A la différence des autres Etats ouvriers, la Yougoslavie n'ignore pas les revendications et les luttes ouvrières. Dans les dernières années il y a eu dans ce pays des grèves nombreuses. Par suite, il a bien fallu que ce phénomène soit étudié. Parmi les travaux effectués à ce sujet nous avons relevé dans la revue yougoslave Sociologija (1969, Vol.X/ (4) p.605-632) un article signé Nebojsa Popov qui nous parait d'autant plus important qu'il s'efforce d'étudier d'une façon objective - comme c'est rarement le cas - ce qu'il appelle un « phénomène social » dont il recherche les significations sociales les plus larges. Nous donnons une traduction libre, mais fidèle, de cet article.
Le problème des grèves (Traduction libre de Sociologia, 1969, Vol XI (4) - p.605-632) « Le socialisme, négation de la négation qu'est le capitalisme, a donné naissance à une mystification méta-syndicaliste : en faisant grève dans le socialisme, les grévistes font grève contre eux-mêmes, devenant ainsi une négation de la négation anti-capitaliste, et ainsi, logiquement, anti-socialiste »
Douze ans ont passé depuis la première grève dans la société yougoslave contemporaine. Pendant la moitié de cette période, •les informations élémentaires à ce sujet ont été cachées au public (1). Ce n'est qu'après 1964 que la police politique a petit à petit relâché son contrôle sur les informations à propos des grèves ; dans le même temps, les cercles syndicaux commencèrent à s'intéresser à la question. A partir de ce moment-là seulement, les premières considérations objectives sur les grèves atteignirent le public scientifique et, à partir de là, le grand public.
Au début, les grèves étaient considérées comme des activités anti-patriotiques, soit par leur simple existence, soit par l'utilisation qui en était faite par des éléments anti-patriotiques (par des propagandistes, etc ...). Mais où n'apparait jamais d'argumentation pour soutenir cette accusation là cette époque des mesures auraient certainement été prises pour trouver les coupables). (2). Même aujourd'hui une telle interprétation n'a pas complètement disparu (elle révèle surtout la peur qu'une arrivée de grévistes dans la rue ne soit l'occasion pour des éléments anti-patriotiques, etc, de se joindre aux grévistes).
La seconde tendance dans l'interprétation des grèves est fondée sur la proposition suivante : les grèves absurdes dans une société auto-gérée, cette dernière caractérisation étant donnée a priori (elle découle de l'assertion non prouvée que les travailleurs contrôlent réellement les moyens de production et, en fait, le pouvoir politique). Ainsi, prétendent-ils, les travailleurs ne font grève que contre eux-mêmes. Un élément de neutralisme dans cette position a contribué au développement
(P.Matrejevic, A.Razgorvori, S.Miroslavom .atrejevic, A.mazgorvori, s. Miroslavom Kriezom, Zagreb, Naprijed, 1969, p.56) des explications les plus fréquentes de cette époque : c'est que les grèves apparaissent comme le résultat d'un conflit entre les possibilités et les réalisations de l'autogestion, un conflit entre les espoirs de l'autogestion et les frustrations de sa réalisation pratique (3). Mais la plupart des interprétations n'établissent pas de base sociale pour un tel conflit, pas plus qu'elles n'examinent les origines réelles de la grève. Au fur et à mesure que les études empiriques des grèves se sont multipliées, de nombreuses variantes de cette interprétation sont apparues. Un examen détaillé de toutes ces variantes n'a pas été entrepris ici, bien qu'on les ait gardées en mémoire au moment voulu dans cet article (4).
Quel nom donner au phénomène étudié ? La terminologie évolue entre arrêts de travail, protestations par arrêt de travail, et grèves.
Les auteurs qui évitent d'utiliser le terme de grève, insistent sur le fait qu'ils ne parlent pas de grève parce qu'elles sont caractéristiques de la société capitaliste dans laquelle existent des conflits de classes antagoniques, alors qu'en société socialiste de semblables conflits n'existent pas. De ce point de vue, les travailleurs en société socialiste arrètent le travail non pas pour obtenir de nouveaux droits, mais seulement pour la réalisation de ces droits qui leur sont donnés de manière formelle, mais qui, pour différentes raisons, ne sont pas réalisés (5).
