Les trois volumes que Régis Debray a publiés récemment en France - La guérilla du Che et La Critique des armes 1 et Il - contiennent une autocritique des conceptions exprimées par l'auteur dans son livre de 1967, l'analyse de certaines expériences majeures de lutte armée de la dernière décennie en Amérique Latine, l'esquisse de conceptions et formes de lutte nouvelles. Leur valeur intrinsèque est contestable et il est probable qu'ils n'auront pas un écho comparable à celui de Revolucion en la revolucion? Mais ils posent des problèmes réels et développent des analyses qui méritent d'être discutées. Ils peuvent, donc, stimuler des réflexions sur une série de thémes qui intéressent de très près les révolutionnaires latino-américains. LIMITES D'UNE AUTOCRITIQUE
ET D'UNE METHODE Les erreurs de 1967 et les conceptions de Lénine et Mara
Résumons, tout d'abord, l'autocritique que Debray développe surtout dans le premier volume de La Critique des armes (Paris, Seuil, 1974).
‹ Produit d'un reflux du flot populaire ›, le foquisme fut conçu comme « la compensation et le remède — un produit de remplacement, en sommes, «comme substitut du mouvement de masse. › ‹ Cette détermination objective eut malheureusement pour traduction subjective cette conception plus ou moins explicite, plus ou moins systématisée, selon laquelle la lutte armée révolutionnaire n'était pas complémentaire et organiquement solidaire de l'essor des luttes de masses, mais en situation de concurrence et même d'exclusive à leur égard › (I, 244-45). Et plus loin : • Dans cette course contre la montre, il apparaissait que la Révolution avait besoin d'une forte impulsion objective pour avancer; qu'il n'y avait rien de bon à attendre de sa spontanéité; qu'il fallait forcer (non violer) une histoire hésitante pour la faire accoucher de cette révolution qui était en elle, embryonnaire et fragile. D'où l'insistance sur l'élément « volonté », lélément « conscience », l'élément c avant-garde >. Il s'agissait en somme d'inventer un raccourci historique, seul moyen de gagner du temps, c'est-à-dire de réduire au strict minimum le passage par les médiations organisationnelles, politiques et idéologiques qui sont la règle en temps normal (y compris la médiation de l'institution nationale) > (1, 247).
De telles erreurs furent commises sous une forme particulièrement évidente lors de la Conférence de IO.L.A.S. de 1967. ‹ Les thèses de PO.L.AS — écrit Debray — restèrent abstraites. Manquaient les articulations nécessaires pour mettre sur pied le projet et le faire avancer, les médiations susceptibles de relier la stratégie à la tactique, l'unité continentale aux diversités nationales, l'avenir au présent: médiations nationales d'abord — une même methode de lutte n'est pas valable pour tous les pays → mediations organisationnelles ensuite — quelles organisations étaient capables de conduire quelque chose comme une guerre de libération, et comment les édifier ? → médiations politiques enfin — par quelles étapes un processus révolutionnaire doit-il passer avant d'arriver à une définition socialiste 7> (1, 13). En d'autres termes, la lutte armée était conçue non pas comme une « guerre du peuple », mais comme une « guerre d'avantgarde › avec toutes les limitations et contradictions qui en découlaient (I, 82-85). D'ou, indépendamment de tout choix délibéré, une e inversion des rapports naturels entre avant-garde et masses, et, au sein même de l'avant-garde, entre base et sommet » (1, 4). Ce qui est encore pire : le plus souvent, cette « guerre d'avant-garde » fut menée ou esquissée sans une politique des cadres et avec un mépris envers la théorie (1,96 et 209).
Par conséquent, la base de la guérilla était conçue uniquement comme • base logistique, sans comprendre pleinement que, pour qu'une base arrière remplisse ses fonctions logistiques, elle doit d'abord être une base politique, une base sociale et même une base culturelle › (T, 125). La guérilla rurale, forme privilégiée, était stimulée artificiellement et condamnée à l'échec par une contradiction fondamentale, à savoir par ‹ la noncoïncidence entre la zone d'opérations par Livio MAITAN stratégiquement recommandable (c la campagne >) et la base d'appui tactiquement disponible > (1, 142). Dans ce contexte, les guérillas s'avérèrent incapables de surmonter même « la contradiction propre de la première phase des opérations, entre la nécessité militaire d'esquiver la pourchasse et l'encerclement (d'où la mobilité) et la nécessité politique d'organiser un soutien civil de masse et de faire germer des organes embryonnaires de pouvoir local (d'où la base) > (I, 146). En conclusion, s'avéra fausse la conception qu'il était possible de déclencher des guerres civiles en partant d'un noyau d'avantgarde et plus en particulier Phypothèse d'une croissance du foyer guérillero vers sa périphérie (I, 100).
Ces conceptions erronées allaient de pair avec des appréciations analytiques qu'aujourd'hui Debray rejette. Sur un point important, cependant, son exposé reste ambigu. Est-ce qu'en 1967 il partait d'une analyse de la situation différente de l'analyse qu'il fait actuellement ou le changement réside-t-il dans le fait qu'actuellement il tire des conclusions différentes sur le plan opératif? De toute façon, il souligne maintenant qu'un clivage se produit en Amérique Latine, dès 1964, lorsque « se scindent lutte armée et lutte de masse qui s'étaient combinées jusqu'alors en un seul mouvement, composite et instable, mais solidaire ›. ‹ L'année 1964 — explique-t-il - voit tout à la fois l'échec politique de la guérilla vénézuélienne, le coup d'Etat au Brésil, le coup d'Etat en Bolivie, l'encerclement et l'attaque par l'Armée de la zone d'autodéfense de Marquetalia en Colombie, la disparition de la guérilla de Masetti en Argentine, l'échec de la candidature populaire au Chili, etc. > (I, 240 et 250). Or, les événements ici mentionnés pêle-mêle sont loin d'avoir la même signification : par exemple, la chute de Paz Estenssoro reflétait une montée du mouvement des masses et non pas une défaite. Mais il est surtout faux de caractériser toute la période allant de 1962 à la fin de la décennie comme une période de déclin, alors que dans certains pays se développaient ou se préparaient de très larges mobilisations des masses
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(Mexique 1968, Uruguay la même année, Argentine 1969 et même Brésil 1968) et de parler d'une prétendue combinaison avant 1964 entre lutte armée et lutte de masse, sans en donner — et pour cause ! — la moindre explication. En gros, l'autocritique de Debray vise des aspects essentiels de son livre de 1967 et des carences et contradictions réelles des luttes des guérillas qu'il analyse. Il aurait mieux fait, peut-être, d'indiquer plus explicitement le caractère erroné des trois conclusions de Revolucion en la revolucion ? La première — l'élément décisif pour le futur est louverture de focos militaires et non de focos politiques (éd. espagnole, p. 103) — marquait une différenciation absurde et considérait comme un paradigme une ligne de développement qui ne s'était concrétisée que dans des conditions absolument exceptionnelles. La deuxième — ‹ sans lutte armée il n'y a pas d'avant-garde bien définie > (ib., p. 108) — parce qu'elle répète la même erreur. La troisième troisième — concernant la priorité concernant la priorité de la lutte anti-impérialiste (p. 109) — parce qu'elle impliquait une méthode fausse, volontariste, de lutte contre l'hégémonie du réformisme.
Mais la faille majeure de l'autocritique concerne le problème du rapport foco — parti. A ce sujet, Debray conteste, tout d'abord, d'avoir opposé en 1967 foco et parti : il s'agit, d'après lui, d'une fausse polémique estompant l'essentiel du problème.
Pourtant, Revolucion en la revolacion ? avançait effectivement des formulations équivoques ou carrément erronées. Nous avions déjà souligné dans notre analyse de l'époque que Debray esquissait une généralisation arbitraire de l'expérience cubaine, qu'il avait la tendance de confondre critique des partis réformistes ou staliniens et critique du parti en tant que tel, qu'il ne comprenait pas que l'existence d'un parti révolutionnaire, loin de représenter un obstacle, aurait énermément facilité le développement de la lutte armée (1). Disons plus explicitement maintenant que, même si la guérilla avait pu jouer un rôle d'avant-garde dans le sens léniniste du terme, par sa propre genèse et structure, elle n'aurait pas pu accomplir toutes les tâches politiques insupprimables que le parti-avantgarde doit accomplir dans une lutte révolutionnaire. Rappelons, finalement, que le Debray de 1967 avait une conception substitutionniste non seulement sur le plan politique, mais aussi sur le plan social (2).
Sur ce terrain, le Debray de 1974 est loin de faire une autocritique satisfaisante. Au contraire, il s'efforce de minimiser ses responsabilités en 46 se mimétisant derrière Lénine et faisant appel à une interprétation fausse de Marx. Selon lui, en 1967, il aurait conçu le foyer guérillero comme • une version particulière du parti tel qu'il est défini dans Que faire ?: petit groupe d'élite, compact et discipliné, dévoué corps et âme à la révolution, sujet à ses propres règles de fonctionnement, à sa discipline et à ses méthodes de travail clandestines, sans liaison organique avec le mouvement de masse abandonné à ses revendications économiques sectorielles... Le foquisme des années 60 était une application expéditive de la théorie léniniste d'organisation du début du siècle. C'était un léninisme pressé. > (I, 172-173).
Debray ne peut pas ignorer que l'histoire a démontré même aux aveugles que le parti de Lénine n'avait rien en commun avec la caricature grotesque qu'il exprime. Il découvre donc l'opposition — d'aileurs pas du tout originale — du Lénine de Que faire ? et du Lénine de 1917 ou, pas de place pour le parti dans la conception marxiste >. C'est pourquoi l'auteur du Capital est déguisé en partisan de ‹ la spontanéité prolétarienne > (I, 183-186). Dommage (pour notre « historien > improvisé) que Marx a contribué à définir le problème capital du rapport entre avant-garde et masses (rapport que Debray découvre à l'aube des années 70 du XX* siècle), qu'Engels a opéré dans le même sens, que les deux se sont engagés des décennies durant dans un travail opiniâtre de construetion d'organisations ouvrières nationales et de la première organisation internationale du prolétariat! Dommage que Lénine et les bolchéviks ne se soient pas aperçus que Marx ignorait le parti et se baignait dans le spontanéisme ! (3).
Fidèle à sa vocation ‹ dialectique › — sur laquelle nous reviendrons →, après avoir découvert l'antithèse Marx-Lénine, Debray affirme la nécessité du dépassement, la nécessité « d'embrasser les deux pôles de la contradiction dans une même visée ›. Il nous rappelle modestement qu' ‹ il faut simplement revenir aux principes élémentaires de la lutte de classes, aux acquis théoriques les plus incontestables du matérialisme historique…, revenir à lABC >. La tâche apparait d'autant plus urgente que • Marx domine l'intelligentsia européenne, Lénine les Universités du Tiers Monde... Là, en Europe, on sait mal passer de l'analyse théorique aux conclusions politiques..., ici (en Amérique Latine), on ne s'occupe guère de fonder en théorie sa politique › (I, 186-187).
Un tel bavardage se passe de commentaires.
