Peu de temps après la sortie du programme du P.C.F., paraissaient les souvenirs de ministre de François Billoux.
Ce rapprochement n'est pas fortuit. Tandis que le livre orange nous vante les mérites de la démocratie s'avançant à l'horizon électoral, le petit opuscule « Quand nous étions ministres » s'ettorce de nous rappeler les délices de l'époque où les camarades siégeaient au conseil des ministres. A l'heure où le parti communiste, s'affirme parti de gouvernement, ses dirigeants ont jugé utile de raffraichir les mémoires défaillantes sur cette première période rose.
Billoux s'y emploie avec le discernement du bureaucrate. Que n'ont-ils pas fait les communistes? Reconstruit, restauré, produit, fait marcher les trains, décoller les avions, s'élever les immeubles.
Une véritable tornade « rouge ».
A longueur de pages, Billoux dresse des bilans, énumère, comptabilise, se félicite lui et son parti pour leur
« magnifique action au service de la France. ».
A quel prix ?
En faisant trimer la classe ouvrière comme jamais aucun patronat de choc n'aurait pu le faire
En canalisant l'immense mouvement de masse dans sa stratégie pacifique et légaliste.
Comment le P.C.F. a-t-il appréhendé la question du pouvoir à la Libération ?
Quelle fut l'attitude du P.C.F., partie prenante du gouvernement envers les revendications et les actions ouvrières ?
Après Mai 68, alors que Marchais se sent des épaules de ministrableé , deux questions , « d'histoire » très actuelles.
LE PEUPLE VEUT le PCF du Pain. la Liberté. la Paix
POGRAMANE DU FRONT POPULAIRE à la
DU PAIN proies des Sarines Combattanta ste.
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LA
QUESTION
DU
POUVOIR. Lorsque Billoux et Grenier entrent au gouvernement provisoire le 3 avril 1944, l'Union sacrée contre l'occupants' était déjà réalisée dans les organismes réguliers de la résistance où cohabitent communistes, socialistes, gaullistes, voire monarchistes. Du Conseil National de la Résistance, au sommet jusqu'aux comités locaux de Libération, l'alliance des courants politiques représentant des interêts declasses opposés, est un fait déjà irréversible. Désormais cette même coexistence se retrouve au sein des institutions étatiques que De Gaulle s'efforce de remettre en place. Ne garantissant pas le caractère de classe de la Résistance, en se liant les mains avec les représentants de la bourgeoisie qui passent leur temps à condamner la lutte armée, le parti communiste hypothèque le cours ultérieur des événements. Les dirigeants du parti, n'entendent pas, en effet, limiter leur action au sein du gouvernement -De Gaulle › à la durée de la guerre. Dès le début, ils affirment « être aux premiers rangs pour rénover la France et préparer l'avénement d'une véritable démocratie. » (1). La question du pouvoir, ne se pose pas de but en blanc à la libération. Elle est déjà grandement déterminée par le caractère inter-classiste, étroitement national, foncièrement chauvin de la Résistance Communiste. 38
POUR RESTAURER L'ETAT BOURGEOIS ,Au lendemain de la libération de Paris et d'une grande partie de la France, quelle est la situation ? Le parti est représenté au sein d'un gouvernement dont la première tâche est de restaurer l'Etat. Mais en même temps, il est partie prenante et même prépondérante des organismes de pouvoir issus de la Résistance que De Gaulle s'efforce de supprimer. En premier lieu, les Milices Patriotiques, créées par le C.N.R. le 15 Mars 1944, les M.P., devaient assumer les tâches élémentaires d'auto-défense. (assurer la sécurité des distributions de tracts, des prises de paroles, des grèves.) En fait, elles deviennent très vite, la branche militaire des organes locaux de la Résistance, les Comités de Libération qui eux assument dans les faits le pouvoir et l'administration locale . Pendant quelques mois, le parti communiste