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La revue › nouvelle série n° 5 (n° 55)

Che Guevara : pour le cinquième anniversaire de sa mort

Carlos Rossi · Quatrième Internationale, nouvelle série n° 5 (n° 55) · 24 décembre 1972 · p. 58-59 · 1 468 mots

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Il y a 5 ans, en octobre 1967, Che Guevara était lâchement assassiné par les sbires boliviens de l'impérialisme américain. Sa mort fut un coup sévère non seulement pour la révolution bolivienne, mais pour tous les révolutionnaires du monde entier. Cependant, le crime des impérialistes n'a pas pu empêcher l'exemple et la pensée du Che d'étendre leur influence sur la jeunesse radicalisée des quatre continents. Le guevarisme, cette étincelle dangereuse et subversive qu'aucune balle de mitraillette ne peut tuer, continue à hanter comme un spectre le sommeil de la bourgeoisie et de la réaction, apparaissant tantôt en Argentine, tantôt dans les maquis de Ce Arabi que, insadans le insaisissable et indestructible. Bien entendu, Guévara n'était pas trotskyste. Il a cependant évolué d'une position confusément hostile vers 1961 (en large mesure provoquée par l'attitude sectaire et irresponsable de la secte posadiste qui -à Cuba se réclamait du trotskysme) à un intérêt grandissant pour le trotskysme, qui l'a fait emporter avec soi l'Histoire de la Révolution Russe de Trotsky dans le maquis bolivien. Pourquoi donc nous, trotskystes, saluons-nous sa mémoire comme celle d'un frère de combat? Pourquoi nous réclamons-nous de l'héritage de sa pensée et de sa vie ? CHE: Nous saluons en Che Guevara un révolutionnaire et un internationaliste cohérent et exemplaire. Révolutionnaire GUEVARA pour le cohérent parce qu'il a été le premier à mettre le socialisme à l'ordre du jour pour Cuba, cinquième luttant (avec Fidel) pour la transcroissance de la révolution cubaine en révolution anniversaire socialiste, contre le conservatisme bureaucratique et apeuré des staliniens cubains de sa qui proclamaient, encore en

1960, que la révolution mort n'était qu'à l'« étape nationale et démocratique ». Il a été aussi celui qui a le plus clairement compris et affirmé le caractère socialiste de la révolution latino-américaine

