La crise du dollar est la crise du Système monétaire international capitaliste. II est vain d'espérer y échapper par des réformes car le SMI est nécessairement un Gold Exchange Standard comme l'histoire le montre depuis le XIXème siècle. Le prétendu étalon or n'a jamais été qu'un système de paiements internationaux fondé sur la Livre sterling hégémonique à cette époque. On a parlé de GES à partir de 1922 quant le sterling a été concurrencé par le dollar en tant que monnaie mondiale. Depuis 1945 on a conservé l'expression bien que le dollar ait supplanté le sterling. Le système capitaliste se développe de façon inégale et combiné. Chaque économie nationale est donc insérée dans le mode de production capitaliste à une place qui correspond à son hégémonie. Le mode de production capitaliste est hiérarchisé du point de vue de la mise en valeur de la valeur, c'est-à-dire du capital. Il en résulte que certaines productions nationales sont plus utiles que d'autres à l'accumulation. Pour se les procurer, il est nécessaire de détenir les moyens d'achat et de paiement correspondants. C'est à dire la monnaie nationale qui leur correspond : livre au XiXème siècle, dollar depuis 1945. D'où la propension des Banques Centrales à détenir en réserve ces monnaies qu'on qualifie de monnaies de réserve. Les réserves sont donc constituées en or et devises. De plus ces devises étant improductives dans les coffres, les Banques centrales les prêtent à l'institut qui les a émises, Banque d'Angleterre au XIXème siècle, ou Federal Reserve Banks depuis 1945. Cela définit le Gold Exchange Standard dont l'intérêt est évident pour l'économie dominante: les prêts dans sa monnaie par les banques étrangères, lui permet de financer ses propres importations de marchandises et surtout ses propres investissements à l'extérieur. Le fonctionnement du GES a tendance à consolider la hiérarchie capitaliste. Néanmoins, il entre en contradiction avec la loi de la concurrence qui tend à remettre en cause la hiérarchie existante du fait de l'hégémonie croissante de certaines économies. Ainsi la RFA et le Japon aujourd'hui qui concurrencent de plus en plus vivement les USA. Cette contradiction s'exacerbe d'autant plus que l'industrie d'armement, qui avait servi depuis 1950 aux capitalistes à écouler, grâce à leurs Etats, le travail socialement gaspillé, ne peut plus jouer son rôle en raison de la radicalisation ouvrière. Le mouvement ouvrier s'est remis des coups que lui avait portés le fascisme et s'est mondialement mobilisé pour réduire l'exploitation capitaliste, avant d'y mettre fin. Il en résulte que les capitalistes ne peuvent plus accumuler aussi facilement qu'auparavant, ni écouler leur production aux frais des travailleurs. Cette conjonction, dûe à la remontée des luttes ouvrières, a provoqué le ralentissement général des taux de croissance depuis 70 et a précipité la concurrence inter-capitaliste qui remet en cause l'hégémonie US et la dominatión du dollar. Il en résulte une conjoncture internationale récessioniste à laquelle n'échappe temporairement que le capitalisme français. 2
I- LES USA E1 LA RECESSION INTERNATIONALE
La récession annoncée début 70 dans l'ensemble des économies capitalistes pouvait paraître « normale » tant que sa fin était prévue à la fin 72. Mais la bourgeoisie US a remis en cause ce cours normal des choses en voulant profiter de la conjoncture internationale pour freiner, si ce n'est stopper, le déclin relatif de sa domination.
