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La revue › nouvelle série n° 9-10

Interview de Hugo Blanco : le Chili après le putsch

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 9-10 · septembre-octobre 1973 · p. 8-11 · 4 401 mots

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Environ une semaine après le coup d'Etat sanglant au Chili, le camarade Hugo Blanco qui était en exil à Santiago a pu s'enfuir à Mexico. Cette sortie a été arrangée par le gouvernement suédois qui lui avait donné asile. Hugo Blanco était accompagné du trotskyste argentin Eduardo Creus et d'un camarade brésilien Juliao Bordao. Le

28 septembre, ils ont donné l'interview suivante, à Mexico, à un correspondant de « Intercontinental Press ». Question.- Quelle extension a prise la répression au Chili ? Hugo Blanco.- L'armée a commencé la ré pression bien avant le coup d'Etat, essayant de désarmer et de démobiliser le peuple. Puis commencèrent les raids contre les entreprises. Ainsi, les militaires investirent une usine d'électronique à Arica, dans. le Nord. A Santiago, il y eut plusieurs raids y compris contre un cimetière. Toutes ces perquisitions furent opérées sous le couvert de la loi sur le contrôle des armes qui fut passée au Parlement par le bloc des partis de droite à l'apogée de la dernière offensive lancée contre le gouvernement, en octobre 72. L'UP (l'Unité populaire, la coalition au pouvoir de collaboration de classes) ne devait cependant pas s'y opposer activement. Les députés de l'UP s'abstinrent et Allende n'usa même pas de son droit de veto. Au sud, ils ont fait un raid sur l'usine Lanera Austral où ils tuèrent plusieurs travailleurs. Dans la même région, l'armée a lancé une répression contre des paysans qui manifestaient leur opposition à la tentative de putsch du 29 juin. Quelques uns furent trainés sur la terre par des hélicoptères, ou torturés devant leurs familles. Des marins qui se montrèrent opposés au putsch furent aussi torturés et emprisonnés. Tout ceci faisait partie d'un processus d'usure qui précéda la prise du pouvoir. Comme test final, à Santiago, ils firent un raid sur l'usine Cobre Cerillos dans le cordon Cerillos et l'usine Sumar dans le cordon Vicuna i Mackenna. Trois jours après ces raids, ils firent leur putsch. Cette escalade de raids permit à la droite de tester la force du mouvement des travailleurs, sa capacité de résistance. Ils enclenchèrent aussi le processus de la répression sélective ayant pour but de décapiter le mouvement ouvrier et les partis de gauche. Les places-fortes de la gauche dans les zones d'usines, dans les bidonvilles, et dans les écoles comme l'Université technique furent frappées et les militants d'avant-garde captures et emprisonnés. Pendant toute cette première phase de la répression, l'armée et la police avaient l'assentiment d'Allende et de la direction de l'UP. Lorsqu'ils se lancèrent dans une terreur massive à partir du 11 septembre, les militaires furent également aidés par la ligne défensive hésitante du gouvernement de l'UP. Le gouvernement de l'UP avait appelé les travailleurs à exercer une vigilance constante dans les usines. Il n'avait pas appelé à la saisie des usines mais seulement à leur garde. Il voulait dire que les travailleurs devaient continuer à travailler pour les patrons et même pour les impérialistes et qu'après avoir accompli une journée de travail éreintante en exécutant les ordres de T'UP sur la nécessité de produire plus et de gagner « la bataille de la production », ils devaient rester sur place la nuit pour accomplir des tâches de garde. Evidemment, cela se traduisit par le fait que ceux qui restèrent réellement furent principalement les éléments d'avant-garde. La plupart des travailleurs se lassèrent de cela. De sorte que ce fut essentiellement l'avant-garde qui 8 fut piégée dans les usines lorsque les militaires partirent a l'attaque. Le jour du coup d'Etat, l'armée lança des forces massives contre les usines et les bidonvilles, cherchant à massacrer l'avant-garde. Au méme moment, elle essaya de capturer tous les dirigeants des partis de gauche et aussi bien les ministres et députés de l'UP. Puis la répression fut dirigée contre les cadres moyens. Les militants, dans les usines furent fusilles, arrêtés et assassinés Les universités furent fermées. L'Université de Concepcion, centre bien connu de l'extrème gauche, fut fermée et déclarée formellement dissoute Les diplômes obtenus par ses étudiants déclarés caduques. A l'Université technique, les militaires organisèrent un massacre dès le premier jour du coup d'Etat, assassinant environ 600 personnes. Il y eut également un massacre a l'Institut pédagogique. On rapporte le fait que toutes les quinze minutes, un corps est brülé à Santiago. Beaucoup de personnes ont vu des cadavres étendus dans les rues. Les assassinats ont été commis au grand jour. Par exemple, si quelqu'un sort pour