Mais Debray introduit une autre explication de ses performances passées. D'après lui, la conception de Revolucion en la revolucion? était légitime au moment où elle fut formulée et ce n'est qu'après qu'il a été possible de saisir ce qui faisait défaut. Parallèlement, le choix fait par les avant-gardes latino-américaines qui ont appliqué l'orientation foquiste était historiquement ‹ surdéterminé ›: ‹ l'insuffisance, le reflux ou la faiblesse du mouvement de masse, la répression ou la désorganisation du mouvement ouvrier, l'absence de e collectifs » déjà structurés, prêts à se lancer de façon organisée et responsable dans la lutte armée ‚la vitalité d'une idéologie de caractère judéo-chrétien inscrite dans la tradition culturelle hispanique, dont la version la plus vulgaire est le e machisme › et la plus noble le sens de l'honneur individuel et de la prouesse morale, tous ces facteurs sociaux, politiques et idéologiques se sont ligués, au début des années 60, pour reprendre
* Lénine de € parti › de 1902 le pouvoir aux
En l'occurrence, ses expressions, du tout le pouvoir au
› et celui de e tout soviets de 1917 >.
il n'hésite pas à mobiliser, pour une fois, le détesté Trotsky, dont il rappelle la critique à Lénine de Nos tâches politiques, en oubliant toutefois de mentionner l'autocritique du Trotsky d'après 1917.
Cette fausse interprétation se base d'ailleurs sur une conception plus générale également fausse. D'après Debray, • la théorie léniniste du parti est par essence provisoire et précaire, c'est-à-dire dépendante de la conjoncture et des rapports de force entre classes › (La Critique des armes, vol. II, p. 265). Or, il est vrai que Lénine concevait la construction du parti en fonction d'un ‹ plan stratégique central › et que les modes concrets de construction d'un parti léniniste ne sauraient faire abstraction de la nature d'une étape historique donnée. Mais il n'en découle pas, sous peine de distorsion complète du léninisme, que la théorie du parti dépend de la conjoncture et des rapports de force changeable, parmi les classes. Sinon, comment pourrait-on expliquer la bataille de Lénine pour l'assimilation de la conception bolchévique par le mouvement ouvrier international dans son ensemble ?
Mais Debray ne se limite pas à ‹ compromettre › Lénine. Sa deuxième trouvaille — qui n'est pas originale non plus (récemment, avant Debray, Rossana Rossanda s'est aventurée sur ce terrain) - est d'opposer Lénine et Marx. Ce dernier n'aurait pas eu de théorie de l'organisation ; encore pire, e il n'y a simplement pour déposer entre les mains d'avantgardes réduites la responsabilité de l'initiative historique de lutte armée > (1, 94). En d'autres termes, se serait produite une espèce de e fatalité sociologique › (sic !). D'ailleurs - explique Debray — comment aurait-il été possible, dans une phase de reflux, d'assurer • le prolongement d'une action révolutionnaire de classe ? N'était-il pas nécessaire, pour contrecarrer les déviations • principales › de l'époque (le ‹ politicisme » qui faisait oublier la lutte armée révolutionnaire, le retard des avantgardes par rapport aux mouvements de masses, etc.), d'esquisser une orientation basée sur la priorité du militaire sur le politique et sur le rôle presque exclusif des avant-gardes ? (I, 210 et 257-258).
Mais Debray insiste surtout sur le background historique-national des options de 1967 pour en démontrer l'inévitabilité. La structure même de la société latino-américaine - sous plusieurs angles analogue à la société tzariste — aurait provoqué une concentration dans l'appareil d'Etat de • la quasi-totalité de la vie politique, sociale et économique >. Par conséquence, la lutte révolutionnaire aurait été conçue en termes de conquête de l'Etat, les luttes sociales à la base, elles-mêmes, se seraient réduites à la lutte politique pour le pouvoir au sommet et la lutte politique se serait réduite, à son tour, à la lutte militaire. ‹ Ce qu'on a pourfendu du sobriquet de ‹ militarisme › (- tout est affaire d'affrontement armé) n'était done que la projection sur le terrain de la lutte armée du • politicisme › prédominant en Amérique latine (= tout est affaire de politique) ; ou si l'on préfère, une version militaire de l'exagération unilatérale du facteur › politique › aux dépens des données économico-sociales > (I, 176).
Pour justifier la déviation dont il avait partagé la responsabilité, notre auteur se cache derrière une prétendue déviation historique-continentale: mais quel sens peuvent avoir de telles abstractions fumeuses et vides ? (4). Une inversion méthodologique
Dans son analyse sur la guérilla vénézuélienne, Debray nous explique que le e constat de faillite > de la direction de cette guérilla après 1965 avait servi de base documentaire à Revolucion en la revolution ? (II, 68). Par là même, il avoue son procédé : la généralisation hâtive, la promotion à théorie d'expériences spécifiques et limitées (en combinaison — nous lavons déjà rappelé — avec une interprétation tendancieuse et une universalisation abusive de la voie cubaine).
Mais il y a plus. En se référant à une critique de Louis Althusser, Debray admet qu'entre la dénonciation des formes de lutte armée qu'il considérait négatives en 1967 et le modèle qu'il présentait ‹ comme idéal », ‹ il n'y avait aucun rapport logique de déduction, mais un blanc, un saut arbitraire ›. Mais il ajoute immédiatement après: ‹ Nous présentions comme acquise et déterminante une forme de guérilla rurale, sans montrer à quelles conditions déterminées elle pouvait historiquement apparaitre. Ur, ce hiatus au niveau de l'analyse reflétait un moment particulier de la praxis révolutionnaire d'alors, qui était lui-même un hiatus objecur entre des formes de lutte armée qui s'étaient déjà montrées impraticables et l'espoir d'un saut qualitatif imminent dans l'activité guérillera. La liaison entre les deux moments (de l'histoire réelle et de l'argumentation écrite) s'appelait le Che Guevara. Elle ne pouvait pas alors apparaître noir sur blanc. Ce qui soutenait le raisonnement n'était pas un fait mais un projet en cours de réalisation — l'installation du Che en Bolivie à la tête d'un groupe choisi de cadres militaires — qui ne pouvait pas être rendu public › (I, 235). Ici, l'inversion méthodologique est claire :la guérilla rurale devait être défendue et théorisée parce que le Che était en train de la préparer en Bolivie. Au lieu de partir d'une analyse d'ensemble de la situation objective et de ses potentialités pour en tirer des généralisations et des indications opérationnelles, Debray part d'un projet qu'il ne justifie pas sur une base analytique. Par surcroit, l'aberration méthodologique va de pair avec l'exaltation du rôle charismatique d'une personnalité. Grâce à ses qualités exceptionnelles, Guevara aurait dů combler le vide dont nous parle Debray. • Personnellement — écrit-il —, et nous ne sommes certainement pas les seuls, nous avons découvert que le Che Cuevara était mortel le 8 octobre 1967. Que les sages se moquent s'ils ont le cœur à cela ! › (I, 235). Ici, nous sommes à la frontière entre le mystique et le grotesque (5).
Il ne s'agit pas, d'ailleurs, d'une bavure accidentelle. L'exaltation du rôle des grandes personnalités revient chez lui comme un leit motiv. En dernière analyse, Debray est conditionné par la suggestion des personnalités qu'il rencontre sur son chemin : Guevara en 1965-67, Allende en 1970, Mitterrand en 1974. La courbe descendante symbolise la déchéance politique du personnage.
Ayant des prétentions philosophiques, Debray fait recours fréquemment à la dialectique. Malheureusement, sa dialectique n'est pas une dialectique de forces sociales et politiques réelles, n'est pas fondée sur la détermination d'événements et de tendances réels. Elle se réduit le plus souvent à l'évocation sous forme de contradiction de notions abstraites, sinon à l'usage d'images ou de métaphores. Pour ne faire que deux exemples, le problème des liens entre les tâches démocratiques bourgeoises et les tâches socialistes dans la dynamique révolutionnaire latino-américaine est transcrite dans les termes d'une ‹ dialectique du ne plus et du pas encore ›, promue à e modèle théorique », à • grille d'interprétation générale >. Quant à la guerre du peuple, son « noyau rationnel › résiderait dans LA LIQIDATION DU PRINCIPE D'IDENTITE (majuscules de l'auteur) et elle serait née non de conditions socio-politiques données, mais des Cahiers philosophiques de Lénine (I, 75 et 105).
Ajoutons que l'usage — ou l'abus — de proclamations catégoriques, des métaphores, des aphorismes, des boutades pures et simples — typique de Revolucion en la revolucion ? ne cesse de caractériser le style debrayste. C'est une ressource pour masquer l'indigence conceptuelle, l'incapacité de la moindre synthèse historique plausible. D'où un style qui ne cache pas les prétentions littéraires, mais qui en fait est faussement brillant, grandiloquent, insupportablement prolixe et parfois n'évite pas le mauvais goût: par exemple lorsqu'il présente Gramsei comme e un nain bossu et phtisique ›, lorsqu'il décrit la mort de Yon Sosa ou lorsqu'il nous donne du Che Guevara — involontairement, bien entendu — l'image d'un décadent qui aime les sensations étranges (6). La vocation psychanalytique n'est pas absente non plus. Tous ceux qui étudient Trotsky doivent remercier Debray qui leur fournit une clé d'interprétation insoupçonnée : Trotsky « n'arriva jamais à ‹ décharger > (au sens psychanalytique du mot) le Soviet de Pétrograd de 1905 qui l'avait fait accéder personnellement à l'avantscène de l'histoire et qu'il finit par imposer à tous les événements de l'histoire future comme critère d'appréciation, passe-partout interprétatif et archétype à imiter > (I, 103). Il est encourageant de voir que la stupidité antitrotskyste se fraie parfois des chemins nouveaux (7). Réhabilitation du facteur national et conception mécaniste
L'exercice d'une dialectique abstraite s'enchevêtre chez Debray avec des inclinations mécanistes et une sorte d'historicisme justificationniste. La guerre du peuple, par exemple, serait réglée par des lois du type des lois scientifiques, telles que la loi de la pesanteur ou la loi de Mariotte. Plus, en général, les événements seraient strictement conditionnés par tout ce qui les a précédés; de façon que, par exemple, au Chili, • il fallait parcourir jusqu'au bout le chemin institutionnel et légal >. D'autre part, les principes seraient déterminés par les situations données et il n'y aurait que des ‹ vérités transitoires » (II, 218 et 256). Le fait que Debray considère absolument normal de changer de • principes › ou de • vérités › entre 1967 et 1970 ou entre 1972 et 1974 élimine toute équivoque. Ses caractérisations ne se limitent pas à une mise en garde contre toute conception métaphysique ou toute stérilisation dogmatique: elles recommandent l'adaptation des conceptions et des orientations de base aux exigences conjoncturelles. Il débouche done sur l'empirisme et, politiquement, sur l'opportunisme.
L'aspect mécaniste de la pensée de Debray transparait notamment lorsqu'il insiste sur la portée décisive des déterminations nationales. En renversant l'optique de 1967 et tombant dans l'erreur diamétralement opposée, il explique que les perspectives de la lutte révolutionnaire doivent être fixées « dans un cadre national et singulier › et il affirme catégoriquement que • les masses qui font l'histoire ne se mettent pas en branle si leur vouloir n'est pas ébranlé par une émotion ou par une image fondamentale ancrée au fond de leur histoire passée > (I, 31-36). D'après lui, « chaque mouvement révolutionnaire d'Amérique Latine a nécessairement la taille, les qualités et les défauts de sa classe d'origine et de sa formation nationale › (II, 210) et la faiblesse du mouvement guérillero en Bolivie était de ne pas être apparu e dés ses débuts comme le prolongement, à un niveau supérieur, d'une souche nationale populaire › (La Guérilla du Che, p. 156).
Des appréciations statiques et des déformations messianiques sont le produit d'une telle méthode. Justement e à cause de leur passé stérilisant >, les pays scandinaves et anglo-saxons seraient e sans avenir révolutionnaire visible ›, alors que les perspectives seraient bien plus reluisantes pour la France, ‹ berceau du socialisme utopique et creuset du scientifique, véritable patrie du socialisme > (1, 317-318) (8). Trotskystes et « gauchistes ›
De même que dans Revolucion en la revolucion? Debray utilise largement la méthode de polémiquer contre des fausses cibles et de déformer frauduleusement les idées de ceux qu'il critique. Si, contre le maoisme — ou plus exactement con48 tre des sectes maoistes, qu'il ne nomme d'ailleurs pas — il lance quelques coups, le trotskysme et les trotskystes sont lobjet d'attaques qui mériteraient — nous nous excusons de cette digression — une interprétation plus psychologique que politique.
