Nous publions ci-dessous deux articles d'actualité sur la Yougoslavie. Dans le premier,
C. Verla étudie les questions saillantes dans ce pays aujourd'hui : le conflit des nationalités, les difficultés de l'autogestion, l'impasse de la bureaucratie au pouvoir. Dans le second, le programme de la
F. Charlier analyse contre-révolution sociale en Yougoslavie telle que la conçoivent les capitalistes occidentaux.
Deux études qui font le point sur l'évolution des tendances contradictoires au plan sociofont justice de toutes les économique et analyses sommaires selon lesquelles la Yougoslavie n'aurait jamais cessé d'être un Etat capitaliste ou selon lesquelles il y aurait été rétabli depuis longtemps.
OU VA YOUGOSLAVIE ? par C.Verla Quel socialisme voulons-nous ? Le débat qui s'est engagé au sein du mouvement ouvrier français entre la CGT et la CFDT a souvent cours en termes de e modèles ». La Yougoslavie y occupe une place importante à cause de l'expérience d'autogestion qui s'y déroule. Les staliniens ont beau jeu d'arguer de la nécessaire dictature du prolétariat et planification centralisée, contre la « soi-disante démocratie décentralisée » de l'autogestion. A l'autre extréme, les ré formistes sociaux-démocrates chercheront à généraliser l'expérience de « participation » à la gestion des entreprises dans le cadre de l'entreprise capitaliste ; ils auront aussi beau jeu de cacher leur anti-communisme et leur opposition radicale à la dictature du prolétariat en faisant l'apologie de l'e autogestion » décen tralisée et de sa ‹ démocratie › contre le repoussoir centralisé stalinien. Pour nous, le problème (et la discussion sur le « cas » yougoslave) ne se posent pas en termes de e modé les » mais en termes de programme: l'extension permanente de la révolution prolétarienne, son appro fondissement pour la construction d'un socialisme qui ne soit pas caricature, exigent des marxistes révolu tionnaires une même lutte pour la dictature du prolé tariat et pour la plus large démocratie prolétarienne -double face d'un même problèmee. L'analyse théorique et l'expérience confirment que telle est la voie la plus rapide et la plus efficace, la seule qui mène, sans « détours » inutiles de l'histoire, au socialisme. Cette * norme ›, ce programme marxiste révolutionnaire, ne correspondent pas à des rêves utopiques ou à des dogmes moraux. Ils s'imposent face aux tâches qu'il nous faut accomplir après ce premier pas qu'est la prise du pouvoir et la destruction de l'Etat bourgeois. Tâches trop gigantesques de transformation de la société et des hommes pour qu'un Etat bureaucratique puisse les accomplir. Mais tâches aussi qu'il faut réaliser dans un cadre trop vulnérable au départ pour pou voir éviter pendant toute une période historique le maintien d'une dictature du prolétariat. Cette double exigence - dictature du prolétariat sous la forme d'une large démocratie prolétarienne - est à ce point profonde qu'on peut aisément démontrer sur les exemples historiques existants que l'une sans l'autre est nécessairement d'une grande fragilité et s'accom pagne de tares et gaspillages qui retardent d'autant le moment de la réalisation de nouveaux rapports so ciaux de production socialistes. Notre analyse de la Yougoslavie confirme et se fonde à la fois sur ce programme marxiste révolutionnaire. C'est dire qu'elle fait peu de cas de l'hypocrite critique des staliniens à l'égard d'un régime qui leur échappe, mais aussi de la critique de tous ceux qui ne 30 posent pas clairement et préalablement le rejet de la collaboration de classes dans le cadre d'un système capitaliste et la nécessité de la dictature du prolétariat après la prise du pouvoir.
