Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 7-8

Livres

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 7-8 · mai-août 1973 · p. 68-71 · 4 538 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

AUGUSTE BLANQUI ET LA RÉVOLUTION DE 1848 de Maurice DOMMANGET

Avec ce volume, Maurice Dommanget finit, sauf erreur de notre part, de couvrir toute la vie d'Auguste Blanqui qu'il avait déjà largement traitée dans différents ouvrages, la vie de celui qui a été, pour reprendre les termes de Marx, « le cœur et le cerveau du parti prolétarien » en France pendant la plus grande partie du XIXème siècle et qui reste la plus grande figure du mouvement ouvrier de ce pays. C'est pendant la révolution de 1848 que Blanqui va déployé toutes ses capacités de dirigeant révolutionnaire. Il avait fait ses premières armes en 1830, mais pas à proprement parler comme dirigeant ; il en avait toutefois tiré le premier la leçon fondamentale, à savoir l'utilisation par la bourgeoisie, à son profit, des sacrifices des ouvriers sur les barricades. Il avait aussi, sous la monarchie de juillet qui surgit en 1830, compris dans ses expériences au sein des sociétés secrètes le danger que constituaient pour la révolution socialiste les politiciens républicains bourgeois et petits bourgeois. Aussi, en 1848, est-il politiquement mieux armé que quiconque pour prémunir les travailleurs contre la politique de la bourgeoisie et des sociaux-démocrates de l'époque. I1 est, sur ce point, mieux armé que Marx lui-même qui, ayant environ une quinzaine d'années de moins que Blanqui, et venant à peine d'élaborer ce qui sera le « marxisme », se trouve pour la première fois confronté avec une révolution et ses acteurs. Blanqui qui était en résidence surveillée à Blois encore le 24 février arrive le lendemain à Paris et ne perd pas une seule minute pour défendre le drapeau rouge contre ceux qui veulent conserver le drapeau tricolore « déshonoré par Louis Philippe... Le peuple a arboré la couleur rouge sur les barricades de 1848... Le peuple victorieux n'amènera pas son pavillon ». Il commence aussitôt à regrouper autour de lui une avant-garde Il fonde la Société Républicaine Centrale, qu'on appela à l'époque couramment le « club Blanqui ». Elle 68

AUGUSTE BLANQUI

ET LA RÉVOLUTION DE 1848 de Maurice DOMMANGET constitue en fait le parti prolétarien révolutionnaire dans cette révolution. Le livre de Dommanget est en même temps qu'une biographie de Blanqui l'histoire de ce parti, jusqu'à la défaite de l'action prématurée du 15 mai - où Blanqui, comme ce devait être également le cas en octobre 1870, fut dépassé par l'impatience politique des hommes qu'il avait groupés autour de lui. La brève histoire qui s'étend du 25 février au 15 mai montre que

31 AU PARTI

SALEMBI

Blanqui n'était pas le « blanquiste » tel que tous les réformistes l'ont présenté depuis lors, à savoir un homme de coup de force indépendamment des circonstances, mais un tacticien des plus habiles.

Dans ce livre, Dommanget traite une fois encore de l'affaire du

« document Taschereau » qui l'a préoccupé pendant longtemps, habilement montée à des fins politiques, par les milieux du Gouvernement provisoire, par ce OUVRIER ER