La polémique de Debray se développe par des stupidités prétentieuses — telles que l'étude psychanalytique de Trotsky que nous avons mentionnée — ou des caricatures grotesques (par exemple, à propos de la conception de la révolution mondiale); par des falsifications dignes de la meilleure tradition stalinienne ou néo-stalinienne (par exemple, la baliverne sur la soi-disante ‹ indifférence › de Trotsky vers la question nationale et coloniale) ; par la confusion délibérément entretenue entre la IV• Internationale et des groupes qui n'ont rien à voir avec elle, comme les sectes posadistes ou le P.O.R. Lora : par l'accusation de mauvaise foi sur notre prétendue action dénigratrice envers la révolution cubaine : par une attaque contre e les bureaucrates de la IV* Internationale qui, à 6000 kilomètres de distance, voudraient téléguider et pénétrer d'authentiques mouvements révolutionnaires dont ils se font les porteparole > (I, 197-198) (9).
Tout cela ne mérite pas d'être pris au sérieux. La polémique est sans objet avec un homme qui ne se préoccupe pas de s'informer tant soit peu sur les questions sur lesquelles il prétend trancher, qui n'a pas lu dix pages de notre littérature, qui n'avance jamais d'arguments et de références précis. qui n'a pas la moindre idée du fonctionnement d'une organisation mondiale où l'élaboration et les décisions sont collectives, qui voudrait trainer dans la boue un mouvement dont les militants ont toujours été aux premiers rangs des luttes anti-impérialistes et anticapitalistes en payant le prix de répressions sans nombre. et trement dial Debrav n'est pas plus élégant à l'égard des e gauchistes > européens et français en particulier, qu'il eritique violemment et avec mépris, on ne sait pas avec quelle autorité. Par là, il démontre son incompréhension totale du phénomène de la radicalisation estudiantine, intellectuelle et petite-bourgeoise dans les pays capitalistes développés et son incapacité à faire la distinction élémentaire entre les intellectuels franc-tireurs qui se considèrent la conscience critique de l'histoire universelle et des mouvements qui ont joué et jouent un rôle politique réel. Il devient ainsi un instrument de la polémique menée contre les révolutionnaires par les bureaucrates, à côté desquels, d'ailleurs, il s'est inconditionnellement rangé au cours de la dernière campagne présidentielle.
ANALYSES ET BILANS
Venezuela et Uruguay
Le deuxième volume de La Critique des armes analyse les luttes armées au Venezuela, en Uruguay et au Guatemala. Nous n'examinerons pas ici en détail ces analyses (entre autres parce que nous ne disposons pas de tous les éléments d'information indispensables), en nous limitant à quelques considérations rapides.
Tout d'abord, nous ne sommes pas d'accord avec ce que Debray écrit pour justifier la définition d'‹ exemplaires › à propos des luttes armées dans les trois pays donnés. ‹ Dans aucun autre pays — écrit-il — un mouvement révolutionnaire clandestin n'est parvenu aussi près du but : le renversement de l'Etat bourgeois, la prise du pouvoir › (II, 10). Or, nous ne contestons pas qu'en Uruguay s'est produite une situation prérévolutionnaire qui pouvait se transformer dans une situation révolutionnaire, qu'au Guatemala une guerre civile partielle s'est déroulée des années durant, que la guérilla vénézuélienne a été riche de leçons pour tous. Mais cela ne veut pas dire qu'on est allé près du renversement de l'Etat bourgeois.
Nous ne sommes pas d'accord non plus sur la description du processus vénézuélien comme d'un e rétrécissement inexorable >, ‹ où se succédèrent, par saccades, au rôle de protagonistes principaux [dans la lutte insurrectionnelle] les masses populaires, puis les partis révolutionnaires, des fractions de ces partis et, à la fin, des sectes > (II, 118). A part l'approximation terminologique (le P.C.V. serait-il un parti e révolutionnaire > ?), Debray oublie que le mouvement de 1958 avait un caractère socialement hétérogène et les larges masses étaient encore, à lépoque, sous l'hégémonie de l'Accion Democratica, ce qui rendait inévitable ce processus de différenciation (nous n'abordons pas ici la question de savoir si ce processus aurait pu se produire dans des formes et avec des résultats différents).
Nous n'avons pas les éléments pour juger toutes les vicissitudes dont Douglas Bravo a été protagoniste ni à plus forte raison ses rapports avec la direction cubaine, sujet délicat qui devra être analysé, étant donné sa valeur historique et politique. Certaines argumentations avancées par Douglas dans son texte de 1970 et que Debray rappelle se fondaient incontestablement sur une optique abstraite et ignoraient les contradic- tions réelles auxquelles devaient faire face les révolutionnaires cubains. Mais peut-on oublier que Douglas exprima, déjà à l'époque, des réflexions critiques fondamentalement exactes sur la nécessité d'établir des liens entre guérilla et mouvement de masses et de construire un instrument politique ne s'identifiant pas avec les détachements armés ?
L'analyse sur lUruguay souffre da fait que | l'auteur n'examine pas les événements de juin-juillet 1973. Il est vrai qu'il souligne que les Tupamaros avaient subi en avril 1972 un coup sérieux; mais, somme toute, il donne une impression d'optimisme sur les possibilités d'une reprise, à une échéance même rapprochée, sur la capacité des militants du M.L.N. de résoudre les problèmes de l'intégration dans un mouvement de masse et même le problème du parti. L'erreur commise dans un essai de 1971 ne lui avait pas conseillé d'être plus prudent. Au contraire, il misait à tel point sur une nouvelle poussée des Tupamaros, qu'il liait à cette éventualité le sort du • modèle guérillero › dans toute l'Amérique Latine (II, 130) (11).
Mais, ce qui est plus important, Debray ne critique pas les erreurs politiques principales des Tupamaros, à savoir l'appui au Frente Amplio, front de collaboration de classes présidé par le général Seregni, où le P.C. imposait sa ligne traditionnelle, et les rapports équivoques entretenus avec l'aile dite péruvienne des militaires. Derrière ces erreurs se cachait, en réalité un manque de rigueur sur la nature du processus révolutionnaire et des alliances réaliser. Sur ce terrain, il est clair que le M.L.N. n'avait pas réglé les comptes avec l'idéologie des partis communistes ni saisi les racines de leur dégénérescence opportuniste.
Ensuite, alors qu'il est assez minutieux dans l'analyse d'autres périodes, Debray ne mentionne aucunement l'orientation et l'intervention des Tupamaros à l'étape cruciale des mobilisations de juillet-août 1968. Ces mobilisations ont déterminé une situation prérévolutionnaire et des conditions d'autant plus favorables que l'armée n'avait pas encore opéré la restructuration nécessaire pour devenir un instrument efficace de répression. Dans ce contexte, les partis traditionnels — le P.C. en premier lieu — ont eu la lourde responsabilité de ne pas formuler, une stratégie de conquête du pouvoir et de ne pas adopter les formes de lutte correspondantes. Mais on ne saurait oublier que les Tupamaros n'avaient pas ron plus un projet stratégique d'ensemble et ils ne pouvaient done pas apparaitre aux yeux des masses comme une véritable alternative. D'où leur faiblesse intrinsèque qui les a condamnés à un rôle mineur, d'appoint, malgré l'ampleur de leurs actions et la sympathie active dont ils jouissaient dans des couches populaires amples.
Il est encore plus grave — puisqu'une première expérience avait été faite - que les événements se soient déroulés une deuxième fois, sous une forme analogue, cinq ans après. La crise de juin-juillet 1973 était encore plus profonde et grosse de conséquences graves. La classe ouvrière ripostait à l'attaque du gouvernement et des militaires par une grève générale et par de nombreuses occupations d'usines, de bureaux administratifs, ete., maintenues pendant quelques semaines. L'exigence de combiner une stratégie politique et des initiatives d'armement des masses et d'actions armées, pour éviter que le mouvement soit écrasé et qu'une dietature s'impose, crevait les yeux. Le Frente Amplio, le P.C. et les syndicats n'étaient pas en condition de le satisfaire et ils cherchèrent un compromis qui ne pouvait qu'amener au désastre. Mais cette tâche ne fut pas accomplie non plus par les Tupamaros qui furent les grands absents à cette étape cruciale. De cette constatation doit partir toute analyse de l'expérience uruguayenne, toute tentative d'esquisser une nouvelle orientation de stratégie politique et • de lutte armée. Encore sur la guérilla du Che en Bolivie
A propos de La guérilla du Che, nous ne nous arrêterons pas sur toutes les inexactitudes, les erreurs, des distorsions qui caractérisent cette performance debrayste aussi (12). Limitons-nous aux problèmes essentiels.
Debray insiste avant tout sur l'optique continentale de l'entreprise du Che. Inutile d'expliquer encore une fois pourquoi cette optique était légitime et nécessaire. Toutefois, ce n'est pas facile de distinguer entre les projets effectifs de Guevara et les interprétations de notre auteur qui, dans le livre sur la Bolivie, démontre un manque de rigueur encore plus éclatant que dans les autres volets de son triptyque. La précision qu'il fait luimême (‹ les véritables plans du Che n'ont jamais été consignés par écrit, du moins à notre connaissance, et encore moins rendus publics », p. 87) autorise à supposer que les interprétations ont souvent le dessus. Cela vaut, en tout cas, pour la description désinvolte et abstraite du projet continental qui estompe toute différence entre réalité immédiate et à court terme et perspective future. Cela vaut fort probablement aussi pour l'hypothèse de construetion
« d'un pouvoir populaire matérialisé par son instrument d'action, une force militaire autonome et mobile », susceptibl période ment de éventuels le de survivre pendant une indéterminée, indépendampoints d'appui nationaux
(pp. 83-91).
effet, non seulene l'empêche stabilisation de la lutte de classes et • le réseau urbain, encore insuffisamment développé et inconsistant, hésitait à assumer une personnalité politique indépendante et à ouvrir lui-mème ses propres fenêtres sur le mouvement de masse › (pp. 123-126).
L'analyse est, comme d'habitude, sommaire : la situation n'était pas si négative que Debray semble le croire maintenant. La méthode est encore plus discutable. En effet, s'il est vrai qu'une initiative de lutte armée ne peut pas faire abstraction de la situation objective et de ses tendances, il est absurde de la concevoir comme liée d'une façon si stricte aux conditions conjoncturelles. Ce qui est plus, la carence du réseau urbain était déterminée, en dernière nalyse, par le choix politique de l'alliance avec le P.C.B. qui, loin d'e hésiter », s'engagea dans une véritable action de sabotage.
Nous touchons ici à un point fondamental : Debray dénonce dans la * carence de services et d'instruments logistiques > la cause déterminante et cachée qui permet de retrouver l'enchainement interne des ‹ accidents ›, ‹ impondérables > et ‹ contretemps > qui, en dernière analyse, amenèrent à la défaite (p. 133). La vérité amère est que Guevara fut rapidement coupé de ce
En deuxième lieu, Debray explique que le choix du terrain pour la première implantation de la guérilla était inapproprié aussi bien du point de vue géographique que du point de vue social. En ment il s'agissait d'une zone très peu peuplée, mais, par surcroit, la population qui y vivait n'aurait pu être éventuellement mobilisée que par des revendications qu'un mouvement de guérilla n'aurait pu satisfaire, surtout à sa première étape. Si certains détails que Debray nous donne (sur le fait qu'il n'y avait pas un seul guérillero capable de parler la langue de la région, sur la confusion régnant dans la phase préparatoire, etc.) sont vrais, la conclusion s'impose que l'entreprise était sérieusement compromise dès le départ.