LES DOULOUREUX LENDEMAINS DE LA DECENTRALISATION Le régime yougoslave a commencé à se décentraliser sur le plan économique aux lendemains de la rupture avec Staline, au début des années 50. Cette décentralisation allait de pair avec l'introduction de l'autogestion. Mais elle resta - surtout dans le domaine fondamental des investissements - étroitement dominée par les pouvoirs de la fédération jusqu'à la réforme de 1965. Les moyens d'intervention économique centraux étaient certes plus indirects et de moins en moins efficaces devant les effets déjà désastreux de la décentralisation partielle: mais ils restèrent longtemps suffisamment importants pour que les idéologues e libéraux » du régime puisse attribuer tous les échecs au maintien de ces pouvoirs centraux : aussi est-ce au nom de l'autogestion, de son approfondissement, de sa libération vis-avis des entraves bureaucratiques centrales, que la réforme de 1965 fut introduite: pour que l'autogestion soit effective, disait-on, il faut que les décisions soient totalement le produit des e unités de travail ». Celles-ci doivent avoir davantage de « liberté » et ne plus subir les contraintes centrales et les lourds impôts qui grèvent toutes leurs possibilités de choix. La réforme s'appuyait dès lors sur tous les schémas e libéraux » classiques : il faut laisser les lois économiques objectives faire leur effet car elles conduisent aux meilleurs équilibres et à une rentabilisation de l'économie indispensable à sa bonne santé. C'est-à-dire il faut laisser l'autogestion (en fait le marché) faire les prix et déterminer les investissements; il faut ouvrir les entreprises yougoslaves à la concurrence entre elles et face aux entreprises capitalistes il faut donc que le gouvernement cesse d'intervenir pour favoriser telle ou telle région ou entreprise par une politique de prix ou de subvention qui « fausse les données », de méme qu'il doit cesser de protéger l'économie yougoslave, ce qui maintient des activités e non rentables ». Les débuts d'accomplissement effectifs de cette réforme sont d'ores et déjà désastreux : augmentation considérable du coût de la vie qui a obligé le gouvernement à s geler » à nouveau tous les prix malgré les intentions de libéralisation, en 1971 et à dévaluer plusieurs fois le dinar (malgré le projet de convertibilitê) : accentuation des inégalités de salaires entre entreprises et selon les régions: accentuation du chômage (plus de 300 000 chômeurs sans parler du million et plus de travailleurs émigrés). Mais l'aug mentation des clivages et différenciations sociales provoquées par la décentralisation sont peut-être le problème politique et social le plus marquant aggravé par la réforme. A cet égard, celle-ci est le révélateur douloureux de tous les problèmes que la bureaucratie yougoslave au pouvoir n'a pas su résoudre.
LE CONFLIT DES NATIONALITES Le problème des multiples minorités nationales existant en Yougoslavie, est au départ et indépendamment des tares de la bureaucratie, un problème très complexe à résoudre dans ce pays mosaique. Contrai- rement aux partis staliniens des pays de l'Est, la Ligue des Communistes a eu vis-à-vis de la question natio nale un rôle effectif lors de la lutte de libération contre l'envahisseur fasciste et l'oppression grand-serbe. Les premières années du régime furent d'ailleurs marquées par un effort considérable pour développer les régions les plus pauvres, en application du programme de la Ligue des Communistes, selon lequel l'égalité reste formelle si elle ne s'accompagne pas d'une égalité économique effective. Pourtant, la décentralisation doublée du maintien d'un régime politique bureaucratique allait provoquer la faillite de cette politique et la résurgence dès les années 60 du problème des nationalités : la décentralisation allait en effet affaiblir les moyens d'intervention centrale qui permettaient de diminuer les écarts entre Républiques qui regroupent souvent des minorités nationales. En même temps, le caractère bureaucratique du pouvoir et des prises de décisions ne pouvait que renforcer les comportements égoistes de régions, d'entreprises et d'individus qu'alimentaient