1 - La manifestation principale de l'aggravation de la crise générale du système impérialiste mondial, c'est à présent la détérioration sérieuse de l'économie capitaliste internationale. Des sept principales puissances impérialistes, trois - les Etats-Unis, l'Italie et la Grande-Bretagne - sont aux prises avec une récession, c'est à dire une chute de la production industrielle par rapport à la même époque de l'an dernier ; Au Canada la récession être terminée depuis le deuxième trimestre 1971 :
Une cinquième puissance, l'Allemagne occidentale, connait une évolution incertaine. Pendant l'automne 1970, les signes laissant prévoir une récession, avant tout une chute du taux de profit et une réduction des investissements privés, se multiplièrent. Pendant le premier trimestre de 1971, ces signes ont été en partie neutralisés par une relance de la production, surtout pour le marché intérieur des biens de consommation. Pour le moment, il est difficile de prédire si cette relance n'est qu'une interruption temporaire d'un mouvement de recul ou si elle se transformera au contraire en une nouvelle reprise généralisée. De l'évolution de la conjoncture ouest-allemande dépendra l'évolution à court terme de la conjoncture en France et dans les pays du Bénélux.
Quant au Japon, si son économie est toujours en expansion, le taux de croissance est en baisse sensible depuis l'automne 1971. Des phénomènes de capacité excédentaire et de mévente se manifestent surtout dans le secteur électronique (1,5 million de téléviseurs couleur invendus !) de l'électro-ménager et de la pétrochimie. Le nombre des faillites a atteint en 1970 le chiffre record de 9.500.
La détérioration de l'économie capitaliste internationale peut être mesurée par deux phénomènes qui se manifestent, avec une telle ampleur, pour la première fois depuis le « boom de la guerre de Corée » : l'extension du chômage et le refus prolongé des grands trusts monopolistiques de répondre aux « incitants » monétaires par une relance de leurs investissements.
Le nombre total des chômeurs dans les sept principales puissances impérialistes s'approche aujourd'hui de dix millions, chiffre jamais atteint depuis la 2e guerre mondiale (5 millions aux Etats-Unis ; 1,5 millian en Italie; 1 million au Japon; 800 000 en Grande-Bretagne ; 700 000 au Canada; 500 000 en France. Il n'y a pas de chômage en Allemagne occidentale) (1). Le taux de chômage est bien supérieur à la moyenne dans certaines régions (Nord-Ouest des Etats-Unis ; Italie méridionale ; Ecosse; Québec et Colombia Britannique au Canada etc, où il atteint facilement 8 % et plus de la main-d'oeuvre totale. Il est surtout beaucoup plus élevé dans la jeunesse. Les Etats-Unis connaissent actuellement un taux de chômage de 17,2 % dans la jeunesse, et de 35 % dans la jeunesse noire.
Les gouvernements capitalistes continuent à s'en remettre aux techniques keynesiennes et néo-keynesiennes pour combattre la récession. Ces techniques reviennent en dernière analyse à un seul facteur : créer du pouvoir d'achat inflationniste. Cette technique permet d'empêcher une amplification de la récession par effets cumulatifs ; la récession est arrêtée à un certain palier — au prix d'une nouvelle poussée inflationniste et d'une nouvelle aggravation du système monétaire international lorsqu'elle entraîne la monnaie de réserve de ce système, le dollar, dans son tourbillon. Mais la création de pouvoir d'achat inflationniste ne provoque pas une reprise automatique de la production industrielle : voilà la deuxième faiblesse fondamentale des pratiques keynesiennes, en plus d'être génératrices d'inflation.