acheter du pain ou pour une raison de ce genre, il a de bonnes chances d'être interpellé par les carabiniers, et si quelqu'un proteste, il risque simplement d'étre fusillé sur place. Il se produisit un cas de ce genre lorsque les carabiniers commencèrent à battre des gens qui faisaient la queue pour se ravitailler : lorsque quelques personnes se mirent à protester, toutes les personnes présentes furent assassinées. Les stades de foot-ball furent transformés en de gigantesques prisons à Santiago, Concepcion et Antofagasta. L'ile de Quiriquina a aussi été transformée en prison. D'innombrables tribunaux militaires ont été installés. Il y en a dix dans la seule ville de Santiago par exemole. Il se produit de nombreuses exécutions et la Junte menace de punir de mort toute forme de résistance. Tout acte de sabotage en parole ou en fait est passible d'une exécution sommaire. Une campagne d'intimidation de la population, englobant tous les domaines, commença à 3 heures le 11 septembre, quand la junte ordonna que chacun reste chez soi, que personne ne soit dans les rues. Par exemple, j'ai du faire le tour de 35 immeubles pour pouvoir rentrer à la maison. Le lendemain, il y avait couvre-feu toute la journée. Il ne fut levé que le jeudi 13 septembre à midi. Les gens furent gardés enfermés dans leurs maisons. C'était la mort certaine quand on était dans la rue. Pendant que l'armée atomisait ainsi et clouait au sol la population, elle perpétrait des raids de masse sans discrimination. Elle pénétrait dans les maisons de quiconque avait été dénoncé par un élément de droite, rouait de coups ceux qu'elle y trouvait, torturait les habitants devant leur famille, en fusillait certains sur place et traînait les autres en prison où, il est inutile de le dire, ils continuaient à les torturer. Les soldats détruisaient tout ce qu'ils ne pouvaient emporter. On leur avait donné le droit d'empocher tous les objets de valeur. C'est de cette manière que les putschistes s'appuyaient sur les soldats pour qu'ils mènent la répression : en échange, ils leur offraient le butin. Le poids principal de la répression se porta sur les «cordones » et sur les bidonvilles. Des massacres eurent lieu dans les installations de squatters de La Hermida, de la Luega et de Nueva Habana. Plusieurs usines nationalisées où l'organisation des travailleurs avait atteint son point culminant furent rasées. Ceci est arrivé aux usines de Sumar et de Cristalleria, dans le cordon de Vicuna Mackenna et dans l'usine de Cobre Cerillos dans le cordon Cerillos, aussi bien que dans beaucoup d'autres usines. Les forces armées furent transformées en machine à tuer. Beaucoup de gens furent tués immédiatement pour avoir été faits prisonniers ou le lendemain, comme cela se présentait pour les militaires. L'objectif de la répression était de balayer la gauche de toutes les usines et de tous les centres en tuant, chassant et arrétant. Dans ce sens, le mouvement ouvrier fut décapité. Question : Quelle est maintenant la situation des exilés politiques qui avaient trouvé refuge au Chili sous le gouvernement de l'Unité Populaire ? Hugo Blanco : La campagne contre les étrangers est un aspect très important de la répression au Chili. Etre signalé comme un étranger, spécialement d'un autre pays latino-américain, peut signifier une mort immédiate. Cette campagne n'est visiblement pas l'œuvre de la bourgeoisie chilienne ou des putschistes seuls. La plupart des étrangers ne jouaient aucun rôle dans le gouvernement. C'est visiblement une action dirigée par les impérialistes, par la CIA. Le Chili a été transformé en souricière. Ou bien, puisque l'hymne national chilien dit que le pays sera soit le refuge des opprimés, soit la tombe des hommes libres, peut-être devons-nous dire qu'il a été transformé en tombe. Depuis que le Chili avait ouvert ses portes aux réfugiés politiques, beaucoup de révolutionnaires s'y étaient concentrés. C'était surtout des Brésiliens. Il y avait aussi des Argentins, des Uruguayens, des Boliviens, des Dominicains, des Vénézuéliens et d'autres des pays d'Amérique centrale. Ainsi, le coup d'Etat fut une excellente occasion pour les impérialistes de prendre au piège toute cette avant-garde. Au même moment, ils pouvaient pieusement se laver les mains de l'affaire : le blame tombait sur la Junte Les impérialistes et les autres bourgeoisies latino-américaines pouvaient continuer à apparaître innocents. Ce n'était pas eux qui tuaient, emprisonnaient, torturaiet cette avant-garde, c'était la seule Junte chilienne. Mais c'était réellement une opération répressive internationale faite pour les différentes bourgeoisies, dirigée par les impérialistes. Par exemple, les gouvernements uruguayen et brésilien ont soutenu la Junte dans cette campagne en clamant que les gens de leurs pays qui étaient partis au Chili avaient pour objectif de développer des opérations terroristes. Ainsi, ils