6TWE

« républicains » petits bourgeois qui, pour leurs débuts au pouvoir, montraient avec quel raffinement ils étaient capables d'utiliser le grand air de la calomnie. Il va de soi que Blanqui ne cessa de souligner l'importance de l'armement du prolétariat. C'est même un enseignement qu'il mit encore plus en relief après la défaite, dans son célèbre « toast de Londres » (1851) : « Les armes et l'organisation, voilà l'élément décisif du progrès, le moyen sérieux d'en finir avec la misère. Qui a du fer a du pain. On se prosterne devant les baionnettes, on balaye les cohues désarmées. La France hérissée de travailleurs en armes, c'est l'avènement du socialisme. En présence des prolétaires armés, obstacles, résistances, impossibilités, tout disparaîtra. Mais, pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d'arbres de la liberté, par des phrases sonores d'avocats, il y aura de l'eau bénite d'abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours. Que le peuple choisisse ! » Comme nous l'avons dit plus haut, Marx qui n'avait pas rencontré Blanqui pendant l'année 1848 - qu'il ne devait d'ailleurs jamais personnellement rencontrer - suivit tant en France qu'en Allemagne une tactique différente. L'expérience lui fit comprendre combien Blanqui avait eu raison et, dans le 18 brumaire, il lui rend le plus grand hommage pour sa clairvoyance et sa fermeté politique. Il affirmera de même cette tactique dans « l'adresse à la Ligue des Communistes ». C'est aussi chez Blanqui que Marx empruntera deux expressions auxquelles lui d'abord, Lénine et •Trotsky ensuite donneront un contenu plus précis et plus riche: la dictature du prolétariat et la révolution en permanence. Avec ses livres sur Blanqui, Maurice Dommanget a sculpté un remarquable monument à la mémoire de l'Enfermé.

Pierre Frank

ITivres L'Institut International d'Histoire Sociale d'Amsterdam avait entrepris la publication d'un dossier de plus de huit cents pièces formées de lettres, documents, télégrammes, etc... échangés de 1917 à 1922 entre Lénine et Trotsky, éventuellement aussi avec d'autres militants occupant à cette époque de très hautes fonctions, civiles ou militaires, dans la jeune République issue de la Révolution d'Octobre. Ce dossier se trouve dans les archives de Trotsky déposées à la Houghton Library de l'université de Harvard. C'est le Dr. Jan M. Meyer de l'Ins-

The Trotsky papers

1917-1922 Tome Il 1920-1922 titut d'Amsterdam qui a assumé cette täche et rédigé un abondant matériel de notes. Un premier volume, portant sur les années 1917-1919, avait paru en 1965 ; un second volume, portant sur les années 1920-1922 est sorti assez récemment (1). Ainsi nous disposons à présent d'un ensemble impressionnant, deux columes d'un total de près de 1 800 pages, le tome Il étant l'égal du tome l en tant que travail scientifique et en tant qu'édition. Nous reprendrons donc tout d'abord ce que nous disions dans cette même revue (N° 24, mars 1965) en rendant compte du tome l: # C'est une publication remarquable, dans laquelle on trouve côte à côte le texte russe et la traduction en anglais. Il s'agit d'un travail scientifique de la plus grande valeur. Une partie de ces documents avait déjà été publiée, soit par Trotsky dans divers ouvrages, soit dans des publications soviétiques. Le docteur J.M. Meijer a examiné les copies des documents qui se trouvaient dans les archives de Trotsky (2), les textes publiés en Union