Aux Etats-Unis, la masse monétaire a été augmentée de 6 % en 1970 : la production industrielle a reculé ou stagné. Pendant le premier trimestre de 1971, cette masse monétaire a même été augmentée à un rythme annuel supérieur à 1 % : la production industrielle a stagné, puis reculé. Les raisons de ce retard de la production à répondre aux « stimulants ». monétaires ne sont pas mystérieuses. L'ampleur de la production industrielle dépend essentiellement des investissements productifs. En régime capitaliste, les investissements productifs des grands monopoles sont fonction à la fois des tendances du marché et des fluctuations du taux de profit. Il fåut à la fois un marché en expansion et des prévisions de relèvement du taux de profit pour amener les trusts à accroitre leurs investissements. Lorsque le taux de profit est en baisse, que l'industrie est caractérisée par une capacité de production excédentaire dans de nombreux domaines, même une expansion importante du marché n'incitera pas une reprise des investissements productifs, si aucune tendance au changement des facteurs précités ne se dessine.
Il faut ajouter que cette détérioration de la situation économique internationale du capitalisme intervient à un moment où les dépenses militaires atteignent un maximum jamais connu, où même le Japon -resté jusqu'ici en grande partie en dehors de la course aux armements -se lance dans un réarmement accéléré. Il est donc peu probable qu'une nouvelle augmentation de ces dépenses puisse sortir l'économie capitaliste de ses difficultés immédiates ; pour atteindre ce but, elle devrait amener ces dépenses à un niveau tel que même les Etats-Unis ne pourraient plus les supporter en « temps de paix ».
Les réactions capitalistes iront donc dans un autre sens. Elles se concentreront essentiellement sur deux plans : l'effort pour élargir les débouchés internationaux ; l'effort pour rétablir un taux de profit aux dépens de la classe ouvrière.
L'élargissement des débouchés internationaux signifie : l'amplification des échanges Est-Ouest, avec l'impérialisme américain entrant également dans la danse (assouplissement des embargos à l'égard de l'URSS ; reprise des exportations vers la Chine), une pénétration accentuée sur les marchés des pays semi-coloniaux, une nouvelle accentuation de la concurrence inter-impérialiste. relèvement du taux de profit aux dépens de la classe ouvrière implique un effort pour limiter ou supprimer la seule liberté substantielle dont disposent les travailleurs en régime capitaliste, la négociation collective des salaires, par l'introduction de formes de « politiques des revenus » que pratiquement toutes les tendances de la bourgeoisie internationale se sont mises à réclamer. L'accroissement du chômage remplit, aux yeux du Capital, une fonction spécifique, celle de favoriser l'acceptation plus ou moins passive d'une telle politique par les travailleurs. L'intégration accélérée des directions syndicales dans l'Etat bourgeois doit contribuer au même résultat. Si les syndicats se montrent par trop récalcitrants - c'est-à-dire si la combativité croissante de leurs membres oblige la bureaucratie syndicale à résister - une législation anti-syndicale et anti-grève devrait avoir raison de ce manque de compréhension.
Il s'en suit que la détérioration de la situation économique du capitalisme doit se traduire par une aggravation des contradictions de classe, tant au sein des pays impérialistes qu'au sein des pays coloniaux et semi-coloniaux. Cette aggravation, déjà en cours depuis mai 68, atteindra un nouveau niveau. Lá crise générale du système impérialiste ne doit d'ailleurs pas être comprise comme une crise économique de surproduction (celle-ci n'en est qu'un des aspects périodiques), mais comme une crise générale d'instabilité, dans laquelle les explosions révolutionnaires, les mouvements d'émancipation des peuples opprimés, la lutte de classe du prolétariat, les tensions entre puissances impérialistes, les crises monétaires, les crises dites « culturelles », les conflits avec les états ouvriers bureaucratisés, forment un tout qui sape de plus en plus la cohésion du système. Il - La particularité principale de l'actuelle phase d'aggravation de la crise générale du système impérialiste, c'est que toutes les forces en présence tendent à la précipiter, sous forme d'une crise sociale majeure, au sein des Etats-Unis eux-mêmes.