EDUARDO

JULIAO

CREUS

BORDAO

LE PUTCH donnèrent carte blanche à la Junte pour assassiner les camarades uruguayens et brésiliens. Il y eut un énorme progrome, comparable à la persécution des Juifs par les nazis. Des tracts furent lancés par hélicoptère et par avion. Les stations de radio appelaient le peuple à dénoncer tous les étrangers qui étaient venus au Chili pour tuer des Chiliens. Cela donnait la possibilité aux gens de droite n'aimant pas les étrangers de courir au poste de police le plus proche et de dénoncer aux militaires et à la police quiconque ils connaissaient. Il y avait une grande chance pour que les gens arrêtés, spécialement si c'était par la marine ou par l'aviation, soient tués sur le champ. Question : Comment as-tu pu sortir du pays ? Hugo Blanco : Aussitôt que le couvre-feu fut levé, j'ai du quitter ma maison. J'ai cherché refuge à l'ambassade de Suède et plus tard dans la maison de l'ambassadeur du Mexique, que j'ai finalement été autorisé à quitter pour venir ici à Mexico. Mais beaucoup de Chiliens qui ont cherché refuge à l'ambassade et dans la maison de l'ambassadeur n'ont pas obtenu de visa de sortie, et, dans certains cas, seulement queiques membres des familles furent autorisés partir. Ce fut le cas, par exemple, d'Alejandro Chilen Roja. Ils ont donné des visas à sa femme, sa belle-sœur et son petitfils. Ils sont ici à Mexico. Mais il ne fut pas autorisé à partir. Son crime était surtout de publier des livres. Il travaillait pour la maison d'édition Quimantu. L'ambassade mexicaine mérite une reconnaissance spéciale pour ce qu'elle a fait pour évacuer les réfugiés. Ils font tout ce qu'ils peuvent. Mais ne pensez pas qu'il soit facile de rentrer dans les ambassades. Elles sont entourées par la police. La veille de mon départ, je l'ai vue capturer trois personnes qui essayaient d'entrer dans la maison de l'ambassadeur. Eduardo Creus : J'aimerais aujouter quelque chose à ce que Hugo a dit sur la répression. Il y a eu des expulsions en masse de militants principa lement des usines du secteur nationalisé qui avaient été prises par les travailleurs. La Junte elle-même a dit que 15 % des travailleurs dans ces usines ont été licenciés. Question : Qu'a démontré l'expérience chilienne quant à la théorie du passage pacifique au socialisme ? Eduardo Creus : Cette théorie n'a rien à voir avec la réalité. La lutte des classes ne s'est jamais arrétée. Les ouvriers ont occupé les usines, les paysans ont pris la terre sans demander la permission de l'Unité Populaire. Par ailleurs, la droite est restée en permanence à l'offensive contre le gouvernement. Elle a fait pression sur le gouvernement pour qu'il lance la police contre les travailleurs qui tentaient de faire progresser le processus de socialisation. Ainsi, en de nombreuses occasions, lorsque les travailleurs occupaient les usines, c'est le gouvernement Allende lui-même qui les faisaient évacuer. En d'autres occasions, le gouvernement usait de la répression contre le peuple qui, dans les bidonvilles, organisait la distribution directe de nourriture et d'autres biens. Enfin, la répression de la droite s'est intensifiée. Ils ont commencé a attaquer les usines et les quartiers pauvres de la ville alors qu'Allende était toujours a son poste. Tout au long de ce processus, le rôle des partis communiste et socialiste a été de freiner la mobilisation populaire. Pour une part, leur politique consistait à « dialoguer » avec la droite et à organiser la campagne pour la production. Ils n'ont pas fait appel aux travailleurs pour qu'ils s'organisent en vue d'accélérer ce processus, mais pour qu'ils travaillent de plus en plus dur, même dans les usines qui étaient toujours aux mains des impérialistes. Bien que les masses aient été à l'offensive pendant presque tout le temps qu'a duré le gouvernement d'Unité Populaire, elles ont été retenues par leurs directions réformistes. Quand la droite prit l'offensive en octobre, les réformistes ont maintenu les masses dans une position strictement défensive. Les travailleurs ont perçu la nécessité de s'armer et ont parlé de l'organisation de comités de défense. Mais le gouvernement Allende leur a répondu qu'il ne saurait être question de forces armées en dehors des carabiniers et de l'armée.

