Au cours de sa guerre d'Indochine, la France avait eu son « affaire des fuites », un rapport d'un général qui traina dans toutes les rédactions de journaux avant de finir chez Giap. Quelle pauvre petite histoire en face des « fuites » que connait l'impérialisme américain dans sa guerre contre-révolutionnaire en Indochine ! C'est une « fuite » de 47 volumes, soit un total de 7.000 pages, rédigés au Pentagone seulement, à la demande de Mc Namara quand il était ministre de la Défense. Ce ne sont pas des documents en provenance de la Maison Blanche, du State Department ni de la C.I.A. Mais ce qui est connu est plus que suffisant pour confirmer — et en quels termes — ce que l'on a pu écrire depuis des années sur l'impérialisme américain, sa fonction dans le monde, ses objectifs, ses moyens.
Toutes les administrations américaines depuis la présidence d'Eisenhower c'est-à-dire la sienne, celles de Kennedy, de Johnson et maintenant de Nixon, sont dans le bain. Les accords de Genève de 1954 n'ont jamais été respectés ; la guerre du Vietnam et ses bombardements massifs ont été préparés de longue date (en dépit d'avertissements de « spécialistes » que ces bombardements n'auraient pas les effets recherchés ; les « incidents » du golfe du Tonkin qui servirent à obtenir du Sénat le vote d'une résolution permettant l'escalade ont été montés de toutes pièces, les coups d'Etat aussi ; les diplomates étrangers servaient de garçons de course, etc. I faut convenir que l'on est très soigneux au Pentagone, on y note tout dans le détail. Il s'y mêle vraisemblablement une certaine mentalité bureaucratique bornée avec la mentalité que tous les procédés de gangsters étaient des opérations normales. Après tout, ces méthodes sont monnaie courante dans le monde de la diplomatie internationale ; les formules sur la paix, la justice, la liberté des peuples, etc. ne sont qu'à cet usage externe. Il y a sans aucun doute des millions et des millions d'Américains pour qui ces « fuites » sont des révélations, en dépit de l'ampleur du mouvement anti-guerre. Ce n'est cependant pas là une surprise car l'opinion publique aux Etats-Unis est une des plus arriérées dans le monde. Plus importantes à saisir sont les mobiles politiques de ces « fuites » et les raisons de leur publication dans le New York Times d'abord, dans les autres journaux ensuite obligeant le gouvernement Nixon à une succession d'interventions compromettantes auprès de la justice. Qui a tant soit peu de sens politique ne se laissera pas prendre aux mobiles que donnent aussi bien l'auteur présumé de ces fuites que les dirigeants des grands journaux qui les ont publiées. Les crises morales de ces messieurs valent bien celles des hommes au pouvoir qui les poursuivent au nom des secrets d'Etat menacés, de la vie des GI's à préserver, des prisonniers à faire libérer, etc. après avoir manigancé la présente ruerre. Ces révélations sensationnelles constituent le moyen puissant auquel s'est décidée à recourir une fraction du capitalisme américain contre l'administration Nixon, en vue de l'obliger à stopper au plus tôt la guerre au Vietnam.
Après environ 7 années de guerre contre un peuple pauvre, dix fois moins nombreux que celui des Etats-Unis, le colosse impérialiste s'aperçoit que, pour lui, le danger communiste à Saïgon est moins grave que le danger de subversion pointant aux Etats-Unis mêmes, que cette guerre a engendrés. L'armée américaine en Indochine sans avoir subi un Dien Bien Phu est démoralisée au-delà de toute expression (un récent article du Times de Londres racontait comment elle fuyait toute rencontre avec les forces du FNL). Le dollar est en crise, l'intlation se développe et, en même temps, le chômage menace de s'étendre davantage. Des mouvements contestation se développent dans le pays, les signes mécontentement de la classe ouvrière se multiplient.
Au cours de sa campagne électorale, Nixon avait promis de procéder à désengagement du Vietnam et il avait obtenu , une stagnation temporaire du mouvement anti-guerre. Mais son plan de « vietnamisation » a échoué et il a élargi la guerre au Cambodge et au Laos. Certes le nombre des soldats américains en Indochine a diminué depuis un an, mais pour de larges couches du capitalisme yankee même le temps des manœuvres pour se retire d'Indochine au meilleur compte est dépassé. En outre, personne ne connait mieux Nixon que ceux qui, soit l'ont aidé à être élu, soit sont au contact quotidien avec lui : n'a-t-il pas mérité dans son pays le nom de « tricky Nixon » (Nixon le fourbe) ? Qu'il mente aux ouvriers, aux noirs, aux étudiants, etc., ils l'admettent, mais que, pour des raisons de réélection personnelle, il joue avec des intérêts essentiels du capitalisme américain, c'est ce que certains représentants de ces intérêts ne peuvent permettre.
Ces gens eux aussi jouent très gros. Quel que soit le résultat de leur opération au sujet de la guerre du Vietnam, ces révélations affaiblissent l'autorité et le prestige du pouvoir de Washington auprès de larges masses aux Etats-Unis ; ces révélations contribueront à éveiller chez elles une certaine pensée politique. Elles affaibliront aussi l'autorité de Washington auprès des autres gouvernements capitalistes. Elles donneront enfin plus d'assurance aux combattants de la révolution vietnamienne et aux mouvements anti-guerre, plus particulièrement à celui des Etats-Unis.
Ces méthodes de cette lutte entre fractions du capitalisme américain qui dégagent des odeurs si pestilentielles tiennent certes pour beaucoup aux méthodes courantes de lutte entre politiciens bourgeois de ce pays. Mais il n'y a pas que cela.
Elles témoignent beaucoup plus encore de la profondeur de la crise qui ronge la direction et le gendarme en chef du monde capitaliste. Il est trop tôt pour ne serait-ce qu'esquisser ce que peuvent être les conséquences gigantesques de cette crise pour les capitalistes du monde entier. De toute façon, cette crise, cet affaiblissement ouvrent et ouvriront d'une façon générale de larges perspectives révolutionnaires dans une série de pays. D'ores et déjà il faut exploiter ces divisions capitalisme américain, frapper plus fort, plus vigoureusement la révolution en Indochine, empêcher qu'il procède à un repli ordonné même avec la collaboration des dirigeants soviétiques et chinois et assurer que son expédition en Indochine se termine en débâcle.