Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › nouvelle série n° 6

Les étapes de la lutte au Vietnam

Pierre Rousset · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 6 · mars-avril 1973 · p. 2-4 · 2 262 mots

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« Bien sir, nous savons que tout n'est pas terminé et que d'énormes difficultés subsistent et certains de nos amis en France se trompent s'ils pensent nous faire faire des découvertes en soulignant les problèmes que nous aurons à résoudre... ... Nous n'avons jamais pensé que les Etats-Unis renonceraient facilement et subitement à leur domination sur notre pays: nous ve nons de franchir une étape dans l'application du droit pour le peuple vietnamien de s'organiser comme il l'entend ; nous savons qu'il y aura maintenant d'autres combats, d'autres formes de lutte, qu'il serait sans doute moins faciles à analyser de l'extérieur et à comprendre, nous savons qu'il y aura d'autres étapes à franchir ».

Ly Van Sau interview à Tribune Socialiste 7.3.73 « Si l'accord de Paris est pour nous une grande victoire, c'est qu'avec l'arrêt des combats, nous nous retrouvons dans une situation encore plus favorable que celle où nous étions en 1963 ou en 1965 où l'évolution politique était tellement insupportable pour les Américains, que la seule façon pour eux de l'arrêter était l'agression militaire qui se termine aujourd'hui pas du tout comme les Américains l'auraient souhaité ».

Ly Van Sau interview à Tribune Socialiste 7.3.73

Le cadre de la lutte révolutionnaire en Indochine a connu un profond changement avec la signature des accords sur le Vietnam et le Laos. Les protagonistes de cette lutte restent les mêmes : d'un côté les forces révolutionnaires, porteuses des intérêts du prolétariat et de la paysannerie indochinoise, de l'autre les régnes fantoches et un impérialisme qui maintient puissamment sa présence. La dynamique de la révolution indochinoise reste, en conséquence, celle d'une « révolution permanente » dont l'horizon - et partiellement le présent - s'affirme socialiste. Mais l'agencement des moyens comme définition des étapes tactiques de cette lutte sont, eux, largement modifiés. Avec le retrait (incomplet) des forces US et la suspension (toute relative) de l'escalade américaine et des opérations militaires les plus amples des armées de libération ou des forces fantoches au Vietnam et au Cambodge la « lutte militaire » cède le pas à la « lutte politique ». Avec l'importance nouvelle de la « lutte politique » et l'extension actuelle des zones libérées la question urbaine domine plus que jamais l'avenir de la révolution vietnamienne et de la révolution indochinoise. C'est dans ce contexte nouveau qu'il faut analyser les rapports de forces et tenter de comprendre l'évolution de la situation. Forces et faiblesses des moyens américains Les USA abordent cette phase de la lutte en position stratégique défensive. L'introduction en 1965 de la politique de « guerre locale » s'est faite à partir de l'échec de la « guerre spéciale ». De même la « vietnamisation » en 1968 répondait à l'abandon de cette « guerre locale ». Les étapes nouvelles de l'escalade militaire US étaient déterminées par l'avortement des étapes précédentes. Le tournant actuel de la politique américaine sanctionne un échec global de la politique d'agression et de reconquête militaire qui a été celle de l'impérialisme américain en Indochine pendant quinze années. Ce dernier tournant accusé par la politique US a une signification plus importante encore que ceux de 1965 et 1968 car il prive les forces américano-fantoches de leurs principaux moyens d'offensives. L'impérialisme privilégie en effet le facteur matériel et ne peut espérer vaincre et briser la dynamique révolutionnaire sur l'ensemble du territoire indochinois sans mettre en avant la totalité de ses moyens militaires. La suspension de leurs activités militaires ne privent par contre pas les forces révolutionnaires de tous leurs moyens d'offensive, car elle privilégie le facteur politique et humain et ils peuvent espérer grâce à la lutte politique de masse menée sous la protection aussi directe que possible des forces armées de libération, conquérir demain le contrôle du territoire qui lui échappe encore. Mais que le rapport de forces stratégique soit en faveur des peuples indochinois n'implique pas que la lutte cesse d'être difficile et longue. L'impérialisme joue de trois éléments pour assurer le maintien de sa présence néo-coloniale dans les zones urbaines et côtières du Sud-Vietnam comme dans les zones urbaines et frontalières du Laos et du Cambdoge. A savoir : * l'existence et le développement d'un appareil de terreur et de coercition nourri par les finances US et encadré par ses conseillers, protégé par le maintien de la menace de réintervention militaire directe ; une politique économique et idéologique visant à corrompre des couches sociales aussi larges que possible en les intéressant matériellement au maintien de la présence néocoloniale dans les zones sous son contrôlé et à acheter la « bonne volonté » de la RDVN ; une diplomatie planétaire cherchant à accentuer l'isolement international des combattants indochinois et à les rendre prisonniers du jeu de la coexistence pacifique. Ces trois éléments étaient déjà présents dans la politique antérieur des gouvernements américains - et tout particulièrement dans la « vietnamisation ». Un premier bilan de leur efficacité peut être tiré : il est indubitable que cette orientation - appuyée sur des moyens énormes — a permis à l'impérialisme US d'enregistrer des succès partiels. Le régime saïgonnais est doté aujourd'hui d'un appareil de coercition sans précédent qui a interdit la poursuite des mouvements urbains qui s'étaient développés en 1969-70 dans les villes du Sud Vietnam et qui rend terriblement coûteuse la poursuite de l'action urbaine par les forces révolutionnaires. La politique d'« urbanisation forcée » a rassemblédans et autour des villes plus de la moitié de la population sud-vietnamienne qui était à 90 % rurale aux débuts de la guerre. La disloquation volontaire par l'impérialisme des structures sociales de cette population tranformée en réfugiés a fourni la base sociale nécessaire au recrutement du million et demi d'hommes qui composent les forces armées fantoches. La politique économique néo-coloniale a effectivement intéressée à la guerre des larges secteurs sociaux urbains (1). L'isolement international relatif des combattants vietnamiens leur a interdit encore d'emporter la victoire finale. Mais derrière ce bilan photographique, il faut voir la faiblesse intrinsèque de la position américaine. Si la trahison de la révolution indochinoise par le mouve ment stalinien international a forcé le GRP et le FNL à accepter le maintien du régime Thieu au lendemain de la signature des accords du 27 janvier, les USA n'ont pu obtenir ni un isolement total des peuples d'Indochine sur l'arène mondiale qui lui aurait permis d'inverser le rapport de forces en Indochine même, ni une subordination de la politique du Parti Communiste Vietnamien aux impératifs de la coexistence pacifique.