• Une tentative de définition plus précise est faite dans deux études plus complètes). B. Kavcic écrit : « Nous pouvons parler de protestation par arrêt de travail seulement quand un groupe (relativement) important de travailleurs, arrête le travail pour la réalisation de certains de leurs droits, accordés de manière formelle, mais non concrètement réalisés, et ceci après des tentatives sans succès pour obtenir une réponse satisfaisante par les moyens normaux » (6). Sur le fond, N.Tovanov accepte la définition, mais il essaie d'élargir le champ historique de l'explication - en considérant l'histoire des grèves après la révolution d'Octobre, et plus spécialement les opinions de Lénine sur les grèves et-ses prises de positions à leur égard (7). Jovanov tente de tracer une délimitation précise du phénomène contemporain de la grève : il distingue deux variantes, suivant que les intérêts en jeu sont permanents ou momentanés (8). Une telle conception est sans doute le résultat de l'orientation de l'auteur vers une enquête limitée au cadre des organisations de travailleurs. Mais la grève est un phénomène social et, pour la comprendre, il faut considérer les relations sociales à une plus grande échelle.
De mon point de vue, le terme greve (nous distinguerons les deux formes de résistance, active et passive) est pertinent pour notre sujet d'étude. Une grève est la forme spécifique de la lutte des ouvriers (ouvriers renvoyant à ceux qui sont employés à des travaux manuels) pour de meilleures conditions de vie et de travail dans une forme donnée d'organisation de la société. Ceci veut dire qu'une grève est la manifestation d'un système de salaire, et plus précisémment un conflit entre ceux qui sont dans ce système, conflit concernant le niveau des salaires. Dans un tel conflit, la classe ouvrière est d'abord guidée par la logique de ses intérêts en termes monétaires, et n'agit pas comme classe contre une autre classe. C'est seulement par la naissance d'un mouvement politique que les actions de la classe ouvrière se dirigent vers l'abolition du système de relations financières existant (la grève générale étant la forme transitoire entre ces deux types fondamentaux de lutte des travailleurs) (9). Dans cet article, nous examinerons la grève en tant que phenomene social et, pour cela, nous essaierons de montrer quels facteurs déterminent la grève dans la société contemporaine yougoslave et les moyens de les contrôler.
- 1 -DESCRIPTION
Les données de base à notre disposition, n'ont pas toutes été rassemblées; les sources sont variées (et n'ont pas toutes été rassemblées de manière satisfaisante auprès d'un large public. De plus elles ont été regroupées pour d'autres usages, et bien que leurs auteurs développent des théories qui ne sont pas homogènes. En dépit de tout cela, une reconstruction relativement sûre des caractéristiques fondamentales de ces grèves peut être entreprise sur la base des faits disponibles.
Nous donnerons tout d'abord une brève description de deux grèves, non parce qu'elles sont typiques de toutes les grèves, mais parce qu'elles rendent compréhensible la signification des faits présentés par la suite. De plus, elles illustrent bien quelques tendances qu'il est important de discuter dès ce stade (de l'exposé).
, 1 - DEUX EXEMPLES. La grève des mineurs de Zasavski est le premier événement de ce type sur lequel nous possédons des informations, et la grève du port de Rijeka un. des derniers au moment où cet article fut écrit (on dispose d'un montant considérable d'informations sur ces deux grèves).
a) La grève des mineurs de Zavaski (Janvier 1958) - (10)
A la veille de la journée de la République de 1957, les entreprises de Trbolje ont toutes payé une augmentation de salaire, à l'exception des mines de charbon de Trbolje-Hrastnik. La mine était dans une situation financière difficile en raison d'une augmentation du prix de l'énergie électrique et d'amortissements très élevés qui augmentaient le coût de production, alors que le prix de vente du charbon avait été fixé par un décret féderal. Les dirigeants de la mine, la section syndicale des mineurs et le comité d'usine de la Ligue des Communistes, poussés par le mécontentement des mineurs, se retournèrent vers le gouvernement, les dirigeants des syndicats et de la Ligue des Communistes du District, ainsi que vers le Comité Central compétent-des syndicats de Yougoslavie. Après quatorze jours de discussion et de délégations sans effet, une grève éclata.