Pour ce faire Nixon a tenté de mettre les bourgeoisies concurrentes au pied du mur en leur imposant une surtaxe de 10 % notamment. Les conditions de sa suppression étaient au nombre de trois : réévaluation élevée des monnaies, suppression des aides diverses à l'exportation, contribution à « l'effort de guerre » US. Cet ultimatum dont on pouvait croire qu'il allait réussir (cf. Document rouge 10) a en partie échoué. Après un certain flottement dans les rangs de la bourgeoisie européenne et japonaise, celle-ci a serré les coudes et a présenté un front uni contre la bourgeoisie US. Seul le Japon, contraint par l'importance du marché US pour ses exportations (31%) a accepté de transiger sur les textiles. Non seulement les monnaies ne seront que faiblement réévaluées, mais le gouvernement Nixon est contraint d'envisager une dévaluation du dollar. La date de ce réajustement est soumise aux présidentielles US de novembre 72. E effet les Japonais n'acceptent de réévaluer le yen que si le mark est réévalué, ce que les Allemands subordonnent à une réévaluation du franc. Le gouvernement français est d'accord à un taux d'environ 4% pour autant que Nixon dévalue : ce qu'il ne peut faire avant les élections. Et, sauf pression allemande sur le marché commun agricole, les français semblent pouvoir tenir jusque là ! L'échec de Nixon est d'autant plus patent que maintenant la levée de la surtaxe n'est plus subordonnée qu'à cette réévaluation des monnaies. Les deux autres conditions étant mises entre parenthèses. Cet échec signifie que le rapport des forces avait évolué plus qu'on le pensait et que le déclin relatif du capitalisme US était plus prononcé que prévu. Néanmoins la surtaxe représentait un danger pour leurs concurrents. Elle impliquait une réduction de 10,4 % des exportations japonaises vers les USA qui représentaient 31 % du marché japonais pour un total d'exportations égal 9,6 % du PNB. Pour l'Italie les chiffres sont respectivement 3%, 10%, 14 %. Pour la RFA : 2,5 %, 9 %, 18,4 %. Pour la France : 2,8 %, 5 % et 12,3 %. D'où les mesures de rétorsion européennes essentiellement monétaires, cambiaires (France) et budgétaires (RFA). Les représailles étant directes dans le cas danois dont le gouvernement instaure à son tour une surtaxe de 10 % ! La bourgeoisie US à son tour, a alors rétorqué. Le Sénat a élevé la surtaxe à 15 % et surtout le gouvernement a menacé le patronat japonais de jeter l'embargo sur ses exportations textiles aux USA s'il n'acceptait pas de signer l'accord les limitant sévèrement. Bien que masquée et feutrée, la guerre des représailles entre capitalistes a commencé et éclatera au grand jour si la bourgeoisie US ne peut espérer se redresser sans y recourir massivement. Les échéances politiques de Nixon sont ici déterminantes. En effet, malgré une légère amélioration ces derniers temps, la situation économique reste dépressive aux USA. Si le chômage, qui repré sentait 6,1 % de la population active en août, n'en faisait plus que 6 % en septembre et 5,8 % en octobre, cette reprise est éminemment fragile. Elle tient à l'espoir que les mesures de Nixon ont suscité chez les capitalistes US. Mais l'échec des mesures extérieures et l'impossibilité de tenir les salaires sans risquer des grèves dures (dockers) l'ont vite fait retomber. Les capitalistes aujourd'hui spéculent à la récession à Wall Street. . Ce sursaut ne tient qu'au logement dont la construction augmente de 17 % en 71, et à la consommation de l'équipement immobilier qui en dérive et d'automobiles, soit 10 % d'augmentation au total en 71. Mais les dépenses de logement s'expliquent par la réduc