Troisième point : le choix du moment. Debray rappelle que les affrontements commencèrent avant que les guérilleros ne le voulaient. Mais cette justification partielle pas d'expliquer en même terps que le choix n'était pas heureux dans la mesure où la situation bolivienne était caractérisée par une certaine qui aurait dû être son infrastructure urbaine et qu'il ne disposa pas, dans la région des opérations, d'un seul collaborateur digne de confiance ou conception de la priorité absolue, pendant toute une période, de la guérilla rurale. Cette généralisation fut d'autant plus erronée en Bolivie que des potentialités de lutte armée réelles existaient même dans d'autres secteurs. C'est pourquoi les marxistes révolutionnaires boliviens, dès le lendemain de la chute du Che, avaient affirmé la nécessité — et déterminé analytiquement la possibilité — d'une lutte armée se développant dès la première étape par des actions de guérilla dans les campagnes, par des initiatives dans les zones des mines - où les ouvriers avaient une tradition très longue d'affrontements avec les forces de répression — et par des actions dans les centres urbains visant notamment à démoraliser l'ennemi et ses partisans et à créer des conditions subjectivement plus favorables à des luttes de masse et à un soutien à la lutte armée (14).
Souhaitons que personne ne nous soupçonne de < sous-estimer > la paysannerie. Nous sommes convaincus que, quelle que soit la forme conjoncturelle de lutte — la participation active des paysans est une condition pour une montée victorieuse du mouvement en Bolivie (les limites de la mobilisation paysanne en 1970-1971, en dépit des efforts faits par les trotskystes du P.O.R. qui ont contribué à la construction d'une nouvelle confédération syndicale paysanne, sont l'une des causes de la défaite rapide). Mais il faut comprendre que, d'un côté, une guérilla essentiellement paysanne telle que la prônait l'E.L.N. avait très peu de possibilités de se développer et de jouer un rôle politique national; d'autre part, qu'il est impossible en Bolivie de faire abstraction de la force sociale décisive représentée par le prolétariat des mines et, dans une moindre mesure, des entreprises des centres urbains.
2- Guevara n'ignorait pas l'exigence d'une intégration dans la situation bolivienne, d'un lien solide avec les masses exploitées du pays. Nous ne croyons absolument pas qu'il négligea ce problème en adoptant de la dynamique continentale de la lutte la conception immédiatiste et abstraite qu'explique Debray. Mais l'erreur capitale commise dans la phase préparatoire et qui ne fut pas surmontée ensuite, résida dans le choix des médiations politiques susceptibles d'assurer les liens avec le mouvement de masses et le soutien à la guérilla. Ce choix en direction du P.C.B. et de cadres et militants placés dans son orbite découlait d'une incompréhension de la nature de ce parti, plus en général d'un parti bureaucratique éduqué par le stalinisme, et comportait des illusions catastrophiques même après que les intentions de Monje et ses accolytes furent claires (v., par exemple, l'analyse du Journal du Che fin mai 1967). En même temps, il était dans une très large mesure conditionné par les orientations de la direction cubaine lors de la conférence tricontinentale (1966), pendant l'incubation du projet du Che. A l'époque, Cuba en alla jusqu'au bord de la rupture avec la Chine et Fidel lança contre le trotskysme une attaque du plus pur style stalinien. Il ne restait done que de décider d'un accord avec le P.C. prosoviétique et ses collaborateurs.
Sur ce terrain se place l'erreur qui condamna la guérilla bolivienne à un échec rapide. Nous ne croyons pas, par contre, que le choix du moment fut erroné. En effet, il y avait des possibilités objectives pour un essor de la lutte armée et, contrairement à ce que semble croire aujourd'hui Debray, la situation était caractérisée par des tensions très fortes et par des conflits aigus et les masses n'étaient pas du tout écrasées. L'accueil que, malgré tout, la guérilla a eu dans des secteurs larges, ses répercussions politiques et même les événements qui suivirent la défaite démontrent qu'il est absurde de présenter l'initiative du Che comme artificielle, comme étrangère à la dynamique politique du pays.
3° Guevara ne resta pas ancré à son choix initial, mais il se déclara prêt à réaliser l'unité avec tous les révolutionnaires, les trotskystes compris (15). La nécessité de l'élargissement du noyau de la guérilla revient dans ses notes comme un leitmotiv. Mais le mouvement, dont il avait pris la direction, I'E.L.N., comme nous l'avons déjà rappelé, posa à l'intégration d'autres forces dans la guérilla des conditions préalables drastiques et vexatoires et s'avéra incapable d'empêcher le sabotage du P.C.B. et de ses agents qui eut en fait des dimensions beaucoup plus amples que Fidel Castro ne le croyait (16).
A ce sujet, nous écrivions dans notre article de juillet 1968 : « Les hommes dont Guevara avait besoin et qu'il réclamait dans son journal existaient et ne demandaient qu'à participer à la lutte. > Debray confirme, dans son style, le bien-fondé de notre affirmation, lorsqu'il écrit que, même si un sur dix de ceux qui se déclaraient prêts à s'unir à la guérilla avaient tenu leur parole, le nombre des guérilleros se serait multiplié par dix (p. 161).
Ainsi, la contribution à la défaite du Che en Bolivie s'inscrit comme une gloire supplémentaire au lourd palmares des P.C. bureaucratisés. L'expérience bolivienne démontre, d'un seul poin dire que la g à établir aucun sociales qui au survivance et qu'elle ne jouiss tions indispens les avant-garde: vrier et paysan geoisie auraient
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Mais derrière le problème se cache un problème plus fondamental: la sous cet angle aussi, à quel prix est payé le manque de clarté sur les stalinisme.
Il est difficile de dire si les guérilleros auraient pu surmonter la phase critique s'ils avaient reçu à temps un apport substantiel de forces nouvelles. A posteriori, on peut même considérer inutile de poser un tel problème. Mais ce qui nous parait légitime est de faire une réflexion plus générale. Si dans la phase qui a précédé la montée impétueuse des masses de 1970-1971 avait subsisté un mouvement de guérilla, lié avec des secteurs du mouvement ouvrier et paysan, si, en d'autres termes, s'était produite une première accumulation militaire sous forme des détachements armés, est-ce que cela n'aurait facilité considérablement l'accomplissement des tâches de la période suivante, notamment de la tâche impérieuse de l'armement des masses ou des couches les plus politisées des masses, de la création de détachements d'autodéfense et de milices ouvrières et paysannes ? Est-ce que, sous cette forme, aurait pu se concrétiser une dialectique entre guérilla — à savoir l'action armée de détachements exprimés par les organisations d'avant-garde, la seule possible dans une période de répression et d'écrasement du mouvement des masses — et l'armement des ouvriers et paysans - exigence primordiale dans une période de montée débouchant sur une situation révolutionnaire ou prérévolutionnaire ? Quelques leçons de la tragédie chilienne
Dans les pages que Debray consacre au Chili, il y a un certain nombre de choses sur lesquelles on ne peut qu'être d'accord. Cela concerne, notamment, ses rappels sur la différence essentielle entre gouvernement et appareil d'Etat dans son ensemble ; le caractère illusoire de toute conception légaliste; le fait que la transition au socialisme est nécessairement une crise et non un développement graduel. Nous considérons aussi correctes ses mises en garde sur les difficultés qu'implique toute application effective d'une orientation basée sur l'armement des masses et ses précisions sur les limites de l'expérience des cordons industriels et des commandos communaux, qui ne furent des organismes de dualité de pouvoir qu'épisodiquement et embryonnairement et ne commencèrent à organiser l'autodéfense que sous une forme improvisée et artisanale.
Toutefois, Debray ne pose pas avec rigueur, à propos du Chili non plus, les problèmes centraux et il arrive à des conclusions carrément fausses.
Tout d'abord, le projet politiquethéorique de l'Unidad Popular -qu'il relate dans la variante proposée par Juan Garcès — était incontestablement confus du fait de l'existence de plusieurs interprétations. Mais la confusion et l'indéfinition dépendaient en dernière analyse de l'orientation politiqupe et la justification théorique de base.
Schématiquement, la conception de IU.P. était qu'il fallait aborder une étape de préparation au socialisme, où auraient opéré des lois économiques n'étant plus typiquement capitalistes, mais n'étant pas encore socialistes ; où il fallait éliminer le latifundium et frapper le capital monopoleur, national et étranger (17) Les transformations propres d'une telle étape auraient pu se réaliser dans le cadre constitutionnel et les modifications de la constitution éventuelles se produire aussi sans briser le cadre légal. Le P.C. présentait ce projet dans une variante droitière (au fond, plus conséquente avec les prémisses) ; le P.S., et notamment le courant Altamirano, l'assaisonnait à une sauce maximaliste. Mais la substance était la même : c'est pourquoi Allende réussissait à imposer ses médiations.
Or, dans le contexte historique donné, d'autant plus dans une société qui avait connu un certain développement industriel, c'est le projet luimême qui était intrinsequement irréalisable. Dès que la dynamique des différentes classes sociales se développait, les marges de compromis devaient se restreindre de plus en plus et l'antagonisme entre les classes fondamentales explosait directement. La révolution ne pouvait pas être enserrée dans le cadre démocratiquebourgeois, • antiféodal, anti-oligarchique et anti-impérialiste », elle tendait irrésistiblement à transcroitre, à acquérir une dynamique anticapitaliste et socialiste.
Un tel développement était d'autant plus rapide que la situation de 1970 n'était absolument pas telle que Debray la caractérise. Il écrit que * le niveau du changement politique était en fait très en avance sur le niveau de conscience et d'organisation des forces sociales > et il prétend plus loin que les mesures prises par le gouvernement allaient beaucoup au-delà du e niveau des aspirations et de la conscience de sa base sociale > (I, 315-316). L'erreur d'analyse est si grave, qu'elle empêche une véritable compréhension des événements.
En réalité, le succès du 4 septembre n'était que le débouchement d'un long processus de maturation des forces sociales et politiques du prolétariat chilien, que le reflet d'une combativité et d'une prise de conscience croissantes. Le succès électoral opéra comme un stimulant puissant du mouvement de masse, mais il serait erroné de confondre cause et facteur concomitant. La confiance accrue dans ses propres forces et le sentiment que l'adversaire était sérieusement affaibli, qu'une occasion favorable se présentait, poussaient les masses à se mobiau-delà du cadre fixé par le programme de PU.P. C'est étrange que Debray le conteste (au fond, sur la base du seul argument que c'était lopinion de nombreux dirigeants !). Est-ce qu'il ignore ou qu'il oublie les nombreuses occupations de terres par les paysans, les expropriations de fait, par initiative d'en-bas, de nombreuses fermes qui ne tombaient pas sous les coups de la réforme? Est-ce qu'il ignore ou oublie qu'un mouvement analogue se produisit dans des secteurs industriels • non monopoleurs › et que le gouvernement dut souvent se tirer d'affaire par la mesure provisoire de l'intervencion, qui reconnaissait en pratique l'expulsion des propriétaires, mais sans procéder à une véritable expropriation et laissait ainsi la porte ouverte à une • normalisation › éventuelle ? Ce sont justement de tels développements, qui provoquèrent les récriminations des réformistes contre les soi-disant actes irresponsables des ultra-gauchistes.