L'impérialisme américain était sorti de la deuxième guerre mondiale en maitre absolu du monde capitaliste, doté d'une supériorité économique et militaire prononcée sur le « camp socialiste ». Les énormes réserves dont il disposait, lui ont permis, pendant vingt ans, d'assumer ce « leadership » incontesté du monde bourgeois, avec des aléas croissants. Il poursuivit avec vigueur sa propre accumulation interne des capitaux, modernisant son industrie. Il « relança » le capitalisme en Europe occidentale et au Japon, aidé par les bureaucraties réformistes et staliniennes qui trahirent la montée révolutionnaire d'après-guerre. II partit à la conquête des anciens empires coloniaux en décomposition et des marchés intérieurs de ses principaux alliés et concurrents, exportant à cette fin plus de 60 milliards de dollars de capitaux. Il joua le rôle de gendarme mondial du système capitaliste, entourant l'URSS et les « démocraties populaires » d'un réseau de bases militaires, entretenant aux Etats-Unis et à l'étranger un establishment militaire sans précédent dans l'histoire, parsemant le monde de « relais » contre-révolutionnaires qu'il finançait et équipait. Il évita une aggravation des contradictions sociales aux Etats-Unis même en assurant à une partie importante de la classe ouvrière américaine une amélioration de son niveau de vie, corrompant la bureaucratie syndicale, tout en limitant son pouvoir (loi Taft-Hartley) et - en l'intégrant dans sa politique d'expansion mondiale (guerre froide, maccarthysme, etc..)
Depuis plusieurs années, les limites de la puissance de l'impérialisme américain se sont clairement révélées et il a commencé à accumuler les échecs. II n'a pas pu briser la montée de la révolution permanente en Amérique Latine, après avoir échoué à briser la victorieuse révolution cubaine. Il n'a pas pu venir à bout de l'héroïque résistance des masses vietnamiennes et indochinoises, qui sont bien résolues à pours u i vre et à mener à bien leur révolution. Il n'a pas pu empêcher une détérioration de ses rapports de force avec ses principaux concurrents, surtout ceux du MarchéCommun dominé maintenant par l'impérialisme ouest-allemand. Il n'a pas pu empêcher le réveil de la jeunesse noire, qui s'est transformée d'une part dans la révolte des ghettos et d'autre part dans la radicalisation croissante de toute la jeunesse étudiante. Il n'a pas pu empêcher l'essor d'un puissant mouvement anti-guerre, le plus puissant jusqu'ici dans l'histoire des guerres coloniales. Le déficit permanent de la balance des paiements des Etats-Unis, et la crise permanente du système monétaire international et du dollar qui en résulte, sont l'expression résumée de tous ces échecs. Elles expriment l'incapacité croissante de l'impérialisme américain à remplir simultanément toutes les tâches que sa prédominance sur le monde capitaliste lui avait imposées au lendemain de 1945. Elles marquent le début du déclin de cette suprématie.
Les énormes capitaux employés pour financer la guerre du Vietnam, pour maintenir un establishment militaire en expansion constante, pour financer les relais contre-révolutionnaires de par le monde, pour s'approprier des entreprises capitalistes de pays étrangers ont fini par retarder la modernisation constante de certaines branches industrielles importantes, la technologie la plus avancée se trouvant plutôt chez les principaux concurrents des Etats-Unis (acier : construction navale; construction électrique; en partie même construction automobile). Ils ont surtout fait défaut pour atténuer les contradictions sociales aux Etats-Unis pour augmenter les salaires réels, pour construire des écoles, des logements bon marché, des hôpitaux.
Les résultats sont visibles à l'oeil nu. Depuis quatre ans, les salaires réels du prolétariat américain ont cessé d'augmenter sous la pression conjointe de l'inflation et de l'augmentation des impôts. Les grandes villes se décomposent littéralement. Des couches entières de la population américaine (jeunes, Noirs, Chicanos, femmes) sont entrées situation de citoyens de deuxième zône. Ce n'est plus qu'une question en rébellion ouverte contre une société qui les condamne à une de temps pour que la masse du prolétariat industriel se joigne à cette rébellion et la transforme en une force d'un potentiel révolutionnaire anti-capitaliste irrésistible.