hésite entre le développement de ce pouvoir populaire et l'investissement" dans les institutions étatiques renaissantes. Le 27 Octobre 1944, à une assemblée des communistes de la Région Parisienne, Duclos déclare encore : • La Milice Patriotique doit demeurer la gardienne vigilante de l'ordre républicain, en même temps qu'elle doit s'occuper activement de l'éducation militaire des masses populaires. » Le retour de Maurice Thorez met fin à cette hésitation. Au Comité Central d'lvry (Janv. 45) la question est définitivement et clairement réglée : « Quelques mots sur l'organisation des Milices Patriotiques. Ces groupes armés ont eu leur raison d'être avant et pendant l'insurrection. Mais la situation est maintenant différente. La sécurité publique doit être assurée par les forces régulières de police... Tous les groupes armés irréguliers ne doivent pas être maintenus plus longtemps. » Parallèlement « les comités de libération, locaux et départementaux ne doivent pas se substituer aux administrations municipales et départementales. » Le parti communiste choisissait de restaurer la démocratie et l'Etat bourgeois plutôt que de s'appuyer sur la mobilisation populaire et les organes qu'elle s'était donnée. Cette décision n'a pas été sans remous dans le parti. Au sein même de la direction Marty et Tillon soutiennent le point de vue opposé. Dans bien des endroits, les militants communistes croient à une finesse tactique de leur génial secrétaire général. Au lieu de rendre les armes, ils les enterrent, pas très profond. Que beaucoup aient cru en la constitution d'un double pouvoir ne fait aucun doute. Au Xème Congrès du parti, les délégués ont droit à de nouvelles explications : o. Il s'agissait de faire la clarté sur le probl-eme des comités locaux et départementaux de la Libération que certains présentaient dans le but de faire peur à une partie de la population comme des organismes d'un « nouveau pouvoir manoeuvré par le communisme. » UNE SITUATION JUGEE REVOLUTIONNAIRE... Pour les dirigeants du P.C.F., la situation n'a rien de révolutionnaire. Ecoutons le théoricien Fajon : « Le marxisme--léninisme nous apprend qu'il faut discerner ce qui est réalisable dans une période donnée. Par exemple, les bavardages sur l'instauration du socialisme en France, à l'époque actuelle, n'ont aucun sens, ou sont le fait de provocateurs chargés de diviser les forces démocrati- ques. » (2) Fajon se bat contre des moulins à vent. Personne ne parle d'insurrection immédiate. Et d'ailleurs, insurrection pour s'emparer de quoi. Le pouvoir central n'est pas à prendre . Il n'existe pas. La réalité du pouvoirce sontles organes issus de la lutte armée qui la détiennent. L'Etat bourgeois n'est pas à détruire. Il est déjà détruit, emporté dans la débacle de la collaboration. A Lyon, à Marseille, Montpellier, Limoges, (3) dans le Sud en général, il n'y a pas d'autre autorité que celle que reconnait la Résistance. Des millions d'hommes et de femmes, attendent, non seulement la libération du territoire mais aussi celle de l'oppression sociale. « Rien ne sera jamais plus comme avant. » Jamais l'aspiration des travailleurs à changer le vieux monde n'a été aussi forte. Dans une telle situation, le « marxisme-léninisme nous enseigne » que préserver l'ordre social n'est pas la meilleure chose à faire: Il est vrai que ce que Fajon sait du marxisme, •il l'a puisé dans les oeuvres immortelles du petit père Joseph. Car plus les enseignements du marxisme léninisme (A cette école là, Fajon n'a jamais réussi à lire) ce sont les directions de Staline que suit la direction du P.C.F. ...PAR LE STRATEGE STALINE Les accords de Yalta et de Postdam avaient réglé la question du partage de l'Europe et de la nature des régimes sociaux dans chaque zone. On lira ci-contre avec quel incroyable cynisme, le sort des peuples a été décidé à grands coups de crayons. Staline a tout lieu de se montrer satisfait. Les intérêts d'Etat de l'URSS sont bien suivis. Les pays du glacis, tampon pour la défense, vont fournir des matières premières à l'économie soviétique. Aussi n'est-il pas question qu'un troublion s'amuse à remettre en cause ce statu-quo. I ne faut pas chercher plus loin l'origine de
