Le mouvement révolutionnaire d'Amérique latine est à nouveau secoué par des polémiques et des conflits orageux. Les anciens débats sur la nature de la révolution latino-américaine et l'attitude à prendre à l'égard de la bourgeoisie dite nationale sont relancés à la suite des mesures spectaculaires adoptées par Velasco au Pérou et Ovando en Solivie : les tensions saggravent, y compris parmi les forces qui avaient opté pour la lutte armée et l'O.L.A.S. ; et la direction cubaine elle-même devient l'objet de dénonciations publiques de la part de leaders guérilleros qu'elle avait pourtant chaleureusement appuyés ; - la stratégie appliquée par des groupes et des mouvements révolutionnaires dans de nombreux pays est soumise à une analyse critique serrée, souvent sur l'initiative des protagonistes de luttes héroïques.
En somme les trois questions fondamentales suivantes se posent : quelle est la signification du nouveau cours du régime militaire au Pérou et du tournant esquissé par Ovando en Bolivie ? Quelle est la portée réelle de l'orientation internationale adoptée par Cuba et notamment du changement dans les rapports entre Cuba et l'U.R.S.S ? Quelle est la situation du mouvement révolutionnaire latino-américain, quelles leçons faut-il tirer de l'expérience des dernières années et sur quelles bases doit être fondée la stratégie à l'avenir?
Il est impossible d'examiner tous ces problèmes à fond dans le cadre d'un seul article. Nous serons donc obligés de synthétiser et de simplifier au maximum, en renvoyant pour toute une série de questions aussi bien au texte adopté par le Congrès Mondial de la IVe Internationale d'avril 1969 qu'aux analyses plus détaillées que notre revue a déjà publiées ou qui sont publiées dans le présent numéro. La signification des régimes Velasco et Ovando
Les événements péruviens et boliviens et l'orientation adoptée par Velasco Alvarado et par Ovando Candia qui s'efforcent d'apparaitre les initiateurs d'un renouveau démocratique-révolutionnaire et d'une lutte contre l'emprise impérialiste dans leur pays respectif, doivent attirer l'attention non seulement pour leur valeur intrinsèque, mais aussi parce qu'ils expriment une tendance qui pourrait se concrétiser aussi dans d'autres pays. En fait, des courants « péruviens » se dessinent de plus en plus ailleurs et il est symptomatique que, dans le mouvement révolutionnaire lui-même, certains en pronostiquent, voire en souhaitent l'arrivée au pouvoir.
Pour comprendre la genèse et la nature du nouveau • réformisme militaire » (nous utiliserons cette expression approximative pour simplifier notre exposé), il faut d'abord répondre à la question de savoir si, dans la période récente, se sont esquissées ou non des tendances économiques et sociales nouvelles au niveau latino-américain. En d'autres termes, un nouveau « réformisme » serait-il possible grâce à l'existence de marges objectives permettant de faire des concessions
Get à la suite de changements importants intervenus dans la stratification des classes sociales et leur rapport de forces ?
Il suffit de préciser les termes du problèmes pour que la réponse en découle. Personne ne saurait affirmer que le cours péruvien et le tournant bolivien ont été déterminés par un essor économique tant soit peu important susceptible de permettre des concessions à des couches populaires, ou par un changement substantiel dans la composition et la dynamique des classes dominantes. Au Pérou, le coup d'Etat de Velasco s'est produit dans une situation économique et politique extrêmement sérieuse et il est apparu comme une solution extrême pour éviter la maturation rapide d'une crise majeure du système lui-même. En Bolivie, la situation était encore plus dramatique du point de vue de la défense du régime, et, malgré les coups soufferts par le mouvement révolutionnaire et la longue vague de répressions, l'hostilité des masses envers le pouvoir ne cessait de croître (1). La logique commune des deux expériences était la recherche d'une solution « nouvelle » - en réalité une tentative osée et, dans le cas bolivien, presque désespérée — dans le cadre d'une situation où, bien que les défaites subies par le mouvement révolutionnaire laissaient un répit aux couches dirigeantes, tout effort de réorganisation et de stabilisation quelconque du pouvoir avait lamentablement fait faillite. Les groupes au pouvoir étaient dépourvus de base populaire et l'étau impérialiste devenait de plus en plus étouffant.
En Bolivie, dès le lendemain de la chute de Paz Estenssoro, il était apparu clairement que l'armée œuvrait désormais comme le seul parti en condition d'assurer d'une façon tant soit peu efficace une survivance et un fonctionnement minimum du système. Le groupe autour d'Ovando, depuis le coup de fin septembre 1969, esquissait la tentative d'utiliser cet instrument non seulement dans des buts répressifs ou strictement défensifs, mais aussi pour une politique plus ambitieuse, qui permettrait aux couches possédantes indigènes, d'une part, de s'approprier une partie moins dérisoire du gâteau et, d'autre part, d'établir des rapports avec les masses, avant tout les masses petites bourgeoises, à l'aide d'une campagne de démagogie nationaliste et socialisante. Au Pérou, la nouvelle équipe militaire pouvait se relier aux traditions de courants qui avaient surgi dans l'armée déjà dans le passé et qui s'étaient manifestés notamment dans la première période du gouvernement de Perez Godoy ; la différence était que ce dernier n'avait fait que favoriser l'arrivée au pouvoir du courant politique qu'il considérait comme le plus représentatif de la bourgeoisie nationale (Belande), tandis que Velasco, pour qui l'appareil politique « civilista »
(1) Voir pour une analyse plus détaillée sur le Pérou l'article * Une année de réformisme militaire au Pérou Quatrième Internationale (n° 40); pour la Bolivie l'analyse du texte voté par la conférence du P.O.R. en novembre 1969 (voir aussi le texta du rapport d'Adolfo Siles du 7 août 1969).
était désormais incapable de toute action rénovatrice, l'armée était le seul instrument viable, en condition en même temps d'imposer une discipline aux différents secteurs de la classe dominante, d'exercer une pression sur l'impérialisme et de contenir ou de réprimer les mouvements de masses. Pour compléter le tableau, l'impérialisme américain touché par l'expérience cubaine, préoccupé par les événements en Asie et conscient de la réalité des rapports de forces en Amérique latine, adoptait envers le régime péruvien et, malgré tout, même envers Ovando, une attitude d'attente prudente. L'ébauche d'une ligne plus souple pour l'Amérique latine s'exprimait, d'ailleurs, dans le rapport de Rockefeller, dont la conclusion était : mieux valait cette nouvelle race de militaires que les guérilleros barbudos !