Les couches les plus lucides de la bourgeoisie américaine sont parfaitement conscientes de cette perspective et des dangers qu'elle recèle pour la survie de leur système. La crise de direction qui agite actuellement cette bourgeoisie reflète les besoins d'une réorientation qu'elle ressent, et les contradictions internes (déterminées en partie par des oppositions d'intérêts matériels; en partie par des jugements et des choix politiques différents) qu'elle doit résoudre sur la voie de cette orientation. La vie politique intérieure des Etats-Unis sera dominée, d'ici les élections présidentielles de fin 1972, par l'effort de cette bourgeoisie à contenir la crise sociale terrifiante qui mûrit aux Etats-Unis, à « réintégrer » du moins en partie les forces rebelles qui se sont révélées, à réduire les coûts de défense du système capitaliste mondial pris en charge par l'impérialisme américain, à consolider sa position concurrentielle par rapport à ses alliés et concurrents. Pour l'essentiel, ces efforts signifient que l'impérialisme américain exportera vers les autres puissances capitalistes une partie des charges financières, économiques et sociales nées de l'aggravation de la crise générale du système impérialiste, et qu'il s'efforcera d'utiliser des ressources ainsi dégagées pour atténuer ses contradictions sociales internes.
Le chantage au retrait graduel des troupes américaines d'Europe et du Japon suffira vraisemblablement pour obliger les impérialistes d'Europe occidentale et du Japon à prendre en charge la défense militaire de l'« entreprise libre » en Europe et en Asie. En contre-partie, les impérialistes européens (pour ceux du Japon ce sera plus difficile) obtiendront leur « force de frappe » nucléaire autonome, axée sur les armes nucléaires françaises et britanniques, facilitée par l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun.
De même, pour consolider le dollar, l'impérialisme américain combinera un protectionnisme accentué, un ralentissement des sorties effectives de capitaux des Etats-Unis et un nouvel effort de rééquipement de l'industrie américaine, qui doit lui faire regagner une marge de supériorité technologique et de productivité par rapport à ses principaux concurrents européens et japonais. La bourgeoisie européenne réagira en renforçant la création de ses propres « sociétés multinationales », seules capables de s'opposer avec chance de succès aux « sociétés multinationales » dominées par le capital yankee (ce qui explique les raisons de l'abandon par la bourgeoisie française du veto gaulliste à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun).
La bureaucratie soviétique, sentant ce danger, met les bouchées doubles pour lutter en faveur de la « conférence de sécurité en Europe » et favoriser toutes les forces capitalistes en Europe qui hésitent devant cette entreprise redoutable qui ne pourra pas ne pas provoquer de nouvelles aggravations de lutte de classe. Elle a rencontré des échos plus favorables que par le passé, non seulement au sein de la social-démocratie européenne, mais jusqu'au sein-même de l'OTAN, l'impérialisme américain n'étant pas opposé à priori à un affaiblissement politique et militaire passager des puissances impérialistes d'Europe occidentale, pour renforcer sa position de chantage et de pression à leur égard. Mais la logique de la lutte de classe finira par s'avérer plus forte que toutes ces manœuvres diplomatiques.
Si la crise que connait actuellement l'impérialisme américain reflète l'amenuisement de ses réserves, par rapport aux tâches énormes qu'il s'était simultanément imposées, il ne faudrait pas en déduire que ces réserves ont complètement disparu. Si la prédominance de l'impérialisme américain est en déclin au sein du monde capitaliste, cet impérialisme conserve encore une importante supériorité sur tous ses concurrents principaux. Ce n'est donc pas de l'extérieur qu'on pourrait empêcher la bourgeoisie américaine de retrouver un nouvel équilibre temporaire, essentiellement aux frais de ses principaux concurrents. L'obstacle le plus formidable qui se dresse sur la voie de ce nouvel équilibre se trouve au sein des Etats-Unis.