Tous les travailleurs de la mine de Trbolje (environ 3800 ouvriers à la production et environ 300 officiels, parmi eux 300 membres de la Ligue des Communistes), exception faite de ceux qui travaillaient dans d'autres régions, tous ces travailleurs donc cessèrent le travail pendant 52 heures (du 13 janvier 1958 au soir jusqu'au 15 à midi). Le 14 janvier, les mineurs de Hrastnika déclenchèrent une grève de solidarité. La grève n e s'étendit pas au-delà des entreprises elles-mêmes; il n'y eut pas de manifestation, ni dans les mines ni à l'extérieur, il n'y eut pas de violence de la part des grévistes, ni contre les personnes ni contre les machines.
Quand la grève éclata, il n'y avait pas de comité de grève ; mais, aussitôt après l'arrêt du travail, le comité des ouvriers conjointement la section syndicale annoncèrent les avec résultats des discussions qui avaient lieu, et ce faisant soulignèrent les revendications fondamentales qu'ils présentaient aux dirigeants politiques à l'extérieur des organisations des travailleurs, principalement aux organismes fédéraux. Ils demandaient une augmentation du revenu individuel, le paiement d'un échelon supplémentaire sur la réglementation du tarif de base statutaire des entreprises, et l'aménagement de mesures de sécurité (personnel infirmier et assistance technique).
En fin de compte ils insistaient sur un accord pour le changement du revenu de base des mineurs. Une délégation de mineurs fit deux fois le voyage de Belgrade, et au retour du deuxième voyage obtint la promesse que les revendications des mineurs seraient satisfaites, après quoi la grève cessa.
Les nouvelles de ce qui s'était passé à Trbolje ont rapidement circulé de bouche à oreille jusqu'aux environs immédiats. Environ 1200 des 1860 mineurs de Zagoije M SAVIN se mirent en grève par solidarité. La situation dans cette mine n'était pas aussi mauvaise qu'à Trbolje. C'est un groupe de mineurs qui prit l'initiative et l'organisation de cette grève de solidarité. Des travailleurs de deux autres entreprises de Trbolje et une de Zagoije se mirent aussi en grève.
Environ 5500 ouvriers prirent part à toutes ces grèves. Probablement de peur que la grève ne s'étende encore d'avantage, des mesures énergiques furent prises pour empêcher la répétition et un éventuel élargissement de semblables événements. Par exemple la direction de la République de Slovénie a dissout les comités du district et des mineurs de Ja Ligue des Communistes. Elle a de plus dissout les organisations de base des différentes mines.
La presse locale, la radio et la télévision n'ont donné aucune information ou nouvelles de la grève, ce qui restera le cas pour de nombreuses années à venir. , b) La grève des ouvriers du port de Rijeka (juin 1969)
Des mois avant juin 1969, le port de Rijeka connaissait une situation financière difficile qui entraina quatre grèves de moindre importance, signe avant-coureur de ce qui devait arriver plus tard (11) « Un examen du plan économique de l'entreprise pour 1969 faisait apparaître les prévisions suivantes :
- Une baisse du montant de frêt de 8,6 % correspondant à une baisse de revenu de
2,4 %
- une augmentation des charges de 6,6 % correspondant à une baisse équivalente de revenu
- une réduction globale des revenus personnels de 21,6 % » (12) De ce fait le paiement des vacances - 30 nouveaux dinars par jour de vacances - était supprimé. Le prix du petit déjeuner augmenté, les indemnités pour certaines maladies supprimées, et l'indemnité de transport des ouvriers réduite. Toutes ces mesures frappèrent durement les ouvriers qui avaient déjà un revenu inférieur à celui du reste des travailleurs. Ainsi leur « niveau de vie réel était amputé de 30% au moins », ce qui les amenait à des conditions de vie pires que jamais, conditions pourtant déjà mauvaises, comme il est souligné dans le rapport d'enquête du syndicat : « beaucoup d'ouvriers et leur famille vivent dans d'anciens blockhaus, des étables ou des autocars abandonnés et autres endroits inacceptables à l'époque où nous vivons et incompatibles avec une société socialiste ».