• l'hérésie titiste ». Cette politique de grande puissance, par dessus la tête des peuples et contre les intérêts du prolétariat mondial, Isaac Deutcher l'a parfaitement analysée et décrite : « La situation mondiale durant l'entre-deux guerres, avait convaincu Staline qu'il avait raison sur toute la ligne en faisant abstraction du potentiel révolutionnaire du communisme étranger, et il continuait dans cette voie... Il s'efforçait, par exemple, de persuader Roosevelt que la majorité écrasante des Français était restée fidèle à Pétain. « Le communisme sierait à l'Allemagne comme un tablier à une vache » C'est par cette phrase mordante qu'il exprime son opinion sur le potentiel révolutionnaire de l'Allemagne. Il conjurait les communistes français de régler leur conduite sur celle du général De Gaulle au moment où ceux-ci constituaient la force principale de la Résistance. Il enjoignait aux communistes italiens de faire la paix avec la Maison de Savoie et avec le gouvernement du Maréchal Badoglio et de voter pour la remise en vigueur des traités de LATRAN conclus entre Mussolini et le Vatican. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour inciter Mao-tsé-Toung à pactiser avec Tchang-Kai-Check, car il croyait comme il l'avait dit •du reste à Postdam que le Kuo-Ming-Tang, était la seule force capable de gouverner la Chine. Il sermonnait avec colère Tito pour ses aspirations révolutionnaires et exigeait que celui-ci consentit à restaurer la monarchie en Yougoslavie. » COEXISTENCE PACIFIQUE... Respectueux de la parole donnée à l'impérialisme devant un verre de vodka, Staline mettra tout en oeuvre pour que les zones d'influence définies soit respectées. || laissera ainsi écraser la Révolution grecque par l'armée anglaise. Pour les dirigeants français qui s'honorent d'être de bons staliniens, il n'est pas question de changer un iota à la politique de Staline. A la coexistence entre états sur le plan international, correspond la coexistence entre les partis sur le plan national. Puisque Staline ne conçoit la « Révolution sociale » qu'exportée au bout des canons de l'Armée Rouge, et puisque les aléas de la guerre et de la diplomatie secrète n'ont pas conduit celle-ci sur les bords de l'Atlantique, il est clair pour Thorez que parler de socialisme relève d'une monstrueuse utopie provocatrice : On ne badine pas avec la Révolution. La possibilité de la prise du pouvoir insurrectionnel n'a existé que dans les cauchemars de la bourgeoisie la plus obtue. La fraction, la plus éclairée, avait, elle, compris parfaitement le rôle que le P.C.F. pouvait jouer. La direction stalinienne n'a jamais eu à résoudre la question du pouvoir. Elle ne se l'est jamais posée. ...ET UNITÉ NATIONALE. La stratégie du parti communiste, nous l'avons vue, va donc être d'investir les institutions bourgeoises au fur et à mesure qu'il travaille à les reconstruire, dans l'unité, pour ne pas dire l'unanimité nationale. « Nous envisageons comme la perspective la plus heureuse pour notre pays le maintien prolongé aux affaires d'un gouvernement large d'unité nationale et démocratique. » Le premier parti de France, parti de gouvernement, parti « responsable », le parti communiste français espère bien faire oublier l'épithète communiste. Le caractère français national, patriotique, au contraire est hautement réaffirmé. Ce que craint par-dessus tout la direction stalinienne est de devoir faire des clivages sociaux. L'antagonisme declasses se dilue dans l'unité nationale.