Les deux tentatives de réformisme militaire, plus particulièrement celle plus « propre » de l'équipe péruvienne, devaient provoquer très rapidement des réactions dans tous les milieux et alimenter des espoirs. Parmi les couches dominantes autochtones elles-mêmes, la crainte que les Velasco et les Ovando jouent aux apprentis sorciers et la répugnance à payer le prix nécessaire pour de telles opérations étaient contrebalancées, du moins dans les secteurs les plus lucides, par la compréhension qu'il était impossible de fonder les rapports avec les masses uniquement sur la répression et la terreur et par le désir d'obtenir des concessions de la part de l'impérialisme en éliminant ou en limitant des formes d'exploitation et d'aliénation de la souveraineté nationale particulièrement scandaleuses. Dans des couches populaires, après l'écrasement des noyaux de guérillas dans plusieurs pays et après la constatation de la difficulté, voire de l'impossibilité, que des mouvements de masses aboutissent par eux-mêmes à des changements substantiels, il était inévitable que surgissent des illusions et que se dessine une attitude d'expectative ou même d'espoir. Dans les milieux politiques, tout le secteur de la gauche traditionnelle influencé par les partis communistes et des courants centristes ne pouvaient que se réjouir : leurs vieux schémas sur la révolution par étapes et leur stratégie d'alliance avec la bourgeoisie dite nationale à fonction antiimpérialiste et anti-oligarchique regagnaient du terrain, leur politique semblait retrouver une base objective. Même dans certains secteurs révolutionnaires les démarches de Velasco et d'Ovando étaient parfois suivies avec sympathie (2).
C'est d'ailleurs Fidel Castro lui-même qui a donné sa caution à de telles positions par ses jugements sur le nouveau régime péruvien. Dans ses discours du 14 juillet et du 4 novembre, non seulement il exprimait un jugement positif sur la confiscation de I'I.P.C. et la réforme
(2) Voir, par exemple, les articles et les interviews publiés par l'hebdomadaire de Montevideo Marcha dont il serait erroné de croire qu'ils ne représentent que leurs auteurs ; l'attitude pro-Velasco du groupe péruvien inspiré par I. Frias : l'attitude exprimée dans la lettre de Rico Galan aux étudiants mexicains. Quant aux groupes posadistes, qui avaient rompu avec la Quatrième Internationale en prétextant son soi-disant opportunisme, soutiennent sans vergogne aussi bien Velasco qu'Ovando. Il est vrai que, dans leur jeu, à côté du délire politique, il y a des éléments très suspects. Comment s'expliquer, par exemple, le fait qu'au moment où en Bolivie les révolutionnaires restent hors la loi et que de nombreux militants du P.O.R. et de I'E.L.N. se trouvent en prison ou sont recherchés, le quotidien réactionnaire Jornada publie pendant plusieurs jours un des textes interminables du sieur Posadas?
agraire, mais il allait jusqu'à admettre une exceptionnalité péruvienne, en expliquant carrément qu'au Pérou l'armée était en train de jouer un rôle révolutionnaire. Au moment où nous écrivons cet article, les Cubains continuent à garder leurs distances par rapport aux militaires boliviens et les raisons de cette attitude n'échappent à personne ; toutefois, s'ils appliquaient à la Bolivie les mêmes critères qu'ils utilisent pour le Pérou, les conclusions en bonne logique ne devraient pas être qualitativement différentes.
Tout cela confirme qu'il y a incontestablement des forces importantes — et de nature différente — qui sont intéressées à un développement positif des expériences en cours au Pérou et en Bolivie. Cela implique aussi que, dans-certaines conditions, des expériences analogues pourraient être amorcées dans d'autres pays. Encore une fois, il est nécessaire d'éviter une utilisation désinvolte et impressionniste de schémas abstraits, Dans des pays où l'armée n'a toujours pas un poids important (par exemple l'Uruguay), soit il n'existe pas depuis un certain temps des tendances « nassériennes », soit les traditions « civilistas » restent solides, et l'esquisse d'un réformisme militaire pose - du moins à cette étape - des problèmes insolubles. Des considérations semblables valent pour les pays où l'armée dans son ensemble n'est apparue pendant longtemps qu'avec un visage gorilles ultra-réactionnaires. Toutefois il y a des pays, parmi lesquels des pays décisifs, où ni les groupes les plus clairvoyants des classes dominantes ni les cercles politiques impérialistes les plus influents ne peuvent accepter que se prolongent indéfiniment des situations pouvant aboutir à explosions très dangereuses pour le maintien fonctionnement du système en tant que tel. C'est par exemple le cas pour le Brésil et, mutatis mutandis, pour le Mexique.. Dans ces cas, on ne saurait exclure ni de profondes différenciations dans l'armée elle-même - en fait, parfois ces différenciations existent déjà - ni finalement le choix de la voie « péruvienne » comme seule solution tant soit peu viable. Répétons-le : nous sommes en train de considérer des tendances potentielles susceptibles de se concrétiser ou non; toutefois, ce qui importe, c'est que ces tendances existent, opèrent et constitutent déjà des composantes du jeu politique en Amérique latine.
Dans ce sens l'analyse que nous avions faite au Congrès de la IVe Internationale sur la tendance à la généralisation des régimes militaires garde essentiellement sa valeur (3). Mais il faut attirer davantage l'attention sur le fait qu'existent différentes variantes de régime militaire. D'ailleurs, dans la mesure où l'armée tend à devenir un parti politique et à œuvrer comme l'instrument dirigeant de sociétés où se développent toutes sortes de conflits et de contradictions, les différenciations politiques se produisent ou se reproduisent dans son sein sans que, toutefois, son rôle primordial soit remis en question. Dans la variante réactionnaire, le régime militaire apparait comme le seul capable de réprimer les mouvements de masses et leur montée, du fait même que des dictatures de type fasciste plus ou moins classiques, à savoir jouissant d'une certaine base populaire, s'avèrent impossibles ou extré-
(3) Voir Quatrième Internationale (n° 37, pp. 58-59).
mement aléatoires ; dans la variante « progressiste », à la suite de la faillite des tentatives « démocratiques » à la Frei et à la Belande, c'est le réformisme militaire qui s'impose comme la seule issue effective.
Quelle est donc la nature des régimes qui existent maintenant au Pérou et en Bolivie ?
Il ne s'agit ni de nier ni de minimiser la portée de certaines mesures comme l'expropriation d'entreprises impérialistes ou la réforme agraire. Les révolutionnaires n'ont aucune crainte à se déclarer en faveur de ces mesures. Mais cela n'implique pas nécessairement qu'ils considèrent que les régimes qui les adoptent sont révolutionnaires. Au-delà de leur portée intrinsèque, il faut considérer le cadre général dans lequel ces mesures s'intègrent et la dynamique objective du processus qui est déclenché, ce que malheureusement Fidel Castro n'a pas fait dans ses discours. Si l'expropriation de quelques entreprises étrangères était un premier pas vers l'expropriation totale de la propriété impérialiste qui serait suivie par l'expropriation de la propriété capitaliste nationale (du moins de ses secteurs décisifs) - comme ce fut le cas à Cuba, elle marquerait effectivement le commencement d'un régime révolutionnaire. La même chose vaudrait pour une réforme agraire susceptible de se développer dans une logique anti-impérialiste et anticapitaliste et de mobiliser activement les énormes masses de la paysannerie. Mais, comme l'affirment catégoriquement tous les révolutionnaires péruviens et comme nous l'avons analysé nous-mêmes dans la revue, rien n'autorise l'hypothèse d'une telle variante (4). Au contraire, tout démontre que Velasco vise à supprimer certaines formes d'exploitation impérialiste, à intervenir dans des secteurs bien délimités et non à éliminer entièrement la propriété impérialiste, nord-amércaine, européenne ou autre. D'autant moins veut-il frapper le capitalisme national qu'il s'efforce en réalité de favoriser, y compris par le mécanisme de
Run rôle d'appoint et il est prêt à étouffer brutalement toute tentative d'organisation et de mobilisation autonome sur une base de classe.