Si sa politique néo-coloniale a porté au Vietnam quelques fruits, elle s'est avérée insuffisante pour faire apparaître une « bourgeoisie industrielle nationale » et une paysannerie capitaliste. Le Vietnam, sous la colonisation française n'avait pas connu de formation d'une « bourgeoisie nationale » un tant soi peu consistante. Cela avait interdit l'émergence de partis bourgeois nationalistes à l'image du parti du congrès indiens et du Kuomintang chinois. De ce point de vue, la structure sociale vietnamienne reste essentiellement inchangée : les « élites » vietnamiennes sont toutes « compradores » c'est-à-dire directement et visiblement liées à l'impérialisme. C'est une caste bureaucratique, militaire et marchande qui sert de base sociale au régime Thieu plus qu'une véritable classe sociale.

Et ceci est un élément décisif de la situation au Vietnam. Si dans un premier temps la politique néo-coloniale US en destructurant la société vietnamienne a aggravé la désunion populaire et donc affaibli les forces révolutionnaires, dans un deuxième temps (ou plutôt parallèlement) la transpa rence de l'intervention impérialiste favorise un regroupement et un renforcement considérable du front révolutionnaire. L'existence d'une « troisième force » et le glissement de la population catholique et boudhiste aux côtés de la résistance illustre ce double phénomène. La terreur de masse reste donc le levier essentiel de la présence impérialiste et c'est un levier fondamentalement faible dans un pays qui connait depuis 30 ans une lutte révolutionnaire. Cette faiblesse décisive de l'impérialisme US ne pourrait être surmontée qu'au travers d'une intense politique d'investissements industriels dans les zones fantoches. Or ni les investiteurs privés, ni les autres Etats capitalistes ne semblent prêts à se lancer dans une telle gageur (voire article de Kolko, « Le Monde Diplomatique », mars 1973). Les étapes de la lutte Une situation stratégique meilleur qu'avant la signature accords, mais un combat qui reste extrêmement difficile pour gagner demain la « bataille des villes ». Une lutte où l'action politique de masse prédomine sur l'action militaire, voilà le cadre à partir duquel peut être interpréter l'évolution de la situation au Sud-Vietnam. Trois étapes majeures dans cette lutte peuvent être grossièrement prévues. La première immédiatement avant et après le « cessezle-feu » et la signature des accords concernait la mise en place de la « peau de léopard ». A savoir : qui contrôlerait militairement quel territoire. Il semble bien au sortir de cette première phase, que le régime fantoche ne contrôle que les villes et leurs environs immédiats, les principaux axes routiers, une partie des côtes, et, peut-être, une partie des Hauts Plateaux centraux. Les zones ouvertement libérées ont connu une brutale extension à cette occasion. La deuxième se déroule actuellement. Elle prépare la dernière étape : celle de l'insurrection urbaine, de la conquête des villes. Trois objectifs peuvent lui être assignées : - assurer la fin du retrait des forces officielles US en évitant de donner au gouvernement américain un prétexte pour suspendre le retrait des troupes ; - étendre et renforcer au maximum les zones libérées. Dans la lutte qui s'engage, les zones libérées doivent en effet continuer à jouer un rôle essentiel. L'agitation doit se développer pour le droit aux réfugiés à rentrer dans leurs villages. Encore faut-il que les zones libérées soient prêtes à les accueillir. Les soldats de l'armée fantoche sont invités à déserter. Mais le meilleur instrument de démoralisation de cette armée reste la réforme agraire qui réserve une terre au « soldat trompé », de l'armée de Thieu. Or les zones libérées sortent d'une terrible épreuve : celle de l'escalade US. Pour qu'elles puissent pleinement jouer leur rôle de protec- tion comme « arrière » politique et militaire, les