Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 51 (29e année)

La machine stalinienne

Pierre Frank · Quatrième Internationale, n° 51 (29e année) · septembre 1971 · p. 58-60 · 1 627 mots

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Des livres sur la crise du PCF et du stalinisme international paraissent de temps a autres, écrits par des hommes et des femmes qui ont quitté le PCF ou qui en ont été exclus. Les livres de ceux qui abandonnent le communisme sont rarement intéressants, tel par exemple le livre de M. Buber-Neuman qui, pourtant, vécu dans les hautes sphéres de l'Internationale Communiste: on n'y trouve rien de valable tant sur le plan des idées que sur les faits et peu de choses sur les personnes. Par contre, deux livres récents de communistes qui restent des communistes De Lénine au Panzer-communisme, de Pierre Teruel-Mania (1), et In « Procès Moscou » à Paris, de Charles Tillon (2) -présentent le plus grand intérêt.

Nous ne les examinons pas du point de vue des idées théoriques qu'ils peuvent développer ; ainsi le livre de Teruel-Mania donne une analyse. du stalinisme qui diffère très peu de celle qu'en donne la IVème Internationale, et sí la question de la tache politique fondamentale actuelle - à savoir la construction d'une nouvelle direction, d'un nouveau parti révolutionnaire - n'y trouve pas une réponse précise, ce n'est pas ce que nous demandons de tels livres. Leur intérêt réside essentiellement dans ce qu'ils apportent sur les militants communistes eux-mêmes, ur façon de juger, et sur le eux-memes, leur personnalité, leurs sentiments, leur lacon de Juger, et sur le processus qui a entrainé leur rupture avec le stalinisme.

Le cas de Teruel-Mania est celui d'un militant des échelons moyens du parti, engagé dans la résistance, déporte a Buchenwald, qui savait qu'un des militants les plus responsables de sa région avait été exécuté pendant la guerre par des membres du parti en conséquence de calomnies lancées contre lui. Au retour réhabilitation et s'aperçoit, à sa tres des camps, il veut obtenir sa grande surprise grande surprit que la di comen P commence à soupçonner les responsabilités de celle-ci, si bien que, de til en aiguille, il se tera exclure du parti. Beaucoup plus tard, Jacques Duclos évoquera dans un livre ce militant tombé « sous les coups de ses frères de combat, victime d'une de ces erreurs que rien ne peut racheter ». Mais pour continuer à couvrir l'affaire, leruel-Mania avait commencé a croire a des erreurs humaines possibles dans les conditions de l'époque, puis à des manigances de sous-fitres; mais en approfondissant ses recherches, et en meditant sur son exclusion, il est arrivé à une conclusion essentielle : il a rejoint le PC parce qu'il voyait en lui la force qui pouvait amener la réalisation du socialisme en France mais il s'était trouvé dans une organisation qui avait d'autres fins, liées à celles de la bureaucratie soviétique, et qui pour cela ne pouvait tolérer des hommes ayant une pensée inamarade pendant la guaie tobablement our cette raison, on l'avait exclu pou

'ela apres la guerre ou l'autre procédé ne pouvait plus avoir cours.

Que dans le PCF et d'une façon générale il y ait de nombreux militants qui pensent sincèrement combattent pour la victoire du socialisme, c'est évident et il n'y a que très peu de militants révolutionnaires, même parmi les plus sectaires, qui pensent autrement. Le cas de Tillon est tout différent dans un sens de celui de Teruel-Mania : il n'a pas ete un militant parmi beaucoup d'autres lu PCF, il a été un membre du Bureau Non chand du par en de de pe des activités publiques, mais des tâches de chaque jour amené inévitablement à combattre de façon stalinienne des opposants. Il reconnait avoir été un stalinien et veut s'en dégager pour etre le communiste qu'il fut à origine. De ce point de vue, son livre nous permet de mieux comprendre ce qu'est un parti stalinien, sa direction et ses rapports avec les militants et la classe ouvrière.

Tillon s'efforce de donner les causes les plus immédiates qui ont amené sa rupture avec la majorité du BP. Il les voit particulièrement dans des divergences sur la conduite au sein du Mouvement de la Paix et dans des frictions avec J. Vermeersch, et ce dans une période où la direction était affaiblie par l'absence de Thorez qui, malade, était soigné en Union Soviétique. Il n'y a aucune raison de mettre en doute ces explications, mais elles ne peuvent suffire à expliquer les formes exacerbées que prit l'opération et aussi le fait que celle-ci fut également et conjointement menée contre Lexplication essentielle se trouve dans ya concordance de cette opération avec les autres « procès » qui eurent lieu dans •lusieurs pays d'Europe Orientale ; d'ailleurs Tillon mentionne divers faits indiquant le contrôle de ces opérations par les mêmes hommes des services soviétiques.