« Nous qui sommes des communistes, nous ne formulons pas présentement des exigences de caractère socialiste ou communiste. » (6) Le M.R.P., partenaire du gouvernement tripartite aurait trop peur ! « Où irions-nous si nos camarades catholiques tournaient le dos devant notre main tendue? * Participer à tous les échelons, partager le pouvoir avec les autres forces sociales, jusqu'au jour où de grignotage en grignotage, de ministères en mairies, de nationade nationalisations en députations, la réalité du pouvoir appartenant au P.C., il suffise d'un coup de pouce électoral. Cette stratégie de conquête par l'intérieur en s'assurant des places fortes au sein de l'Etat, est parfaitement illustrée dans le célèbre interview donné au Times par Maurice Thorez : « Les progrés de la démocratie à travers le monde, permettent d'envisager pour la marche au socialisme d'autres chemins que celui suivi par les communistes russes. » Comme dirait le président Mao, c'est une longue marche. JUSQU'AU VIRAGE SUIVANT. Cette politique qui correspondait à une situation internationale bien particulière, en est étroiement dépendante. A mesure que vont s'aigrir les rapports entre alliés, l'unité nationale va se fissurer. Des tensions multiples apparaissent. Russes, Anglais et Américain n'arrivent pas à se mettre d'accord sur la question allemande. Les zones d'influence se figent en blocs antagoniques : la guerre froide a commencé. Sous la pression américaine, - Truman vient d'exposer devant le congrès les grandes lignes de sa doctrine - les communistes sont chassés du gouvernement. Ils avaient bien rempli leur contrat : juguler la poussée révolutionnaire, restaurer la société bourgeoise. En échange, on leur avait permis d'user leurs posterieur: * prolétariens » sur des fauteuil: ministériels. L'ordre social n'étant plus menacé, la récréation était terminée. Chacun retouvait son rôle. Conclusion d'un expert qui s'y connaissait : « Dès lors qu'au lieu de la révolution, les communistes prennent le but de la prépondérance dans un régime parlementaire, la société court moins de risques. » (7)
LE PARTI
COMMUNISTE
ET
LES REVENDICATIONS
OUVRIERES.
La politique du parti, en matière économique et sociale, est étroitement dépendante de la façon dont il aborde la question du pouvoir. Préconisant non la conquête du pouvoir, mais l'investissemnet progressif des appareils étatiques, le P.C. va mettre également en pratique sur le plan économique une stratégie, les nationalisations jouant un rôle clef.
Les nationalisations. Lors du « Front Populaire » les dirigeants du PC s'étaient bien gardés de mettre en avant les nationalisations, de peur d'effrayer la « clientèle radicale ». Son attitude va être différente à la libération. Certes, il continue d'affirmer que la nationalisation n'a rien d'une mesure socialiste, qu'il s'agit d'une vieille revendication radicale c qu'il faudrait appliquer avec quelque cent ans de retard. » Cette préoccupation trouve con annlication dans le souci conctant de son application dans le souci constant de ne pas troubler l'unité nationale. « Pourquoi présenter sur le plan social, comme un mot d'ordre socialiste, c'està-dire dans des conditions propres à ne rallier qu'une partie desFrançais, une mesure d'intérêt patriotique et national qui doit recueillir l'assentiment unanime du pays ». (8) Voilà pour la propagande des discours dominicaux. Mais plus essentiellement, les nationalisations constituent un point fondamental de la politique stalinienne. « Les entreprises confisquées devront devenir le bien inaliénable de la nation toute entière. C'est l'Etat qui devra assurer la marche de ces usines dont les directeurs, seront alors, en effet, responsables de leur gestion, devant le pays. Alors la participation de la classe ouvrière, à la gestion, au développement de la production aura sa pleine signification: Alors la classe ouvrière prendra dans la direction de l'économie la place qui lui revient.»