La campagne du FCR a permis de diffuser massivement certains des thèmes essentiels mis en avant lors des luttes quotidiennes récentes par les marxistes révolutionnaires : l'économie capitaliste et le programme commun, comment s'organiser pour aller plus loin ? Vers quel type de société voulons-nous nous orienter Quelles perspectives politiques sommes-nous en mesure d'offrir aux travailleurs les plus avancés Afain Krivine a abordé ces questions dans son intervention à la radio diffusée le 29 avril.
• Tu reproches à Mitterrand de promettre seulement le SMIC à 1200 F, l'échelle mobile et le retour progressif aux 40 heures. Toi, tu affirmes qu'il est possible de donner un minimum de 1500 F, l'échelle mobile plus 200 F d'augmentation uniforme, et la semaine de 35 heures. N'est-ce pas de la démagogie électorale, de la surenchère gauchiste ? Ne vat-on pas te demander, comme il l'a été fait à Mitterrand, où sont les ressources qui te permettent d'avancer de telles revendications ? Les ressources existent. Le problème est de se donner les moyens pour les obtenir. Des ressources en voilà :
- en raison des , limitations du marché, l'ensemble des branches industrielles entre 62 et 70 ont travaillé à 20 % au dessous de leur capacité,
• il existe 700.000 chômeurs et bientôt il y en aura 1 million, qui ne demandent qu'à travailler,
- le gaspillage est gigantesque, sans parler des produits de luxe et du Concorde.
Il suffit de citer le coût de la publicité: 8,5 milliards de francs d'après le Vlème Plan : trois fois le budget de la santé !
Des dizaines de milliards engloutis dans des produits inutiles ou faisant double emploi.
Et je ne parle pas des milliers d'activités parasitaires sans aucune utilifé sociale, des promoteurs de tout genre, et je ne parle pas non plus des découvertes scientifiques stérilisées par le système alors qu'elles permettraient notamment de développer l'automation.
Au bout du compte, on s'aperçoit que les ressources ne manquent pas. Et que le problème réel est bien des moyens à prendre pour les obtenir. Or le seul moyen, c'est de remplacer le système capitaliste du profit par la planification socialiste en fonction des besoins. Mais cette planification suppose l'expropriation de toutes les grandes entreprises capitalistes et le monopole du commerce extérieur pour empêcher la concurrence internationale.
Or, que dit Mitterrand ? || a déclaré « les détenteurs de capitaux ne sont pas pour la plupart des ennemis » et « il n'est pas question de remettre en cause l'économie de marché ».
Et d'ailleurs, c'est pour cela qu'il fait marche arrière y compris par rapport au Programme Commun. • Mitterrand accepte la logique
Les travailleurs de LIP ont toujours expliqué que leur lutte n'était pas l'autogestion, mais simplement la remise en marche de quelques chaines pour avois de l'argent et populariser l'action.
du système et prétend, de l'intérieur, en contrôler l'anarchie. Il s'engage à réaliser 9 nationalisations et soutient que cette mesure lui permettra de maîtriser le profit. Peut-il y parvenir ?
Vouloir maîtriser le profit, c'est prétendre arrêter le vent en soufflant dessus. D'abord il dit 9 nationalisations en 5 ans et pas une de plus, alors que le Programme Commun disait 9 nationalisations tout de suite et d'autres après.
Ensuite, il dit, je vais indemniser les actionnaires, soit 1 à 2 milliards par an.
En fait, que représentent ces 9 nationalisations ? Elles laissent en place un secteur privé contrôlant 87% de la population active, et 86% de la production (c'est les économistes du PCF eux-mêmes qui le disent) : elle laisse en place des trusts aussi importants que Michelin, Citroën, Peugeot, BSN, Shell-France, Pennaroya, les trusts de l'industrie agricole et alimentaires et le trust Hachette qui contrôle une grande partie de la presse et de la radio. • On se demande d'ailleurs pourquoi la nationalisation de
Hachette, prévue par le PCF, a été rejettée par le PS. Nous sommes bien placés, à
Politique Hebdo pour savoir que la survie d'un journal dépend considérablement des réseaux de distribution : les messageries. Comme toute la presse d'opinion, on a besoin d'une souscription.
Oui, alors les 9 nationalisations fonctionneront selon les lois du marché capitaliste comme Renault aujourd'hui !