Comment donc Fidel Castro a-t-il pu formuler ses hypothèses et parler carrément d'un « rôle révolutionnaire » de l'armée au Pérou? S'agirait-il, au fond, d'une analogie implicite avec le cours de la révolution cubaine qui a fait son choix anti-impérialiste radical et anticapitaliste par une voie empirique, sous la pression des événements et par l'initiative d'une direction qui n'était pas prolétarienne et marxiste dès le début? Une telle analogie serait en tout cas dépourvue de fondement : même si l'on faisait abstraction du facteur individuel, personne ne saurait comparer sérieusement des hommes comme Fidel
(4) Voir notamment plusieurs déclarations de Hugo Blanco, de Hector Bejar, de Ricardo Gadea, des F.I.R. (certains journaux cubains ont malheureusement publié des textes de Hugo Blanco avec des coupures qui en signification). Voir aussi notre article déjà cité. Les analyses parues dana certains journaux bourgeois, dont celles de Marcel Niedergang dans le Monde (20, 21, 22 février 1969), confirment que ces appréciations ne relèvent pas d'une attitude sectaire ou schématique. Il faut d'ailleurs rappeler qu'à l'occasion du premier anniversaire de son arrivée au pouvoir, Velasco a dit, entre autre : = Il y a confiance et soutien du gouvernement pour l'inves'ssement qui stimule développement économique dans le cadre du respect pour es expectations légitimes du capital et pour les droits légitimes du travail.. Dès le début, le gouvernement a déclaré qu'il soutenait et stimulait l'investissement privé, y compris l'investissement étranger qui accepte les lois du pays. - et Guevara, liés auparavant à des mouvements de masses ou à des expériences révolutionnaires, doués d'une formation politique, y compris marxiste, très conscients du rôle que jouaient dans le processus revolutionnaire les différentes forces sociales, avec Velasco et son équipe de galonnés. A Cuba la direction était l'expression directe des masses qui avaient déjà mené un combat révolutionnaire les armes à la main, tandis que les militaires péruviens prônent une « révolution » par en haut, sous le contrôle rigide d'une armée qui garde toutes ses structures et toutes ses conceptions traditionnelles.
En ce qui concerne la Bolivie, les termes du problème devraient étre encore plus clairs, les mesures adoptées jusqu'ici étant de toute façon beaucoup plus limitées et la marge objective sensiblement plus réduite. En effet, dans la mesure où un programme démocratiquerévolutionnaire pouvait être réalisé sans sortir du cadre du régime bourgeois capitaliste, cela avait été fait dans les premières années du régime de Paz Estenssoro qui avait nationalisé les mines — branche industrielle capitale pour le pays — et adopté une réforme agraire assez radicale par rapport à la moyenne des mesures analogues prises dans d'autres pays. Cela implique que tout gouvernement qui voudrait entreprendre une politique révolutionnaire devrait nécessairement se placer dès le début sur le terrain des réalisations anticapitalistes et socialistes. Pour notre part, nous laissons à d'autres le privilège de se livrer aux variations sur le thème d'un soi-disant choix socialiste d'Ovando et d'une équipe militaire qui reste liée par mille liens à l'impérialisme qui l'a éduquée et qui a, à son palmarès, l'extermination de milliers et de milliers d'ouvriers et l'assassinat du Che (5).
Il n'est pas possible d'analyser ici les possibilités objectives d'opérations réformistes dans les différents pays d'Amérique latine.. Nous pouvons dire, en tout cas, que dans la plupart des pays l'adoption éventuelle de mesures anti-impérialistes substantielles risquerait de stimuler rapidement une dynamique qui mettrait en question le cadre du système dans son ensemble : c'est pourquoi même les couches les moins conservatrices des classes dominantes hésiteront à aborder des tournants spectaculaires. Mais c'est surtout à la question suivante qu'il faut donner une réponse : quelles couches sociales seraient bénéficiaires d'un cours réformiste éventuel? De toute évidence — l'expérience pilote du Pérou l'indique sans possibilité d'équivoque -ce serait la bourgeoisie nationale des secteurs industriels les pius dynamiques, les plus « modernes ». Cela n'implique pas qu'elle pourrait déclencher un mouvement anti-impérialiste radical dans lequel la classe ouvrière et la paysannerie pauvre auraient la chance d'établir une alliance avec elle. En effet, cette bourgeoisie, étant associée le plus souvent à des entreprises mixtes contrôlées en dernière analyse par de grandes compagnies ou des trusts internationaux, est intimement liée à l'impérialisme, et il lui serait absolument impossible d'envisager des ruptures qui impliqueraient inévitablement sa propre catastrophe. Plus généralement, l'hypothèse d'un développement sur une large
(5) Voir au sujet de la Bolivie l'article • De Siles à Ovando •, Quatrième Internationale (n° 41) et le texte voté par la conférence de novembre du P.O.R. A propos des conceptions du général Ovando, des polémiques très vives ont eu lieu dans la presse bolivienne en janvier 1970 à la suite des déclarations qu'Ovando aurait faites au journaliste uruguayen Carlos Maria Gutierrez et qui ont été ensuite démenties ou rectifiées.
échelle d'une économie industrielle nationale, à l'heure des concentrations fiévreuses et de la cristallisation de groupes capitalistes de plus en plus puissants, apparait d'ailleurs tout simplement utopique. Tout réformisme éventuel ne pourrait donc aller au-delà d'une restructuration interne des classes dominantes, d'un changement du rapport de forces entre ces classes, d'une association plus large de bourgeois indigènes aux entreprises d'exploitation impérialistes. Le mouvement des masses ne serait qu'une force d'appoint, les ouvriers et les paysans étant embrigadés dans des syndicats ou des organisations politiques sous l'emprise directe et stricte des forces au pouvoir.