(9) On ne peut étre plus clair. Une économie nationalisée constitue l'étape intermédiaire vers la socialisation. Les entreprises nationalisées, gérées par les ouvriers, par l'intermédiaire de leurs organisations syndicales correspondent sur la plan économique, à la gestion des affaires de l'Etat par les ministres communistes sur le plan politique. Des entreprises aux mains de l'Etat, si l'Etat est aux mains des « partis marxistes » n'est-ce-pas un (grand) pas en avant vers le socialisme. Rappelons qu'aux élections législatives d'octobre 1945, parti communiste et parti socialiste ont la majorité absolué à l'Assemblée Thorez est encore plus explicite : « A l'étape actuelle du développement de la société, nous avons la conviction que les nationalisations constituent un progrès dans la voie du socialisme. » (10) Le P.C.F. ne manque pas de souligner que dans les entreprises passées sous controle de l'Etat, les ouvriers travaillent pour eux, puisque le parti est au gouvernement. Cela puisque le parti est au gouvernement. cela permet de justifier tous les sacrifices du « Travail d'abord, revendiquez ensuite. » Dès lors, on sait mieux la frénésie stakhahoviste qui s'empare du parti communiste. LA BATAILLE DE LA PRODUCTION. Il faudrait publier une anthologie de ces textes où la direction du parti communiste découvre soudain que le marteau-piqueur du mineur devient une arme décisive de la lutte des classes. Produire, produire, produire ! Que d'appels lyriques, enflammés, didactiques, menaçants, ex altés, pathétiques pour que la production augmente. On dirait que le sort du monde en dépend. « Cette tâche immense, a exigé, exige toujours beaucoup d'efforts. Comme nous n'avons cessé de le répéter, elle ne peut être l'oeuvre d'un seul parti ou de quelques hommes. Elle sera l'oeuvre de tous les Français, unis pour gagner la bataille de la production, comme ils furent unis pour gagner avec l'aide de nos alliés, la bataille de la Libération. • (11) En voilà une tâche exaltante. « Les lendemains qui chantent » sont vraiment pour demain. Les mineurs, tout particulièrement sont encouragés à l'effort. De la production de charbon dépend l'ensemble de la reprise industrielle. Aussi « faire du charbon » devient « la forme la plus élevée du devoir de classe ». STAKHANOV, NOTRE MAITRE! Pour augmenter la production, il ne suffit pas de travailler, comme avant. Encore faut-il travailler plus et mieux. Sans cesse reviennent dans la presse du parti, des hymnes lyriques à l'augmentation du rendement individuel. Les militants staliniens vont se transformer en véritables gardeschiourmes et remplacer avantageusement (pour le patronat) la maitrise. Emules de Calbanon loe dirinpante communistes ci- Stakhanov, les dirigeants communistes citent au tableau d'honneur les travailleurs sacrifiés sur l'autel de la production. A Waziers, Thorez donne en exemple les métallos qui renoncent à leurs vacances pour fabriquer des marteaux-piqueurs. « La Tribune » organe du syndicat des mineurs du Pas de Calais publie dans la rubrique « Des artisans de la Renaissance française » le nom des ouvriers qui ont augmenté le rendement. La durée du travail se ressent de cette « émulation ». Une circulaire est adressée par le secrétaire d'Etat communiste au Travail, Patinaud, à ses inspecteurs pour ne pas s'en tenir à l'officielle semaine des 40 heures et recommander la semaine de 48 heures ! Les stimulants moraux ne donnen t pas assez de résultats ? On va intéresser directement les travailleurs à l'augmentation de la productivité par le salaire aux pièces, les primes de rendement. « A chacun d'augmenter sa production personnelle, il augmentera du même coup son gain propre » se félicite Cogniot dans « L'Humanité ». La bataille de la production trouve là son stimulant matériel. • Abandonnez les idées qui ne correspondent plus à la réalité. Adoptez les méthodes modernes de production » (12) recommande Thorez aux mineurs. Les méthodes modernes de production ? L'introduction du salaire individuel lié aux normes de production individuelles. Est-ce contraire, aux « idéaux » du communisme ? Maurice Thorez rassure ses auditeurs:« On a introduit, à côté du paiement d'équipe, le paiement individuel. Ces nouvelles méthodes, on nous accuse jadis de les avoir combattues. Oui nous étions contre elles, quand il s'agissait d'exploiter et d'accabler les mineurs. Mais nous les préconisons quand il s'agit de les appliquer avec le concours des mineurs, pour améliorer le rendement et augmenter leurs salaires. (13). Les mineurs cesseraient-ils d'être exploités par la seule vertu du verbe thorézien 7
LA TRAHISON DES TRUSTS.