les tendances « libérales », décentralisatrices. Enfin le conflit des nationalités s'est marqué du fait que le pouvoir central bureaucratique était largement dominé par la nationalité grand-serbe (dominante d'ailleurs sur le plan politique dès la lutte de libération dans le cadre du parti) tant dans l'armée que dans l'administration. Dès lors, y compris sous l'impulsion de traditions conflictives entre les diverses nations, des aspirations anti-bureaucratiques pouvaient également s'exprimer sous la forme de revendi. cations et mouvements nationalistes. On ne peut pourtant pas en rester à ces considérations pour caractériser l'opposition récente entre Croates et Serbes : si des aspirations confuses anti-bureaucratiques - progressistes à cet égard - ont pu s'y retrouver, ce corflit a été largement dominé du côté croate par les tendances réactionnaires, objectivement favorables à la restauration du capitalisme (même si elles n'en étaient pas forcément les agents directs). Implantés dans les couches petites bourgeoises et bourgeoises de Croatie (artisans, paysans, bourgeoisie hôtellière de la côte Dalmate, étudiants des facultés d'Etudes commerciales, soutenus par l'Eglise) les nationalistes croates ont tenté d'opposer les travailleurs selon leurs nationalités: c'est là un premier aspect, le plus révélateur, du caractère réactionnaire de ce courant. Dans les grands centres industriels en effet, des différenciations de salaires selon l'origine nationale ont commencé à être introduites. Les principales revendications exprimées étaient par ailleurs les suivantes : autonomie totale par rapport à la fédération (assimilée à l'oppresseur grand-serbe) : c'est-à-dire développement jusqu'au bout de la décentralisation économique et politique ; c'est-à-dire aussi suppression des interventions centrales qui e usurpaient » le juste fruit du travail croate pour aller le distribuer ailleurs. C'est-à-dire une opposition en fait à toute redistribution planifiée des revenus en faveur des régions les moins développées ; c'est-à-dire enfin l'apologie des critères bourgeois d'organisation de l'économie. Quand on sait que la Croatie est une des Républiques le plus développées avec la Slovaquie et celle qui s'enrichit le plus du commerce avec l'étranger et du développement du tourisme, on comprend que les revendications se soient cristallisées sur le problème des devises. La fédération récupérant la majeure partie des devises, les Croates voulaient augmenter leur part du gâteau. Les « Croates » 7 Certes non, en fait. Les technocrates et la petite bourgeoise croate qui s'enrichissent de ce commerce de devises pendant que les grèves de travailleurs se multiplient en Croatie contre les inégalités de salaires et le développement du chômage. C'est qu'au delà de ce conflit entre ‹ nationalités a — et y compris au sein même de ce conflit - se développe un antagonisme social plus profond et complexe qui remet en cause les rapports d'autogestion et plus généralement les rapports de production et de propriété mis en place par la révolution.
OU VA L'AUTOGESTION ? Il est encore difficile en Yougoslavie de ne pas se revendiquer de l'autogestion. Personne ne croit pourtant plus aujourd"hui en Yougoslavie qu'elle soit pleinement réalisée. Personne ne pourrait d'ailleurs le dire après le développement considérable des grèves (plus de 2000 depuis 1958 (1) ) qui se font, sous une forme ou une autre, le plus souvent pour une application effective de l'autogestion. Au point que le dernier congrès de l'autogestion (mai 1971, Sarajevo) a amplement et publiquement dénoncé les diverses forces qui contre-carrent l'autogestion. C'est qu'aujourd'hui, si l'on continue de façon confuse à opposer souvent centralisation et autogestion, ces courants se développent - en particulier au sein des syndicats -qui voient dans la décentralisation la source la plus dangereuse de dissolution de toute autogestion possible : en effet la décentralisation, la e libéralisation économique » favorisent le développement des principaux agents sociaux de cette politique. La concurrence, la e rentabilisation » selon les critères de marché exigent, pour