Ces mesures furent appliquées à la suite de décisions du conseil des ouvriers, sans aucune forme de consultation préalable des travailleurs eux-mêmes. Les ouvriers discutèrent pendant une longue période de ce qui s'était passé. Le malaise commença à s'étendre et les conflits latents éclatèrent en grève immédiatement avant que les mesures ne soient mises en application.
La grève commença le premier juin, quand 300 ouvriers sur le port cessèrent le travail. De
ONALE 23 bonne heure le lendemain, environ 1500 ouvriers (sur un total d'environ 4600) quittent les docks et marchent sur les bureaux de l'entreprise. Après avoir forcé l'entrée du bâtiment, ils l'occupent étage par étage et jettent à la rue les officiels et dirigeants désemparés. Ils se mettent à durement semoncer les directeurs généraux et financiers, les présidents des organisations syndicales et du parti, les principaux falcificateurs et les autres dirigeants officiels de l'entreprise. Certains d'entre eux sont trainés dans les rues de la ville et battus.
Le même jour se tint un meeting entre les représentants des ouvriers en grève (il existait un comité de grève) syndicats de la ville. Ils décidèrent de tenir le lendemain un meeting regroupant tous les groupes d'ouvriers du port, les représentants du gouvernement, et l'assemblée des organisations sociales et politiques de Rijeka, meeting auquel se joindraient des représentants de la République.
Le lendemain, sur les docks le meeting se tint avec environ 3000 ouvriers ; ceux qui avaient battu les dirigeants furent critiqués, des regrets furent exprimés pour de tels actes. La grève était terminée, les revendications des ouvriers étant satisfaites: les mesures récentes concernant les revenus et les prix du travail étaient supprimées, la validité des anciennes mesures étant prorogée. Une augmentation de 10 % par rapport aux salaires des quatre premiers mois de l'année était accordée. Tout le mois de mai était payé ; une organisation du travail et de répartition des emplois était promise, accompagnée d'une enquête sur les possibilités de réduire la différence entre les revenus réalisés et les salaires payés. Un crédit à court terme tiré sur la banque permettait le paiement des mesures proposées ; une direction imposée était mise en place, et la dissolution des organisations de la Ligue des Communistes proposée. Sept grévistes furent arrêtés en raison d'attaques contre les dirigeants de l'entreprise.
La presse, la radio et la télévision donnèrent d'avantage d'informations et de commentaires sur la grève. (1969) - DE TRBOVOLE (1958) à RIJCK A
La) L'étendue et la durée des grèves
En un peu plus de 11 ans (période d'étude détaillée des faits) on a enregistré 1732 grèves en Yougoslavie. Toutes les recherches montrent qu'en fait leur nombre a été considérablement plus élevé (13)
Les grèves sont d'abord apparues en Slovénie, la République la plus développée du point de vue économique ; puis elles s'étendirent rapidement à la Croatie et à la Serbie, et finalement à toutes les autres Républiques. Elles concernent maintenant toute la Yougoslavie - des grèves ont été enregistrées dans plus des deux cinquièmes des districts du pays (14). En fait elles ne se répartissent pas de manière égale sur tout le territoire ; elles sont beaucoup plus fréquentes dans les régions à fort développement industriel, plus spécialement dans les grandes villes et, plus encore dans les centres industriels.
