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La revue › nouvelle série n° 14

La situation politique en France au printemps 1974

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 14 · 15 avril - 15 mai 1974 · p. 2-4 · 2 796 mots

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L'élection présidentielle provoquée par la mort de Pompidou acquiert une importance toute particulière pour les raisons suivantes :

a) elle se situe dans une montée révolutionnaire des masses ou celles-ci manifestent depuis plusieurs mois une politisation accrue :

b) la direction bourgeoise. déja très affaiblie du temps de Pompidou. est à présent disloquée : les multiples candidatures montrent des différenciations d'une part dans la majorité présidentielle sortante. d'autre part dans lUDR elle-même qui est entrée dans une période de décomposition avancée :

c) l'Union de la Gauche se trouve dans

June conjoncture électorale plus favorable que jamais.

Après avoir examine ces divers éléments de la situation. nous verrons les problèmes qui se sont trouvés posés pour l'avant-garde révolutionnaire et plus particulièrement pour les marxistes-révolutionnaires. 2

RANCE NTEMPS 74

LA MONTEE REVOLUTIONNAIRE DES MASSES Les tensions sociales se sont accrues depuis les élections législatives de mars 1973. Les problèmes qui avaient été mis en avant au cours de celles-ci restaient posés. L'Assemblée Nationale devait discuier en avril d'un projet de loi relatif à la contraception et à l'avortement qui était resté en panne l'an dernier. en raison des divisions de la majorité à son sujet. et d'un

« plan Fontanet » concernant !'enseignement secondaire. qui a déjà suscité des manifestations de lycéens comme ce fut le cas pour la loi Debré l'an dernier. D'autres problèmes (pollution. vitesse sur les routes.

etc.) suscitent également mécontentements et manifestations. Dans les classes moyennes. petits commerçants et paysans. que le gouvernement a cherché à amadouer. ne sont également pas satisfaits. Il n'était pas de jour sans que se produisent des manifestations sur un sujet ou sur un autre. Mentionnons aussi les malaises de la police. de la justice. de l'armée

Mais les plus sombres perspectives proviennent. on s'en doute. du côté de l'économie. L'inflation est là et bien là. Pour le moment. le chômage ne menace pas en masse. mais par poches. dans certaines villes. certaines industries. ou certaines entreprises. Cela. venant après le choc produit par la « crise du pétrole ». suffit à créer de l'inquiétude et personne — dans les milieux gouvernementaux el patronaux — ne se hasarde à formuler le moindre pronostic sur l'emploi pour la rentrée d'automne.

Le gouvernement Messmer parlait d'un plan de mesures pour stopper la montée des prix ou plutôt pour qu'elle ne dépasse pas celle des pays voisins. En réalité. il opérait à la petite semaine. Il a cherché à acheter du pétrole meilleur marché et il n'a pas réussi. Pour maintenir et. si possible accroître les exportations qui occupent désormais une place importante dans l'économie française. il s'efforçait par toutes sortes de combines de trouver des marchés. en particulier pour ses fabrications d'armements. mais les résultats paraissent médiocres. Il augmente les combustibles. les transports. augmente les combustibles. les transports. etc. En matière de salaires. il a défini sa politique comme suit: ne pas augmenter mais maintenir cette année le niveau de vie. Pratiquement. les salaires ont deja du retard sur la hausse des prix (l'index officiel. tout truqué qu'il soit. donne 3 % pour janvier et février) et le retard risque de croitre. Cette politique ne satisfait personne. pas même le patronat. Le CNPF a fait récemment une déclaration assez sèche ou l'accent est mis sur les incertitudes pour l'avenir.

La résistance des travailleurs aux atteintes à leur niveau de vie et à l'emploi est considérable. La liste des grèves était chaque jour très longue. Une des plus remarquables de ces grèves fut celle des employés de banques. grève très combative. le personnel des banques étant maintenant composé en grande majorité de jeunes.

Outre une combativité indéniable. dans les mouvements se manifestait aussi une politisation croissante. Celle-ci est incontestablement un des fruit du mouvement de Lip. Récemment. la télévision montrait les travailleurs d'une imprimerie de la région parisienne fermée pour cause de liquidation judiciaire. Les travailleurs ont décidé d'utiliser les machines pour faire des travaux qui leur permettraient de se payer. Au journaliste qui leur demande s'ils ont été inspirés par Lip. ils répondent : « Cela nous a fait réfléchir ». Le mouvement Lip a fait comprendre aux travailleurs qu'il est possible d'aller plus loin que la grève d'autrefois. qu'il faut chercher si possible des revendications et des moyens de lutte qui vont au-delà de ce qui se faisait hier.