« En Grande-Bretagne, le chômage qui atteint aujourd'hui le chiffre de 900.000, doit continuer à augmenter, pour atteindre, selon les journaux bourgeois spécialises, 2 millions à la fin 72... » tion des taux d'intérêt etpar ladésepargne (l'épargne n'est que de 7,7 % du revenu disponible au sime trimestre contre 8,2 % au 2ème trimestre) des Américains qui craignent l'inflation et la crise. Cette conjoncture, dont le moteur est la consommation intérieure malgré le ralentissement des investissements, permet conjointement une augmentation des profits et un ralentissement de l'actiSelon la First National City Bank les profits ont augmenté de vité. 3,4 % l'an au 1er trimestre 71, et de 11,4 % l'an au 2ème trimestre 71. La dégradation commencée en 65 se termine temporairement grâce, d'une part à un accroissement de la productivité médiocre 11,8 % l'an au 3ème trimestre 71), et d'autre part à la réduction les coûts financiers des entreprises dont le ralentissement leur a permis de consolider leur endettement et d'accroître leur autofinancement. Cette amélioration des profits vient donc en dernier ressort du ralentissement de l'activité. Le PNB, en termes réels, qui augmentait de 8 % l'an au 1er trimestre 71 (fausse reprise), ne croît plus que de 4,8 % au 2ème trimestre et de 2,9 % au 3ème trimestre. Ce qui correspond à une réduction de la production industrielle qui reste toujours en dessous de son niveau de juillet 69. La contradiction du capital US est de ne pouvoir maintenir une croissance minimale qu'en déterminant sa compétitivité externe. Cette position intenable à terme implique de recourir au protectionnisme pour restaurer artificiellement les marges de manœuvre de la bourgeoisie. 2. Cette contradiction se manifeste sur divers marchés internationaux par lesquels elle est généralisée à l'ensemble des économies capitalistes. Tous les marchés des matières premières connaissent un ralentissement prononcé de leur activité, accentué par les mesures Nixon. Depuis le 1er janvier 71 l'indice Moody's à New-York a baissé de 6% et celui du Financial Times à Londres de 12 %. Tous les produits sont concernés, la chute des cours à Londres est de 5% pour le cuivre, 12% pour le sucre, 14% pour le plomb, 23,5 % pour le caoutchouc, 25 % pour le cacao. A New-York la laine a baissé de 24 %. A Chicago le blé a baissé de 13 % et le mais de 27 %. Même l'aluminium, dont les cours n'avaient cessé d'augmenter, est en stagnation avec une amélioration générale de 2% seulement en 70 mais avec une baisse de 5 % aux USA la même année, ce qui implique une surcapacité de 8% de la production totale. Il en est de même du nickel. De plus pour tous les produits de base, les stocks s'accroissent tandis que les investissements mis en œuvre antérieurement arrivent à maturité. Cette surproduc tion, engendrant la chute des cours, entraîne une réduction équivalente des revenus d'exportation des économies coloniales et semi-coloniales, et des agriculteurs des pays capitalistes avancés. En ce qui concerne le transport maritime, on assiste à une chute du taux de frêt brutale qui conduit conjointement à la mise au rencart prolongé de nombreux navires et à l'annulation de commandes. Le ralentissement d'activité qui s'en suit dans les chantiers navals prive la sidérurgie d'un de ses principaux débouchés Enfin tous les marchés financiers sont en baisse prononcée, sauf Londres à cause de l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun. Depuis le 13 août 71 la baisse est de 1,6 % à Londres, 8,2 % à Toronto, 12,4 % à Zürich, 13,9 % à Düsseldorf, 16,3 % à Paris, 17,6 % à Tokyo et 18,2 % à Amsterdam. A New-York l'indice Dow Jones est passé de 950 en avril à 825 en octobre et il devrait baisser jusqu'à 500 d'ici quelques mois. Cette panique est un signe annonciateur de la crise car elle manifeste la spéculation des capitalistes à la récession Ceux-ci convertissent leurs actions en obligations et plus précisément en euro-obligations (140 millions de dollars à 8% ont été convertis en septembre-octobre
1971).