Comme nos camarades boliviens et péruviens l'ont déjà expliqué dans leurs textes, cette analyse n'implique pas une attitude d'indifférence ou d'hostilité a priori envers le nouveau cours du réformisme militaire. Les mesures, même limitées, qui frappent les propriétés impérialistes ou le pouvoir de l'oligarchie auront l'appui des révolutionnaires. Toutefois, ce sera un appui critique dans ce sens, d'une part, qu'ils ne mettront jamais une sourdine sur la nature de classe et les véritables buts du pouvoir, d'autre part, qu'ils lutteront pour une intervention des masses en exigeant, par exemple, le contrôle ouvrier sur les entreprises expropriées et la création de comités pour l'application de la réforme agraire. Fondamentalement, ils défendront l'autonomie de classe du mouvement des masses et se battront d'une façon intransigeante pour la défense des droits démocratiques essentiels, la liberté d'organisation syndicale et politique des ouvriers et des paysans en premier lieu (6). La politique de la direction cubaine et le contexte international.
Nous avons déjà mentionné l'attitude de l'impérialisme nord-américain face aux événements péruviens et boliviens. Or, l'Union soviétique aussi a son mot à dire et, en fait, elle est déjà intervenue dans un jeu où elle dispose manifestement d'atouts importants.
Au mois de février, le correspondant à Moscou de l'organe du P.C. italien publiait un article commentant la visite dans cette ville de Carlos Raphael Rodriguez. Il est intéressant d'en citer des passages, étant donné que son auteur a puisé sans aucun doute à des sources soviétiques. Après avoir rappelé que, d'après une déclaration Raul Castro, « les rapports entre Cuba et I'U.R.S.S. sont aujourd'hui bons », le correspondant écrit : « Il n'y a pas de doute qu'à la base de l'amélioration des rapports ne se trouvent pas seulement les accords réalisés sur le terrain économique; entre les deux partis et les deux pays il y a certainement aujourd'hui une plus grande unité de vues, y compris sur les problèmes de la politique étrangère - pendant une longue période objet de polémiques même dures - et de l'attitude face à la situation qui est en train de mûrir, au-delà de tous les schémas. en Amérique latine. Le processus de rapprochement entre Cuba et I'U.R.S.S. sur ces questions a commencé, en fait, depuis que le coup d'Etat anti-américain au Pérou et les répercussions que les événements péruviens ont eues dans toute l'Amérique latine ont posé
(6) Nous n'abordons pas dans cet article le problème des possibilités réelles d'une prolongation et d'une réussite - dans le cadre indiqué - du nouveau cours réformiste. Dans notre article sur le Pérou nous avons souligné toutes les difficultés graves que doit affronter le gouvernement péruvien. Ces difficultés sont encore plus considérables dans le cas de la Bolivie. Mais il nous intéresserait de saisir la portée obiective du réformisme militaire dans la variante la plus favorable, à savoir sa réalisation.
au mouvement communiste la nécessité d'un réexamen de la situation et d'une confrontation des positions face à l'approfondissement du conflit entre les forces politiques traditionnelles et, en partie, les forces armées sud-américaines elles-mêmes d'une part, et les Etats-Unis d'autre part. Depuis lors, la situation a évolué, bien que sous une forme contradictoire, en posant aux pays socialistes le problème d'élaborer une politique adéquate à la nouvelle situation et de tenir compte de la nécessité objective où s'est trouvée et où se trouve toute force politique sud-américaine qui veut se battre contre la politique d'asservissement aux Etats-Unis, d'avoir un point d'appui dans les pays socialistes. Ainsi la réalité faisait rapidement vieillir la polémique cubaine contre la politique soviétique des accords économiques avec les pays sud-américains et, en même temps, certaines réponses académiques aux théories de la « Tricontinentale », et exigeait une initiative audacieuse, par exemple une réponse aux demandes de collaboration qui venaient de la part de pays qui, depuis des années, n'avaient même pas d'ambassadeurs dans les pays socialistes... Dès le début l'Union soviétique, en répondant positivement aux initiatives pour une normalisation des rapports, avait posé ouvertement le problème de Cuba, en expliquant que la pierre de touche pour juger les nouveaux régimes sud-américains était leur attitude envers la révolution cubaine. Ainsi les conditions surgissaient pour une initiative soviéto-cubaine de type nouveau à l'égard de l'Amérique du Sud, dont le but était de provoquer définitivement la faillite du blocus politique et économique décidé par les Américains contre Cuba ». (L'Unità, 11 février 1970).
Laissons de côté tout ce qui relève de l'impressionnisme journalistique et du centrisme du P.C. italien. Le texte est utile car il fait ressortir clairement la convergence d'intérêts et de pressions qui favorise et stimule une opération politique d'envergure. Certains secteurs de la bourgeoisie latino-américaine désirent atténuer l'emprise étouffante de l'impérialisme américain aussi bien par une collaboration TTE avec d'autres impérialismes que par une ouverture vers I'U.R.S.S. ; en même temps, ils envisagent une détente avec Cuba qui pourrait avoir des répercussions favorables dans leur situation intérieure et suggérer aux Cubains une attitude moins intransigeante. L'U.R.S.S a un intérêt évident à renforcer sa présence en Amérique latine et à conditionner le plus possible les dirigeants cubains. Quant à l'Etat cubain, il peut être intéressé à se trouver en face de régimes qui, • retient et ete, ne fût-ce que pour des buts démagogiques temporaires, changent leur langage, rectifient leur attitude, en lui offrant une marge de manœuvre plus large et en desserrant l'encerclement imposé par Washington. Finalement, les Etats-Unis eux-mêmes pourraient considérer comme conjoncturellement positive une intervention plus importante de I'U.R.S.S dans le jeu latino-américain ayant pour fonction, en dernière analyse, de freiner et de canaliser des poussées révolutionnaires et les initiatives cubaines.
Il serait par trop facile d'indiquer les côtés faibles et les éléments contradictoires d'un tel dessein. Par exemple, il suffit de penser aux difficultés presque insurmontables qu'aurait I'U.R.S.S. à donner une réponse positive à toutes les demandes d'échanges et d'aides économiques substantiels, si de telles demandes venaient en même temps de toute une série de pays latino-américains. Il suffit de tenir compte aussi du fait que, si les Etats-Unis peuvent tolérer conjoncturellement une intervention soviétique accrue, ils ne pourraient que réagir durement à toute généralisation qui mettait en question, même partiellement, leur hégémonie dans cette partie du monde. Toutefois, ce qui nous intéresse le plus ici est le problème, en dernière analyse capital pour les révolutionnaires, de l'attitude de Cuba.
Il est incontestable qu'un tournant s'est produit dans la politique cubaine, les manifestations de ce tournant étant notamment l'évolution rapports avec l'Union soviétique, l'attitude envers le régime militaire péruvien et la dégradation des rapports avec une série de mouvements révolutionnaires d'Amérique latine, dont certains ont accusé ouvertement la direction cubaine de capituler devant les pressions soviétiques et de renoncer à aider le développement de la révolution (7). Les éléments essentiels qui ont contribué à ce tournant ne sauraient être oubliés ou minimisés. D'une part, Cuba reste une citadelle assiégée pour laquelle la collaboration économique et militaire de l'Union soviétique est une nécessité primordiale. D'autre part, les échecs subis par le mouvement révolutionnaire dans plusieurs pays au cours des dernières années poussent la direction cubaine à miser surtout, à cette étape, sur les acquis intérieurs, notamment sur la réalisation d'objectifs économiques spectaculaires, donc à renforcer prioritairement les assises de son Etat ouvrier, y compris par une politique internationale de détente avec quelques pays latino-américains.