La multiplication de la création de comités de grève, élus directement par l'ensemble des grévistes. qui ne subissent pas le contrôle étroit des appareil syndicaux. est une autre caractéristique qui exprime également une élévation de la conscience politique.

la bourgeoisie LA CRISE DE LA DIRECTION BOURGEOISE

En dépit de la crainte non simulée des hommes politiques de la bourgeoisie sur l'éventualité de l'élection de Mitterrand. il n'y a pas eu resserrement dans le camp bourgeois. mais des déchirements nombreux et profonds. Il faudrait plusieurs pages pour raconter tous les épisodes de cette concurrence. les manœuvres. les traquenards. les crocs-en-jambe. les entrées et les sorties. le tout en invoquant la purete des intentions. le dévouement à la cause publique. la continuité avec de Gaulle et Pompidou. etc. Finalement. deux candidats appartenant à la majorité de Pompidou. Chaban-Delmas. de TUDR. et Giscard d'Estaing. des Républicains Indépendants. se partageront la plus grande partie des voix parmi les candidats bourgeois. Entre eux. la lutte est serrée pour arriver en tête au premier tour: condition sine qua non pour rester en lice au second tour.

D'autres candidats bourgeois sont sur les rangs. Royer. ministre de Pompidou. cherche manifestement à cristalliser sur son nom tout ce qu'on peut trouver en France de réactionnaire! d'intégriste. d'antédiluvien.

Entre Chaban et Giscard. il y a des divergences. mais il ne faut pas exagérer celles qui concernent la politique économique. financière ou internationale. Le et en plus, ma chère, c'est une grosse tête! choisit Giscard principal problème qui se pose à eux. c'est plus encore que celui de la majorité prochaine (tous deux se prononcent pour l'élargissement de l'ancienne). celui de la structure politique de la bourgeoisie française à l'avenir. c'est en fait le sort de TUDR qui est en cause. Cette formation. déja affaiblie à la suite des élections législatives de mars 73. ne résisterait pas à l'élection de Mitterrand ou de Giscard d'Estaing. Mais elle ne serait pas renforcée par l'élection de Chaban. bien qu'elle constitue son principal appui à l'heure actuelle. En fait. la fin de l'UDR est devenue une nécessité pour la bourgeoisie française.

L'UDR a été la « société du 10 décembre » créée sur mesure pour de Gaulle. C'était tout simplement l'organisation chargée de soutenir dans le pays et au Parlement le président de la République. Sous le règne de de Gaulle. elle était même très fière d'être les « godillots » de celui-ci. Avec Pompidou. c'était déja plus difficile. Elle était entre les mains de quelques barons qui pouvaient tenir tête à celui-ci. Maintenant. non seulement TUDR n'est plus utile. mais elle devient nuisible. En effet. la Constitution de la Vème République pourrait. à la rigueur. s'accommoder d'un régime de type présidentiel à la place d'un régime bonapartiste. mais il faudrait pour cela qu'il existe une possibilité effective d'alternance et sans risque au sein d'un tel régime. Or. avec l'UDR. cela n'existe pas. La vieille formule des gaullistes: les communistes ou nous. le chaos ou nous. a laminé toutes les vieilles structures politiques de la bourgeoisie. Avec l'UDR. la solution de rechange inévitable. c'est ce que nous voyons maintenant : une polarisation des travailleurs sur une Union de la Gauche dans laquelle se trouve le PCF.

Le capitalisme français a beaucoup de craintes d'un gouvernement dans lequel se trouverait le PCF. en qui il n'a pas confiance malgré son réformisme et il n'a pas de raison de recourir à lui avant une période révolutionnaire où il constituerait la carte ultime pour sauver le régime capitaliste. Le capitalisme français n'a pas. comme celui de Grande-Bretagne ou d'Allemagne Fédérale. un parti social démocrate qui lui fournit une solution de rechange valable. face à un PC quasiment négligeable. Le problème est d'autant plus grave à présent en France que non seulement le PC dispose d'une grande influence sur la classe ouvrière. mais que dans les dernières années. il est sérieusement contesté sur sa gauche par une avant-garde révolutionnaire.