Quatrième Internationale 3. Ce ralentissement fait sentir ses effets dans les économies concurrentes des USA, c'est à dire en Europe et au Japon. En RFA, le ralentissement est accéléré car le marché américain représente 20% de son marché extérieur. De plus il concerne depuis le 15 août les industries d'exportation (chimie, électrotechnique, mécanique, optique, sidérurgie). | en résulte une baisse prononcée des profits malgré une hausse des prix de 6 % l'an. Cela vient de ce que les coûts salariaux augmentent de 14,3 % l'an et que la concurrence interdit aux capitalistes d'en répercuter intégralement la hausse dans les prix de vente. Aujourd'hui la lutte se développe sur ce terrain essentiel puisque la DGB exige une augmentation nominale de 11% des salaires des ouvriers de la métallurgie, alors que le patronat a décidé de na pas dépasser 7,5%. La grève a été déclenchée le 22 novembre, ainsi que le lock-out des entreprises ! Cette situation entraine une baisse des investissements exprimée par la réduction de 5% des carnets de commandes d'équipements en 1971. D'où un chômage qui atteint 0,7 % de la population active en septembre et 0,8 % en octobre, soit environ 200 000 chomeurs. Ce chiffre peut paraître faible mais il correspond à une augmenta tion de 53,5 % par rapport à octobre 1970. Ce rythme devant se poursuivre, on s'attend à 500 000 chômeurs d'ici janvier. Ce chômage provient plus d'une restructuration accélérée pour faire face à la concurrence japonaise que d'un effondrement du marché interne. En Suède, 33% de l'emploi dépendent des exportations menacées aujourd'hui par les surtaxes américaine et danoise et par la concurrence japonaise. De plus la compétitivité est menacée par les augmentations salariales, arrachées par les travailleurs depuis les grèves sauvages, et qui ont été négociées à 27,9 % pour les 3 ans. il en résulte une progression rapide du chômage : 87 000 en avril, 93 000 en juin, 107 000 en août, 113 000 en septembre, 124 000 en octobre soit 3 % de la population active. En Grande-Bretagne, la situation du capitalisme est diversifiée. Les grands trusts de taille internationale restructurent leur outil de production avant d'entrer dans le Marché Commun. Tandis que le secteur archaïque condamné s'apprête à faire les frais de la concurrence internationale. D'autant plus que les travailleurs luttent durement contre les attaques de leur niveau de vie (la Clyde, Heathrow) Le chômage, qui dépasse aujourd'hui le chiffre de 900 000, doit continuer à augmenter, pour atteindre, selon les journaux bourgeois spécialisés, 2 millions environ à la fin 72. Sauf une dévaluation prononcée de la livre d'ici là qui semble la seule solution de la bourgeoisie anglaise. En Italie, les luttes ouvrières contre l'exploitation capitaliste depuis l'automne 68, ont sérieusement réduit la compétitivité de l'industrie, y compris dans les secteurs d'exportation les plus solides jusqu'alors comme l'automobile et l'électro-ménager. Il en a résulté simultanément une baisse considérable de productivité et des hausses appréciables des salaires nominaux. La dégradation de la compétitivité a entraîné une augmentation des surcapacités de production de 22,8 % du total en 70 à 23,7% en 71. D'où la baisse générale des investissements productifs privés. L'augmentation de 20% en 71 n'étant que l'application de plans différés en 70 dans le secteur public et peu créateurs d'emplois. On comprend la baisse de la production industrielle de 6,2 % entre octobre 70 et octobre 71. Le chômage qui en résulte vient de la destruction nette d'emplois (0,9 % en 71 et 1,1 % prévu pour 72), tandis que les jeunes et de nombreux paysans ruinés du Sud viennent s'ajouter aux ouvriers licenciés. Soit 1 million de chômeurs en 1971. L'économie japonaise est la source de toutes les craintes des capitalistes européens. Néanmoins les perspectives s'y sont assom«…L'économie japonaise est la source de toutes les craintes des capitalistes européens.»