qu'on se plie à leurs lois sans réticences et lourdeurs, qu'elles soient prises en charge par des couches sociales qui tirent totalement profit de ces lois : bourgeois mais aussi directeurs et technocrates. Les travailleurs sont à la fois juges et partie : peuvent-ils accepter de la même façon qu'un directeur d'entreprise de licencier des ouvriers, de comprimer les salaires pour « être plus concurrentiels » ? Certes, des différenciations apparaissent parmi les ouvriers, face aux lois de la concurrence. Plus on s'‹ élève » dans le système de délégation de pouvoir, plus les travailleurs sont directement associés à la gestion de l'entreprise et se détachent de la production, plus facilement accepteront-ils les règles de ce « jeu a. Des conflits surgissent à cet égard entre le comité ouvrier et le conseil de gestion élu en son sein qui subit plus directement l'influence du directeur et des divers technocrates. Mais le plus fréquemment, c'est l'autogestion elle-même que les bureaucrates de l'entreprise essaient de remettre en cause car elle gène la réintroduction de rapports de production capitalistes dans l'entreprise, qui sont les mieux adaptés à l'e esprit d'initiative » requise par la lutte concurrentielle pour le profit : la tendance est le plus explicite dans les entreprises à capital mixte (une partie d'investissements étrangers et de fonds sociaux yougoslaves (2) où les capitalistes essaient de légaliser des comités e mixtes » (on sait ce que vaut la e mixité » bourgeois - ouvriers) auxquels le comité d'autogestion déléguerait la plupart de ses pouvoirs. Ailleurs, le directeur essaie de se faire embaucher « sur un programme à long terme » et par là même de limiter le contrôle des ouvriers sur sa politique (en Yougoslavie, les directeurs sont élus et révocables par les conseils ouvriers). De façon plus courante encore, on tente d'accentuer une certaine
« division du travail › qui renforce la hiérarchie dans l'entreprise au profit des technocrates « compétents » pour les questions les plus importantes de choix économiques et de budget. Le comité d'autogestion est alors réduit à un organe qui se préoccupe des problèmes de salaires et de condition de travail. L'autogestion, en tant qu'instrument de la démocratie ouvrière ne peut avoir de réalité si les ouvriers sont soumis aux contraintes bureaucratiques centrales. Mais elle ne peut pas non plus échapper aux contraintes du marché : celui-ci en atomisant les entreprises, en les opposant les unes aux autres, atomise et oppose par là méme les ouvriers entre eux ; renforce les couches petites bourgeoises qui s'enrichissent dans l'échange ; affermit la position des bureaucrates dans l'entreprise : sape le poids de la classe ouvrière et les rapports d'autogestion quelques limités soient-ils dans le régime yougoslave. II accentue aussi les antagonismes en même temps que les différenciations sociales. L'ACCENTUATION DES DIFFERENCIATIONS SOCIALES 1) Les différenciations au sein de la bureaucratie. La « bourgeoisie rouge › Le conflit entre nationalités permet de cerner certains axes de cette différenciation : a) Au niveau le plus superficiel, elle recouvrira les diverses nationalités. L'autonomie plus grande accordée aux Républiques, la décentralisation économique, sont en partie le produit (et alimentent à la fois) des pressions des couches dirigeantes qui cherchent à renforcer leur poids en défendant les intérêts de leurs diverses Républiques dans le partage du pouvoir (la décentralisation ayant pour corollaire le renforcement du poids des Républiques les plus riches) b) De façon plus profonde, la politique de « libéralisation » économique et la mise en place, depuis une longue période maintenant, de l'autogestion ont favorisé le développement de couches technocratiques à la tête des « organisations de travail 3. Mais là encore, il faut introduire des nuances : - D'une part, entre ces couches dans les Républiques développées (voire, au sein de ces Républiques, dans les entreprises les plus dynamiques, principalement celles orientées vers le commerce extérieur) et les mêmes couches dans les régions et entreprises les moins