Selon des informations incomplètes il y a eu 28 grèves en 1958, 35 en 1959, 61 en 1960, alors que le nombre fut plus que doublé avec 130 en 1961 et atteignit 225 en 1962 (15). En 1963 et 1964 il y a eu moins de changement qu'auparavant - respectivement 213 et 273 grèves. De 1965 à 1967, le nombre des grèves tombe (1965-231 ; 1966-153 ; 1967-113); il commence à augmenter à nouveau en 1968-135, tandis qu'on compte 136 grèves pour les huit premiers mois de 1969. L'augmentation du nombre des grèves se produit clairement dans les périodes où il y a de profonds changements dans le système économique qui entraînent des conséquences plus larges et plus importantes. (16)
De janvier 1964, a décembre 1966, le nombre de grèves par République - en pourcentage - fut le suivant (total 654) : Serbie 30,3 % - Slovénie 28,7 % Croatie 16,4 % - Bosnie-Her Zegovine 13,5 % - Macédoine 8,7 % Monterregro 2,4 %
De janvier 1967 à août 1969 (384 grèves) la Serbie est toujours à la première place avec 42,7 %, la Croatie suit avec une augmentation substantielle (25 %), en troisième lieu la Slovénie et la Bosnie-Herzegovine avec 13,5 % chacune, enfin la Macédoine 4,7% et le Montenegro 0,6 % (17). Au total la Serbie vient en premier, puis la Croatie, suivie de la Slovénie, la Bosnie, la Macédoine et le Montenegro.
Pour les 513 grèves pour lesquelles nous possédons des informations précises, on peut faire un classement par type économique : c'est tentes. Les ple les gret dans l'industrie et les mines que les grèves ont été les plus fréquentes. Les plus nombreuses surviennent dans la métallurgie (22,7 %), le textile (9,3 %) et l'industrie du bois (9,5 %), ensuite le bâtiment (7,4 %), les matériaux de construction (4,9%), l'industrie électrique (5,7%), les mines (5,8%) et les transports (5,1 %). Les grèves sont très rares dans l'industrie chimique (à peine 1 %). A côté de cela il y eut une grève de médecins à Kraljevo, une dans le personnel d'une clinique à Liubliana, une chez des juges et officiels du palais de justice à Lazarivac, une autre parmi les employés de l'Education à Ptaj et Osijek, etc (19).
b) Nombre de participants, durée et lieu des grèves
Pour les six premières années (1958-1963) il est presque impossible de trouver le nombre des participants aux grèves. Selon des informations incomplètes, le nombre des participants par an varierait entre 9000 (1965) et 20.000 (les neuf premiers mois de 1969) (20). Quelques informations supplémentaires sont fournies par l'enquête auprès de 403 districts (21)
Les plus grosses grèves se sont produites chez les ouvriers de la métallurgie (21,2 % de tous les grévistes) et les ouvriers du textile (16,4 %) suivis par les mineurs (12,5 %), les ouvriers de l'industrie du bois (9,5 %), les ouvriers du bâtiment (4 %), etc..
IEME INTERNATIONALE 3 CAUSE IMMEDIATE, REVENDICATIONS, RESULTATS
La cause fondamentale des grèves sera discutée plus tard. Nous nous intéresserons ici uniquement à la cause immédiate des grèves. Toutes les recherches montrent que les grèves sont le plus souvent motivées par deux types de questions dans les organisations ouvrières : la question du revenu individuel (bas revenu personnel, revenus non payés, primes non payées, grosses différences entre les revenus individuels, normes excessives, absence de connaissance sur la base des revenus personnels, etc.) Cette catégorie recouvre environ les 3/4 des grèves dont les motivations sont connues. La seconde question est liée au mauvais fonctionnement de l'autogestion (insubordination, conflit avec les dirigeants de l'entreprise, conflit entre les groupes, etc...) Les autres causes sont variées : accroissement de la productivité, licenciements, promesses non tenues, mauvaises conditions de logement, suppression de certains avantages financiers, et ainsi de suite (22).