Le grand tournant du capitalisme bries. D'une part, la montée des luttes ouvrières interdit à la bourgeoisie de poursuivre impunément une surexploitation qui avait fait son « miracle ». D'autre part, et conjointement, le capitalisme nippon a certaines difficultés à surmonter les limitations extérieures qui lui ont été imposées par ses concurrents : surtaxe
US, accords US sur le textile, accord européen sur la sidérurgie, réévaluation - de fait et destinée à être légalisée - du yen. Le ralentissement des exportations est déterminant car 20% de l'investissement productif privé leur est lié. D'où le ralentissement de la production industrielle dont la croissance ne sera que de 4% en contre 10-12% l'an en moyenne de 65 à 70. En raison des surcapacités de production élevées qui apparaissent notamment dans la sidérurgie et l'automobile, la bourgeoisie japonaise essaie d'opérer une percée sur le Marché Commun. Mais les risques de rétorsions protectionnistes de la part des capitalistes européens sont tels qu'elle préfère y accroître ses investissements directs. Les japonais ont déjà racheté Zeiss et s'apprêtent à construire des usines automobiles. Pour faciliter cette pénétration, des banques japonaises se sont installées en septembre-octobre en RFA, ce qui prouve qu'elle sera massive. En conclusion, la situation mondiale est caractérisée par un double antagonisme, né de l'exacerbation de la concurrence, entre le développement du capital aux USA, en Europe et au Japon, d'une part, entre le développement du capital en Europe et au Japon d'autre part. La bourgeoisie mondiale ne semble pas pouvoir, ac tuellement, surmonter ces contradictions au détriment du prolétariat qui a partout engagé une lutte prolongée contre l'exploitation dans ses effets et, y compris, dans ses causes. Le renforcement du mouvement ouvrier, après les coups que lui avait portés le fascisme, a plongé la bourgeoisie dans une situation extraordinairement critique dont elle n'avait pas connu l'équivalent depuis les années 20. Elle ne peut plus développer son capital organiquement. Chaque fraction ne peut espérer se développer qu'au détriment de sa rivale. Malgré les rodomontades gouvernementales, la situation française n'est pas brillante. Le sentiment général de la bourgeoisie est récessionniste comme l'indique clairement la baisse en Bourse. Néanmoins, si la détérioration est inéluctable, elle est temporairement évitée par des mesures artificielles du gouvernement. 1. Celui-ci a pris un certain nombre de mesures destinées, d'une part à éviter les répercussions internes de la récession mondiale, d'autre part à soutenir l'activité interne. Son but est de permettre à la bourgeoisie de terminer la vaste restructuration de son outil d'exploitation entreprise depuis 1963 et accélérée depuis 1968. Le double marché des changes instauré en réponse aux mesures Nixon permet simultanément de maintenir les échanges commerciaux en fixant le franc au dollar pour les opérations commerciales, et de dissuader les capitaux flottants en laissant fluctuer librement le franc pour les opérations financières. En raison de la spéculation entre les deux marchés à laquelle ce système donne lieu, il ne peut être que temporaires . Mais le répit accordé à la bourgeoise française est destiné à lui permettre de consolider ses positions sur les marchés extérieurs. Néanmoins, malgré la dévaluation de fait du franc de 4 % par rapport aux monnaies européennes. la balance commerciale a été déficitaire en septembre.
II- LA SITUATION FRANCAISE.
«..le répit accordé à la bourgeoisie française est destiné à lui permettre de consolider ses positions sur les marchés extérieurs». La compétitivité industrielle française s'est améliorée. D'une part en raison des modifications des taux de change. D'autre part, parce que le cout salarial par unité produite a moins augmenté en
France qu'à l'étranger depuis 1963 : 11 % en France, 19 % en RFA, 21% en Italie, 33 % en Grande-Bretagne, 13 % aux USA, et 14% au Japon. Il en résulte une augmentation des exportations françaises de 20% en 71. Mais en 70, elle était de 29%. Ce ralentissement tient au fait que le total des exportations mondiales n'a augmenté que de 10% en 71. De plus ce tassement s'accélère : les exportations ont diminué de 3 % en septembre 71 et de 1 % en octobre, soit une augmentation de 17,2 % par rap port à octobre 70. Cette érosion progressive, et qui doit se poursuivre en raison de la réduction des carnets de commande étrangers, prouve que la bourgeoisie française ne peut faire cavalier seul dans une situation internationale déprimée. En effet, l'expansion interne engendre un flux continu d'importations qui, en présence du tassement des exportations, réduit le taux de couverture. Il est remarquable que le redressement commercial en octobre vient du ralentissement des importations, qui baissant de 4,6 % en octobre n'aurait augmenté en un an que de 12,4 %. Cela vient d'une part, du ralentissement de l'activité interne, d'autre part, de l'obligation récente pour les importateurs de régler leurs factures dans les trois mois et non plus en six ou huit mois. La distorsion que provoque dans la balance commerciale la différence de rythme entre l'activité française et l'activité étrangère est d'autant plus insoutenable que la hausse de prix de l'ordre