Comment réagit Renault face à la crise ? Elle réagit exactement comme Peugeot, en mettant en chômage technique les ouvriers Sandouville. Et si elle ne le faisait pas, eh bien, elle serait bouffée par la concurrence capitaliste. • les choses ne seraient-elles pas différentes si ces entreprises étaient non seulement nationalisées, mais autogérées. Refusez-vous, au FCR, les thèses auto-gestionnaires ?
Nous sommes pour l'autogestion, mais en système socialiste, pas en système capitaliste, parce que tant que demeure la loi de la concurrence capitaliste, l'autogestion est un leurre: ce n'est que l'auto-exploitation des travailleurs. Les ouvriers des Chantiers Navals de la Clyde en Ecosse en ont fait la triste expérience. Ils ont voulu reprendre à leur compte les chantiers en failliste et finalement ils ont été obligés pour tenir tête à la concurrence internationale d'accélérer euxmêmes les cadences, de limiter euxmêmes les salaires et finalement d'accepter les licenciements contre lesquels ils s'étaient mobilisés.
Les travailleurs de Lip, eux, au contraire, ne sont pas tombés dans cette erreur. Ils ont toujours expliqué que leur lutte n'était pas l'autogestion, mais simplement la remise en marche de quelques chaînes pour les besoins de leur lutte, pour avoir de l'argent et populariser l'action ! • Tu dis qu'on peut faire beaucoup plus que Mitterrand en s'attaquant réellement au système. Cela signifie-t-il qu'il faut poursuivre une croissance dont les méfaits et - tout simplement - l'impossibilité à long terme, sont de plus en plus évidents? N'est-il pas temps que le mouvement ouvrier rompe avec la mythologie de « progrès » ?
En effet, le système capitaliste essaie de présenter le modèle de consommation privée comme un modèle universel et la détérioration du cadre de vie comme les faux frais de la société industrielle développée.
Cela est faux: c'est parce que le profit est roi que les capitalistes ont intérêt à développer la consommation individuelle plutôt que la consommation collective, la machine à laver individuelle, plutôt que les laveries automatiques gratuites. C'est parce que la seule préoccupation des patrons est le profit que la pollution, le gaspillage de la nature, la concentration monstrueuse des villes se développent sans frein. C'est ça aussi le sens de l'alternative : socialisme ou barbarie. L e rôle de la planification socialiste sera justement de maîtriser cette croissance. • A supposer qu'un nouveau rapport de forces autorise la mise en place d'une planification cohérente, on est en droit de s'interroger sur la nature du pouvoir économique et politique : qui établira le plan qui l'appliquera ? qui contrôlera ces opérations ? Là est le problème clé. En effet, si le plan est décidé par une poignée d'individus, même s'ils sont économistes, ou par un parti politique, même si ce parti comprend des milliers de travailleurs, ce plan ne sera pas réellement le plan des travailleurs, choisi par eux. Il ne pourra réellement correspondre à leurs besoins.
Et finalement ils auront le senti-
Les Conseils ouvriers, en Russie, en 1917. ment de le subir comme aujourd'hui ils subissent les patrons.
C'est ce qui se passe dans les pays bureaucratiques qui se prétendent socialistes mais n' en sont en fait qu'une caricature.
C'est hélas la même image bureaucratique qu'offre le PCF lorsqu'il exclut de la CGT les militants d'autres courants du mouvement ouvrier, comme il vient de le faire avec un cheminot de Lyon, le camarade Lafontaine, exclu de la CGT parce qu'il est membre du FCR. Cette pratique bureaucratique finalement affaiblit le mouvement ouvrier et facilite la propagande bourgeoise
C'est pourquoi, pour éviter toute bureaucratie, nous proposons que les travailleurs élisent dans chaque usine, dans chaque quartier, des camarades qu'ils peuvent contrôler et révoquer, en formant des comités.
Nous pensons que le plan doit être discuté dans chaque usine, dans chaque quartier, non pas bien sûr les problèmes techniques du plan, mais les grands choix politiques.
Quelle part faut-il accorder à la consommation individuelle, aux services collectifs, à l'industrie légère, à l'industrie lourde...
Et les répercussions concrètes que de tels choix ont sur la vie de tous les jours...