La radicalisation actuelle est beaucoup plus profonde que celle des années 30. Elle englobe les secteurs les plus exploités et les plus opprimés de la société, avant tout les Noirs et les Chicanos, dont les revendications ne peuvent être satisfaites sans un bouleversement complet de cette société. Les réserves de l'impérialisme américain sont plus réduites qu'il y a quarante ans, son intégration dans l'économie et la lutte de classe mondiale est plus profonde, ce qui veut dire que les marges de concessions aux travailleurs sont plus réduites qu'à cette époque. La coalition rooseveltienne fut bâtie sur l'octroi de concessions aux syndicats, à l'aristocratie ouvrière et à la bureaucratie syndicale. Le mouvement de masse fut intégré dans le système bipartite au moyen de ces concessions, surtout grâce au rôle traître joué par les staliniens.
Aujourd'hui ces concessions sont plus difficiles à accorder. L'influence de tendances réformistes comme le PC est beaucoup plus réduite qu'à l'époque de Roosevelt. La réintégration du puissant mouvement de révolte dans le système bipartite en sera d'autant plus difficile. Ce sera la lutte entre tous ceux qui s'efforcent de la réaliser, et ceux qui se concentreront sur l'action de masse indépendante et anti-capitaliste des travailleurs, des exploités et des opprimés, qui décidera en fin de compte de la capacité ou de l'incapacité de la bourgeoisie américaine à arrêter la crise sociale qui mûrit aux Etats-Unis, au seuil d'un ébranlement fondamental des structures capitalistes. III - La guerre du Vietnam a été la confrontation internationale la plus importante entre les forces impérialistes et les forces anti-impérialistes et anti-capitalistes dans le monde, au cours des dernières années. La lutte contre la guerre du Vietnam a été la principale force unificatrice du mouvement d'opposition radicale au pouvoir capitaliste aux Etats-Unis pendant cette même période. C'est en son sein que les étudiants, les minortiés nationales et raciales, les syndicalistes, les féministes, les travailleurs radicalisés, ont pu se retrouver dans la lutte pour un objectif commun, clairement dirigé contre les intérêts du Capital et du gouvernement bourgeois des Etats-Unis. L'ampleur prise par les manifestations du 24 avril 1971 a clairement indiqué à la bourgeoisie américaine qu'elle ne peut poursuivre la guerre du Vietnam qu'au prix d'une amplification et - ce qui est pire de son point de vue - d'une politisation croissante du mouvement anti-guerre servant de moteur à la politisation d'une fraction de la classe ouvrière américaine Une telle éventualité va à l'encontre de toute la stratégie fondamentale de cette bourgeoisie. Mettre fin à la guerre du Vietnam est devenu un objectif politique brûlant de toute une aile de cette bourgeoisie, comme l'indique clairement le conflit entre le New-York Times et l'administration Nixon à propos de la publication des documents qui révèlent crûment la façon cynique dont les gouvernements successifs d'Eisenhower, de Kennedy, de Johnson et de Nixon ont menti et conti-nuent de mentir aux masses américaines, pour justifier leur sanglant e entreprise contre-révolutionnaire dans le Sud-Est Asiatique.
La division profonde qui subsiste au sein de la bourgeoisie des Etats-Unis sur la conclusion de la guerre du Vietnam reflète le dilemne auquel l'impérialisme est confronté à l'échelle mondiale, dilemne que nous avons déjà analysé à de nombreuses reprises (2). Une retraite immédiate des troupes américaines du Vietnam, en échange d'une libération des prisonniers américains par la R.D. du Vietnam, serait ressentie par les masses vietnamiennes et les masses asiatiques comme une colossale défaite militaire, politique et sociale de l'impérialisme.
L'expansion du processus révolutionnaire visible dans la péninsule indienne en recevrait un puissant encouragement. L'effort de l'impérialisme consiste donc à effectuer ce retrait dans des conditions telles que cet encouragement aux masses révolutionnaires serait étouffé, masqué ou du moins limité. Comme la bureaucratie soviétique ne dispose plus du prestige auprès des révolutionnaires asiatiques pour freiner efficacement leur combat, une aile de la bourgeoisie américaine désirerait associer à cette tâche la bureaucratie maoïste. Tel est le sens de la diplomatie du ping-pong entre Washington et Pékin.