développées : les intérêts de ces dernières ne sont pas de pousser au développement des lois du marché qui signifierait pour elles une plus réelle « colonisation › que celle dont se plaignent les technocrates croates. Quant aux technocrates des entreprises en expansion, leurs intéréts rejoignent ceux des couches petites bourgeoises et bourgeoises au sens où ils revendiquent à tous les niveaux le libre développement des lois du marché en même temps qu'ils sont hostiles à l'sutogestion (qui résiste trop au jeu et aux esacrifices» de la concurrence). L'intérét de ces aspirants bourgeois est de pouvoir aussi faire fructifier leur richesse « oisive » et de la garantir par un droit de propriété. Les technocrates des entreprises pauvres se trouvent davantage dans la situation d'une aristocratie ouvrière qui cherche à tirer profit de sa place dans la division du travail pour augmenter ses privilèges sans avoir pour autant intérêt à remettre en cause le système ni la planification. - Mais d'autre part, au sein même des couches tech32 nocratiques les plus réactidnnaires, le récent conflit serbo-croate a mis en évidence une autre différenciation possible : celle des technocrates liés aux organisations financières et commerciales contre ceux des entreprises. Etant donnée la grave situation économique et financière actuelle, mais aussi le poids plus direct de la classe ouvrière dans les entreprises, il est probable que les puissances les plus dangereuses du point de vue du socialisme, sont celles qui se développent à la faveur du système bancaire décentralisé. La liaison de telles puissances avec le capital international dans le cadre de la création récente d'une « Société d'Investissements pour la Yougoslavie 3, les intéréts objectifs de ces couches, convergeants avec ceux de la bourgeoisie, leur position de force dans la situation actuelle : ce sont autant de facteurs qui pèsent dans leur sens réactionnaire. - Dans ce contexte, la bureaucratie au pouvoir et l'appareil sur lequel elle s'appuie occupe une position spécifique: sa politique favorise à la fois objectivement le développement des forces centrifuges en A au ent même temps qu'elle les réprime. C'est que, tout en s'appuyant sur ces forces dans l'espoir vain qu'elles redresseront la situation économique, la bureaucratie ne compte pas leur donner le pouvoir ni perdre ses privilèges et le système qui les lui donne. Or, dans la situation actuelle, les seules forces qui lui permettent de lutter contre le poids grandissant des couches technocratiques sont : d'une part, le pouvoir d'Etat qu'elle conserve fermement (Tito a fait allusion à la possibilité d'une guerre civile, pendant le récent conflit ; le rôle de l'armée a été mis en avant. ‹ L'Etat : bande d'hommes armés » risque bien de prendre une réalité aigué dans une période d'accentuation des conflits) : et d'autre part, le fait d'apparaître comme le défenseur de la classe ouvrière, des acquis de la révolution, de l'autogestion. Démagogie 7 Certes 1 Mais pour que la démagogie soit une force il faut que les masses s'y laissent prendre. Quelle que soit donc la conscience socialiste des dirigeants, ils sont prisonniers du systême social qui les a fait rois. La politique centriste, à la fois anti-capitaliste et opposée à la démocratie ouvrière les caractérise. Parce que nous ne sommes pas en présence de classes sociales ayant une assise assurée dans les rapports de production, la délimitation des différenciations ne peut se faire « au couteau ». Il s'agit plus de décrire un processus qu'une réalité bien définie. En conséquence, l'entrée en scène d'autres couches sociales et la transformation des rapports de force joueront un grand rôle dans un tel processus : dans le cadre d'un conflit ouvert entre classe ouvrière et bourgeoisie, les failles s'approfondiront, transformant les différenciations en clivages de classes. 