Question : Quelle a été l'ampleur de la résistance au coup d'Etat ? Eduardo Creus : Il n'y a pas eu de résistance orga-. nisée. Les travailleurs voulaient combattre. Mais, en l'absence d'une organisation vraiment révolutionnaire, il ne pouvait pas y avoir de résistance organisée. Il y a eu quelques tentatives de résistance de la part de franc-tireurs et par des groupes assiégés dans des endroits tels que l'Institut pédagogique où ils furent d'ailleurs massacrés. Ils ont tenté également de combattre à l'Université technique, mais ils ont été écrasés. Il y a eu également un mouvement de résistance dans le bidonville de La Luega mais qui se termina par un massacre comme à La Hermida. Question : Dans quelle mesure les travailleurs étaient-ils armés ? Eduardo Creus : Les organisations de gauche avaient des tas de fusils. Mais ces armes n'étaient pas aux mains des travailleurs. Elles étaient gardées dans des arsenaux spéciaux par les directions. Ceci était un autre aspect de l'organisation bureaucratique des partis de gauche. Même si les directions avaient voulu armer les travailleurs, il n'y avait pas d'organisation adaptée à cette tâche. Il y eut le cas du gouverneur de Talca, par exemple. Il voulut résister et mit en place une résistance avec quelques personnes, mais c'était seule- ment un petit groupe. Il ne servait à rien d'avoir des fusils, s'ils n'étaient pas aux mains des travailleurs. Et il n'y avait pas d'organisation qui puisse permettra aux travailleurs de résister de façon organisée. Ainsi, la résistance fut minimale car la quantité d'armes aux mains des travailleurs était minimale. Mais avec une organisation appropriée, la résistance aurait pu prendre des proportions gigantesques. Question :Est-ce-que des divisions au sein des forces armées ne se firent pas jour ? Creus :Il y eut deux formes d'opposition au coup d'Etat. Il y avait un secteur des officiers qui étaient opposés à la prise du pouvoir. Il était dirigé par Prats. Mais il était très faible. Cependant, cette division aurait pu être exploitée par le prolétariat, s'il avait eu une direction réellement révolutionnaire. Une direction réformiste ne pouvait en profiter. Quand Prats a dit à Allende que la seule porte de sortie était de fusiller seize généraux, Allende a dit qu'il n'avait pas la force de le faire. C'est pourquoi Prats et les autres officiers anti-putschistes ont dû démissionner. Les simples soldats étaient une autre affaire. Parmi eux se trouvaient des éléments révolutionnaires prêts à se battre aux côtés de la classe ouvrière. Il y a eu des murmures dans les forces armées contre les plans putschistes, plutôt qu'une opposition active. En l'absence d'une organisation révolutionnaire, une telle opposition ne pouvait prendre qu'une forme isolée, atomisée. II y eut le cas d'un carabinier qui tua un lieutenant et un capitaine et appela les autres à le rejoindre. Mais il était seul et ainsi personne ne le suivit et il fut tué. Il est probable que de tels incidents survinrent en de nombreux endroits, mais de manière désordonnée. Le cas des marins de Valparaiso montre comment les réformistes désorganiserent toute opposition dans l'armée. Quand les marins manifestèrent leur désapprobation du coup d'Etat du 29 Juin, et des plans militaires de prisedu pouvoir, les officiers les réprimèrent. Et le gouvernement appuya cette répression. Il l'appuya d'abord par son silence et plus tard explicitement.