de 5 à 6 % l'an érode la marge de compétitivité et doit se poursuivre, puisque la hausse des prix de gros est toujours supérieure à celle des prix de détail. De plus les capitalistes freinent leur investissement productif, ce qui réduit relativement la productivité du travail. Enfin le franc doit être réévalué d'environ 4 %, sans que l'on sache la date, pour annuler les effets du double marché des changes, notamment en ce qui concerne « l'Europe agricole » (cf.scandale Hertl). En attendant que la situation commerciale l'en empêche, le gouvernement soutient l'activité intérieure, aggravant par là même la distorsion extérieure. A cet effet, il a accru pour 1972 les investissements publics de 14 %, les crédits de programme de 20%, et il s'est réservé la possibilité d'une impasse budgétaire. 2. Mais cette double série de mesures s'oppose au ralentissement prononcé des investissements productifs privés. Augmentés à un taux de 20% l'an en 69 et 70, ces investissements arrivent actuellement à maturité technique. Il était donc prévu pour 71 un ralentissement de leur croissance à un taux de 8 %. Or on constate que le gouvernement, conformément aux vœux de la partie la plus active de la bourgeoisie, met le Gème plan en place. Notamment il privilège absolument, dans l'affectation des crédits, les industries d'exportation qui seules aujourd'hui réalisent des investissements importants. Les entreprises tournées vers le marché intérieur sont en effet généralement plus faibles à l'égard de la concurrence extérieure. Il est donc primordial de renforcer les meilleurs positions pour passer au mieux la récession. Le gouvernement n'a pas d'autre choix. Néanmoins ce choix est risqué. Si l'effort en faveur des industries d'exportation n'est pas suffisant, elles perdront leurs marchés extérieurs alors même que le marchée intérieur ne sera plus soutenu. D'où un effondrement possible. Conscientes du risque en ce qui les concerne, les entreprises d'exportation ont déjà freiné leurs investissements. Cela tient à la réduction des marges bénéficiaires dues à l'augmentation des coûts et à la lourdeur de l'endettement (automobile), à la perte de marchés et à l'annulation de commandes étrangères. Selon la Chambre de Commerce de Paris, l'investissement productif privé pourrait baisser à partir de mars 72, provoquant la récession en France Actuellement l'expansion repose essentiellement sur la consommation interne Son augmentation n'affectant pas l'épargne est financée par le crédit, très libéral actuellement. Ce qui signifie que d'une façon générale les consommateurs craignent et l'inflation (endettement) et la récession génératrice de chômage (épargne). Cette diversification des patrimoines est caractéristique de l'expectative générale. L'avenir de cette consommation est ambigü. D'une part il n'y a pas de limitation des encours bancaires ni de tassement du crédit, prévisibles dans les six mois. D'autre part le ralentissement des salaires du fait du cassage des grèves et le développement du chômage peut amener les travailleurs à craindre de s'endetter davantage. En tout état de cause, dans la meilleure hypothèse, le développement de la consommation est lié à celui du crédit. Or l'augmentation de la consommation intérieure, permettant aux capitalistes d'accroître leurs prix, remet en cause la compétitivité extérieure. Vu la distorsion qui hypothèque d'ores et déjà la balance commerciale, le gouvernement est placé devant le choix suivant :
ou restreindre le crédit pour freiner la consommation inté rieure et restaurer les avantages des entreprises d'exportation, ce qui casse le marché intérieur sans garanties du côté de l'étranger ou s'assurer du marché intérieur en le laissant se développer sans tenir compte du recul de la compétitivité extérieure, ce qui permet de maintenir temporairement l'activité des entreprises tournées vers le marché intérieur mais sacrifie les industries d'ex portation. Evidemment ce choix ne sera pas aussi brutal, car tout dépend finalement, de l'activité économique aux USA. Les conditions dans lesquelles le gouvernement français va opérer ses choix dépendent des possibilités du gouvernement américain d'éviter l'effondrement intérieur et des modalités qu'il mettra en œuvre pour ce faire, d'ici les présidentielles de novembre 72. Néanmoins la situation française ne semble meilleure que celle des autres pays que dans la mesure où ses propres contradictions sont masquées temporairement. Mais leur exacerbation va les dévoiler tant au niveau économique (jouer sur le marché intérieur ou sur le marché extérieur) qu'au niveau politique (quelle fraction de la bourgeoisie assurer et rassurer ? ). Or Pompidou et Chaban ont délibé rément misé sur la fraction la plus dynamique de la bourgeoisie, sur celle qui porte ses efforts sur l'exportation. Ils ne peuvent changer de cheval au milieu de la passe, alors que les risques d'effondrement du marché intérieur sont susceptibles de faire échouer toute leur politique et de renforcer politiquement la fraction la plus timorée de la bourgeoisie francaise. D'autant plus que les conditions de la restructuration de l'industrie francaise créent un chômage important *...la restructuration se précipitant dans les secteurs exportateurs, les licenciements se généralisent à l'ensemble de l'industrie ».