Dès le début du conflit sino-soviétique, nous avons expliqué la source fondamentale des divergences non par les qualités intrinsèques de Mao, ni par la pauvreté ou la richesse plus grande de l'une ou l'autre aile de la bureaucratie, encore moins par un caractère plus « stalinien » de Mao par rapport aux dirigeants de la bureaucratie soviétique. L'origine essentielle des divergences résidait dans le fait que l'impérialisme avait accepté un rapport de « coexistence pacifique » avec le Kremlin et qu'il le refusait avec Pékin. Fondamental était le rapport de la bureaucratie maoïste avec l'impérialisme d'une part, avec les masses d'autre part. Il tombait sous le sens que, pendant toutes les années 60, ces deux rapports étaient quantitativement différents - et non qualitativement -de ceux de Staline, de Krouchtchev et de Brejnev : de multiples tests allant du conflit militaire sino-indien, du Vietnam et de la lutte armée en Amérique Latine, à Mai 68 en France, à l'intervention des armées du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, et à la lutte des masses palestiniennes, ont confirmé cette analyse.
Au moment où l'impérialisme commence à manifester le désir d'établir avec Pékin des rapports de « coexistence pacifique », d'échanges commerciaux, voire de bon voisinage, similaires à ceux qu'il entretient avec Moscou, une des constantes qui déterminaient le comportement plus radical et plus « gauchiste » de la bureaucratie maoiste (et des groupements maoïstes « orthodoxes » de par le monde) commence à disparaitre. Un profond tournant à droite s'esquisse dans la politique internationale de Mao. La trahison cynique de la lutte du peuple bengali pour son droit à l'auto-détermination, l'aide non moins cynique accordée au gouvernement de Mme Bandaranaike (qui a fait entrer la bureaucratie de Pékin dans un front unique de fait, avec Washington, Londres, Moscou, Belgrade, la Nouvelle-Dehli et Islamabad !) ne sont que des incidents isolés. Au même moment où de jeunes maoïstes courageux sont pendus en Iran, la sœur du Shah est reçue en grande pompe à Pékin, et son frère fêté comme « combattant anti-impérialiste ». Pour acheter l'établissement de relations diplomatiques avec différents gouvernements semi-coloniaux d'Afrique, y compris le gouvernement contre-révolutionnaire sanglant du Cameroun, Pékin n'a pas hésité à leur accorder un brevet de « non alignement », voire de « progressisme ». Aux dernières nouvelles, Pékin approuverait l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun afin de renforcer l'« Europe » capitaliste et impérialiste. Voilà une « contradiction secondaire » que Mao peut écarter d'un revers de la main contre l'« ennemi principal », l'impérialisme américain. Quant à cet « ennemi principal », on lui attribuerait volontiers quelque monnaie d'échange à négocier.
Reste le deuxième volet des facteurs qui déterminent la politique internationaliste de la bureaucratie maoïste, les rapports avec les masses. Le processus de politisation de la jeunesse chinoise, depuis le début de la « révolution culturelle » a été profond. La manière dont cette révolution a été achevée y a mis un cran d'arrêt ; elle n'a pas pu en supprimer tous les effets. La révolution vietnamienne jouit d'un prestige exceptionnel auprès des masses jeunes du monde entier, en premier lieu en Chine-même. C'est ce facteur qui impose des limites aux possibilités de manœuvre de la bureaucratie maoïste. Aussi Pékin vient-il d'octroyer une nouvelle aide militaire à Hanoï en dépit de son tournant à droite.