Soit dit en passant, Debray, en même temps qu'il commet une erreur d'analyse grossière, exprime une conception trop étriquée sur les conditions d'une crise révolutionnaire. Selon lui, elle ne serait possible que dans le cas d'‹ une crise économique généralisée et, pour les grandes puissances du moins, dans une crise militaire internationale > (I, 316). Il est démenti par le fait que les années 30 et la fin des années 60 ont démontré que des crises révolutionnaires ou prérévolutionnaires peuvent se produire sans qu'existent les conditions qu'il évoque. Si, d'ailleurs, en 1968, en France, il n'y a pas eu de lutte révolutionnaire pour le pouvoir ou en Italie, en 1969-1970, une situation prérévolutionnaire ne s'est pas transformée en une situation révolutionnaire, la cause ne réside pas dans l'absence d'une crise économique généralisée ou d'une crise militaire internationale, mais dans l'absence d'une direction révolutionnaire.
Pour en revenir au Chili, l'expérience de l'U.P. comporte une leçon qui a une portée plus générale. Si un projet réformiste ne reste pas sur le papier, s'il ne se réduit pas à une pure et simple opération de couverture de l'action des classes dominantes, si des réformistes commencent effectivement à frapper les grands propriétaires fonciers et les capitalistes monopoleurs, étrangers et indigènes, le résultat est, inévitablement, sur le terrain économique, la rupture de l'équilibre pré-existant et l'éclatement d'une crise de plus en plus profonde (dans la mesure où l'on ne va pas jusqu'au bout, où on n'impose pas un mécanisme d'accumulation qualitativement nouveau, à savoir non plus capitaliste, mais collectiviste et tendanciellement socialiste) ; sur le plan social, le dechainement de l'hostilité de toutes les couches exploiteuses, y compris celles qui ne sont pas frappées directement, mais font également les frais du bouleversement général et ont peur pour le futur. Les réformistes eux-mêmes, dan la mesure où ils subissent la pression puissante d'un mouvement de masse avec qui ils ne veulent pas perdre le contact, ne peuvent pas actionner aisément les freins et ne réussissent pas à imposer le cadre de leur programme originel. Par exemple, les dirigeants de l'U.P. hésitèrent longuement avant de préciser et de traduire en pratique la séparation précise de trois aires économiques que la bourgeoisie considérait, de son point de vue à juste titre, comme une condition préalable à toute tentative de compromis. Un deuxième exemple : dans les campagnes, le P.C. lui-même ne pouvait effectivement entraver les débordements des mobilisations paysannes dans la mesure où son programme prévoyait l'élimination du latifundium. En pratique, il devait accepter un mouvement qui frappait non seulement les gros propriétaires fonciers, mais aussi cette bourgeoisie agraire que, théoriquement, la réforme aurait dû favoriser. Le fait politique que c'est parmi les bourgeois ruraux et non seulement parmi les propriétaire fonciers (dans la mesure où une telle distinction est possible) que surgirent les premiers noyaux de résistance ultra-réactionnaire et fascisante contribua à rendre encore plus difficile — et moins souhaitable, même du point de vue des réformistes — une canalisation des mobilisations des masses.
Dans ces conditions, le réformisme de l'U.P., tout en ne mettant pas en question le système capitaliste en tant que tel et même pas son cadre institutionnel, provoqua en fait une situation critique où il était de plus en plus difficile de contrôler les masses ou leurs secteurs les plus dynamiques. C'est dans la logique de cette situation que la bourgeoisie s'efforça 52 de rétablir à tout prix son unité et, en ne considérant plus suffisante une politique de pression, d'opposition « légale », d'obstruction, de sabotage économique, donna le feu vert au coup des militaires.
Debray ne semble pas saisir cette dynamique ou, tout au moins, il n'en tient pas compte dans ses analyses et son appréciation globale. Selon lui, les dirigeants de l'U.P. sont responsables d'erreurs commises à des moments déterminés. Ils ont eu tort de ne pas faire l'option du plébiscite après les élections municipales de 1971, lorsqu'il y avait la possibilité d'arracher une majorité absolue; de ne pas développer une mobilisation de masse et de choisir le compromis en octobre de l'année suivante; de ne pas faire appel à l'action directe après le coup avorté du 29 juin (à ce propos, toutefois, Debray précise qu'il était déjà trop tard). Ce que notre auteur ne dit pas — ou ne dit pas avec toute la clarté nécessaire -c'est que ces « erreurs ›, avec d'autres qu'on pourrait indiquer, n'étaient pas accidentelles, mais elles découlaient, plus ou moins inévitablement, de la conception réformiste d'ensemble. Si on ne saisit pas les contradictions de cette conception à ses racines, il est inconséquent de la critiquer dans tels ou tels autres détails et il n'est pas très utile, en tout cas, de dénoncer des erreurs partielles.
Pour sa part, Debray, après avoir critiqué certaines prémisses politicothéoriques de l'U.P. et réaffirmé la validité de la conception léniniste de l'Etat, avec une inconséquence étonnante, déclare qu'au Chili il fallait parcourir jusqu'au bout le chemin institutionnel et légal (18), qu'en 1970-1971 on ne pouvait faire que ce qu'on a fait et que l'erreur a été de continuer à adopter les mêmes orientations en 1973! Plus explicitement encore, il explique qu'il n'aurait été ni juste ni digne d'insulter (sic !) l'avenir ou de proclamer irréalisable l'exception à la règle, car rien n'empêchait, sous certaines conditions, de supposer que le « saut ›, pour si difficile qu'il fût, se produisit après et non avant > (I, 309) (19). Ce qui est pire, loin de rappeler la signification que la tragédie chilienne a pour toute la classe ouvrière mondiale, il conclut son exposé en exprimant le vœu que ce qui n'a pas réussi au Chili puisse réussir demain en France. Vraiment, il nous demande, mystiquement, de sperare contra spem !
Même au risque d'apparaitre dogmatique aux yeux de théoriciens sophistiqués, nous répéterons encore une fois que l'absence d'un parti révolutionnaire a été, en dernière analyse, la cause principale de la défaite du prolétariat chilien. Ce qui a manqué, concrètement, c'est une suse au un port ar e stratégie d'ensemble de lutte pour le pouvoir que seulement un parti avec influence de masse aurait pu préciser et traduire en pratique. Un tel parti ne saurait être improvisé à la dernière heure: dès que le processus est déclenché, il est trop tard pour accumuler les forces nécessaires à accomplir les tâches énormes qu'impose une révolution.
Du point de vue de la dynamique des forces sociales, ce qui s'est produit au Chili, c'est un déphasage entre le sommet des mobilisations paysannes — qui ne se sont, d'ailleurs, jamais généralisées — et le sommet des mobilisations ouvrières atteint après fin juin de 1973. En ce qui concerne l'autre composante du mouvement anticapitaliste, le mouvement des étudiants, il a connu, après l'avénement de IU.P. au gouvernement, une usure plutôt qu'une expansion. C'est sur ce terrain, d'ailleurs, que se place une responsabilité grave du M.I.R. dans la mesure où, pendant toute une période, il eut l'hégémonie parmi les étudiants. Sa méthode « verticaliste », conception erronée des rapports avec un mouvement de masse, se sont précisées avant tout à l'égard du mouvement des étudiants et il en a payé le prix. Ces mêmes conceptions des rapports entre l'avant-garde organisée et les masses furent un obstacle à la croissance et à la consolidation de l'influence du M.I.R. dans la classe ouvrière et même dans les couches paysannes où il avait réalisé une pénétration importante (la même considération vaut en ce qui concerne le mouvement des pobladores).
Ainsi, les mobilisations de juilletaoût 1973 se produisirent avec la classe ouvrière relativement séparée de la paysannerie et même des larges masses des étudiants, et poussée en avant politiquement par les initiatives de l'adversaire. Le problème de l'armement du prolétariat se posa tardivement et sous des formes presque spontanées.
Dans ces conditions, il ne pouvait pas y avoir et il n'y eut pas de miracle.
ENCORE SUR QUELQUES
PROBLEMES FONDAMENTAUX Debray ignore le stalinisme
La critique que Debray avait faite en 1967 à certains partis communistes d'Amérique Latine, tout en étant correcte sous plusieurs aspects, impliquait toutefois une méconnaissance de la nature du stalinisme et, plus généralement, des processus historiques de bureaucratisation des or- ganisations ouvrières traditionnelles. Cette carence n'est pas du tout surmontée aujourd'hui.
Nous ne prétendons pas que Debray néglige entièrement le conditionnement du stalinisme sur le mouvement d'Amérique Latine. Il en parle parfois en rappelant certaines des pires aberrations (par exemple, l'attitude du P.C. argentin soutenant les partis pro-impérialistes contre Peron il y a trente ans). Mais il s'agit de remarques fragmentaires, qu'il n'intègre pas dans un cadre d'ensemble. En ne maniant pas un critère d'analyse solide, essentiel, il fait recours aux abstractions, à des généralisations pseudo-historiques, tantôt fantaisistes, tantôt d'une saveur positiviste.
Lorsqu'il veut caractériser e l'ennemi principal du projet politico-militaire › de Revolucion en la revolucion ? contre lequel il fallait se battre prioritairement, il évoque les déviations • politicistes ›, ‹ organisativistes › ou e propagandistes › sous une forme abstraite et l'expérience amère du Che en Bolivie n'est pas suffisante non plus a lui permettre de saisir derrière tout cela les déviations historiquement concrètes que le mouvement ouvrier latinoaméricain avait subies à cause du stalinisme mondial et de la bureaucratisation • nationale › induite par le stalinisme. Les ravages d'une telle incompréhension apparaissent encore plus nettement lorsqu'il parle, comme s'il s'agissait d'une donnée purement objective, ‹ du retard historique des sociétés latino-américaines par rapport à leur avenir socialiste › (soit dit en passant, c'est la guérilla qui aurait dû combler un tel retard !). Une analyse historique concrète démontre, par contre, que le retard de la révolution a été la conséquence du retard dans la formation d'un mouvement ouvrier révolutionnaire et dans la construction d'une direction révolutionnaire, déterminé, à son tour, par le gaspillage de potentialités consommé par le stalinisme et la bureaucratisation des organisations traditionnelles.
Cette incompréhension du stalinisme, voire de l'histoire du mouvement ouvrier des dernières cinquante années, est confirmée par des remarques et des appréciations apparemment épisodiques, mais, au fond, liées à un fil conducteur commun. Debray écrit, par exemple, ce qui suit : * La dictature du prolétariat, sous les formes historiques qu'elle a revêtues jusqu'à ce jour et qui ne sont pas, comme on sait, les plus exaltantes ni les plus marxiennes, est elle-même très dure et pesante, surtout pour nous autres intellectuels. Mais qui a dit que la Révolution était une fête sans fin ? Un jour peutètre.., dans un siècle ou deux > (l, pp. 285-286). Peut-on imaginer une ignorance plus désinvolte dans un étalage de banalités grossières ? D'ailleurs, Debray parle de e pays socialistes > en bloc et, lorsqu'il évoque l'orientation de ces pays envers Cuba, il ignore l'attitude intrinsèquement contradictoire que la bureaucratie soviétique a eue à l'égard de la révolution cubaine et de la politique castriste pendant une longue période.
Que dire des rappels sommaires à la III Internationle sans distinction aucune entre la période léninienne, la troisième période et la période de fronts populaires ; de l'éloge de Dimitrov pour son rôle au VIl' congrès ; de l'affirmation que, pour le Chili, en 1938, le Front populaire eut des « effets heureux > ; du soutien implicite au Frente Amplio d'Uruguay; de l'appréciation flatteuse sur les décisions du congrès du P.C. guatémaltèque en 1969, du jugement sur le rôle joué dans le redressement du mouvement ouvrier latino-américain par des ‹ marxistes › comme le Soviétique Semionov et le Chilien Volodia Teitelboim ? (2). Quelle révolutionen Amérique Latine
A propos de la nature de la révolution latino-américaine aussi, Debray utilise des formules oscillantes, sinon carrément contradictoires. Ne pouvant pas oublier certaines expériences et certaines prises de positions explicites de Guevara, il ne peut pas ne pas esquisser une critique des positions traditionnelles des P.C., pro-chinois y compris. Mais il ne veut pas en tirer la conclusion que la théorie de la révolution permanente est la seule alternative rigoureuse, confirmée par les événements les plus dramatiques de la dernière décennie, du Brésil au Chili. C'est pourquoi il combine des formules allant, en gros, dans le sens des conceptions trotskystes et des formules bâtardes ou même très proches de la conception menchéviquestalinienne de la révolution par étapes.