En ce qui concerne le premier groupe de causes immédiates, il faut préciser qu'il ne s'agit pas simplement de sommes d'argent qui devraient être payées, pas seulement de revendications pour l'augmentation du revenu personnel, pour rattraper le niveau réel du coût de la vie. Il y a aussi une question de désaccord sur la base des différences dans la distribution des revenus entre les différents groupes de ceux qui sont employés. Généralement seuls les producteurs directs ont des normes ou d'autres critères concrets sur la base desquels leurs gains sont fixés, tandis que ceux qui sont hors de la production directe ont une base de paiement stable, ce qui, en certaines circonstances, signifie une garantie de salaire. Les producteurs directs sont privés d'une telle sécurité - il peut par exemple arriver que tous, sauf les ouvriers, obtiennent leur salaire complet, mais que les salaires des ouvriers soient réduits. C'est probablement la raison pour laquelle il y a des conflits au sein des organisations de travailleurs quand une grève éclate. De plus, ceux qui ont une haute qualification ont une influence importante sur le niveau des revenus - d'autant plus importante que pour ce groupe il y a moins de critères objectifs de leur contribution réelle au travail - si bien que les ouvriers à faible qualification et peu payés sont ceux qui ont le plus souvent recours à la grève. On peut donc dire que la division des travailleurs en groupe suivant le niveau de qualification contribue à créer des conflits parmi ces groupes à l'intérieur des organisations de travailleurs.
Les ouvriers et ceux qui sont à l'extérieur du processus de production n'ont pas de différence de statut, exceptées les différences dans le revenu personnel, et cependant ils participent de manière inégale à la répartition de l'influence politique dans l'organisation du travail (plus tard nous verrons que les ouvriers en général, par cette division, n'ont pas de prise sur les deux déterminants essentiels de la vie et du travail - les biens matériels et le pouvoir politique). Les clivages dans les organisations de travailleurs ne se limitent pas aux conflits entre
DUIREE
DUREE
Moins de trois heures à 7 heures jour de travail
-
Plus de 4 jours
Pas de détail
Total
Nombre de grèves
%
34,2
21,2
21,6
9,7
2,7
1,4
4,5
4,5
Nombre de participan
19 522
15 284
12 852
10 541
7 169
1 082
2 396
3 933
72 779 ts
%
26,8
21,0
17,6
14,5
9,9
1,5
* 3,3
5,4 d'informati ons suffisantes pour penser que celles concernant les revenus personnels sont la plupart du temps satisfaites, puis celles concernant les changements dans l'organisation du travail, mais rarement celles concernant les changements hors de l'organisation du travail. Les changements dans les relations sociales dans des communautés sociales plus larges n'aboutissent jamais. Comme nous le verrons plus tard, les causes se reproduisant au même niveau, il n'est donc pas étrange que, l'environnement social étant le même, les grèves se répètent, même si, de manière générale, leurs causes immédiates ont été satisfaites. 4 TENDANCES GENERALES DANS LA PRATIQUE DES GREVES.
La description détaillée donnée précédemment de deux grèves, donne des indications sur quelques tendances générales qui sont caractéristiques d'autres grèves. i) Le fait que les grèves éclatent en premier lieu dans les Républiques les plus développées et s'étendant à partir de là, attire l'attention sur la corrélation entre l'industrialisation et le développement de la classe ouvrière, qui devient plus consciente de sa position et de ses intéréts et des possibilités de leur réalisation. Le relatif ouvriers et officiels, mais surviennent aussi souvent entre différents arounes d'ouvriere • souvent entre différents groupes d'ouvriers :
« Il existe en fait une tendance au développement et à l'intensification de conflits triangulaires, l'un des triangles étant formé par le groupe d'ouvriers productifs en grève. Ils ont peu d'influence sur les décisions prises, de mauvaises conditions de travail et un revenu réel bas. Le deuxième groupe a une influence déterminante sur les décisions prises au niveau de l'organisation du travail, et en plus un troisième groupe d'ouvriers productifs qui ne font pas grève parce que par rapport au premier groupe ils ont une influence plus forte sur les décisions prises et de meilleures conditions de travail et de revenu » (23).
Les revendications des grévistes sont liées à leurs motivations. Le plus souvent les revendications concernent le montant et le paiement des revenus. Il y a parfois des revendications pour le changement de certains personnels de l'entreprise, une meilleure organisation du travail et de la direction, enfin des revendications peuvent toucher les conditions générales des affaires de l'entreprise l'évolution des relations sociales. Les enquêtes existantes ne donnent pas une vision complète de la mesure dans laquelle les revendications des grévistes sont satisfaites ; cependant on dispose isolement de la sphère économique des autres sphères de la sociale empêche développement d'une unité sociale potentielle de la classe ouvrière, si bien que les grèves restent, par là force des choses, localisées à la sphère économique. Ce n'est que récemment que leur champ d'application s'est élargi (travailleurs de l'enseignement, fonctionnaires de justice, étudiants, personnel médical, employés des transports privés). 2) Les causes immédiates des grèves se trouvent dans le domaine des relations de travail et sont avant tout liées au niveau du revenu individuel, et comment obtenir réellement des revenus complets.