(dès le « message aux Argentins » de mai 1962), en refu58 sant avec intransigeance les illusions national-réformistes sur la e bourgeoisie progressiste ». Dans sa célèbre déclaration à la Tricontinentale, il écrivait, dans une phrase devenue depuis lors le drapeau idéologique de tous les révolutionnaires conséquents en Amérique Latine : e Les bourgeoisies nationales ne sont plus du tout capables de s'opposer à l'impérialisme -si elles l'ont jamais été - et elles forment maintenant son arrière cour. Il n'y a plus d'autres changements à faire : ou révolution socialiste ou caricature de révolution, ». Phrase dont l'actualité est brülante en Amérique Latine, où se succèdent les plus diverses caricatures de révolution, sous la direction de généraux « nationalistes » qui essayent de mystifier les masses par leur démagogie « patriotique ». Révolutionnaire cohérent aussi parce que, pour lui, la révolution socialiste n'était pas seulement une transformation économique, une organisation plus rationnelle de la production, mais un changement total, qualitatif, de la vie sociale; la construction d'une société essentiellement différente, radicalement opposée à la société bourgeoise, la création progressive d'un homme communiste nouveau. Le communisme pour le Che n'était donc pas une société de consommation plus efficace que le capitalisme, mais un monde socialement, moralement et humainement transformé. Internationaliste cohérent, parce que l'extension de la révolution cubaine en Amérique Latine était sa préoccupation constante dès 1959 : préoccupation fondée sur la compréhension que le destin du socialisme à Cuba et son autonomie par rapport aux pressions de la bureaucratie soviétique était lié au destin de la révolution latinoaméricaine. En outre, le Che avait tout de suite saisi la dimension internationale de la lutte de libération du peuple vietnamien et il dénonçait dans son Appel à la Tricontinentale ce « moment illogique de l'humanité »: la solitude du Vietnam face à la sauvage et massive agression de l'impérialisme US. Solitude dont étaient aussi responsables les bureaucraties russe et chinoise qui « à l'heure de la décision ont hésité à faire du Vietnam une partie inviolable du territoire socialiste » et qui, plutôt que former un front anti-impérialiste commun, ont préféré continuer leur « guerre d'insultes et de crocs-en-jambes ». C'était en 1967, 5 ans avant la tournée triomphale du criminel de guerre, Nixon, chez Brejnev et chez Mao... En avançant le mot d'ordre « Un, deux, trois, plusieurs Vietnam », Guevara esquissait, pour la première fois depuis longtemps dans l'histoire du mouvement ouvrier, une stratégie révolutionnaire mondiale qui n'était pas fonction des intérêts nationaux d'un Etat, mais de la révolution internationale du prolétariat. Et il ne se bornait pas à lancer des slogans ; il mettait en pratique ce qu'il proposait, essayant, dans le maquis bolivien, d'ouvrir ce « deuxième front » qui pourrait venir en aide au Vietnam, en étendant au continent latino-américain la révolution commencée à Cuba. C'est pour ces raisons que pour nous, marxistes révolution naires, militants de la IVème Internationale, et non seulement pour nous, mais pour la nouvelle avant—garde du monde entier, sa pensée, son action, son exemple, sont un immense drapeau révolutionnaire. La récente publication , par les soins de Michel Lowy, de deux volumes de textes inédits du Che (petite collection Maspéro) contribuera beaucoup à une meilleure connaissance en France de sa ensee economique, politique et militaire. Il s'agif d'un en semble d'articles, discours et interviews se rapportant aux problèmes de la lutte armée, de la construction du socialisme et de la révolution internationale. Le texte le plus intéressant, à la fois du point de vue de sa profondeur et de son originalité théorique et de ses prises de position politi ques hardies, est celui intitulé « Le plan et les hommes ». Il s'agit d'extraits du compterendu sténographique d'une série de conversations tenues par le Che avec ses collaborateurs et avec d'autres dirigeants cubains, au Ministère de l'Industrie, au cours de l'année 1964. Ils montrent le climat de libre débat, de démocratie prolétarienne, de discussion fraternelle des divergences, qui régnait dans le Ministère dirigé par le Che. Ils montrent aussi que Guevara commençait à revoir sa position par rapport à Trotsky : « A ce propos (du trotskysme), je crois que, ou bien, nous avons la capacité de détruire avec des arguments les opinions contraires, ou bien nous devons les laisser s'exprimer (...). Il n'est pas possible de détruire des opinions par la force, parce que cela bloque tout développement libre de l'intelligence. Même en partant de la pensée de Trotsky, on peut retenir une série de choses » (Che Guevara, Oeuvres VI, Textes inédits, PCM, 1972, p. 86). Cela n'empêche qu'il considère encore le trotskysme comme « erroné ». Avait-il changé d'avis en 1967 ? L'objet principal du débat dans ces réunions de 1964 était le problème du plan et de la loi de la valeur, c'est-àdire, des fondements économiques de la construction du socialisme. Tout en refusant explicitement la thèse d'une « restauration du capitalisme » en URSS, le Che soumet à une vigoureuse critique les méthodes économiques pratiquées en Europe Orientale: « On revient à la théorie du marché, on recourt de nouveau à la loi de la valeur, les encouragements matériels se renforcent. Toute l'organisation du travail mise sur le stimulant matériel... et ce sont les directeurs qui, chaque fois, gagnent davantage » (Guevara, Oeuvres VI, Textes inédits, p. 90). La lutte entre le principe du plan et la loi de la valeur est pour le Che beaucoup plus qu'une différence entre méthodes de gestion financière : il s'agit de savoir si l'économie sera fondée sur la e rentabilité » ou sur les besoins sociaux, si les catégories mentales de la population seront orientées par des valeurs individualistes héritées du capitalisme ou par les principes collectivistes du socialisme : enfin, si la production sera réglée en fonction des intérêts des « directeurs » et bureaucrates ou selon les nécessités réelles des masses populaires. L'autre texte de ce recueil qui mérite une attention particulière date lui aussi de 1964 : il s'agit de la préface du Che au livre de Giap a Guerre du Peuple, Armée du Peuple ». II nous montre l'intérêt passionné que portait le Che à l'expérience vietnamienne de la lutte de masses, rurale et urbaine, le rôle dirigeant du prolétariat, représenté par un parti et l'armée d'une part, l'armée et le peuple de l'autre, la possibilité de vaincre une armée impérialiste par la guerre révolutjonnaire prolongée. La lecture de ce texte nous montre comment le Che était éloigné de la vision simpliste et mécanique du « foco » de guerilla qu'on lui a frequemment attribuée: « la guerre de guerilla n'est autre chose qu'une expression de la lutte de masses et on ne peut pas l'envisager isolée de son milieu naturel qui est le peuple » (Guevara, Oeuvres V. Textes inédits, PCM, 1972, p. 53). Cinq ans après sa mort, la pensée du Che apparait comme profondément vivant et actuelle, en tant qu'instrument précieux dans la lutte révolutionnaire contre le capitalisme et dans la lutte idéologique contre le dogmatisme bureaucratique.

Carlos Rossi

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