Dans La Guérilla du Che, il n'hésite pas à écrire que ‹ la révolution bolivienne était, par nombre d'aspeets objectifs, une illustration des thèses de la révolution permanente ébauchées par Trotsky après 1905 > ; que ‹ le développement combiné au niveau des forces productives économiques détermine, en dernière instance, au niveau des forces sociales politiquement productives, un développement combiné des tâches démocratiques-bourgeoises et des tâches socialistes › ; que e tous les épisodes de l'histoire bolivienne récente démontrent que la paysannerie, malgré sa supériorité numérique, n'est jamais arrivée à jouer un rôle politique indépendant › (pp. 52-55). Mais immédiatement après, il se presse de dénoncer les e dangers › de la révolution permanente et < limplacable logique de l'ouvriérisme » qui en découlerait et de revenir sur les vieilles banalités sur la sous-estimation trotskyste de la paysannerie (21).
La Critique des armes analyse correctement la dynamique de la révolution cubaine, même si l'auteur a la tendance de privilégier l'aspect intelligence tactique de Fidel Castro par rapport à la logique des forces sociales (au début, Castro n'avait pas de clarté théorique ni même politique sur la dynamique de la révolution, mais cela n'eut pas de conséquences néfastes dans la mesure où, dès 1953, il avait saisi les forces motrices d'une révolution et il était décidé à être, coûte que coûte, un instrument de ces forces). Eu même temps, il introduit toutefois, une différenciation ambiguë et, somme toute, sophistique entre collaboration de classes et alliance de classes, il interprète faussement les révolutions chinoise et vietnamienne comme exemples de révolutions par étapes et il utilise une formule d'inspiration maoïste en parlant d'une e révolution ininterrompue par étapes > (22). Finalement, il cherche à se tirer d'affaire par jeu de prestige que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner: toute difficulté serait surmontée en introduisant comme « modèle théorique › • une dialectique du ne plus et du pas encore › !
En fait, il reste d'autant plus nécessaire d'avoir la clarté sur la dynamique de la révolution en Amérique Latine que les dirigeants cubains ont opéré un repli et des positions erronées ou éclectiques circulent non seulement dans les livres de Debray mais aussi parmi les militants révolutionnaires. A l'époque de la conférence de l'O.L.A.S. et du message du Che (1967), les Cubains avaient explicité le contenu substantiel de la Deuxième Déclaration de La Havane : la révolution latino-américaine sera une révolution socialiste ou une caricature de révolution. A notre connaissance, cette conception n'a pas été ouvertement révisée. Mais, dans la pratique, la révision a été opérée, par exemple par le soutien cubain au gouvernement péruvien, caractérisé comme révolutionnaire, et par l'approbation de la politique de Freinte Amplio en Uruguay. Qu'on le déclare ou non, de telles attitudes impliquent une collaboration avec la bourgeoisie nationale ou des secteurs importants de cette bourgeoisie à qui on attribue un rôle progressiste. Ce n'est pas par hasard, d'ailleurs, que, sur ce terrain, l'attitude des dirigeants cubains cofn- cide avec celle des partis communistes (23). Comme nous l'avons dit, une remarque analogue vaut pour les Tupamaros qui ont soutenu le Frente Amplio et flirté pendant quelques mois avec leurs ‹ péruviens › : certains de leurs textes ont expliqué assez clairement la notion de révolution par étapes (24). Quant au P.R.T. argentin — qui a approuvé à l'époque l'appui des Tupamaros au Frente Amplio → il a utilisé parfois des notions pour le moins dangereuses (la caractérisation du P.C.A. comme ‹ allié stratégique >), il a avancé, dans l'été 1973, l'hypothèse d'un appui électoral à un bloc incluant un représentant du mouvement syndical et un bourgeois soi-disant progressiste et il applique une ligne grosse d'équivoques par le truchement du F.A.S. (Frente animperialista por el Socialismo). Finalement, le P.C. chilien et les autres organisations de IU.P. ont relancé après la défaite la ligne du front antifasciste impliquant la collaboration avec les secteurs bourgeois qui s'opposent ou s'opposeront à la Junta. Dans la mesure où le besoin d'unité correspond à des sentiments réels, cela a posé et posera des problèmes sérieux de clarté politique et théorique au M.I.R. aussi. Guerre du peuple ou abstraction métaphysique?
Debray part d'une critique sous plusieurs angles pertinente des guérillas des années 60, en soulignant notamment leur isolement du mouvement de masse. Mais il n'introduit aucune rectification méthodologique. Au contraire : il passe de la notion universelle-abstraite de guérilla à la notion également universelle-abstraite de guerre du peuple. Il est vrai que, par rapport à Revolucion en la revolucion ?, il est beaucoup moins péremptoire, mais cela ne change rien au fond de la question.
C'est surtout l'expérience vietnamienne — dont la validité pour l'Amérique Latine était ouvertement contestée en 1967 — qui est considérée exemplaire. Mais les rappels historiques sont plus nombreux. L'auteur cite, en effet, comme e sources empiriques ›, la Guerre antijaponaise en Chine, la Grande Guerre patriotique en U.R.S.S., la Résistance yougoslave et la Résistance albanaise, les Guerres de libération en Indochine, en Algérie, etc. (I, 97) : de façon que la guerre du peuple apparait vraiment comme ‹ le paradigme de toute guerre révolutionnaire >.
C'est justement l'ampleur et la variété de la gamme des expériences évoquées qui infirment la portée politique concrète des conclusions à tirer. Cela est d'autant plus vrai que pour Debray le trait commun de toules ces expériences serait qu'il s'agit 54 d'une lutte de défense ou de libération nationale contre un impérialisme étranger. Comment pourrait-on considérer comme méthode d'une valeur universelle - dans une stratégie de lutte révolutionnaire pour le socialisme — une méthode qui ne s'applique qu'à une condition spécifique précise 2 (25).
Les difficultés et les contradictions réelles ne peuvent étre surmontées que sur le terrain de solutions politiques concrètes, inspirées — cela va de soi - par des critères et des orientations de portée générale. Debray, par contre, cherche encore une fois à les surmonter sur un plan purement conceptuel. Nous avons déjà vu que, d'après lui, la guerre du peuple nait des... Cahiers philosophiques, de la ‹ liquidation du principe d'identité ›. Mais sa démarche est encore plus transparente lorsqu'il écrit : • La guerre d'avant-garde sépare tout ce qui se trouve uni dans la guerre du peuple. Dans cette simple nuance, il y a tout l'abime entre deux univers pratiquement semblables mais théoriquement incompatibles. Le monde de l'avant-gardisme se présente comme le monde du travail parcellaire, la guerre populaire comme le monde du travail intégré ; le premier est le monde de l'individualité, le second, du colleetif... (La guerre du peuple) se fonde sur la loi de lidendité des contraires et l'action réciproque > (I, 104-105).
Malheureusement, tout ce bavardage n'aide pas à comprendre dans quelles conditions, par quelles méthodes, par quels choix une lutte armée puisse effectivement décoller et parvenir à la plénitude • dialectique > qui serait le propre d'une ‹ guerre du peuple › épanouie. Revolucion en la revolucion ? renversée
Sur le terrain des concepts — il serait plus exact de dire des déclamations pseudo-littéraires — Debray « dépasse › ses conceptions de 1967. Sur le plan politique, plus concrètement, il débouche sur des déviations diamétralement opposées.
Il passe d'un projet qui, pour utiliser ses propres mots, manquait des médiations nationales nécessaires à une exaltation des déterminations nationales nécessaires à une exaltation des déterminations nationales qui amène à la revalorisation du e nationalisme révolutionnaire › et à une sous-estimation des dimensions continentales (26), d'une conception qui attribuait à l'avant-garde un rôle de démiurge, à l'affirmation de la nécessité que l'avant-garde s'abolit en tant que telle et, en pratique, à l'adaptation aux organisations traditionnelles ; d'une théorisation de la lutte
- armée comme élément de discrimination fondamental à l'éloge de l'usage chilien de la « légalité révolutionnaire › et du respect par lU.P. en 1970 du chemin institutionnel. Il n'hésite pas, dans la dernière page de son étude — probablement conçue comme le sommet de son élaboration →› à avancer l'hypothèse d'une voie réformiste susceptible de déboucher, en route, sur une issue révolutionnaire et d'une solution possible de cette ‹ énigme > dans cette France, « patrie du socialisme ≥, à laquelle est revenu le fils prodigue.
CONCLUSION : DES TACHES
ARDUES ET URGENTES
La situation en Amérique Latine est une situation difficile pour les larges masses et pour les avant-gardes révolutionnaires. La réaction indigène et l'impérialisme ont réussi à frapper durement la classe ouvrière et les autres classes exploitées. Presque toutes les guérillas ont essuyé des échecs (là où la guérilla subsiste : Colombie, très partiellement Guatemala, elle est acculée à une impasse). Les mobilisations de masses avaient accompagné les expériences national-populistes (Bolivie) ou réformistes (Chili) ont été écrasées. Dans le pays le plus important du continent — le Brésil → dix ans après son instauration, la dictature militaire, malgré l'usure inévitable et les difficultés économiques croissantes, ne doit faire face encore à aucun défi sérieux.
La partie décisive se joue au cours de ces mois en Argentine. Peron a été obligé d'accélérer et d'accentuer son déplacement à droite et d'apparaitre ouvertement comme hostile aux revendications économiques les plus élémentaires des masses saignées à blane par l'inflation et favorables aux mesures de répression, y compris contre les dissidents de son mouvement. Toutefois, la classe ouvrière ne cesse d'être caractérisée par un niveau élevé de combativité et une prise de conscience antibureaucratique de plus en plus nette : des secteurs importants du prolétariat, notamment à Cordoba, rejettent l'hégémonie péroniste, y compris dans les syndicats; la petite bourgeoisie radicalisée n'est pas en reflux ; des organisations subsistent qui ont conduit la lutte armée, ont acquis une influence incontestable et ne seraient pas balayées aisément par un coup à la brésilienne non plus. Il est clair que si la situation devait changer en Argentine aussi et si la classe ouvrière subissait un autre échec majeur, une période assez longue de réaction dans la plupart du continent serait une variante probable.
Ce n'est pas le but de cet article d'analyser la situation actuelle et ses tendances. Nous renvoyons à ce sujet aux conclusions du X* Congrès Mondial de la IV° Internationale. Nous voulons seulement ici, avant de conclure, signalétiser les termes de quelques problèmes majeurs que les révolutionnaires doivent affronter dans le cadre d'une situation qui, de toute façon, n'est pas stabilisée et reste grosse d'explosions qui pourraient se produire à tout moment.
Les révolutionnaires d'Amérique Latine ont commis dans la dernière décennie des erreurs graves; nous avons reconnu explicitement les notres dans le bilan dressé au dernier Congrès Mondial (27). Des faiblesses subjectives incontestables ont retardé les rectifications nécessaires et encore retardent, y compris en ce qui concerne le mouvement trotskyste, la définition des orientations pour cette étape et, en particulier, de la stratégie et de la tactique dans certains pays. Il serait, toutefois, faux d'ignorer que certaines contradictions sont inscrites dans les conditions objectives ou dans la problématique révolutionnaire elle-même.