Quatrième Internationale «...La situation française ne semble meilleure que celle des autres pays que dans la mesure où ses propres contradictions sont masquées temporairement».
Apres juin 68, les capitalistes ont massivement accumulé grace 3. aux crédits que leur accordait libéralement le gouvernement pour se faire excuser de la grève générale. Cette accumulation a été faite, par hypothèque de la plus-value future, à un taux de 20% en 69 et en 70. En même temps la forte demande extérieure justifiait une augmentation de la production, alors que les investissements n'étaient pas techniquement mûrs. D'où une très forte augmentation de l'emploi. Cela a été accentué, par la dévaluation du franc et la réévaluation du mark en 69, pour les entreprises d'exportation. D'autant plus que la pénurie de main d'œuvre qualifiée obligeait les capitalistes à recourir aux investissements pour éviter d'accorder de trop fortes hausses de salaires. Mais la dévaluation du franc était accompagnée de mesures de restriction du crédit qui ont atteint de plein fouet les entreprises tournées vers le marché intérieur. Elles n'ont pu supporter l'accroissement des charges financières qui en découlait en raison de l'accroissement de leur endettement. Ces entreprises ont été acculées à se concentrer avec d'autres, notamment avec des entreprises d'exportation. Dans un deuxième temps, le ralentissement mondial a affecté les entreprises d'exportation, les obligeant à se concentrer à leur tour. Ce phénomène étant accentué par les mesures Nixon et l'exacerbation de la concurrence qui en résulte d'ores et déjà. Ce train de concentrations correspond à la maturation technique des investissements effectués dans la dernière période. La première vague de licenciements qui en a résulté a porté à 351 700 le nombre des demandes d'emploi non satisfaites en janvier 71. Après une reprise jusqu'en mai qui a fait crier victoire au patronat, le chômage a repris son développement à partir de juin. Les mesures Nixon ont précipité les choses en obligeant les capitalistes à précipiter leur réorganisation et à licencier massivement. La charette la plus spectaculaire a évidemment été celle des 12 500 licenciés de Wendel-Sidelor. De plus, la restructuration se précipitant dans les secteurs exportateurs, les licenciements se généralisent à l'ensemble de l'industrie. Ces licenciements massifs peuvent à leur tour, s'ils sont concen trés dans des régions très urbanisées comme la Lorraine ou le Nord, mettre en difficulté les entreprises satellites et fournisseurs de marchandises aux travailleurs licenciés. En Lorraine cet effet induit doit provoquer dans les 3 ans la destruction de 50 à 60 000 emplois de plus.