Lorsque Staline passa de la « troisième période » à la politique de Front Populaire, puis à l'alliance temporaire avec Hitler, enfin à la collaboration étroite avec les impérialistes occidentaux, la classe ouvrière internationale connaissait la phase la plus noire de défaite et de recul de toute son histoire. La classe ouvrière soviétique était prostrée et démoralisée, sans perspectives aucune d'action autonome. La menace du fascisme planait sur le monde entier et obscurcissait aux yeux de larges fractions du prolétariat le sens contre-révolutionnaire de la politique stalinienne. Aujourd'hui, le tournant de la politique maoïste s'effectue dans un contexte mondial complètement modifié. On assiste à une montée impétueuse et non à un recul de la révolution mondiale. Il n'y a pas une stabilisation temporaire mais au contraire une nouvelle aggravation de la crise générale du système impérialiste. Dans ces conditions, les conséquences d'une politique droitière de Pékin seront beaucoup plus limitées que celles de la politique équivalente de Moscou dans les années 30 et 40. De là les doutes de Washington sur la capacité de Pékin d'arrêter effectivement les progrès de la Révolution en Asie, même si Mao était prêt à donner toute garantie à ce sujet.
Dans des pays comme la Thailande, la Birmanie, la Malaisie, les Philippines, où le mouvement est encore faible et dépend étroitement de l'aide politique, militaire et matérielle de Pékin, le tournant à droite de Mao pourrait temporairement rejeter en arrière le processus révolutionnaire. Au Vietnam, en Inde, à Ceylan, en Indonésie, où la colère, l'expérience, la conscience et - à l'exception de l'Indonésie -l'activité révolutionnaire des masses sont déjà très avancées, les chances de succès de la diplomatie du ping-pong sont plus limitées.
De toute façon, la défaite de l'impérialisme au Vietnam aura des conséquences objectives beaucoup trop stimulantes sur la montée internationale de la révolution pour que le désarroi que le tournant droitier de la politique chinoise provoquera inévitablement dans certains milieux ne puisse les neutraliser. Depuis une décennie se constitue et se renforce, de par le monde, une nouvelle avant-garde, largement jeune et indépendante des directions traditionnelles
(stalinisme, social-démocratie, nationalisme bourgeois dans les pays coloniaux et semi-coloniaux). Au sein de cette avant-garde, trotskystes et maoïstes sont les principaux courants idéologiques organisés. Si le cours droitier de Pékin se précise et se renforce, ce ne sera pas la révolution mondiale qui subira des revers sévères, c'est le courant maoïste international qui se décomposera, toute l'aile sincèrement révolutionnaire l'abandonnant, ce qui le réduira à un noyau de bureaucrates irrémédiablement attachés à un « Etat-guide ».
La construction de la IVème Internationale s'en trouvera une nouvelle fois favorisée. Amplifier et généraliser le mouvement anti-guerre Etats-Unis, afin de ne laisser aucun répit l'impérialisme et l'acculer à la retraite sans condition, c'est-à-dire à la défaite, prendre partout où ils en ont déjà la force dans les pays coloniaux et semi-coloniaux les initiatives audacieuses qui les font apparaitre comme la seule force véritablement révolutionnaire, véritablement dévouée sans réserves à la libération nationale et sociale des peuples opprimés et des masses exploitées, s'insérer encore mieux dans les luttes montantes du prolétariat européen - et demain du prolétariat japonais et nord-américain - afin de les orienter vers les objectifs transitoires, vers des mobilisations généralisées, l'apparition d'organes d'auto-organisation des masses, tout en posant clairement devant elles les problèmes du pouvoir, accentuer clarification par rapport au stalinisme et à tous ses sous-produits idéologiques - du krouchtchevisme au maoïsme - afin de mettre en relief la différence fondamentale entre ces diverses idéologies de la bureaucratie et le marxisme-léninisme, doctrine du prolétariat international et de la révolution mondiale et de renforcer les organisations trotskystes et leurs cadres: telles sont les tâches principales qui résultent, pour les marxistes-révolutionnaires et la !Vème Internationale, du tournant qui s'esquisse dans la situation internationale.
5 juillet 1971
(1) Ces chiffres sont inférieurs à la réalité, puisqu'ils ne tiennent compte des chômeurs partiels que pour l'Italie, le Japon et la France, et pas pour les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Canada. Ils n'incluent pas non plus les élégamment les économistes bourgeois, « se sont retirées du marché du travail » parce qu'elles millions de personnes qui, comme le disent si étaient en tout cas persuadées de ne pas pouvoir trouver un emploi.