Mais le problème est de savoir si Fidel Castro et ses collaborateurs ont déjà accepté ou s'apprêtent à accepter une stratégie nouvelle qui implique la renonciation à stimuler et à aider les processus révolutionnaires latino-américains, l'acceptation grosso modo du cadre de la politique internationale de la bureaucratie soviétique, une normalisation des rapports avec des secteurs de la bourgeoisie d'Amérique latine et même, à la limite, un modus vivendi avec les Etats-Unis qui pourraient avaler la couleuvre Cuba à condition que l'infection reste limitée à cette ile. Ce n'est peut-être pas tout à fait par hasard qu'il y a quelques semaines des sources bourgeoises ont attiré l'attention sur des événements peu connus de l'époque de la première rencontre de Punta del Este, plus précisément sur des rapports entre Ernesto Guevara et des représentants de l'équipe kennedyenne avec participation des membres du gouvernement argentin. A cette occasion a été sondée. la possibilité d'un accord I sur la base d'une suppression de fait du blocus économique impérialiste et d'une renonciation cubaine à « exporter la révolution ». Cette tentative resta sans lendemain, mais il se peut que, même à Washington, quelqu'un considère le moment venu de pousser à nouveau dans cette direction (8).
Or, une évolution négative d'une telle portée de la politique cubaine ne serait possible que si la direction de l'Etat cubain changeait qualitativement de nature. En d'autres termes, elle serait le corollaire d'une dégénérescence bureaucratique analogue à celle qui a marqué
(7) La rupture entre les Cubains et Douglas Bravo a été rendue publique Il y a quelques mois, mais des tensions graves existent aussi avec d'autres mouvements, y compris d'origine strictement fidéliste.
(8) La réponse que Guevara aurait donnée sur l' = exportation de la révolution » d'après la version de la télévision italienne, était absolument même était analysée critiquement et il n'y avait avait aucun engagement à renoncer à la solidarité envers les révolutionnaires latino-américains.
l'Etat soviétique et les Etats ouvriers nés depuis la deuxième guerre mondiale. C'est sur ce terrain, en dernière analyse, que se place le débat.
Nous ne répéterons pas ici les arguments que nous avons avancés ailleurs sur les qualités subjectives exceptionnelles de l'équipe fidéliste dont le rôle historique ne saurait être minimisé par personne. Ces qualités ne cessent de constituer un élément favorable. Toutefois, à la longue, la question sera inévitablement tranchée par les processus qui se déterminent au niveau des forces sociales et des structures économiques et politiques.
Tout d'abord joue et jouera le développement économique. son rythme est insuffisant, si des difficultés notamment dans la sphère du ravitaillement et de la consommation en général subsistent pendant une période prolongée, si des buts considérés essentiels comme les dix millions de tonnes ne sont pas atteints ou sont atteints soit au prix d'un effort qu'il ne sera pas possible de renouveler, soit au détriment d'autres branches économiques vitales, les conséquences en seront mauvaises car les rapports avec les masses se détérioreront, l'emprise de la bureaucratie soviétique s'accroitra et la distribution du revenu sera conditionnée encore pendant longtemps par une situation de pénurie. Mais, même dans la variante la plus positive, les dangers de bureaucratisation ne seront pas nécessairement éliminés.
Jusqu'ici les tendances bureaucratiques ont été tenues en échec : il n'existe pas de couche. bureaucratique privilégiée détachée des masses, les modes de direction politique restent qualitativement différents de ceux adoptés dans les Etats ouvriers dégénérés (un aspect symptomatique est la circulation des idées qui, à Cuba, est sans comparaison plus libre que partout ailleurs), la révolution en Amérique latine ne cesse d'être considérée comme une condition nécessaire du maintien et du développement de l'Etat cubain lui-même. Un repli sur les problèmes intérieurs et une pause de réflexion existent incontestablement. Il est également probable qu'aucune initiative analogue à la campagne bolivienne du Che ni même à celles d'autrefois au Venezuela ne sera prise à l'étape actuelle. Mais rien n'autorise l'hypothèse que, dans le cas où une nouvelle vague de lutte révolutionnaire et de lutte armée éclaterait dans un pays d'Amérique latine, la direction cubaine adopterait une attitude de dissuasion ou d'attente. Sa solidarité agissante serait encore une fois assurée.
Toutefois, il existe des données qui ne doivent pas être ignorées. Dans l'impossibilité de développer dans cet article une analyse détaillée, nous nous limiterons à poser deux problèmes. Le premier concerne des différenciations qui déjà existent, voire s'accentuent dans condition de vie de cadres par rapport à la masse des ouvriers et du peuple en général. Il s'agit encore de privilèges relativement modestes qui d'ailleurs sont conçus le plus souvent comme une sorte de compensation pour des gens très dévoués, qui accomplissent des tâches écrasantes et jouent un rôle primordial. Tout de même, cela pourrait marquer le début de la cristallisation d'une couche sociale qui à la longue serait poussée inévitablement et presque inconsciemment à considérer ces conditions comme étant normales, donc à les défendre et à les consolider grâce au pouvoir politique et administratif. Le deuxième problème - auquel le premier est évidemment lié - est celui de la carence des structures politiques et du rôle croissant de l'armée.
L'absence à Cuba d'organismes politiques de type soviétique permettant l'expression structurée et articulée d'en bas de la volonté des masses et leur participation effective à la gestion du pouvoir aux différents niveaux a été soulignée par nous dès le début de la transcroissance socialiste de la révolution (9). Cette absence est aggravée par le fait que le parti lui-même, onze ans après la prise du pouvoir et huit ans après l'attaque contre Escalante, n'a pas encore achevé sa propre construction ni n'a tenu son premier congrès ; que les syndicats
- pendant de longues années sous le contrôle d'une équipe stalinienne — n'ont pas connu une véritable reprise et n'ont qu'une fonction très limitée. La direction s'est efforcée de remplir ce vide par le rapport direct entre Fidel et son noyau restreint avec les masses et par des mobilisations de masse périodiques. Elle a utilisé et utilise de plus en plus l'armée à laquelle sont confiées, dans tous les domaines, des tâches croissantes. Le discours de Fidel du 4 novembre 1969 constitue une esquisse de théorisation de cette pratique.