Soviétique, sans autre parti-pris que celui de la vérité, il a vérifié les noms, les indications portées dans les documents, les dates, etc... I remarque que, du temps de Staline, on n'a publié contre Trotsky aucune pièce qui aurait été compromettante pour celui-ci, ce que l'on n'aurait pas manqué de faire s'il y en avait. Il remarque également que quelles qu'aient été les raisons de Trotsky pour constituer ce dossier, qui ne contient qu'une partie des textes échangés entre Lénine et Trotsky de 1917, à 1922, la sélection faite par Trotsky comme en témoignent les pièces rassemblées, n'a pas été dictée par des sympathies ou des antipathies ou par un désir de soutenir une politique déterminée. En ce sens, il voit dans ce dossier une contribution à l'étude de l'histoire de /'Union soviétique et, par suite, du monde. Le Dr. Meijer signale également que des publications antérieures de certains de ces textes n'étaient pas adéquates. Les différences sont mentionnées dans ses notes ; on s'aperçoit que, très souvent, dans les publications de certains documents à Moscou, les noms du destinataire ont été remplacés par la fonction de celui auquel le document était destiné. La raison en est simple: on ne peut que plaindre les historiens soviétiques forcés de procéder de la sorte ». Cette publication n'est évidemment pas destinée à un large public (le prix - environ cinq cents francs pour les deux volumes - en est prohibitif), mais par Pierre Frank aux historiens, aux chercheurs. Nous ne saurions trop conseiller aux militants de faire des efforts pour que cet ouvrage se trouve dans les bibliothèques. Ni Lénine ni Trotsky n'ont écrit ces textes pour la formation de cadres, pour la propagande ; c'étaient des échanges de vues entre les deux principaux dirigeants de la révolution, touchant à l'essentiel, comprenant le plus souvent des remarques succintes qui suffisent à donner à l'interlocuteur les éléments déterminants d'une situation. Si le tome l était avant tout et surtout centré sur la guerre civile et étrangère qui mettait en danger l'existence de la République soviétique, le tome II est d'un contenu plus disparate. On y trouve encore des échos de la guerre (la lutte contre Wrangel, la guerre de Pologne...), des textes relatifs au 3ème Congrès de l'Internationale Communiste (dont l'intérêt historique est indéniable mais qui n'apportent pas grand chose qui ne soit déjà connu). Mais les principaux documents ont trait aux nouveaux problèmes posés après la fin de la guerre civile, par la NEP. les exigences économiques, les changements sociaux qui se faisaient jour et qui ont abouti, comme on le sait, à la bureaucratisation montante, au stalinisme. A la lecture de ces textes, bien des choses que Trotsky indiqua au cours de sa lutte contre le stalinisme, s'éclairent davantage. On s'explique mieux, à la lecture de certains textes, comment le Parti Bolchevik fut broyé dans un engrenage dans lequel il était entré imperceptiblement, pour la plus "grande partie de ses membres, par les implications d'un travail quotidien. Si, dans le tomel, il ne manque pas de témoignages de faiblesses humaines, c'est tout de même l'héroisme, les sacrifices, le meilleur de l'homme qui y dominent. Par contre, le tome II, marqué par les énormes difficultés économiques, fait ressortir la fatigue grandissante des hommes et la projection croissante de leurs traits les plus égoïstes. Qu'il s'agisse de nourriture pour les