zones libé rées doivent être étendues, consolidées et réorganisées sur les plans militaire, administratif, économique et politique. - engager une politique de désagrégation de l'appareil militaire, policier et administratif du régime fantoche. Hors un cas très favorable et improbable dans l'évolution de la situation - une désagrégation « naturelle » de ce régime fantoche avec l'application cahin caha des accords du 27 janvier - il sera nécessaire pour briser totalement l'appareil contre-révolutionnaire de lui opposer le mouvement de masse urbain. Mais le redéploiement de ce mouvement de masse urbain implique que l'étau de la répression ait déjà commencé à être désserré par une politique de démoralisation adéquate. Nous avons vu le rôle que doivent jouer les zones libérées dans cette politique. C'est aussi dans ce contexte qu'il nous faut comprendre la lutte engagée aujourd'hui par le FNL et le GRP pour le respect des accords du 27 janvier et la réconciliation nationale. Nous avons déjà affirmé notre désaccord avec l'usage fait par les communistes vietnamiens des formulations d'Union Nationale. Estompant le caractère de classe de la lutte engagée, elles peuvent servir à couvrir des orientations opportunistes, elles rendent plus difficile l'assimilation par l'avant-garde internationale des leçons de la révolution indochinoise, elles risquent de désorienter le mouvement de solidarité internationale. Mais il nous faut bien comprendre la fonction de cette politique aujourd'hui au Vietnam. Les accords du 27 janvier sont, entre les mains du FNL et du GRP, un instrument dans la lutte politique contre le régime Thieu. La lettre des accords favorise en effet les forces révolutionnaires, les Américains comme les fantoches ne peuvent que les violer. La lutte pour le respect des accords permet ainsi aux combattants vientamiens de mettre en lumière à nouveau et la nature contre-révolutionnaire de l'impérialisme et la nature du régime Thieu comme régime fantoche, elle permet d'accroître la transparence de la domination impérialiste. L'hégémonie absolue du PCV sur le mouvement de libération nationale, l'absence de toute force politique bourgeoise qui pourrait tenter de dévoyer cette lutte au profit d'une réforme néo-coloniale, la profondeur du processus révolutionnaire social en cours dans les campagnes sud-vietnamiennes, donnent son sens politique concret à la lutte pour la « réconciliation nationale ». Il ne s'agit pas là, pour les communistes vietnamiens, de sauver la mise à la propriété capitaliste par une politique de « front populaire » mais d'accentuer l'isolement des forces fantoches au jour où elle deviennent l'instrument essentiel de la présence impérialiste au Vietnam L'action aujourd'hui engagée doit permettre de combiner progressivement la lutte pour la réforme agraire, pour les libertés démocratiques dans les zones sous contrôle fantoche, pour la libération des prisonniers civils, contre la chereté de la vie et l'inflation, dans une perspective commun de renversement du régime fantoche et la réunification avec le Nord socialiste. Mais cette lutte reste non seulement dure et complexe, elle peut aussi s'avérer encore longue vu l'ampleur des moyens mis en œuvre par l'impérialisme US. C'est pourquoi notre soutien doit continuer à s'affirmer comme soutien politique, seul capable de répondre à la complexité de la situation, soutien militant seul capable d'éviter la démobilisation, soutien de masse, seul capable d'éviter la réduction complète de la solidarité, soutien prolongé, enfin.

Pierre Rousset (1) Nguyen Khac Vien déclare dans un interview à « Jeune Afrique » (no 631, 10 février 1973) : « Il y a des millions de gens qui sont collés, liés à l'aide américaine. Et c'est là l'une des plus grosses difficultés... Cela fait 5 ou 6 millions de personnes sur 17 million d'habitants ».

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