Tout pour la paraduction. mais surtout rien Tout pour la production, mais surtout rien contre la production. Qui peut bien vouloir, au milieu de cette ferveur patriotique, entraver le développement de l'économie ? Les nostalgiques de Vichy, les « collabos » que l'on retrouve dans les conseils d'administration des trusts. Les Trusts, voilà l'ennemi. « Et maintenant où est le péril mortel pour notre pays, ? II est sur le terrain de la production où les mêmes éléments qui provoquèrent la défaite, l'invasion de notre pays, poursuivent sciemment un plan de désagrégation, de désorganisation, de notre pays. » (14) Le but du sabotage est clair, il s'agit d'un immense complot contre la nation. Ce complot des trusts est, sans cesse évoqué, sans qu'il soit expliqué à un seul moment en quoi le patronat aurait un intérêt quelconque à la baisse de la production. Le journal des « comploteurs » « Les Echos'» n'a pas l'air de se plaindre de la reprise industrielle. «Voyez l'exemple des mineurs. Le général de Gaulle et Maurice Thorez sont allés leur parler et leur ont demandé logiquement, patriotiquement, humainement de produire davantage de charbon. Je ne sais lequel des deux ils ont écouté. Peut-être les deux ; toujours est-il que sans contrainte, la production de charbon a sensiblement augmenté et augmente encore. » (15) Diable, un patron, gaulliste, patriote, vichyssois, reste un patron. Quand la production augmente, le profit suit. Proclamer que les trusts sont contre la production, puisque la production c'est l'intérêt du peuple, c'est affirmer que le peuple, lui est pour la production, puisqu'il est contre les trusts. LA GREVE EST L'ARME DES TRUSTS.
La campagne contre le « complot des trusts » n'était qu'un dérivatif aux difficultés de la reconstruction. Mais les trusts, dans leur sombre dessein avaient un allié de choix : les fauteurs de grèves. L'impératif catégorique d'augmentation de la production aboutit logique- ment à la condamnation de tout ce qui s'oppose à l'effort de reconstruction. Trusts et grèves se retrouvant ainsi dans le même sac. Qui a les mêmes buts a les mêmes mobiles. L'amalgame réalisé, de vient un argument de poids. « Aujourd'hui, il s'agit de produi re pour assurer contre la réaction et les trusts l'avenir de la France, le triomphe de la démocratie. Ceux qui refusent l'effort aujourd'hui ou qui conseillent de s'y refuser, ceux qui parlent de grèves sont ceux qui se gardaient bien d'arréter le travail au temps de l'occupation. » (16) Les patrons des trusts étant d'anciens « collabos », les grévistes complices objectifs ne peuvent qu'être d'anciens vichyssois. Lors de la grève des rotativistes en Janvier 1946, Thorez s'écrie au conseil des ministres : * Ce sont des anarchistes qui se sont déshonorés pendant la guerre ! Jamais je n'ai entendu parler d'un ouvrier du livre qui ait refusé d'imprimer le Parizer Zeitung». De même lors de la grève des postiers d'août 1946, Monmousseau écrit dans l'e Humanité » (5 août) : « Les premières informations que nous recevons, démontrent qu'une poignée d'agents répartis dans différents centres, qui sous l'occupation, collaborèrent avec Pétain sont à la base du mouvement d'indiscipline qui risque de compromettre les postiers et la C.G.T. aux yeux de la population française. » Pendaht toute la période où il participe au gouvernement, la parti communiste ne soutiendra pas une seule grève. Bien plus il les condamnera et les combattra avec énergie. Le ton solennel est donné par Maurice Thorez devant les mineurs de Waziers. « Ici, chers camarades, je le dis en toute responsabilité au nom du Comité Central, je le dis franchement : il est impossible d'approuver la moindre grève, surtout lorsqu'elle éclate, comme la semaine dernière aux mines de Béthune, en dehors du syndicat et contre le