Trotsky papers

//Livres hommes ou pour le bétail, des matières premières pour les entreprises, l'unité de but révolutionnaire des années héroïques disparait insensiblement et ce sont les tendances au débrouillage personnel qui l'emportent de plus en plus. Une des plaies les plus atroces qui frappe le pays, c'est le banditisme, avant tout dans les campagnes, un banditisme qui se couvre très souvent d'une pseudo étiquette politique, en résultat de la décomposition du parti socialiste révolutionnaire. Signalons à ce sujet le document N° 707 paru dans le tome II (pages 484-565), signé par Antonov Ovseenko, sur le banditisme dans la province de Tambov, qui est dans sa forme concise parfois plus effrayant que maintes des pages sur les cruautés de la guerre civile. Même le parti bolchévik n'échappait pas totalement à la décomposition : le rapport indique qu'il est passé, dans la région, en un an de 14 000 à 5 000 membres (pages 550-551). Mais la lutte indispensable contre un tel état de fait prenait un tour inattendu, qu'on ne peut vraiment comprendre qu'avec ce que l'histoire nous a appris depuis lors. On voit s'instaurer peu à peu, y compris chez des militants dévoués, des méthodes de commandement héritées de la guerre civile qui vont se substituer à des méthodes politiques proprement dites et aboutir à transformer le parti d'un outil révolutionnaire en un instrument bureaucratique. (Beaucoup de ceux qui s'y engagent comportent, dans leur biographie, la mention « purgé en 1938, réhabilité posthumement »). Au cours de la guerre civile et après, les bolcheviks avaient utilisé des procès contre des contre-révolutionnaires pour entreprendre l'éducation politique des masses : rien d'anormal à celà, car c'est une fonction essentielle de procès politiques. Mais, dans la période qui entre dans le cadre du tome || des Trotsky papers, on voit des hommes commencer à monter des « procès » ne reposant pas sur une base réelle, en vue de parvenir à un objectif politique. C'est là l'embryon des « procès » que Staline utilisera quelques années plus 70 tard. A l'époque, les plus hauts dirigeants; comme Djerzinsky. chef de la Tcheka - veillaient au grain et empêchaient de tels méfaits. Cet exemple est en soi très lumineux, en ce sens qu'il montre comment, le processus de bureaucratisation s'amorce, comment il dévoie les méthodes révolutionnaires et comment, pendant une certaine période, des militants irréprochables ont pu être happés et détruits avant qu'il ne fut trop tard pour résister victorieusement au stalinisme. On retrouve dans le tome Il les documents du « dernier combat » de Lénine - testament, lettre sur la question des nationalités, etc... - qui avaient été mis sous le boisseau du temps de Staline, qui ont été publiés depuis lors dans les Oeuvres complètes, mais avec beaucoup de discrétion, en contraste flagrant avec l'énorme publicité donnée aux calomnies staliniennes, notamment dans la période des « procès de Moscou ». Après avoir consacré tant d'années pour produire un travail aussi remarquable, le Dr. Jan M. Meijer a légitimement voulu ajouter quelques pages où il donne son opinion d'une façon très ramassée sur Trotsky. Si nous ne partageons pas tous ses jugements — où il fait entre autres une séparation entre l'intellectuel et l'homme politique - reconnaissons qu'il a saisi bien des aspects de la personnalité de Trotsky et que ces pages témoignent de la part de cet uiversitaire qui ne partage pas les conceptions de Lénine et de Trotsky d'un grand effort pour comprendre leurs prises de position et leurs rôles respectifs dans la révolution.