Question : Il y a quelques éléments du parti communiste US qui accusent la gauche révolutionnaire d'avüir provoqué le coup d'Etat en promouvant les nationalisations et une politique socialiste. Quelle est votre opinion là-dessus ? Creus :Ceux qui ont provoqué le coup d'Etat n'étaient pas la gauche parce que la seule chose qui aurait pu arrêter le coup d'Etat était l'avance des luttes de la classe ouvrière, davantage de nationalisations, le contôle ouvrier, mesures qui auraient renforcé le pouvoir des travailleurs, incluant l'armement du prolétariat. Ces mesures, qui auraient aussi bien encouragé les travailleurs à résister au coup d'Etat, étaient la seule chose qui aurait pu le bloquer. Mais au lieu d'avancer ces perspectives, la direction de l'UP freinait tout 10 cela, et même employait la répression. Ainsi ce n'est pas la gauche révolutionnaire qui provoqua le coup d'Etat, mais la direction réformiste - essentiellement le parti communiste et aussi, bien sür, la direction du PS. Question : Que penser du MIR (mouvement de la Gauche Révolutionnaire) ? Quel type d'alter native le MIR a-t-il offert face à la direction réformiste de l'Unité Populaire ? Julio Bordao: Le MIR n'a jamais cherché réellement à gagner les masses en les amenant à rompre avec le réformisme de l'UP. C'est la clé de notre appréciation sur le MIR. Dans la période qui a précédé la venue au pouvoir d'Allende, la ligne du MIR pouvait être caractérisée d'ultra-gauche. lis ont attaqué les banques et fait tout ce que l'on appelle la guerilla urbaine. Mais ils n'ont jamais cherché à gagner les masses à la rupture avec le réformisme. Au lieu de quoi, ils se sont lancés dans des actions avant-gardistes Puis, lorsque Allende a été élu, le MIR a changé de ligne. En fait, c'était te revers de la médaille. De leur politique de guerilla urbaine, ils sont passés à la capitulation devant Allende essentiellement sur une ligne opportuniste. Bien qu'ils aient conservé leur indépendance organisationnelle à l'égard de l'UP. ils se sont en fait subordonnés à sa politique. La ligne du MIR s'intégra ainsi à celle de l'Unité Populaire.lis ont lancé périodiquement des attaques contre l'UP, mais l'aspect dominant était leur soutien à l'UP. De même qu'ils n'ont pas essayé de gagner les masses en les amenant à rompre avec le réformisme dans la première phase de leur activité, de même ils ne l'ont pas fait dans la seconde. Ils ont tendu en fait à soutenir l'aile gauche du Parti Socialiste en l'aidant à empêcher les ouvriers les plus militants d'aller au-delà des cadres de l'UP. Creus :Comme le dit le camarade, le MIR fut incapable de construire une direction de masse alternative. Il faut dire que le MIR avait formellement sa propre fraction à l'intérieur des syndicats, le FTR (Front des travailleurs révolutionnaires). Mais c'étai: seulement un appendice du MIR qui souffrait de tous les défauts de celui-ci Le MIR était essentiellement une organisation bureaucratique et le FTR était également atteint par ce bureaucratisme. Par de telles méthodes, il