouvrières susceptibles de démocratiser le pays. Pour la bureaucratie soviétique, c'était un exemple dangereux, contagieux.

Cette bureaucratie ne s'est pas heurtée jusqu'à présent en Union soviétique, à de vastes mouvements de masse. Aussi serait-il présomptueux d'ébaucher, même en termes généraux, ce que pourrait être le processus de démocratisation de la société soviétique. Mais penser que l'on puisse élaborer un programme dans des cercles larges, le soumettre à la discussion de tout le parti, disposer d'une pression de masse appuyant une partie de l'intelligentsia, détacher ainsi dans l'appareil des groupes influents, et démocratiser la société peu à peu sans entrainer des perturbations dans la marche de l'économie, c'est visiblement de l'utopie. La démocratisation de la société soviétique passera par un processus révolutionnaire. On peut dire aussi, sans craindre de se tromper, qu'il faudra d'abord des mouvements de masse de très grande ampleur pour créer une situation nouvelle, à la ‹ printemps de Prague », dans laquelle se formeront des courants politiques succédant aux embryons d'aujourd'hui, qui élaboreront les programmes, organiseront les masses, préparant ainsi la démocratisation du pays. Nous ne pouvons nous avancer dans ce domaine qu'avec bien des précautions, en nous référant à divers exemples historiques où l'abolition d'un système despotique, même après s'être libéralisé pour des raisons de faiblesse, ne s'est jamais faite sans irruption violente des masses. L'existence et même le développement d'éléments réformateurs dans une couche sociale dirigeante en déclin n'ont jamais suffi à léliminer du pouvoir. La parole ne suffit pas non plus. L'intervention de masses en rébellion est indispensable. Le socialisme dans un seul pays

Nous avons signalé les positions erronées de Medvedev en matière de politique internationale, par exemple sur la Chine, la Tchécoslovaquie, sur la politique de ‹ coexistence pacifique ›, sur celle des partis communistes dans pays capitalistes, ete. Nous touchons là à une faille fondamentale dans la pensée de Medvedev: il se situe dans le contexte du « socialisme dans un seul pays». Il ne défend pas explicitement cette conception dans De la démocratie socialiste, mais il le fait dans son autre ouvrage, Le stalinisme. Il y prétend que Lénine avait adopté ce point de vue en 1921-22, notamment dans deux articles, celui sur la coopération et celui sur le livre de Soukhanov consacré à l'histoire de l'année 1917, et ce après qu'il eut constaté le retard de la révolution socialiste en Europe. La lecture de ces deux articles par Medvedev est visiblement erronée; personne, pas même Staline, ne s'est servi de ces deux : articles pour faire de Lénine un partisan du ‹ socialisme dans un seul pays ›. Medvedev dit que Staline, à l'époque, pas plus que les autres dirigeants, ne comprit cette pensée de Lénine et qu'il ne rectifia sa position qu'en 1925, à la différence des autres qui auraient persisté dans l'erreur. Staline, en effet, « découvrit › cette théorie en 1925, théorie qui ne fut jamais celle qui inspira le Parti bolchevik en Octobre, mais qui allait devenir lidéologie fondamentale de la bureaucratie soviétique contre la théorie de la révolution permanente.

Ce ‹ socialisme dans un seul pays›, chez Medvedev, explique pourquoi il n'accorde, dans ses deux ouvrages, qu'une place insignifiante à l'Internationale communiste: il condamne en quelques lignes le ‹ social-fascisme › de Staline, ne dit rien des congrès de l'I.C., à l'exception du septième dont il défend la politique du Front populaire, c'est-à-dire le congrès où I'I.C. est entrée dans son agonie, ayant cessé d'être l'organisation créée pour diriger la révolution socialiste mondiale. aucun moment, Medvedev n'invoque le facteur international, le recul de la révolution mondiale et ses défaites engendrées par la politique stalinienne, dans son explication de la victoire de la bureaucratie en Union soviétique. Son internationalisme n'est pas strictement identique « l'internationalisme › des staliniens et des post-staliniens qui est l'alignement sur la politique du Kremlin, puisqu'il conteste cette politique, totalement sur le plan intérieur, sur quelques points en politique internationale. Mais il se se rattache tout de même à cette conception fondamentalement fausse de l'internationalisme qui a amené la faillite des partis de la II Internationale et août 1914 et provoqué la mort de la III Internationale dix ans avant que Staline ne la dissolve officiellement. Cette conception ignore en fait que l'internationalisme de la lutte pour le socialisme découle du fait que le cadre national est devenu un obstacle au développement des forces productives comme deux guerres mondiale en particulier l'ont montré, que les forces productives ont de plus en plus besoin du cadre d'une planification internationale. D'où il résulte que la lutte pour le socialisme est organiquement une unité à l'échelle du monde, les luttes dans les cadres nationaux n'en étant que des aspects particuliers et que la dégénérescence bureaucratique de l'Union soviétique est pour une grande part le produit de l'isolement international résultant de la défaite de la vague révolutionnaire qui suivit la Première Guerre mondiale. Il en résulte aussi que la lutte révolutionnaire pour la démocratie socialiste en Union soviétique est partie intégrante de la révolution socialiste mondiale. Cette conception fausse de l'internationalisme est celle qui envisage la marche du monde au socialisme comme une addition arithmétique de ‹ socialisme dans un seul pays. Chacun construit son socialisme chez soi, pOur soi. 44