Les grèves sont sans aucun doute efficaces pour, résoudre les problèmes du moment et prennent fin quand ils sont résolus. Mais la grève ne touche pas à la véritable cause de mécontentement, si bien qu'aucune solution réelle n'est trouvée (les causes profondes reposent dans la condition économique de l'entreprise et du secteur économique dans laquelle elle se trouve, dans les relations entre les organisations de travailleurs et les communautés sociales plus larges, dans la nature de la gestion des moyens de production et de la répartition du surplus, dans les conflits d'intérêts au niveau de la société). En raison de ces causes sous-jacentes, la situation de conflits dans les établissements se renouvelle, et en même temps une nouvelle grève éclate (24). Les grèves sont le dernier moyen de lutte pour la satisfaction des intérêts immédiats des travailleurs, utilisant la méthode de pression extra-institutionnelle sur les structures officielles du pouvoir, quand toutes les tentatives d'utilisation des méthodes légales pour résoudre les problèmes fondamentaux, se sont révélées sans succès. 3) Les travailleurs de tout un établissement ne sont qu'exceptionnellement solidaires, la solidarité est encore plus rare parmi des groupes
(1) Quelques écrits sont apparus plus tôt, mais pour la plupart ils mentionnent les grèves sans en avoir aucune connaissance interne, et surtout comme des événements sans relation avec les problèmes de l'auto-gestion. Thèse, VSPV, Liubliana 1965, supplément, table 3.
(2) Dans une seule enquête il est suggéré que, dans deux cas de grèves, des travailleurs de retour d'émigration économique (en Allemagne de l'Ouest) ont eu une influence significative, et leurs remarques sur le niveau de vie, ont contribué créer une atmosphère d'insatisfaction, mais il serait difficile de l'attribuer à une activité anti-patriotique. Voir R.Lampret Nekatora Protislovja in navakrizja.
(3) M.Svab - Konflikt med Moznostio in wesmicituija, dans un symposium sur le thème « Prekinitev dela » Teorija in paska 1964, No 2.
(4) Le lecteur pourra trouver des informations complètes et relativement systématisées sur les différentes positions concernant les grèves et leurs interprétations plus larges de travailleurs (il y a pourtant un certain courant informe de solidarité latente). Généralement il y a des heurts aigus entre les groupes aux intérêts différents à l'intérieur des organisations de travailleurs. Ces conflits vont en s'aiguisant et en arrivent au niveau de heurts physiques. Le cadre restrictif des organisations de travailleurs, combiné à la pression de l'opinion offcielle (« Que chacun résolve ses propres problèmes »), augmente la violence de ces relations internes. Personne ne lève la tête au-dessus de la barrière des conflits localisés, barrière de l'endoctrinement economique, politique ou idéologique à l'intérieur des entreprises. Les ouvriers descendent parfois dans la rue et manifestent publiquement (25). De plus en plus souvent des comités de grèves sont créés pour représenter les ouvriers en grève dans les discussions sur leurs revendications, contournant les structures officielles. A travers ces comités, peuvent se développer des moyens de lutte grâce auxquels les grèves, y compris la grève générale, pourront être transformées en mouvement politique des ouvriers. On peut encore ajouter que les grèves en Yougoslavie deviennent plus importantes et . mettent en action un nombre croissant d'ouvriers (26). 5) Il y a de plus en plus de commentaires publics sur les grèves - qui se rapprochent presque d'une discussion publique, même si ce n'est pas un vrai dialogue. Tous ces écrits sont limités au cadre des organisations de travailleurs, et encore rarement, quand l'autorisation est donnée, il arrive qu'ils discutent des relations sociales plus larges mises en cause. 6) Dans nombre de cas, quelques grévistes ont été traînés en justice (Nis, Jesenice, Rijeka, Slavowski, Brod) - probablement pressions informelles précédentes (interrogatoires, etc.) ont été récemment institutionalisées (procédures judiciaires).