Le grand tournant du capitalisme Il s'en suit un rétrécissement du marché intérieur en même temps que le marché extérieur s'effrite. Les stocks augmentent tandis que les carnets de commande se réduisent. D'où la révision en baisse des plans d'investissement des capitalistes. La croissance de la production industrielle tend à se ralentir, sans pour autant baisser. En effet, les licenciements devraient se stabiliser assez rapide ment. Les secteurs d'exportation ont largement opéré leur restructuration et le Gème plan doit faciliter leur développement, sauf effondrement du marché extérieur peu prévisible avant les présidentielles aux USA. Néanmoins ils restent vulnérables dans une concurrence exacerbée en raison de leur taille relativement faible et de leur fort endettement. Cela implique que le gouvernement fasse encore porter l'effort sur ce secteur au détriment des industries travaillant pour le marché intérieur. Le sacrifice de ces dernières, décidé par le 6ème plan, implique de nouveaux licenciements dans le textile naturel et artificiel, les charbonnages, l'imprimerie, les cuirs et l'habillement. Déjà 10 000 emplois doivent être supprimés dans les charbonnages du Nord et autant dans ceux de l'Est. De même 10 000 emplois doivent etre supprimés dans le textile du Nord et 7000 dans l'Est. Ces charettes auront à leur tour des effets cumulatifs. Mais en ce qui concerne les autres industries menacées, les licenciements seront trop disséminés pour engendrer des effets induits. Il en résulte que d'ici la fin 71, les demandes d'emplois non satisfaites doivent passer à 400 000 (soit 720 000 chômeurs réels avec le coefficient de 1,8 adopté par le journal bourgeois les Echos). Une telle progression n'est que la continuation des tendances passées puisque les DENS ont augmenté de 15 % de mai à septembre et de 7,3 % de septembre à octobre. Soit une augmentation accélérée de 63 % depuis octobre 1969.
CAPITAL 6
4. Néanmoins si les licenciements doivent se stabiliser dans un avenir proche, l'augmentation du chômage doit se poursuivre en raison de l'arrivée sur le marché de nouveaux demandeurs de travail. Le Gème Plan prévoit une augmentation de 740 000 demandes par an. Soit 20 à 25 000 hommes et 10 000 femmes venant de l'agriculture, 540 000 jeunes de moins de 25 ans, 75 000 immigrés nets et 90 000 femmes se mettant au travail pour la pre ière fois. Or dans l'industrie les offres n'augmenteront que de 270 000 par an, c'est à dire 200 000 emplois de remplacement et 70 000 emplois nouveaux. Il reste donc 470 000 travailleurs à orienter tous les ans vers les services, le båtiment et les travaux publics, puisque l'agriculture détruit plus d'emplois qu'elle n'en crée. Si on accepte un taux de croissance de 1,7 % par an dans les services, équivalent à celui de l'industrie, ils ne créeront que 270 000 emplois par an. Restent 200 000 emplois à créer par an dans le bâtiment et les travaux publics ! Or non seulement un tel développement des BTP est impensable, mais en plus les nouvelles techniques mises en œuvre dans ce secteur rendent impossibles de telles créations d'emplois. Donc si le processus de licenciements se stabilise, cela n'empêchera pas le chômage de croître. Essentiellement pour les femmes et les jeunes auxquels le capitalisme ne peut offrir d'emplois aujourd'hui, car il n'a plus les ressources pour les exploiter. C'est à dire que la tendance actuelle à l'augmentation de la part des travailleurs de plus de 25 ans dans le chômage total devrait se stabiliser. Même si la bourgeoisie française réussit à imposer ses perspectives à ses concurrent en évitant un effondrement du marché intérieur et en étant prête à supporter l'aggravation de la récession mondiale quand elle se produira, elle doit imposer à sa classe ouvrière un fort chômage. Aujourd'hui dans les différents pays capitalistes, les travailleurs précipitent les difficultés de leur bourgeoisie en refusant d'en payer le prix, notamment en RFA. Le problème est donc de savoir si la bourgeoisie française pourra imposer sa rationalité à sa classe ouvrière. Gageons que les révolu tionnaires, en dépit de l'attitude de sabotage des luttes des staliniens, sauront être le « pavé dans la mare » de cette « rationalisation » anti-ouvrière.
10 décembre 1971 J.FOMPEYRE