LA CANDIDATURE MITTERRAND

Depuis des mois. on s'attendait à ce que Mitterrand soit le candidat unique de la gauche dès le premier tour. Pour des raisons qu'elle n'a pas formulées. la direction du PCF s'était prononcée dans ce sens. Quelles pouvaient être ses raisons ? Ne pas mettre en avant un candidat qui serait distancé au premier tour par Mitterrand. chercher à l'envelopper dans le programme commun des le début. peut-être même affaiblir sa candidature de façon indirecte — il est impossible d'affirmer quoi que ce soit en ce domaine. Mais cette attitude de la direction du PCF qui heurte bien des militants de ce parti habitués à se compter au premier tour. a considérablement aidé Mitterrand en ce sens qu'il a pu se présenter de telle manière qu'il est dégagé du contrôle des partis qui le soutiennent et aussi du contenu du programme commun. Il a mené son opération avec art sachant que la direction du PCF ne veut ni ne peut prendre l'initiative d'une rupture (n'ayant aucune autre politique de rechange à l'Union de la Gauche). Mitterrand ne mène pas campagne sur le programme commun — un programme. a-t-il dit. e 'est affaire de gouvernement. le président de la République n'ayant à formuler que les thèmes qui guideront son action.

Mitterrand n'a pas seulement le soutien de l'Union de la Gauche. il a obtenu le soutien de la FEN. de la CGT. et aussi de ceux qui s'affirmaient des critiques de l'Union de la Gauche et de son programme commun et se faisaient les champions d'un « socialisme autogestionnaire ». a savoir la direction du PSU et celle de la CFDT.

Nous indiquerons plus loin à propos des candidatures de l'extrême gauche. les raisons qui ont précipité Rocard et Edmond Maire a accorder à Mitterrand leur soutien sans la moindre critique ou réserve.lls ont montré ainsi que toutes leurs critiques antérieures de l'Union de la gauche, du Programme commun, tous leurs propos sur l'aspect relatif des élections par rapport aux luttes ouvrières, s'envolaient dès que Pompidou mort. l'élection de Mitterrand à la présidence de la République devenait une éventualité plausible.

La campagne électorale ne fait que commencer au moment ou nous écrivons cet article, mais on voit comment Mitterrand la conduira : il considère avoir deja en poche les votes communistes et socialistes. c'est-à-dire l'écrasante majorité des voix ouvrières: ayant ainsi fait le plein sur sa gauche apparaissant ainsi comme le candidat des travailleurs, il va chercher à gagner des voix sur sa droite. Il veut rassurer sur le plan économique, par des propositions encore bien vagues. des promesses aux petits épargnants et à d'autres qui sont à présent victimes de l'inflation : il avance prudemment des projets susceptibles de rassurer les capitalistes, ceux de France et aussi de la C.E.E., en promettant d'aligner le franc sur les autres devises du Marché commun. Autre promesse rassurante à droite, il a également indiqué que s'il est élu, il prendrait un socialiste comme premier ministre et que l'Assemblée nationale ne serait pas automatiquement dissoute.

L'EXTREME-GAUCHE ET

L'ELECTION PRESIDENTIELLE

Lors de l'élection précédente, en 1969, Pompidou rassembla, malgré la candidature de Poher. la grande majorité du camp bourgeois. Le P.C.F. présenta Duclos sur son programme et le P.S. fut contraint par Deferre à le présenter, l'un et l'autre étant sans espoir. Un an après mai 68, la Ligue Communiste qui venait de se fonder vit l'occasion d'y présenter le programme marxiste révolutionnaire, éclairé par les enseignements de Mai 68.

Cette fois-ci. la situation politique est différente. Il existe certes le puissant courant de masse en faveur de lUnion de la gauche. Mitterrand possède des chances réelles de victoire électorale. Mais il y a aussi depuis deux ou trois ans une extrême-gauche qui n'est pas insignifiante et qui, dans la montée révolutionnaire actuelle peut jouer un rôle politique très important : elle peut par son action empêcher que l'opération de l'Union de la Gauche se termine comme ce fut le cas de son homologue du Chili. Etait-il possible de donner. dans l'élection présidentielle. une expression valable à cette extrêmegauche. était-il possible de la faire entendre avec force ? Acette question, la réponse apparut très vite au sein des organisations révolutionnaires: si Charles Piaget, le principal dirigeant du mouvement de Lip. étaii candidat sur un programme précis, il symboliserait pour de larges couches d'ouvriers, d'intellectuels, d'étudiants. de paysans aussi. une volonté de lutte anticapitaliste extra-parlementaire et une défiance de l'Union de la gauche.