Par exemple, faut-il produire une voiture individuelle par habitant, et travailler deux heures de plus par travailler deux heures de plus par jour, ou produire des transports en commun de qualité et travailler une heure de moins ?
Ca, c'est un choix concret, ca c'est la démocratie !
Après avoir bien discuté, on réunit un congrès national des comités d'usines, de quartiers et de localités, et on prend une décision collective. Cela est possible. L'année dernière en Italie, pour la reconduction des conventions collectives de la Métallurgie, les syndicats avaient convoqué une réunion nationale des délégués d'usines qui devaient prendre la décision !
Ça donne une petite idée de ce qui serait possible de faire dans une société socialiste avec la télévision retransmettant les débats dans chaque usine, et avec la possibilité pour les ouvriers d'intervenir dans les débats si leurs délégués ne respectent pas leur mandat.
Et les travailleurs seront d'autant plus concernés par l'élaboration démocratique du plan qu'ils auront eux-mêmes à l'appliquer dans les usines auto-gérées.
Le socialisme en quelque sorte, c'est le système planifié de l'autogestion ouvrière. • On t'objectera qu'il est utopique de croire, que tout d'un coup, les travailleurs seront capables de gérer euxmêmes la société. La question des compétences n'est-elle pas difficile à résoudre ? Et le risque n'est-il pas grand qu'une technocratie - même progressiste — accapare les centres de décision ?
Nous ne croyons pas en effet que les travailleurs, tout d'un coup, spontanément, vont être capables de gérer toutes les affaires. Nous pensons que les différents partis, les différentes tendances du mouvement ouvrier feront des propositions, au besoin proposeront des plans différents. On pourra discuter entre ces différentes propositions. Mais l'important, c'est que ce soit les travailleurs qui tranchent et pas un parti à la place des travailleurs. Les économistes auront pour rôle de fournir les données techniques permettant d'élaborer le plan. Mais ils n'ont pas à faire les choix politiques. Ces choix doivent être faits par les travailleurs. travailleurs
Nous sommes convaincus que cela est possible. Bien sûr avec la semaine de 45 heures, l'insuffisance de formation, et les conditions actuelles de vie et de travail, les travailleurs n'ont ni le temps, ni le goût de gérer la société. Mais regardons ce qui s'est passé à Lip, pendant la lutte, quand les travailleurs ont pu prendre le temps de discuter, de réfléchir, eh bien, on a vu des ouvrières qui n'avaient jamais parlé en public, faire des meetings, on a vu des travailleurs qui avaient fait pendant des années chaque jour les mêmes gestes, organiser des conférences de presse, publier un journal, organiser des galas, et mieux, discuter concrètement des plans économiques des patrons et finalement faire la démonstration que les travailleurs peuvent se passer des patrons.
Bien sûr la grande presse a aussitôt essayé de les montrer comme des travailleurs plus imaginatifs que les autres. En fait, les travailleurs de Lip, c'est des travailleurs comme les autres, et Cerisay. Darboy, les abattoirs Doux l'ont bien montré.
Ainsi, pour nous, c'est dans les luttes comme celle des Lips, que se prépare le socialisme. C'est pourquoi nous insistons beaucoup sur la participation active de tous les travailleurs pendant la grève, ce qui renforce la grève et assure la
Les choses sont bien différentes aujourd'hui en ce qui concerne les conditions qui ont permis à la Bureaucratie de s'installer au pouvoir en URSS.
démocratie, au lieu de s'en remettre aux seuls délégués syndicaux.
C'est pourquoi nous insistons sur la nécessité de mettre en place des commissions, d'élire un comité de grève, comme cela s'est fait dans la récente grève des banques.
Le comité de grève élu, c'est d'abord un moyen d'unifier dans la lutte tous les syndiqués, quel que soit leur syndicat et aussi les nonsyndiqués qui, hélas, sont souvent les plus nombreux.
Mais le comité de grève, c'est aussi l'image en miniature des Conseils ouvriers de demain. Chaque syndicat, chaque gréviste peut faire ses propositions, c'est l'assemblée générale des grèvistes qui tranche, le comité de grève, lui, c'est l'exécutif de l'assemblée générale. • Il est vrai que, pendant une grève, les travailleurs sont mobilisés, qu'ils contrôlent et inventent des formes de lutte.