P.F. (1) Mouton éditeur, Paris-La Haye, un volume de 894 pages). (2) En 1924, Trotsky avait remis a l'institut Lénine de Moscou, sur demande de celui-ci, les originaux de ces piéces, en échange d'une promesse d'en recevoir des copies photographiques. || n'en reçut que 58 de ces copies photocopiées. Ce qui se trouve dans les archives de Trotsky, ce sont donc surtout des copies faites probablement par ses secrétaires.

Sur l'histoire du trotskysme

Par J.-M. Vincent

« Quatrième Internationale » a publié dans son numéro 5 (Nouvelle Série) une note critique consacrée en partie au livre d'Yvan Craipeau « Le Mouvement Trotskyste en France ». Malheureusement, la polémique politique y est largement remplacée par des arguments « ad hominem » de valeur plus que douteuse. Le lecteur non prévenu ne peut retenir qu'une idée fondamentale : Yvan Craipeau est tellement imbu de luimême, de ses idées et de son propre rôle, qu'il est totalement incapable de produire une réflexion sérieuse sur le sujet qu'il prétend traiter. On ne peut tirer de cela qu'une conclusion logique : il est inutile d'examiner de plus près ses positions et ses arguments. Or, rien ne serait plus pernicieux qu'une telle attitude. Le livre de Craipeau est à l'heure actuelle le seul ouvrage qui traite du trotskysme -en France avec un minimum de sympathie et qui, par dessus le marché, puisse faire état d'expériences militantes. Pour ces raisons, il sera forcément lu et consulté par nombre de ceux qui se sentent attirés par le trotskysme en tant que courant politique révolutionnaire. Ne pas discuter pied à pied, c'est donc laisser le champ libre aux conceptions les plus discutables d'Y van Craipeau, en particulier à ce que l'auteur de la note appelle son éclectisme. Mais pour s'opposer à l'éclectisme, encore faut-il le démonter avec soin, montrer les équivoques et les contradictions d'une pensée, ce qui n'est justement pas fait. Dans sa premiere partie, Yvan Craipeau traite de la période allant de l'Opposition de Gauche au Front Populaire. Elle présente l'inconvénient d'être beaucoup trop événementielle, mais elle a en même temps l'énorme avantage de réfuter efficacement les vues d'un Isaac Deutscher, présentant l'histoire du trotskysme français comme une suite de querelles sordides entre intellectuels (voir le troisième tome de sa biographie de Trotsky). Les trotskystes d'alors, quelles que soient leurs faiblesses, sont présents dans tous les combats importants de la classe ouvrière et essayent d'y faire prévaloir une orientation révolutionnaire. Dans les syndicats, ils affrontent la ligne de la troisième période, s'opposant en même temps à l'opportunisme de la majeure partie des opposants d'inspiration syndicaliste révolutionnaire. Ils mènent une lutte à bien des égards exemplaire pour le front unique des travailleurs contre la montée du fascisme, bousculant par leur activité (notamment celle des « jeunesses léninistes ») le conservatisme des appareils du PCF et de la SFIO. Lorsqu'ils décident d'entrer dans la SFIO, sous la pression de Trotsky. le travail qu'ils y effectuent est loin d'étre aussi dérisoire qu'on a bien voulu le dire. A cet égard, Yvan Craipeau montre de façon convaincante que les difficultés rencontrées ne sont pas dûes au fait que les bolchéviksléninistes (les trotskystes) se battent à visage découvert, sans cacher leur drapeau, mais aux hésitations qui les marquent devant les ruptures nécessaires d'abord au sein des jeunesses socialistes, puis au sein du parti lui-même. La fondation du P.O.I. à la veille des événements décisifs de juin 1936 se ressent profondément de ces incertitudes et ne permet pas de surmonter complètement les conséquences de la scission entre G.B.L. et P.C.I. (1). En ce sens, on peut dire que le trotskysme français n'a pas su s'adapter alors au travail de masse et tirer tout le parti qu'il était possible de la situation. Yvan Craipeau ne nous livre guère de réflexions plus approfondies sur ce point. On peut regretter en particulier qu'il n'étudie pas de plus près les controverses de l'époque, les documents politiques publiés au jour le jour par les différents secteurs du mouvement. Toutefois, malgré ces lacunes, Craipeau nous fait bien comprendre pourquoi le trotskysme en tant que courant politique a pu survivre à la répression et à la tempête de la seconde guerre mondiale. Il n'a pas réussi à atteindre son objectif principal, implanter dans la classe ouvrière une organisation révolutionnaire solide, mais il a déjà pu tester un certain nombre de ses thèmes politiques, accumuler une expérience non négligeable de la lutte des classes. C'est évidemment dans la deuxième partie, consacrée à la période qui va jusqu'à mai 68 et à suites immédiates qu'on sent le plus porté à critiquer Craipeau et ses affirmations. Il adopte en effet un schéma d'explication, commode sans doute, mais terriblement simplificateur. Il y a d'un côté « trotskysme » large (c'est lui-même qui met les guille-