Une candidature Piaget mobiliserait des hommes et des femmes bien audelà des formations organisées de l'extrême-gauche et aurait un retentissement puissant, y compris auprès de bien des électeurs qui voteraient pour le candidat de l'Union de la gauche.

Pour les formations et journaux de l'extrême-gauche, l'accord pour une telle candidature se fit rapidement, à l'exception de « Lutte Ouvrière » qui décida d'emblée de présenter un membre de sa direction, la camarade Arlette Laguiller.

« Lutte Ouvrière »avait vu dans la candidature Krivine de 1969. une opération publicitaire et. ne s'embarrassant d'aucune considération politique, sur la situation politique actuelle, entend faire maintenant une opération de cet ordre à son profit.

Citons en passant les lambertistes qui. il y a encore quelques mois. n'avaient pas trop de mots virulents pour dénoncer la présence des radicaux de gauche dans l'Union de la gauche et la capture du Parti socialiste par le politicien bourgeois Mitterrand, révélant on ne peut mieux qu'en dépit de leur vocabulaire trotskyste, ils sont fondamentalement un groupe de pression aupres des organisations ouvrières traditionnelles.

La candidature de Charles Piaget posait un problème du fait qu'il est membre du P.S.U., et aussi de la C.F.D.T.. Il était disposé à répondre favorablement à la proposition qui lui était faite (et qui avait été aussi soumise préalablement au P.S.U.). mais ne voulait pas être candidat contre l'avis de son parti.

Aussitôt que les premières démarches furent entreprises. Rocard et Edmond Maire firent des déclarations catégoriques hostiles à la candidature Piaget. Eux aussi avaient vite compris la: signification que n'aurait pas manqué d'acquérir cette candidature. qui n'aurait pas été une candidature P.S.U.. l'impacte qu'elle aurait eu pendant la campagne électoral et bien après celle-ci. D'ou le veto de Rocard (qui accepterait volontiers un strapontin dans un ministère de l'Union de la gauche) et celui, beaucoup plus efficace, en la circonstance. de Maire.

Pour le cas ou les efforts de l'extrême-gauche ne parviendraient pas à obtenir la candidature Piaget, Rouge avait proposé à Lutte Ouvrière de présenter, sur un programme précis. une candidature unique d'un militant ouvrier n'appartenant pas à une direction d'organisation. Cette proposition a été également refusée par Lutte Ouvrière qui entendait maintenir son candidat quelles que puissent être les circonstances. Dans ces conditions, rouge présente la candidature d'Alain Krivine. Celle-ci sera soutenue par le FRONT COMMUNISTE REVOLUTIONNAIRE, dont nous publions par ailleurs l'APPEL pour sa constitution et qui organisera désormais les marxistes révolutionnaires en France. La campagne sur cette candidature sera éminnement politique. A la défense des revendications les plus immédiates des travailleurs et de toutes les couches sociales exploitées et opprimées, à la défiance de la politique réformiste de l'Union de la gauche viendra s'ajouter la propagande pour faire connaitre les voies et moyens qui permettront aux masses de donner une issue révolutionnaire socialiste, à la crise de la société française, en illustrant ceux-ci à partir des premiers pas déjà faits au, cours des luttes les plus récentes. Afin de se lier aux larges masses qui ont des illusions dans l'Union de la gauche et qui pour cela veulent élire Mitterrand. les marxistes révolutionnaires, en apportant sans renoncer à dire leurs positions, leurs votes au second tour à Mitterrand.

Tout indique que l'issue de cette élection est trés incertaine. Si Mitterrand était élu, il en résulterait presque inévitablement dans des délais courts, une dynamique accentuée du mouvement des masses — et aussi une polarisation des forces de droite qui commencerait à prendre des formes dangereuses. S'il était battu, la montée des masses — tant elle est puissante — n'en serait nullement brisée, tout au plus connaitrait-on un moment d'incertitude. Dans tous les cas, l'élection présidentielle a mis au grand jour l'agonie de I'U.D.R. Celle-ci est aussi celle de la V* République. L'atmosphère électorale contient des odeurs de décomposition du régime. Cette situation donne des possibilités accrues et des tâches plus considérables que par le passé aux marxistes révolutionnaires, à ceux de France en tout premier lieu, mais aussi à ceux des autres pays d'Europe occidentale où la crise en France aura inévitablement des répercussions très grandes.

19 avril 1974

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