était impossible d'organiser une avant-garde ouvrière indépendante. La base sociale du MIR était constituée avant tout par des paysans et par les habitants des ceintures de bidonvilles qui entouraient les villes. Le MIR avait très peu de forces dans le mouvement ouvrier. Cela le conduisit à sous-estimer, de façon opportuniste, les cordons industriels qui étaient l'avant-garde de la classe ouvrière. Il mettait l'accent sur les « comandos comunales » (Comités communaux) qui associaient les bidonvilles et quelques autres secteurs, et dans lesquels les travailleurs étaient intégrés, mais de façon diluée. Il n'y avait pas de véritables comandos comunales. Il n'existait que des embryons qui n'étaient même pas développés au niveau des cordons industriels. Nous n'étions pas opposés aux comandos comunales, mais nous pensions que le problème essentiel était de renforcer les cordons industriels qui auraient dû être l'axe des comandos comunales eux-mêmes. Mêlées à l'opportunisme, il y avait de la part du MIR des attitudes spontanéistes et aventuristes. Parfois, il décidait de s'emparer d'usines et de rues, par des actions soudaines qui n'étaient pas préparées par la mobilisation des masses et par la discussion. Ceci conduisit à des échecs. Parfois ils essayaient de substituer l'action de groupes de leurs membres à celle des masses. Par exemple, quand ils essayèrent de reprendre le contrôle de quelques usines qui avaient été occupées par des éléments de droite en l'absence des travailleurs, ils voulaient que ce soient des groupes du MIR qui le fassent au lieu d'essayer d'organiser les travailleurs eux-mêmes, qui commençaient à comprendre le besoin d'une telle action. Ceci est arrivé par exemple, à l'usine AG. Comme l'a dit le camarade, ils ne parvinrent pas à présenter leurs candidats aux élections alors qu'ils avaient la force de le faire : au contraire, ils apportèrent leur soutien sans réserve au dirigeant de l'aile gauche du Parti Socialiste, Altamirano. Question : Quel est le rôle des groupes fascistes dans la répression ? Creus :Tout le monde appelle la Junte un gouvernement fasciste. Nous ne pensons pas que ce qui existe au Chili soit du fascisme. Je ne dis pas cela pour essayer d'enjoliver de quelque façon la Junte, ou de minimiser sa culpabilité. Ceci ne signifie pas qu'elle en est pour autant moins barbare. Le fait est que si l'armée n'a pas établi de régime fasciste, ce n'est pas parce qu'elle n'en a pas envie. Le fascisme, comme nous le définissons, est un mouvement de masse. Il comporte des brigades politiques réprimant les masses. Mais il n'y a que les embryons de ce type de brigades au Chili. A présent, la répression est presqu'entièrement effectuée par les forces armées. Si les fascistes ont été impliqués en quoi que ce soit dans cela, nous n'en avons pas entendu parler. D'autre part, les fascistes jouent le rôle d'indicateurs contre les gens de gauche et offrent à la junte des camions et tout ce qu'ils désirent. Mais la répression, les massacres sont effectués par les forces armées.