Il n'y avait certainement aucun lien organisationnel et pas même politique entre tous ces hommes. A l'origine se trouvait la réaction de Staline à ce qui venait de se produire en Yougoslavie. II avait été habitué depuis de nombreuses années, après avoir vaincu les oppositions dans le parti bolchévik, à faire la pluie et le beau temps, à se débarrasser d'une pichenette de ceux qui ne marchaient pas toujours comme il le voulait ou qui lui avaient déplu. Il avait décidé d'écarter Tito et la direction yougoslave en raison de quelques frictions à première vue secondaires. On se souvient de ce que Krouchtchev rappela dans son rapport au XXème Congrès : « Je remuerai le petit doigt, lui avait dit Staline, et il n'y aura plus de Tito. Il tombera. ». Mais pour la première fois, après tant d'années, Staline fit plus que remuer le petit doigt ... et il échoua complètement en Yougoslavie. Cela ne pouvait manquer de provoquer la panique chez lui. Car il savait qu'il ne dirigeait pas par de puissants liens idéologiques ; le système de la bureaucratie avait nécessairement substitué à ceux-ci le culte de sa personnalité. Ce culte était dangereusement menace si quelqu'un, dans le monde des partis communistes, lui tenait tête avec succès. Aussi yougoslave fut-elle pour Staline le signa d'une impitoyable épuration de quiconque pouvait etre potentiellement un opposant. Dans le PCF, deux hommes pourtant n'y songeaient guère -Marty et Tillon - pouvaient devenir, le cas echeant et les événements aidant, un tel danger en raison de leur passé et aussi de certains traits de caractère. Thorez, homme-lige de Staline, à certains signes avait dû saisir ce danger potentiel, car l'affaire n'a pu être préparée à son insu et menée contre sa volonte. l'existence d'une fraction au sein du BP et Tillon dénonce du Ce meme qui est plus puissante que les organismes formellement dirigeants du PCF. Il n'est pas possible que, du temps même où il était au BP, il ne s'en soit pas aperçu ; mais il n'avait certainement pas songé à ce que cela signifiait pour le régime et la politique du PCF aussi longtemps que la machine ne se retourna pas contre lui.

On sait que, dans les actes d'accusation contre Marty et Tillon, abstraction faite de l'accusation infâme de policier contre Maroc le tous deux alt du Dir Fait ait Marty, crime principal qui leur était travail « fractionnel ». Marty et Tillon avaient-ils vraiment fait non pas du « travail fractionnel » (aucun texte commun, aucune action commune n'ont jamais été mentionnés), mais simplement échangé des vues qui n'étaient peut-être pas « officielles » sur la politique du PCF et qui auraient pu éventuellement les mener à faire un jour un tel travail ? Des •entretiens que j'ai eus avec Marty après son exclusion, à une période où il n'avait lus aucune raison de dissimuler a chose I apparaissait clairement que rien detel n'avait existé. Le récit de Tillon à présent le confirme également. Ainsi nous assistons à ce spectacle qui pourrait paraitre incroyable si l'on n'était pas dans ce monde stalinien : deux membres du BP sont soumis d'abord à leur insu à des enquêtes secrètes par d'autres membres du BP et des hommes de l'appareil à leur service ; au sein du BP ils seront accusés séparément et à quelques mois d'intervalle. Mais quand les accusations sont portées sur la place publique, ils sont accusés du crime de « fraction » (qu'ils n'ont pas commis) par des hommes qui int eux précisément agi en fraction, tenu les réunions secrètes, pris des décisions your mener des « enquêtes » qui n'étaient pour eux que les moyens de constituer dossiers apparemment assez consistants pour taire avaliser leur décision par le parti

Les choses ne s'arrêtent pas là dans cette affaire. L'idée qu'une « fraction » constitue une faute anti-léniniste, anti-parti, est si ancrée chez Marty et chez Tillon que, après avoir été accusés et engagés dans des procédures aboutissant aux plus graves sanctions, ils ne cherchent même pas à se voir, à voir s'ils peuvent se défendre en commun. Ils n'ont d'ailleurs fait que se défendre pendant toute une période ; même cela était évidemment Impardonnable pour la direction qui impardonnable pour la direction qui attendait chacun d'eux « reconnaissance » d'erreurs. Il fallut que chacun d'eux passe par une longue crise intérieure pour sortir avec une pensée indépendante de la machine stalinienne.

Il y aurait bien d'autres points à développer au sujet du récit que donne Tillon de son « procès » vieux bientôt de vingt ans, que nous ne traiterons pas faute de place. En paraissant même tardivement, ce livre montre aussi que pour la direction du PCF, la « réintégration » de Tillon en 1957 dans le parti n'avait été qu'une réintégration fictive ; elle le faisait avec l'espoir que Tillon ne parlerait plus. Il a suffi qu'il proteste contre l'occupation de la Tchécoslovaquie autrement que de la façon hypocrite d'un jour de la direction du PCF pour qu'il soit exclu cette fois sans rémission.

(1) Maspéro éditeur (2) Le Seuil éditeur

Pierre Frank

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