syndicat. » A bon entendeur, salut ! En décembre 1945, éclate une grève des fonctionnaires. Crime 42 de lèse-majesté : le ministre de la fonction publique est Maurice Thorez. Au conseil des ministres, il refuse de donner satisfaction aux grévistes. Les grévistes de la Presse, en Janvier 46, sont condamnés car ils remettent en cause la politique gouvernementale de blocage des salaires. Pendant l'été, les postiers déclenchent une grève victorieuse malgré la fédération C.G.T. contrôlée par le P.C.F. Las ! C'est encore un complot. « Dès maintenant, l'organe des hitléro-trotskistes ne laisse aucun doute sur l'origine et les buts de la provocation. » C'est un numéro spécial de la « Vérité » hebdomadaire du P.C.I. qui provoque ainsi la fureur de l'« Humanité ». Des exemples de cette sorte abondent : la grève sabotant la production résulte immanquablement d'un complot.Pourtant, les grèves sont nombreuses. Courtes, elles restent isolées. Minoritaires, elles sont écrasées par l'appareil stalinien. Il faudra attendre la grève de Renault, la première grande grève de l'après-guerre pour voir le P.C. tourner casaque. Encore avait-il commencé par la combattre. Mais le débordement organisé par le noyau révolutionnaire de « L'union Communiste », était trop important. A s'y opposer de front, il risquait de compromettre gravement son influence sur la classe ouvrière, seule garant de sa reconnaissance par la bourgeoisie. Et puis, nous l'avons vu, la situation internationale était en train de changer.
Patrick Fresnel.
Annexe
« Le moment était favorable pour agir. C'est pourquoi je déclarai : « Réglons nos affaires des Balkans. Vos armées se trouvent en Roumanie et en Bulgarie, nous avons des intéréts, des missions et des agents dans ces pays. Evitons de nous heurter pour des questions qui n'en valent pas la peine. En ce qui concerne la
Grande-Bretagne et la Russie, que diriez-vous d'une prédominance de 90% en Roumanie pour vous, d'une prédominance de 90% en
Grèce pour nous et de l'égalité 50%-50% en
Yougoslavie. » Pendant que l'on traduisait mes papiers, j'écrivais sur une demi-feuille de papier :
Roumanie : Russie 90%, les autres 10%
Grèce : Grande-Bretagne 90% (en accord avec les U.S.A.)
Russie 10%
Yougoslavie : 50%-50%
Hongrie : 50%-50%
Bulgarie :Russie 75% les autres 25%.
Je poussai le papier devant Staline à qui la traduction avait alors été faite. Il eut un léger arrêt. Puis il prit son crayon bleu, y traça un gros trait en manière d'approbation et nous le rendit. Tout fut réglé en moins de temps qu'il ne faut pour le dire... II y eut ensuite un long silence. Le papier rayé de bleu demeurait au centre de la table. Je dis finalement : a Ne trouvera-t-on pas un peu cynique que nous ayons l'air d'avoir réglé ces problèmes dont dépend le sort de millions d'étres d'une façon aussi cavalière ? Brülons ce papier. » « Non, gardez-le » dit Staline. #
Churchill. mémoires.(cité dans a La République des Illusions » G. ELGEY)
NOTES
(1) Jacques Duclos * L'Humanité clandestine
Décembre 1943.
(2) Etienne Fajon discours au Xème Congrès du
P.C. 30 juin 1945.
Voir dans « C.R.S. a Marseille », le témoignage de Aubrac, commissaire gouvernement.
(4) Isaac Deutscher « La Russie après Staline »
(5) Maurice Thorez rapport au Xème Congrès du
P.C. 26 juin 1945
(6) idem
(7) De Gaulle mémoires.
(8) Etienne Fajon cahiers du communisme Février 1945.
(9) Benoit Frachon cahiers du communisme Novembre 1944.
(10) Maurice Thorez interview au Times.
(11) Maurice Thorez discours public à Rouen 4 aoüt 1946.
(12) Maurice Thorez discours aux mines de l'Escarpelle 27 mars 1946.
(13) Maurice Thorez discours à Auby 1er, Mars
1946.
(14) Maurice Thorez discours au Xème Congrès
30 Juin 1945.
(15) « Les échos » 14 Septembre 1945.
(16) Maurice Thorez discours à Valenciennes 24
Décembre 1945.