Question : A votre avis, quelle est la portée de la défaite subie par les travailleurs chiliens ? Serontils capables de s'en remettre rapidement ?

Eduardo Creus : La classe ouvrière a subi une très grave défaite. Toute l'avant-garde est écrasée. La direction des cordons et des partis de gauche est annihilée, pas seulement au sommet, mais les directions intermédiaires et même les militants dans les usines. C'est en bloc, par exemple, que les étudiants de l'université de Concepcion ont été les victimes de la répression. C'est une défaite dont les masses mettront longtemps à se relever.

Hugo Blanco : II s'agit d'une défaite aux proportions catastrophiques car elle se situe dans le contexte d'une série de défaites en Amérique latine. Les coups d'Etat en Bolivie, en Uruguay et au Brésil, par exemple, ont renforcé les réactionnaires. L'Argentine est l'un des rares bastions qui demeure. Dans la situation actuelle, elle représente un grand espoir pour une nouvelle montée en Amérique latine. Question : Que pouvons-nous faire à l'extérieur pour réduire les effets de la défaite ? Hugo Blanco : Nous devons développer une campagne mondiale pour freiner la répression au Chili. Tout d'abord, il faut arrêter les exécutions et les tueries qui se déroulent quotidiennement. Ensuite, il nous faut imposer un traitement plus humain des prisonniers et imposer au gouvernement militaire l'abolition de ses tribunaux spéciaux. Les manifestations qui ont eu lieu dans le monde entier au lendemain du coup d'Etat ont eu un effet immédiat. Quelques jours après les massacres initiaux, il était évident qu'ils essayaient de se montrer plus réservés. Aussi, je crois que cette campagne doit être poursuivie afin de sauver encore de nombreuses vies du massacre qui se poursuit. La situation des étrangers au Chili est extrê mement grave. Le monde n'a pas été le témoin d'un progrome aussi systématique depuis le nazisme. Il s'agit d'un fait qui ne devrait pas seulement concerner les organisations de gauche mais toutes celles qui se réclament des droits de l'homme. La demande devrait être faite que le gouvernement chilien donne une autorisation de sortie à tous les exilés politiques et leur remette un saufconduit pour sortir du pays. Le Chili avait signé le traité latino-américain sur l'asile politique et s'il refuse le droit de quitter le pays à un seul exilé, il viole ce traité. Aussi devons-nous récla mer le respect de ce traité et le retrait des forces de police qui entourent les ambassades d'Amé. rique latine. En même temps, il nous faut combattre pour assurer aux exilés de nouveaux lieux d'asile et empêcher qu'on les renvoie dans leurs pays. Par exemple, renvoyer les Brésiliens chez eux signifie les envoyer à la mort au Brésil plutôt que les laisser assassiner au Chili: Les organisations qui se réclament des droits de l'homme doivent mener campagne pour que les exilés puissent se rendre dans des lieux où ils soient hors de danger. Il y a en fait des Brésiliens qui ont été forcés de se réfugier dans leur propre ambassade parce qu'au vu de la sorte de terrèur à laquelle la junte chilienne a donné libre cours, ils ont préféré mourir dans leur propre pays. Il faudrait noter que beaucoup de Brésiliens qui étaient au Chili n'ont jamais participé au mouvement révolutionnaire, mais faisaient leurs études, travaillaient ou avaient quelqu'autre raison non politique d'être dans le pays. Mais le fait qu'ils se sont échappés du Chili (parce que c'est clows maintenant un crime capital là-bas d'être un Brésilien) leur interdit de retourner au Brésil, parce qu'y retourner dans ces conditions signifie qu'ils seront sans aucun doute considérés comme des criminels politiques. Il est important de révéler la campagne de terreur pratiquement sans précédent menée par la junte contre la population chilienne. En dépit des histoires concernant la résistance armée, ce qui s'est passé, c'est avant tout le massacre d'un peuple sans défense.

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