Or, tout en ne minimisant pas le rôle subjectif de Fidel Castro et de son noyau, qui sont incontestablement animés de sentiments antibureaucratiques et qui l'ont démontré à plusieurs reprises, en n'oubliant pas la nature de classe et l'origine historique de l'armée cubaine, une pratique basée essentiellement sur les deux éléments mentionnés ci-dessus est, à la longue, plus susceptible de favoriser que de contrecarrer des tendances à la bureaucratisation. En dernière analyse, ce sont les processus au niveau social qui seront déterminants et, sur ce terrain, le cadre d'une lutte antibureaucratique victorieuse ne peut être assuré que par la création de structures prolétariennes démocratiques stables, articulées, effectivement opérantes, qui seules permettent la participation directe des masses au pouvoir à tous les niveaux. Le danger pourrait être d'autant plus grand que I'U.R.S.S. utilise et utilisera à fond tous les moyens dont elle dispose pour intégrer Cuba dans un système international dirigé par le Kremlin et qui œuvre fondamentalement en fonction d'intérêts bureaucratiques conservateurs.
Voilà schématiquement les termes du problème. Il va de soi que le mouvement révolutionnaire ne peut se limiter à saisir les tendances qui se dessinent ni à attirer l'attention sur les dangers qui montent. Sa tâche est d'agir en exploitant toutes les possibilités en vue de déterminer des conditions plus favorables à la défense et à l'essor de l'Etat ouvrier cubain. Concrètement cela signifie donner une réponse positive aux problèmes qui se posent à cette étape au niveau de l'Amérique latine dans son ensemble, en stimulant une stratégie susceptible de fournir une issue favorable aux luttes qui se développent et aux explosions révolutionnaires qui se préparent. Orientations et méthodes de lutte révolutionnaire.
C'est justement sur ce terrain que se précisent à l'étape actuelle les polémiques et les différenciations dans les mouvements latinoaméricains qui s'interrogent sur la stratégie continentale et ses instruments, sur le bilan du passé et sur les orientations à adopter dans la période qui s'ouvre
(9) Voir notamment le texte sur la révolution cubaine adopté par le Congrès Mondial de la fin de l'année 1960.
Tout d'abord, il faut noter que non seulement l'O.L.A.S. en tant que réalité organisationnelle a fait lamentablement faillite, mais aussi que le rôle de la direction cubaine dans la révolution latino-américaine est de plus en plus contesté. Nous avons déjà mentionné l'attaque publique du mouvement de Douglas Bravo; mais d'autres sont également critiques, plus ou moins dans les mêmes termes. En tait, la plupart des groupes liés au castrisme prennent de plus en plus leurs distances, accentuent leur autonomie et ont désormais tendance à considérer que les rapports qu'ils établissent entre eux sont plus importants que leurs rapports avec les Cubains et avec ce qui reste de l'O.L.A.S. ou mieux de ses initiatives.
Cette évolution peut avoir été favorisée par d'éventuelles erreurs de méthode ou par des carences d'orientation de la part des Cubains qui, de leur côté, furent sans doute déçus par l'inconscience et le dilettantisme aventuriste qui ne cessent de sévir dans certains secteurs de l'extrême-gauche en Amérique latine aussi. Mais elle n'aurait de conséquences positives qu'à condition de faciliter l'élaboration et l'application d'une stratégie plus efficace et la formation d'un front unique révolutionnaire plus large.
Indépendamment des prises de position actuelles, le problème se pose de savoir si le tournant partiel des Cubains et le refroidissement relatif des rapports entre eux et une série de tendances révolutionnaires pourraient créer un terrain plus favorable à un renforcement de l'influence chinoise. Les Chinois pourraient, en effet, chercher à combler un certain vide et seraient tout naturellement favorisés par la nécessité d'une aide matérielle que la plupart des organisations ressentent très cruellement. Toutefois, deux obstacles principaux existent à une telle évolution. Le premier est que la Chine hésitera beaucoup à prendre en Amérique latine des initiatives analogues à celles qu'elle prend dans des pays asiatiques : l'impérialisme américain réagirait sans aucun doute avec la dernière énergie et sur tous les échiquiers à une intervention chinoise active dans son rempart vital qui se trouve au sud du Rio Bravo. Le deuxième obstacle réside dans les conceptions et les méthodes du maoïsme. La plupart des mouvements qui se placent sur le terrain de la lutte révolutionnaire ne sont aucunement disposés à accepter les thèses que les Chinois avancent toujours sur la nature de la révolution latino-américaine ni l'emprise bureaucratique strict que Pékin impose à ses fidèles.
Par contre le danger est grand que dans la mesure où l'attraction du pôle cubain peut diminuer ou cesser, se développent parmi les groupes ou organisations jusqu'ici liés au castrisme des tendances centrifuges multiples qu'une sorte de front unique ne saurait automatiquement contrecarrer En effet, la plupart d'entre eux sont confrontés à des problèmes d'analyses et de perspectives très sérieux et très difficiles, ayant des reflets organisationnels inévitables. Or, si les noyaux dirigeants ne se montrent pas capables, dans des délais relativement courts, de donner des réponses claires et de prendre des initiatives efficaces, les différenciations seront inévitables et on ne saurait exclure une fragmentation croissante, accompagnée de phénomènes de passivité et de démoralisation. La ligne des organisations de la IVe Internationale reste celle du front unique avec tous les mouvements révolutionnaires qui s'étaient rassemblés autour de I'O.L.A.S.
Le front unique implique l'accord sur certaines orientations de base et une action commune, sans exclusive a priori contre personne. Il implique aussi que chaque organisation y participe telle qu'elle est, en toute autonomie politique et organisationnelle, et que les confrontations sur tous les problèmes majeurs de la révolution mondiale, loin d'être esquivées, doivent être considérées comme une nécessité pour la croissance du mouvement dans son ensemble.
Quant aux problèmes d'analyses et de perspectives qui se posent à cette étape, ils apparaissent de nombreux textes et de discussions parmi les différents courants révolutionnaires. Dans ce numéro paraît une interview avec Hector Bejar, Ricardo Gadea et Hugo Blanco, qui donne une idée saisissante des disputes actuelles et qui mérite d'autant plus de considération que ces trois militants ont joué un rôle dans des épisodes cruciaux du combat révolutionnaire au Pérou. C'est surtout sur quatre points fondamentaux que, plus ou moins explicitement, rebondissent de nouveau les polémiques et qu'il est donc impérieux pour les révolutionnaires de s'exprimer avec le maximum de clarté.