Cette conception de Medvedev ne lui est pas particulière parmi les opposants soviétiques. C'est malheureusement là une grande victoire du stalinisme en Union soviétique. Les révolutionnaires russes du XIX et du début du XX' siècles étaient tournés vers les mouvements ouvriers des pays économiquement et politiquement plus avancés que la Russie tsariste, ils avaient en majorité adopté le marxisme et, dans les cas de Lénine et de Trotsky, cherché à l'approprier aux spécificités de la révolution russe. Après que furent écrasés en U.R.S.S. les oppositionnels qui avaient lutté contre le ‹ socialisme dans un seul pays», l'idée dominante de la société soviétique a été celle de sa bureaucratie dominante. Les opposants d'aujourd'hui n'ont pas trouvé au-dehors un Etat ouvrier non bureaucratisé ou un mouvement marxiste révolutionanire lié à de larges masses, aussi ne cherchent-ils de solutions à leurs problèmes que dans le cadre de leur pays, dans le contexte du « socialisme dans un seul pays ›. Leurs expériences leur ont fait retrouver des parties de la pensée de Trostsky concernant les problèmes de l'Etat ouvrier, mais pas la dimension internationaliste de ces problèmes.

Néanmoins, les attaques répétées systématiquement contre le trotskysme, contre la IV Internationale, qui paraissent dans la presse et autres publications du Parti communiste de l'Union soviétique, ne sont pas faites gratuitement par les dirigeants de ce parti. Ils ne commettent pas d'erreurs pour leur défense en se livrant à ces campagnes. Ils voient grandir les oppositions à leur régime politique, mais ne craignent pas qu'elles soient attirées vers le rétablissement du capitalisme. Ils sont conscients que le danger, pour eux, c'est que ces oppositions aspirant au ‹retour à Lénine> retrouvent la véritable histoire de la révolution, c'est que les opposants les plus avancés rejoignent l'avant-garde marxiste révolutionnaire organisée dans la IV* Internationale. Ils ne craignent pas les défenseurs de la « libre entreprise›, mais d'une part les courants artistiques et culturels qui, dérangeant les habitudes et les goûts des parvenus bureaucratiques, peuvent encourager le non-conformisme dans d'autres domaines que celui de l'art, et d'autre part les courants marxistes révolutionnaires dont ils voient la renaissance dans toutes les parties du monde.

Le livre de Medvedev permet de mesurer le recul que le stalinisme a provoqué en Union soviétique sur le plan de l'internationalisme; mais il est, par ce qu'il contient sur bien d'autres plans, un signe d'affermissement des forces qui régénéreront l'Union soviétique. L'avant-garde de ces forces trouvera inéluctablement son épanouissement sous le drapeau de la IV* Internationale. Janvier 1975.

Pierre FRANK

(1) Editioins Grasset, Paris, 1972. Cette publication, selon l'éditeur, est une « variante abrégée » • représentant la pensée de l'auteur».

(2) Editions du Seuil, Paris, 1972.

(3) Nous ne pensons pas nécessaire de nous livrer à quelque querelle sémantique à propos de • révolution permanente » et • révolution ininterrompue ». C'est la substance de la théorie qui nous importe. D'autre part, Marx a utilisé l'expression • Die Revolution In Permanenz » dans l'Adresse à la Ligue des Communistes, expression créée par Blanqui.

(4) • Notre pays ne lit qu'un seul et même journal quotidien, ininte tant et modie, n'écoute qu'une seule radio et ne regarde qu essant et médiocre, 1 seul et même programme télévisé.» (P. 97.)

(5) • L'existence d'un puissant département de la censure reste un secret d'Etat que l'on peut, à la rigueur, mentionner dans les conversations privées, mais jamais dans un texte écrit... Tous les auteurs... connaissent le nom de leur censeur et reçoivent ses observations et ses indications..., ne peuvent ni le rencontrer, ni se plaindre de lui, ni exiger de lui des explications. » (P. 210.)

(6) Grundrisse, Dietz Verlag. 1953, p. 594 et p. 596.

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