Une première contradiction découle de l'appréciation de l'action de l'impérialisme à cette étape. Il est légitime de partir de l'idée que l'impérialisme mettra tout en œuvre pour éviter la naissance d'un deuxième Etat ouvrier en Amérique Latine. Mais il n'en découle pas automatiquement qu'il aura en tout recours à une intervention militaire directe. Même dans l'éventualité d'un danger réel, des conditions internationales et internes spécifiques pourraient l'obliger à ne pas intervenir ou à remettre les échéances.
Si les révolutionnaires ne saisissent pas la possibilité de différentes variantes et tirent les conclusions d'une façon trop mécanique, ils risquent de subordonner toute leur orientation à une seule hypothèse, de ne pas tenir compte correctement des rythmes et done de commettre des erreurs politiques — éventuellement politico-militaires - très dangereuses. Debray rappelle à juste titre les erreurs de perspective commises sur ce terrain par des noyaux de guérilla (I, 101). Analoguement, nous avons polémiqué avec le P.R.T. argentin qui, depuis 1971, estompe la distinction entre une situation de guerre civile embryonnaire ou potentielle et une véritable guerre révolutionnaire. C'est pourquoi une analyse minutieuse du contexte mondial à chaque étape, notamment de la situation et des tendances de l'impérialisme nord-américain, n'est pas un luxe pour des gens sophistiqués, mais une nécessité primordiale pour l'orientation des militants. Nous insistons sur cette vérité première puisque c'est justement la carence d'une vision internationale qui a représenté l'un des traits — et l'une des faibresses les pius sérieuses — de nombreux mouvements et organisations d'Amérique Latine, pourtant se réclamant de l'internationalisme prolétarien.
Une deuxième contradiction concerne l'attitude à prendre face aux Etats ouvriers bureaucratisés et l'Etat ouvrier cubain lui-même. Il est évidemment correct d'affirmer que l'aide d'un Etat ouvrier peut s'avérer extrêmement utile, voire indispensable, dans certaines phases (Debray en va jusqu'à considérer que la proximite d'un pays ami est une condition nécessaire pour le développement de la guerre du peuple). Et les révolutionnaires doivent rechercher l'unité avec les Etats ouvriers en fonction de la lutte anti-impérialiste. Mais cela ne justifie pas des attitudes suivistes et opportunistes allant d'un soutien à une politique que les révolutionnaires ne peuvent que condamner (par exemple, l'intervention de I'U.R.S.S. en Tchécoslovaquie) et de l'abdication à la critique de positions nuisibles au mouvement ouvrier (par exemple, l'exaltation du régime péruvien par les Cubains), à la réticence systématique sur les questions internationales les plus brûlantes (ce qui a caractérisé une organisation comme le M.I.R. chilien). En dernière analyse, de telles attitudes amènent à ignorer ou sous-estimer le problème crucial représenté par l'existence des Etats ouvriers bureaucratisés et des directions bureaucratiques, qui imposent la subordination des intérêts de la lutte révolutionnaire des masses à leurs intérêts spécifiques d'Etat, de couche privilégiée ou d'appareil. Une telle incompréhension peut avoir, à des échéances décisives, des implications pratiques catastrophiques.
Troisième question : en principe, des secteurs larges des avant-gardes latino-américaines comprennent la nécessité d'une lutte qui vise en même temps limpérialisme et les bourgeoisies dites nationales. Mais ils n'ont pas d'orientation claire, hésitent ou s'adaptent au cours des réformistes aussi bien lorsqu'ils doivent lutter contre une dictature militaire ou fascisante — et elles éprouvent le besoin de s'unir avec toutes les forces s'opposant à cette dictature — que lorsqu'ils doivent faire face à des opérations national-populistes ou réformistes de la bourgeoisie ou de couches bourgeoises. Un problème du premier type se pose aujourd'hui, par exemple, au Chili ; un problème du deuxième type s'est posé en Bolivie en 1970-1971 et ne cesse de se poser au Pérou. Comme nous l'avon sdéjà vu, des confusions et des adaptations opportunistes se sont produites à plusieurs reprises parmi des mouvements et organisations de l'avant-garde et la direction cubaine a joué à ce propos un rôle négatif. Dans le cas péruvien, elle a contribué à la capitulation d'un militant comme Hector Bejar. Dans le cas du Chili, elle a tendance à avaliser la politique • antifasciste › prônée par le P.C. et les autres formations de l'U.P. et face à laquelle, à notre connaissance, le M.I.R. n'a pas encore fixé son attitude avec toute la clarté nécessaire.
Nous estimons qu'il faut s'en tenir aux critères généraux suivants: les révolutionnaires ne considèrent pas que tous les gouvernements bourgeois sont identiques. C'est pourquoi, dans un pays colonial et néocolonial, ils n'hésiteront pas à donner leur SOUtien critique à des mesures anti-impérialistes éventuellement adoptées par un gouvernement bourgeois (ils l'ont fait, d'ailleurs, en Bolivie en 1970 et au Pérou en 1968-1969). Mais cela n'impliquera aucune alliance avec la bourgeoisie e nationale >, même pas avec ses secteurs les plus • progressistes ›, ni un appui à un gouvernement en tant que tel. A tout moment ,ils devront préserver leur indépendance, défendre l'autonomie de la classe ouvrière par rapport aux classes exploiteuses (ils lutteront, par exemple, pour le contrôle ouvrier dans les entreprises éventuellement arrachées à l'impérialisme ou aux capitalistes « nationaux › privés).
Les révolutionnaires ne se plaignent pas si des organisations ou des groupes bourgeois participent à la lutte contre des régimes dictatoriaux (des convergences dans l'action peuvent se produire, de même qu'elles se produisirent lors de la résistance contre le nazisme en Europe). Mais ils n'adhèrent pas à des fronts uniques baptisés antifascistes, démocratiques, d'unité nationale, puisque la logique de ces fronts est celle d'une opération de rechange dans le cadre du système, de l'émergence d'une direction alternative bourgeoise. L'unité doit être réalisée par le front unique des organisations syndicales et politiques de la classe ouvrière, de la paysannerie et des autres couches exploitées. Des difficultés peuvent surgir dans la mesure où les partis ouvriers traditionnels réalisent un front unique avec la bourgeoisie soidisant antifasciste. Dans une telle éventualité, les révolutionnaires adopteront des mesures tactiques particulières, mais dans aucun cas l'opportunisme des partis traditionnels ne pourra justifier des concessions A une orientation de collaboration de classes. Il sera nécessaire de combiner la critique serrée de la collabo- ration de classes et l'effort constant de stimuler des actions de front unique prolétarien de fait.
Finalement, après les expériences douloureuses d'après 1967, en principe, il y a un accord presque unanime sur la nécessité d'adopter des formes de lutte armée qui permettent une intégration dans le mouvement Se me e. Ps aletester, pe regitimite de masse. Parallèlement, personne ne d'une combinaison de l'activité illégale avec l'exploitation de toute marge légale. Mais les problèmes commencent justement lorsqu'il s'agit de concrétiser des critères très généraux.
Ainsi, il est aujourd'hui facile de dénoncer le caractère unilatéral, partiel, de la guérilla et les dangers qui en découlent dans les rapports avec les masses. Mais la difficulté n'est pas surmontée par l'adoption de la formule - non moins générale — de la guerre du peuple ou la proclamation de la nécessité de construire une armée du peuple. Nous avons déjà critiqué les abstractions de Debray en la matière. Malheureusement, des organisations qui ont pourtant fait des expériences n'ont pas jusqu'ici donné des contributions beaucoup plus valables. Par exemple, le texte signé par le P.R.T., le M.I.R., IE.LN et les Tupamaros reste aussi très vague et il ne fait aucun bilan des erreurs commises et des défaites graves qu'ont subies trois sur quatre des signataires En ce qui concerne, d'autre part, l'armement des masses, la construction d'équipes d'autodéfense et de milices ouvrières et paysannes, il ne faut pas non plus se cacher les difficultés énormes de réalisation pratique, sauf si l'on nourrit Pillusion qu'un tel travail puisse se faire dans une clandestinité stricte ou que l'appareil de répression ne réagisse pas dès le début avec une vigueur extrême. En effet, ce n'est pas facile pour des masses intégrées dans le contexte social de se placer sur le terrain d'une préparation à la lutte armée qui exige de surmonter les conditionnements matériels et psychologiques de la vie quotidienne.
L'essentiel qu'il faut comprendre, en tout cas, est que toute tentative de nier ou minimiser le rôle des avant-gardes — on a vu que cela provient le plus souvent justement de ceux qui, il n'y a pas encore longtemps, leur attribuaient un rôle charismatique — aurait des conséquences stérilisantes. Sans l'initiative et l'action conséquente des avant-gardes, organisant leurs détachements armés, on ne voit pas comment le problème d'une lutte armée contre un régime dictatorial pourrait être affronté concrètement, surtout aux premières étapes. Mais aussi, dans des situa56 tions de montée, de erise prérévolutionnaire ou révolutionnaire, où s'impose l'armement de masse, cet armement restera sur le papier si, pendant une période au moins, l'avantgarde n'utilise, dans ce but, ses propres détachements, en prenant ellemême l'initiative.
Il va de soi, pour nous, que ces avant-gardes — à qui appartient la tâche, en dernière analyse, décisive de la construction du parti révolutionnaire — devront surgir des rangs de la classe ouvrière et de la paysannerie qui les reconnaitront comme leurs cadres organisateurs, comme les garants des médiations nécessaires. C'est une condition qu'aucune des organisations qui ont mené la lutte armée dans les dernières années fut capable de réaliser: d'où l'effort de trouver des substituts, de faire appel au volontarisme. Il va de soi, ensuite, qu'avant de se poser en pratique le problème de la lutte armée, l'organisation révolutionnaire doit avoir réalisé une accumulation minimum de cadres et avoir réussi à se donner une orientation programmatique et tactique qui représente une indication réelle pour le mouvement de masse ou des secteurs importants de ce mouvement. Sous cet angle aussi, pour reprendre des termes abusés, il faut assurer la priorité du politique sur le militaire.
Sur ces problèmes centraux, les révolutionnaires devront s'efforcer, dans l'avenir proche, d'élaborer des idées et des lignes beaucoup plus précises et beaucoup plus concrètes. Des formules ou des e synthèses › telles que les formules et les synthèses de Debray n'ont aucune utilité, elles peuvent même semer une confusion supplémentaire. Mais il faut reconnaître que le retard est plus général et nous-mêmes nous devons être conseients de nos carences et faiblesses sérieuses. Un effort systématique pour les surmonter est lune de nos tâches plus urgentes à cette étape. 20 juin 1974.
Livio MAITAN. -
(1) V. l'article paru dans Quatrième Internationale, juillet 1967.
(2) En effet, non seulement i remplaçait les masses par l'avant-garde, mais aussi il confiait à la petite bourgeoisie ou à des éléments • d'origine bourgeoise › le rôle du prolétariat et de la paysannerie. (P. 95.)