Get d'autre part un trotskysme de chapelle, sectaire et borné. C'est dans cette optique qu'il étudie la crise de 1947-48, affirmant de façon péremptoire que la tendance dont il faisait partie était sur le point de fournir au P.C.I. les moyens d'une implantation de masse lorsqu'elle fut chassée de la direction par une réaction sectaire. A partir de là, les choses vont de mal en pis selon Craipeau qui ne voit plus guère dans les crises successives (1952 etc...) que des soubresauts désordonnés pour échapper aux conséquences les plus néfastes du sectarisme. Mais il faut bien constater que dans ses analyses, il est imprécis et souvent inexact. ll présente par exemple politique triste » adoptée à l'échelle internationale comme une politique d'entrée dans les partis communistes, alors qu'elle concernait aussi les partis socialistes ou social-démocrates et reposait sur des analyses et des pronostics stratégiques, à mon sens faux, mais qui avaient une indéniable cohérence. De cette façon, il peut passer sous silence le processus empirique de correction qui se passe dans les années 60 au sein de la IVème Internationale et suscitera des analyses nouvelles de la dynamique du capitalisme, de l'évolution du stalinisme et de la portée des mouvements révolutionnaires dans les pays colonisés. Yvan Craipeau ne voit que réédition des conceptions anciennes là où il y a, en fait recherche, pas toujours conséquente rigoureuse, de nouvelles orientations. Aussi peutil à bon compte distribuer de bonnes et de mauvaises notes aux dif. férents groupes se réclamant du trotskysme et cela à partir de critères parfaitement impressionnistes, en particulier celui de l'immersion dans les mouvements larges. C'est évidemment une nuit noire où tous les chats sont gris, où l'indistinction fondamentale des groupes trotskystes permet de privilégier des organisations plus confuses, mais plus « larges » comme le P.S.U. Yvan Craipeau a sans doute trop d'expérience pour ne pas discerner les défauts ou les manques de l'organisation à laquelle il appartient : quelques remarques lucides en témoignent. Seulement, à partir de ses propres prémisses, il ne peut aboutir qu'à une fuite en avant, qu'à un « salto mortale » comme dirait Marx. Il postule purement et simplement la construction d'un parti révolutionnaire qui dépasserait les défauts des groupes trotskystes, compenserait les défaillances des organisations à moitié réformistes comme le P.S.U. et viendrait miraculeusement résoudre à peu près tous les problèmes. On est dans le domaine des bonnes intentions, où triomphe précisément l'éclectisme. Il faut selon Craipeau pour bien réussir un zeste de Lénine, un zeste de Trotsky, un zeste de Rosa Luxembourg, sans qu'on sache très bien quelles sont les doses du mélange. Il nous explique, bien sür, qu'il faut rejeter les conceptions qui font de la conscience de classe une sorte d'entité venue de l'extérieur, mais on attend en vain qu'il précise ses vues sur les relations entre conscience de classe, parti et auto-organisation des travailleurs. Aussi n'est-il pas étonnant que les conclusions auxquelles il parvient n'aient rien de particulièrement contraignant. L'œcuménisme révolutionnaire a ceci de bon qu'il transcende les aléas conjoncturels et qu'on peut le brandir pour toute une période historique. Il ne saurait donc être question de montrer une quelconque complaisance pour des conceptions aussi facilement syncrétiques. Mais il reste qu'on ne peut écarter d'un revers de main une partie des critiques formulées par un homme qu'on ne peut reléguer purement et simplement dans l'enfer des renégats. Lorsqu'il souligne tel ou tel échec, (à Ceylan ou en Bolivie par exemple), on peut sans doute lui répondre qu'il n'a lui-même guère de succès à présenter et qu'à tout prendre le trotskysme a la vie plus dure que le centrisme. Pour autant, ce n'est pas satisfaisant, car il y a dans le passé de l'Internationale et du mouvement trotskyste trop de crises, trop d'insuccès qui n'ont pas été discutés jusqu'au bout, c'est à dire dont le bilan n'a pas été dressé sérieusement. J.-F. Godchau, dans un article consacré au livre d'Yvan Craipeau (2), a fait remarquer que l'histoire du trotskysme devait être écrite par des trotskystes. On serait tenté de lui donner raison si l'on ne constatait en même temps qu'en fait d'histoire, très peu a été fait, malgré quarante cinq ans d'existence. Le passé continue à peser sur le présent en grande partie comme un poids mort dans la mesure où il reste légende, geste du trotskysme, ou bien suite de scissions qu'on n'aime pas trop évoquer. Tout cela entraineun comportement crain tif en matière de théorie : on essaye de préserver intact l'héritage des classiques tout en procédant, sans le dire, à telle ou telle révision partielle dont on ne mesure pas toujours les conséquences. Ne vaut-il pas mieux se débarrasser du souci étroit de l'orthodoxie mal comprise et rééxaminer de façon critique les stratégies et les tactiques passées, comme ont pu le faire les fondateurs de la Illème Internationale ? A titre d'exemple, la