Mais l'enthousiasme est passager. Même dans une société socialiste, cette retombée ne se produirait-elle pas ? Après l'euphorie des premiers moments, les travailleurs ne remettront-ils pas leurs pouvoirs à un parti, comme aujourd'hui ils remettent leur pouvoir aux délégués syndicaux ?
Le risque est réel et c'est ce qui s'est passé en Russie après la Révolution d'Octobre, et c'est ce qui a permis à Staline d'imposer son pouvoir. Mais nous pensons que les choses sont bien différentes aujourd'hui, pour au moins 4 raisons: 1° La France socialiste ne sera pas isolée comme l'était la Russie et le 8 combat se développera pour les Etats Unis Socialistes d'Europe. 2°) Les travailleurs ont aujourd'hui un niveau culturel que n'avaient pas les ouvriers russes et encore moins les paysans qui étaient les plus nombreux. 3°) La mise en autogestion des usines serait une formidable école de gestion de la société pour des milliers et des milliers de travailleurs. 4°) Enfin, nous pensons que dans les conditions actuelles de développement de la France, un gouvernement des travailleurs devrait prendre deux mesures prioritaires permettant une authentique libération des travailleurs :
- Réduction massive du temps de travail vers la demi-journée de travail et nous pensons qu'il vaut mieux diminuer considérablement le temps de travail que d'augmenter indéfiniment le temps de vacances ou de diminuer considérablement l'âge de la retraite. En effet, il vaut mieux être un travailleur conscient et libre, qu'un vacancier abruti ou un retraité usé.
Cette diminution massive du temps de travail donnerait le temps et le goût de gérer la société, de transformer réellement la vie.
— La deuxième priorité devrait être des services gratuits et de qualité : par exemple: crêches, santé, laveries, restaurants bon marché, libérant les femmes et les hommes des tâches domestiques et leur permettant de se consacrer pleinement aux activités sociales.
pour parvenir à la société socialiste, sommes-nous libre de concevoir une phase de transition sans àcoups, sans violence insurrectionnelle, sans guerre de classe — ce qui suppose un mouvement ouvrier fortement organisé? et les libertés ? ne court-on pas le risque de les voir définitivement compromises, comme cela s'est produit en URSS ?
L'Etat ouvrier qui remplacera l'Etat bourgeois sera en effet la dictature du prolétariat. La dictature du prolétariat, ca veut dire que les travailleurs utiliseront tous les moyens pour empêcher la bourgeoisie internationale d'abattre le nouveau régime.
Bien sûr, la classe ouvrière ne choisit pas la violence. Elle lui est imposée par la bourgeoisie. Elle lui est imposée aujourd'hui pour se défendre contre les conditions qui lui sont faites et elle lui sera imposée demain pour assurer le passage au socialisme.
Car la bourgeoisie se défendra par tous les moyens.
Mais on a vu dans les pays de l'Est combien le mouvement ouvrier est muselé
Mais la dictature du prolétariat ça veut dire aussi la plus grande démocratie pour les travailleurs euxmêmes. Au sein du prolétariat qui impose sa dictature règne la démocratie la plus large et quelles garanties on peut lui offrir.
Cela veut dire notamment:
- la reconnaissance de tous les partis qui ont des élus dans les conseils ouvriers
- l'autonomie des syndicats par rapport aux conseils ouvriers et aux partis, c'est-à-dire la possibilité de contester telle ou telle décision prise par les conseils ouvriers et au besoin d'appeler les travailleurs à la grève si la décision n'est pas reportée.
Enfin, cela veut dire la liberté totale de la presse, sans censure mais avec publicité complète des fonds de chaque journal et avec le droit de réponse garanti..
Alors qu'aujourd'hui Chaban et Giscard peuvent graisser la patte à certains journaux et qu'un trust comme Hachette peut couler n'im porte quel journal, sans parler des amendes qui pleuvent sur les journaux révolutionnaires comme « Rouge ».
En conclusion, je dirai que la société que nous voulons ne peut être construite qu'avec la participation consciente des travailleurs.
Et c'est bien pour cela que nous ne leur faisons pas de promesses électorales, que nous leur disons : ne vous laissez pas bercer d'illusions par ceux qui vous disent qu'on peut passer pacifiquement au socialisme, sans affronter la bourgeoisie, ne faites confiánce qu'à vos luttes!