(3) Nous ne contestons naturellement pas l'apport de Lénine à la théorie de l'organisation. Ce que nous contestons, c'est une falsification grossière de l'esprit même de la conception marxienne. D'ailleurs, pour justifier sa thèse, Debray a besoin de procéder à des distorsions supplémentaires. Si Marx en limita les objectifs lors de la fondation de la Ire Internationale, ce ne fut pas en rapport aux conditions et aux potentialités du mouvement ouvrier de l'époque, mais parce que, ‹ pour Marx, les choses se passent au niveau de la classe, au cœur du processus social de production, à fleur de la société, pour ainsi dire, et non dans l'abstraction des luttes (I, 184). La dissolution la défaite de la Com pour les raisons que rent eux-mêmes, mais prise par les deux o (évidemment parce qu d'une chose qui allai conceptions). Ajoutons Marx interprété par D fonder une internatio d'accalmie » et la dis gura une période • m lutionnaire ». Evidemm que la défaite de la fait une période de r fut une erreur de fonc la crise révolutionnai Première Guerre mond
(4) La nature arbitre Debray se confirme 1 cas des Tupamaros, quisme » ne soit plus preuve par neuf du rition du foquisme= se sont chargés de maros n'étaient pas sens que Debray sug
Il vaut la peine Althusser, dans une duit, tout en faisant nente de Revolucion cepte cette « théorisal d'Amérique Latine de bavardage antitrotskys tant qu'il admet lui-n continent que des not
(5) Il est vrai que méthode, attribue cett sonnalite a e un bod américain, assez dillic que de telles vulgarit ficiles à manier !
(6) Dans La guérilla impatient d'entendre u flement des balles à 1 de guerre dont il s'av que temps = (128). Qu ne pouvait rater la n en fait, il cite Gramsci soit hors de propos.
(7) Dans une entrev (Buenos Aires, 23 avri son intention de se liv: ses livres récents, 1l
(8) Pendant la campo temps 1974, Debray a article titré « Retour d des propos de ce genr confesse un peu un am En nous rendant un pas représentant la gauche l'avenir. Quoi qu'il ad n'aurons plus jamais 1 On ne donnera pas à digne de son passé as Mao ou de Lénine. G s'était réclamé devant ou de Jules Guesde, P chevski, ou si Mao s'ét disciple de Gramsci et ils n'auraient pas été que Fidel Castro a ass Marti qu'il a pu donner ture américaine... Pour i candidat unique de la les étoiles de 1789, 184 d'Octobre, la Longue M tra, elles, ne font pas ment. =
(9 Dans ses livres réd plus oublier totalement, 1967, la différence entre et les posadistes. Mais ambigues, il ne mentionr que la IV• International avec Posadas depuis 196 par exemple, sur notre cédés posadistes envers Sosa. En ce qui concer sente Lora sous un jou le P.O.R.-Gonzales, en politiques au sommet • de l'Internationale après nune ne fut pas décidée Marx et Engels expliquéelle aurait été entremis de galeté de cœur 'ils n'en voulaient plus. 1 à l'encontre de leurs que d'après Debray (ou ebray), il était • bon de dans une période solution de la Ire inauontée de l'activité révoent, notre auteur ignore : Commune inaugura en ¡action et considère qu'il ler la Ill dans le vif de re en Europe, après la lale. sire de la démarche de orsqu'il écrit : • Dans le il semble que le • foà l'ordre du jour... La loquisme, c'est la dispaII, 257). Les événements lémontrer que les Tupaune exception dans le Tère. de rappeler que Louis ettre que Debray reproune critique assez pertien la revolucion ?, acion » sur le politicisme même qu'il accepte le ite. Il est curieux poursême de n'avoir sur le ions très vagues. • Debray, fidèle à sa • exaltation de la perrage idéologique latinoile à manier ». Avouons is sont effectivement difdu Che, on lit : • Il était ine nouvelle fois le sifl'oreille — cette musique rouait privé depuis quellant à Gramsci, Debray ouvelle mode française : i soit pour des banalités, ue publiée par L'Opinion 1 1974), Debray annonce rer à la littérature. Dans * voulu s'entrainer... agne électorale du prinpublié dans l'Unité un la France » où l'on lit
•: = Permettez que se oureux de la France...
sé, François Mitterrand, unie, a débouché sur
Ivienne, demain, nous sonte d'être français...
la France un visage
• nom de Trotsky, de ageons que si Lénine son peuple de Jaurès lutôt que de Tehernyait baptisé le meilleur non de Sun Yat Sen.
bien loin. C'est parce amé l'héritage de José
: à Marx une progéninventer son chemin, le gauche se guide sur
8, 1936. La Révolution arche, la Sierra Maespartie de son firmasents, Debray ne peut comme il avait fait en
• la IV* Internationale il utilise des formules le jamais le fait connu
• n'a plus rien à voir et il garde le silence.
condamnation des proi la guérilla de Yon ne la Bolivie, Il préir plus favorable que oubliant l'attitude de
Lora envers le Che et la révolution cubaine.
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Quant aux problèmes des rapports de la (14) Telle orientation des révolutionnaires borence. En ellet, après le passage cité sur l'imIV• Internationale avec le P.R.T.-E.R.P. (Sanliviens était exprimée dans notre article sur possibilité pour les paysans de jouer un rôle tucho) Debray se limite à mentionner une Le Journal du Che (IV Internationale, novemindépendant, il ajoute: « ni même actif», co accusation dépourvue de fondement lancée bre 1968) et fut reprise dans le rapport du qui est historiquement faux, dans le cas de dans une polémique fractionnelle et cublie camarade Roca au IX• Congrès Mondial de la la Bolivie au moins. l'essentiel, c'est-à-dire les raisons politiques IV* Internationale. bray apparaie au ans anaspid de la rupture qui s'est produite au mois de (15) Déjà, le 1*r Janvier 1967, Guevara dé-
Debray apparait juin 1973. Pourtant, il devrait savoir qu'une clara : « Nous ferons l'unité avec tous ceux fique sur le Venezuela (II, 37). partie de nos critiques allaient dans le sens qui veulent faire la révolution. » Des docudes remarques qu'il fait lui-même à l'égard ments parus dans des organes cubains prou- (23) Il ne s'agit pas de contester la légitimité de manœuvres diplomatiques de la part d'un d'autres expériences de guérilla d'Amérique vent qu'il y a eu des négociations avec le Latine. P.O.R., section de la IV* Internationale, et que Etat ouvrier. Ce qu'il ne faut pas faire, tou-
(10) L'appréciation trop optimiste sur la situales perspectives dans ce sens étaient envisatelois, c'est d'adapter à ces manœuvres les tion vénézuélienne était partagée par les dirigeants cubains. Si l'information que nous lement, Guevara ignorait tous les obstacles gées avec un certain optimisme. Dans son isocréés à l'intégration d'autres forces, notam- d'introduire nécessités (l'armée péruvienne du mouvement des caractérisations ne doit pas étre définie révolutionnaire trompeuses et donne Debray est correcte, Guevara aurait ment des trotskystes, par un appareil urbain « armée révolutionnaire », comme l'a fait à qu'il décliné l'invitation d'aller au Venezuela perce marche • (II, 22). ne voulait Pas • prendre un train en contrôlé par le P.C.B. I'E.L.N. lui-même (qui n'était pas, d'ailleurs, ou par l'appareil de partir de 1969 Fidel Castro.) (24) Sur le document 5 du M.L.N., on lit:
(11) L'écrit sur l'Uruguay a été évidemment autonome). « La contradiction fondamentale, aujourd'hui,
(16) Dans sa préface au Journal du Che, est celle qui oppose l'impérialisme à la nation : 1973. Mais, puisque les deux volumes de La avant les événements de juin-juillet Fidel dénonce un cas concret de sabotage de de là l'importance des tâches de libération y a un bilan du coup chilien, entre autres). critique des armes ont été achevés après (Il il est curieux que Debray Quant à l'essal de 1971, Debray Y n'a rien ajouté. la part du dirigeant du P.C.B., Monjé. sage d'Allende de mai 1971. grand (18) Debray ajoute (17) V. le programme la porte d'une • pour de résistance armée de l'UP. et le mesque s'ouvrit en remplies que nous construction intégrale du socialisme.» nationale. C'est (25) C'est toujours sur un contexte de lutte seulement pourrons nous proposer la après les avoir décrit ce qu'il appelle un schéma, mais qui masse • (I, 274). Est-ce que cela signitie qu'il contre un ennemi extérieur que se fonde l'hys'avéra être une prognose fantaisiste fallait une défaite pour convaincre les masses pothèse ( - avancée par Debray d'une développement des Tupas (II, 140-143). de la nécessité de la lutte armée? A part construction progressive et graduelle d'une
(12) Nous voulons tout de même souligner la l'aberration, ce ne sera pas si vite que • la dualité de pouvoir d'en bas. surestimation du niveau d'autonomie politique porte » de la résistance de masse s'ouvrira (26) Le nationalisme révolutionnaire est déet idéologique de la classe ouvrière de Boli- « en grand › : une défaite comme celle de sepcrit par Debray comme • un grand fleuve qui vie (p. 58). Debray aurait-il oublié le rôle hagétembre 1973 au Chili ne peut pas être surmonvient de loin et court à travers l'histoire latinomonique joué pendant une longue période par tée dans des délais courts. américaine (II, 223). Selon lui, « il y a loin le M.N.R. et la gauche du M.N.R. et le rôle (19) Debray mentionne deux conditions déci- d'une idéologie nationaliste (avec sono trépied du « nationalisme révolutionnaire » y compris sives qui ne sont pas réalisées. La première: de slogans: souveraineté politique - indépendans une phase récente ? une avant-garde politique centralisée et homodance économique justice sociale) à une
Quant à l'accusation aux trostskystes d'avoir gène « n'est pas surgie. Mais comment auraitthéorie révolutionnaire, mais, à l'inverse, la oubllé la paysannerie, elle est naturellement elle pu se former dans le cadre de la fidélité théorie révolutionnaire ne pénétrera jamais fausse. Pour eux, l'alliance ouvrière-paysanne projet de l'UP. que Debray exigeait en dans les masses, ne deviendra jamais force a été et reste un pilier stratégique incontes- 1970-71 ? Deuxième condition : il n'y a pas matérielle décisive, si elle n'emprunte pas le table. En ce qui concerne les thèses de Pulaeu d'« attaque impérialiste frontale ». Mais quelle relais d'une idéologie nationaliste = (II, 250). cay.o, adoptées par le congrès des mineurs en garantie pouvait donner la direction réformiste Nul étonnement qu'il présente sous un jour 1946 par inspiration trotskyste (Lora était à d'organiser, dans une telle éventualité, une favorable les élaborations d'un théoricien l'époque membre de la IV* Internationale). riposte plus efficace que celle • trotsko-nationaliste » tel que Jorge Abelardo leur faiblesse ne réside pas dans la sous-estinulle — qu'elle a opposée au coup de Pino- Ramos. mation de l'alliance ouvrière-paysanne, mais chet ? Ou Debray pense que, dans le cas d'at- (27) Nous notamment commis des dans l'absence de précision taque impérialiste, I'U.P. aurait erreurs d'analyses (par exemple, à propos de problème de la lutte pour le pouvoir. Lora sur la solidarité d'une partle de la bourgeoila situation au Pérou et au Brésil): Nous lui-même l'a écrit en 1952: nous ne savons sie, d'un courant «nationaliste révolutionavons exagéré certains phénomènes de prise pas s"il l'a maintenant oublié. naire » ? de conscience dans les couches paysannes et
(13) Nous ne savons pas si cette informa- (20) L'infortuné • théoricien = du P.C. chilien surestimé ce qui était l'O.L.A.S. en 1968; nous tion est exacte ni si Debray relate correctement défendit la thèse de la possibilité de la voie avons schématisé excessivement la conception les arguments du Che, qui aurait voulu d'abord démocratique et de la nature spécifique de de la lutte armée à l'étape donnée et fixé consolider et crugmenter les forces de la gué- l'armée de son pays dans une entrevue donnée incorrectement la priorité de la guérilla rurale, rilla pour ensuite discuter avec les forces poliau quotidien du P.C. italien le 10 septembre! etc. (V. les documents du X* Congrès Mondial, tiques et populaires organisées. Si co calcul (21) A être pointilleux, c'est plutôt Debray publiés dans Quatrième Internationale, numéro a été fait, il s'avéra évidemment faux.