Le premier point concerne une fois encore la nature de la révolution latino-américaine et plus concrètement les rapports avec la bourgeoisie nationale ou certaines de ses couches. Après l'évolution des conceptions des dirigeants cubains, dont le message du Che d'avril 1967 et les documents de l'O.L.A.S . furent le point culminant, on aurait pu penser que ce débat était définitivement clos parmi les révolutionnaires. Malheureusement, certaines prises de position face au régime militaire péruvien — y compris, nous l'avons vu, par Fidel Castro — et la reprise de vieux « leitmotiv » par des représentants de la gauche traditionnelle en Bolivie imposaient la conclusion diamétralement opposée : évidemment, certaines théorisations étaient marquées d'empirisme et il a suffit d'événements quelque peu spectaculaires et imprévus pour remettre beaucoup de choses en discussion et suggérer des hypothèses dépourvues de fondement analytique et au fond impressionnistes. Au-delà même des illusions surgies au Pérou et en Bolivie, la possibilité d'une alliance avec des courants de la bourgeoisie nationale est envisagée, par exemple, dans des milieux révolutionnaires brésiliens (nous laissons de côté ici le nouveau souffle que les événements péruviens et boliviens ont donné aux tenants des conceptions de la révolution anti-oligarchique et anti-impérialiste). Nous avons déjà parlé dans la première partie de cet article de ce qui se passe au Pérou et en Bolivie, en indiquant le contenu social et la dynamique des régimes de Velasco et d'Ovando. Toute analyse sur les tendances structurelles les plus récentes en Amérique latine au niveau économique et social ne fait que confirmer que la bourgeoisie dite nationale, y compris dans ses couches les plus modernes, est strictement dépendante de l'impérialisme et ne saurait être considérée comme une force susceptible de mener un combat réel contre lui et de participer avec un rôle de direction ou de codirection au processus révolutionnaire latino-américain. II serait d'autre part naif de croire qu'une orientation ouverte de collaboration avec des couches bourgeoises pourrait être féconde en tant que ruse tactique visant à gagner un soutien pendant toute une étape de la lutte qui n'empêcherait pas, en dernière analyse, un règlement de compte anticapitaliste; la bourgeoisie latino-américaine a une conscience de classe et un sens politique suffisamment développés pour ne pas avoir oublié si vite la leçon de la révolution cubaine et tomber dans de tels « pièges ».
Le deuxième problème à clarifier est celui des rapports entre la guérilla, la lutte armée plus généralement, et le mouvement de masse Après des expériences douloureuses dans une série de pays, en réalité depuis la conférence de l'O.L.A.S., la conception du foco (foyer), qui a inspiré des actions aussi héroïques que vouées inexorablement à l'échec et qui a été exprimée de la façon la plus systématique dans le fameux livre de Régis Debray, a été abandonnée par la plupart des mouvements révolutionnaires d'Amérique latine (10). L'idée que la lutte armée ne peut se développer et aboutir en dehors de liens effectifs avec les masses aussi bien à la campagne que dans les villes, et que des rapports viables ne sauraient être la conséquence presque automatique d'initiatives courageuses de petits groupes d'avant-garde, mais pourraient s'établir seulement à la suite d'un travail politique et organisationnel systématique, est très largement acquise. C'est pourquoi une polémique axée sur une opposition entre les partisans de la guérilla d'une part et ceux du travail de masses d'autre part serait aujourd'hui déplacée, et risquerait de reprendre des argumentations désormais largement dépassées et de ne pas se centrer sur les points décisifs (11).
C'est sur le problème du parti qu'il faut, par contre, insister davantage : entre autres, les déclarations d'Hector Béjar, qui paraît contenter pour une période indéfinie d'un lamentable ersatz aussi bien de parti que d'Internationale, faisant par là même des concessions au spontanéisme, en démontrent encore une fois la nécessité. Qu'il nous soit permis de rappeler ici un passage du texte adopté par notre dernier Congrès Mondial :
* S'il faut repousser la conception schématique et paralysante d'après laquelle tout dépend de l'existence préalable d'un véritable parti avec toutes ses structures traditionnelles..., il ne faut toutefois jamais perdre de vue les deux données fondamentales suivantes :
La) l'existence et le fonctionnement du parti révolutionnaire, loir d'être le produit d'un schéma désuet propre à des marxistes dépassés correspondent à des exigences concrètes inéluctables du développement de la lutte armée elle-même (c'est, entre autres, la leçon de l'expérience péruvienne de Hugo Blanco) :
Mb) les révolutionnaires doivent lutter pour la variante la plus favorable : faire en sorte que, lorsque la lutte armée commence, il existe déjà sinon un véritable parti entièrement structuré avec une large influence de masse (perspective très peu réaliste dans la quasi-totalité des pays latino-américains), du moins des noyaux solides d'organisation politique, coordonnés à l'échelle nationale... »
Si l'on ne comprend pas effectivement ces nécessités, si l'on n'en la nécessité d'un travail politique et organisationnel préalable, en l'absence duquel toute entreprise de lutte armée serait condamnée à l'isolement et à l'échec. On risque d'oublier aussi qu'il y a des périodes où l'effort pour développer le travail de masse et en créer les instruments doit être
(10) L'auteur de cet article ne croit pas qu'une véritable théorie du foco existe dans les contributions dErnesto Guevara et de Fidel Castro: en tout cas. il serait faux de prétendre que cette théorie a inspiré la pratique de la révolution cubaine et même celle de la campagne de Bolivie de 1966-67.
(11) Nous faisons allusion à la situation à cette étape sans exclure qu'à l'avenir des tendances • foquistes > puissent à nouveau se développer et nous obligent à changer encore l'axe de notre polémique.
absolument prioritaire. Par exemple, aujourd'hui au Pérou il serait absurde de miser avant tout sur la préparation d'une nouvelle vague de guérillas, sans comprendre le besoin d'une action profonde de clarification politique et sans exploiter toutes les possibilités que la nouvelle situation, malgré tout, offre pour stimuler la maturation de mouvements de masse et établir des liens avec ces mouvements. Cela vaut aussi, toute proportion gardée et probablement pour une période sensiblement plus courte, pour la Bolivie.
Mais c'est surtout sur le problème des formes possibles de la lutte armée et notamment du rôle de la guérilla dans la révolution en Amérique latine qu'une clarification est encore une fois nécessaire.
Rappelons tout d'abord les conceptions qui furent approuvées par une large majorité de notre Internationale et par la quasi-totalité de notre mouvement en Amérique latine :
« La perspective fondamentale, la seule réaliste pour | Amérique latine, est celle dune lutte armée susceptible de durer de longues années. Même dans les cas de pays où peuvent se produire préalablement de grandes mobilisations et des conflits de classes dans les villes, la guerre civile prendra des formes de lutte armée multiples, dont l'axe principal sera pour toute une période la guérilla rurale : cette spécification ayant surtout une signification géographique et militaire et n'impliquant pas nécessairement une composition exclusivement paysanne des détachements de combattants (la composition paysanne pourrait même à la rigueur ne pas être prépondérante). En ce sens la lutte armée en Amérique latine signifie fondamentalement la lutte de guérillas. »
Le texte s'efforçait immédiatement après d'expliquer qu'il serait erroné de tirer de ces prémisses des schématisations unilatérales en précisant ce qui suit :
« Le choix rigoureux de cet axe d'orientation central doit être complété par la compréhension très précise qu'il y aura inévitablement toute une gamme de variantes et que les différents facteurs qui opèrent se combineront de manière différente selon les pays et les situations conjoncturelles. Les deux possibilités extrêmes pourraient être indiquées presque symboliquement en prenant, d'une part, le cas d'un pays comme l'Uruguay où la lutte armée sera fondamentalement urbaine et où le renversement du régime aurait été déjà possible sur la base d'un mouvement puissant des masses urbaines, si ce mouvement avait été politiquement et techniquement armé dans une telle perspective, et, d'autre part, en prenant le cas de pays à composition paysanne écrasante, sans concentrations urbaines importantes, où la guérilla sera presque exclusivement rurale et paysanne jusqu'à la veille même de la défaite finale de l'ennemi. »
Lorsque le camarade Hugo Blanco réaffirme que la véritable opposition est entre révolution et opportunisme, il rappelle une vérité première que personne ne saurait contester. Mais ce qui est vital pour le mouvement latino-américain, une fois que la clarification est faite sur les rapports entre lutte armée et masses et sur la nécessité d'un parti en tant qu'instrument de la révolution, c'est d'esquisser les formes dans lesquelles se concrétisera la lutte armée. Comme nous venons de le voir, notre Congrès a prévu des variantes multiples. Mais, au-delà des combinaisons spécifiques ou conjoncturelles, les alternatives générales peuvent être déterminées assez nettement.