2) Le développement des luttes ouvrières 1968 a marqué une étape importante de réaction de la classe ouvrière et des étudiants (particulièrement à Belgrade) contre les effets de la Réforme (3), contre la politique menée par le gouvernement, plus généralement. Les tendances à la privatisation de l'économie, la non-effectivité de l'autogestion, le système bureaucratique ont été largement dénoncés au cours de mobilisations, au point que Tito a dû prendre son uniforme des grands jours et des grands discours. Des mesures ont été prises alors pour protéger quelque peu l'autogestion contre ses détracteurs bourgeois et pour limiter l'extension de la propriété privée (elle existe essentiellement dans les secteurs de l'agriculture et de l'artisanat, et depuis la réforme dans le secteur touristique. Mais des formes plus insidieuses de rapports capitalistes de production ont été dénoncés dans les nouvelles formes d'entreprises dites ‹ GGP › (3). ‹ Autogestion de bas en haut ! » Tel était alors le mot d'ordre des étudiants de Belgrade, exprimant par là que la seule forme effective de démocratie ouvrière, de pouvoir anti-buresucratique mais aussi de lutte contre les tendances restaurationnistes du capitalisme en Yougoslavie, n'étaient pas la décentralisation d'une autogestion limitée aux entreprises et soumises dès lors à toutes les puissances centrifuges : mais au contraire un poids renforcé, parce que central, de la classe ouvrière, par sa participation au pouvoir. L'année 1972 marquera de nouvelles étapes. Après le congrès de l'autogestion, après la reconnaissance du droit de grève et face à l'aggravation de la situation économique et sociale, l'agressivité de la classe ouvrière ne peut que s'accentuer. Elle sera encouragée dans ce sens par un nouveau facteur qui peut prendre une importance décisive sur la scène politique et sociale yougoslave : les syndicats en tant que force d'opposition au régime. En effet, avec l'affaiblissement du pouvoir central et de la cohésion de la Ligue des Communistes, dans un contexte de crise sociale importante, les syndicats yougoslaves semblent quitter leur rôle de simple rouage de l'appareil d'Etat. Pour la première fois, en ce début de 1972, l'opposition à la politique du gouvernement a été à ce point ouverte que Tito a fait allusion dans un récent discours à ceux e qui disent que les syndicats sont des ennemis du gouvernement, qui ont leur propre programme a. Le point d'achoppement principal sera d'abord la tentative du gouvernement de geler les salaires. Mais c'est porter atteinte, en Yougoslavie, à la sacro-sainte autogestion qui, si elle existe, se manifeste sur cette question des salaires - particulièrement depuis la Réforme où les marges de décision au niveau des entreprises ont été élargies. C'est aussi attaquer la classe ouvrière dans son niveau de vie, tout simplement. ‹ Résoudre » ainsi les problèmes dans un pays qui se dit socialiste, c'est une fois de plus mettre les actes en contradiction avec les paroles douceureuses. Mais, à un moment où les luttes sociales s'exacerbent, où l'uniforme du Maréchal n'est plus vénéré comme avant, les choses risquent de se passer plus difficilement.. Que la bureaucratie s'en tire provisoirement par une répression accrue ne fait aucun doute. Elle a commencé dans cette voie en censurant Student (le journal des étudiants de la faculté de philosophie de Belgrade) et Praxis (l'organe de débat de l'intelligentzia de gauche yougoslave). Elle a commencé aussi à emprisonner ceux qu'elle qualifie de e trotskystes › sans pouvoir attacher à ce « titre » la profondeur d'injures que les staliniens y versaient à la belle époque (4). Mais la bureaucratie yougoslave, prise dans les contradictions de son système « original » ne se gênera pas pour autant pour réprimer tous ceux qui tenteront d'exprimer aujourd'hui une solution anti-bureaucratique à la crise actuelle. Tous ceux qui tireront de l'échec du régime les leçons qui mèneront à la victoire du socialisme en Yougoslavie.
NOTES (1] cf. Revue lVème Internationale No février 1971. (2) cf. Revue « Critique de l'Economie Politique a, Nº7. article de C. Samary, et article ci-aprés de F. Charlier * Un programme de transition au capitalisme s. (3) cf. article cité dans « Critique de l'Economie Politique ». (4) En Yougoslavie, Trotsky est officiellement édité. Il fait partie du mouvement ouvrier. Le dernier numéro de Praxis lui a été consacré...