période qui va de la deuxième guerre mondiale à la scission de 52-53, vraisemblablement une des plus noires pour le trotskysme, ne devrait pas être considérée comme une sorte de temps perdu sur lequel on jette un voile pudique. Elle a en effet été marquée par des débats capitaux, analyse de l'après-guerre, du glacis soviétique, des révolutions yougoslaves et chinoise, de l'URSS. On peut y discerner de fausses perspectives, des impasses qui expliquent elles-mêmes certaines erreurs ultérieures (hésitations dans l'analyse des partis communistes, surestimation de la déstalinisation), mais il serait faux de nier l'importance des problèmes posés, de ne pas revenir sur les solutions esquissées. En fait, ces questions nous poursuivent encore aujourd'hui, parce qu'elles renaissent sans cesse dans la pratique. L'Internationale progresse en ce moment : dans de nombreux pays, elle a pris le dessus sur les courants maoistes. Toutefois, cela n'empêche pas qu'elle doive affronter un peu partout dans le monde occidental des courants ultra-gauches en pleine résurgence. Ceux-ci s'alimentent bien sûr des tendances qui naissent de la décomposition des systémes d'enseignement, des valeurs familiales et de l'éthique capitaliste du travail, particulièrement dans la jeunesse et dans les milieux en voie de prolétarisation. Mais il ne faut pas oublier non plus qu'ils trouvent une partie de leur inspiration idéologique chez de vieux adversaires (en France, « Socialisme ou Barbarie » et le communisme des conseils). Ils y puisent en particulier toute une mythologie du trotskysme (du reproche d'autoritarisme à celui de micro-bureaucratie) qui fournit des arguments à bon compte contre la pratique des sections de la IVème Internationale. C'est pourquoi, au-delà des réponses conjoncturelles, il faut montrer que notre mouvement maitrise sa propre histoire, qu'il n'est pas un vain ressassement, mais unité de la continuité et de la discontinuité, continuité de l'héritage révolutionnaire, discontinuité en fonction des transformations du contexte économique et social. Pour être plus précis, il est nécessaire de faire comprendre que des batailles souvent perdues pour construire des partis révolutionnaires, reliés internationalement, sont justifiées historiquement parce que le processus révolutionnaire ne peut pas être rectiligne, parce qu'il ne se réduit pas à des affrontements entre gouvernants et gouvernés, entre dirigeants et exécutants, parce qu'il a besoin d'un va et vient entre la théorie et la pratique extérieur aux conditionnements idéologiques du système capitaliste. En ce sens, il n'est pas du tout secondaire que soient mieux explicitées maintenant les raisons pour lesquelles notre orga nisation s'est refusée, même en succombant parfois à des tentations passéistes, à décrire l'URSS comme un capitalisme d'Etat ou un capitalisme bureaucratique ou encore à faire des partis dits communistes de simples variantes du réformisme d'inspiration bourgeoise. Cela revient à démontrer que la construction du parti révolutionnaire et de l'Internationale de masse n'est pas une immense opération bureaucratique, mais une vaste expérimentation historique qui permet de comprendre, puis d'ébranler les formes cristallisées, fétichisées, de la domination capitaliste et qu'il ne s'agit en aucun cas d'une attente messianique de la coïncidence des conditions objectives et subjectives de la révolution. C'est dire que nous avons intérêt à ne pas réagir de façon défensive, mais au contraire à multiplier les débats avec les milieux de l'extrême-gauche révolutionnaire. Par ses imperfections mêmes, le livre d'Yvan Craipeau nous y invite. (1) Yvan Craipeau « Le Mouvement Trotskyste en France ». (Syros 1972) (2) P.O.I. : Parti Ouvrier Internationaliste G.B.L. : Groupe Bolchévik Léniniste P.C.I. : Parti Communiste Internationaliste. La Ligue Communiste, créée en 1930, fut la première organisation à unifier les divers groupes et militants se réclamant en France du combat de l'Opposition de Gauche soviétique, puis internationale, contre la bureaucratie stalinienne montante. A l'automne 1934, la L.C., adoptant pour la première fois une tactique entriste au sein du principal parti ouvrier. la SFIO, devint le G.B.L. (Groupe Bolchevik Léniniste). Un an plus tard, début 36, certains militants - dont Pierre Frank, en désaccord avec l'orientation et la pratique du G.B.L., créent le groupe « La Commune ». puis le P.C.I. (Parti Communiste Internationaliste). Le G.B.L. et l'organisation de jeunesse correspondante, les J.S.R. (Jeunesses Socialistes Révolutionnaires), après le bilan de l'expérience entriste et à l'approche du Front Populaire, se réunifient avec le P.C.l. dans le courant de l'année 1936, sous le nom de P.O.I. (Parti Ouvrier Internationaliste, section française de la IVème Internationale), avant d'autres divisions et bien des problèmes... qu'il s'agirait justement d'étudier à fond dans un livre sur le trotskysme. (3) J.-F. Godchau : « Sur le trotskysme » in « Partisans » No 68, novembre-décembre 72 (Maspéro).

Une erreur sur cette page ?