(à suivre) dans Obustave Rada, Centar za politicke otudije i Mrazovanje, Belgrade, Mai 1967.
(5) Voir M.Svab, op.cit. p.258 et
R.Lampret, op. cit. p.9 O.Kozomara adopte une position similaire, à ceci près qu'elle assimile les grèves en système capitaliste à un mouvement politique. Obustaba
Rada ..., Kultura Radnik, Zagreb 1968, No 3.
(6) B.Kavric - O protestnin ustavitvah dela, Teorija in Praska, Liubliana 1965 No 9 p. 1445.
(7) N.Jovanov, O protestuim Obustavama rada, dans le livre Obustave Rada, Belgrade
1967.
(8) N.Jovanov, Neka Opsta pitanja protestnin Obustavama rada, Gledista Belgrade
1967, No «.
(9) Sur ce concept, voir K.Marx, Misère de la Philosophie et V.Lénine, Que faire ?.
(10) Sources : R.Lampret, op.cit. p.22-36 et « Reflektor », Borda, Belgrade, 27/9/69.
• (11) Informacija • Obustavama ruda Zagreb, 9 X 1969.
de lutre enerate,
(12) Voir le rapport du Comité Central des syndicat des travailleurs des transports et industries assimilées, Belgrad, 27 VI 1969, et dans Borba, 3 VI, 17 VI et 27 IX, VUS, 11 VI et Vercerne Novoski 8 VI 1969.
(13) Konfliktne situacije u radnim ...
(14) Faits tirés de l'enquéte faite par le Conseil fédéral du travail des syndicats yougoslaves, dans la première moitié de 1969. Les enquêtes furent envoyées à 478 districts; il y eut 403 réponses, 202 donnant des détails à propos de grèves (op.cit. appendice I). Neuf dixièmes de ces grèves ont eu lieu entre le début 1966 et avant 1969, quand il y avait respectivement 516 et 500 districts (Statisticki Godisnja situacije, 1969, p.62)
(15) Konflikture situacye, prilog J
(16) 1961-62 fut une période de nouvelles mesures économiques, et la seconde période fut celle de la réforme économique. Dans les deux cas, on peut penser que l'augmentation du nombre des grèves est la marque de l'insécurité et des incertitudes qui découlent de ces mesures.
(17) Konfliktue situacije, appendice |
(19) Politika 5.8.68, 3.4.68, 2.6.68, Borba 25.5.68
(20) Konfliktue Situacije, app.l
(21) Konfliktue Situacije, app.l
(22) La plus grande information est donnée par R. Lampret, op.Cit, N.Jovanov, O.Protestnim Obustavama Rada, Op.cit, et Obelezja (essai introductif à une discussion sur les grèves). Dans O.Obustavama Rada i, Belgrade janvier 1968.
(23) N.Jovanov - O.Obustavama Rada, op.cit p.14
(24) Aussi bien le cas du port de Rijeka, ou en moins d'un an il y eut cinq grèves, que celui de l'usine automobile de Rakovica, sont-il significatifs. La, en moins de six mois, quatre petites grèves eurent lieu dans lesquelles des collectifs prirent part, ce qui n'empêcha pas un cinquième de tous les employés d'y participer.
(25) Dans de nombreux cas, les grèves se sont transformées en manifestations de rue. Parmi les premières, on trouve celle du personnel de l'hôpital de Liubliana, ensuite celle des travailleurs de l'enseignement a Ptuj, et, a partir de la, celle de Rijeka, de méme qu'auparavant à Kopar où les ouvriers de l'usine Tomos ont manifesté dans la rue les 17 et 19 mai 1968.
(26) Les travaux de Jovanov montrent qu'« il existe une tendance à la réduction du nombre des grèves à faible participation et une augmentation du nombre des grèves où participe un grand nombre de travailleurs ». (Jovanov, O.Gelezja i tendecija, p.11, 12.)