La lutte armée pour la conquête du pouvoir peut prendre la forme qu'elle a prise en 1917 en Russie où elle a été l'aboutissement d'un puissant mouvement de masse qui fit surgir de son sein des détachements armés. Même en faisant abstraction de la guerre civile qui a suivi et dans laquelle se réalisa une combinaison de formes multiples de lutte armée, il ne faut pas oublier un seul instant que cela fut possible, notamment grâce à la désagrégation de l'armée provoquée par ses défaites au cours de la guerre mondiale. En deuxième lieu, la lutte armée peut se traduire par une véritable guerre civile, expression la plus aiguë et la plus dramatique de la lutte de classes, avec l'affrontement de deux armées proprement dites et une dualité de pouvoir qui acquiert la forme d'un partage même géographique du pays. Il y a finalement la troisième variante qui se produit lorsque la lutte de classes a déjà atteint le niveau de la confrontation armée, mais pas encore sous la forme généralisée d'une guerre civile; c'est la variante de la guérilla qui, comme nous l'avons vu, peut se concrétiser dans des formes très différentes et qui s'est avérée être en même temps nécessaire et efficace dans toute sorte d'expériences des cinquante dernières années, aussi bien en Asie et en Afrique qu'en Europe même pendant l'occupation nazie (surtout en Yougoslavie, en Italie et en France).
Or, si nous examinons la pa"spective la plus probable dans la plupart des pays d'Amérique latine, nous devons exclure à l'étape où nous sommes - après la victoire d'une révolution socialiste à Cuba et la maturation révolutionnaire au niveau du continent - la variante • d'une montée et d'un élargissement progressifs du mouvement de masses, de son articulation et de son renforcement par des formes organisationnelles traditionnelles avant de déboucher sur la lutte armée », car la besoin, de l'impérialisme, l'empêcherait par les moyens les plus résolus et les plus barbares et du Brésil mais aussi du Mexique et de l'Argentine pour ne pas parler de Saint-Domingue, sont concluantes en la matière. De même, nous estimons qu'il n'y a pas de raisons suffisantes pour miser sur la possibilité « d'une crise explosive qui provoque une ime moyen de de tape ou noutr décomposition ou une paralysie de l'appareil étatique et une mobilisation de masse si impétueuse à empêcher ou neutraliser le recours à la répression comme moyen décisif » (12). En dernière analyse, une telle hypothèse reviendrait à miser sur la toute puissance de mouvements spontanés des masses. Quant à la perspective d'une guerre civile ou antiimpérialiste proprement dite, elle sera fort probablement une étape nécessaire dans la plupart des pays, mais elle ne marquera le plus souvent que l'étape finale, avant la prise du pouvoir (13).
C'est pourquoi nous partageons la conclusion qui est propre à la grande majorité des révolutionnaires latino-américains, à savoir que pendant une phase de la révolution - dont on ne saurait évidemment déterminer la durée a priori, mais qui sera en général probablement longue -, la lutte armée sera fondamentalement une lutte de guérillas
(12) Les citations sont tirées du texte du Congrès Mondial. (13) Cela ressort aussi de la partie finale de l'essai d'Ernest › Guevara : Guerra de guérrillas : un metodo.
qui empruntera les méthodes et les moyens que suggère une tradition internationale désormais très riche, et d'autres que les circonstances pourront inspirer à l'ingéniosité des combattants. Si l'on tient compte des données géographiques, des structures de la population dans sa majorité et des considérations techniques et militaires soulignées par Che lui-même, il en découle que la guérilla rurale sera la variante la plus probable au niveau du continent dans son ensemble.
Il est donc nécessaire et tout à fait possible d'éviter de confondre des notions qui sont bien claires et d'éliminer les faux problèmes. Une fausse alternative serait celle d'un choix entre travail dans le mouvement de masse et guérilla : car, sans racines parmi les masses la guérilla - de même que toute autre forme de lutte armée - serait inexorablement vouée à l'échec, et sans la guérilla le mouvement de masse serait condamné à l'alternance indéfinie de tentatives précaires ou d'explosions spontanées sans issue et des écrasements par la répression. Un faux problème serait aussi celui de savoir si la guérilla est une stratégie ou une tactique ; elle pourrait, en effet, être soit l'une soit l'autre, et la querelle conceptuelle ou terminologique pourrait s'éterniser d'une façon absolument stérile. L'essentiel est de clarifier si - dans ses différentes formes — elle correspond ou non aux nécessités d'une étape de la lutte révolutionnaire en Amérique latine. L'essentiel est d'analyser en détail, dans le cas de chaque pays ou de chaque groupe de pays, quelles seront les formes à adopter prioritairement. Nous avons déjà eu l'occasion dans le passé de préciser les conceptions de notre mouvement en ce qui concerne la Bolivie et notre mouvement argentin a donné une contribution valable quant à la stratégie de la lutte armée dans son pays. Nous estimons auss que des révolutionnaires qui n'appartiennent pas à la IVe Internationale ont développé des analyses très pertinentes qui constituent des points de départ essentiels (par exemple, pour le Guatémala). En outre, les événements de la dernière année dans des pays comme le Brésil et l'Uruguay fournissent des indications précieuses sur la portée et les méthodes d'une guérilla urbaine. Sur le Pérou, finalement, les problèmes sont plus complexes, et mériteraient donc une analyse particulière très circonstanciée.
Nous nous sommes efforcés dans cet article de rappeler et de préciser certaines conceptions de notre mouvement. Nous espérons que ceux qui considèrent que nous nous trompons et que nos hypothèses de stratégie révolutionnaire sont fausses, expriment leur critique de la façon la plus concrète, en indiquant avec le maximum de clarté et de précision où résident nos erreurs et quelle est l'alternative qu'ils proposent pour une stratégie de lutte armée. 15 mars 1970