Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 46

La résistance palestinienne prise entre la Jordanie et Israël

Quatrième Internationale, n° 46 · novembre 1970 · p. 1-4 · 1 876 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Au travers des coups portés à la résistance palestinienne, c'est la révolution arabe tout entière qui a été atteinte. La crise sanglante de septembre en Jordanie se situe à un degré plus élevé de cette guerre civile par étapes entre les forces de la contre-révolution arabe dans ce pays, dirigée par la famille royale, armée, conseillée par l'impérialisme mondial, et celles de la révolution arabe sous la forme de la résistance palestinienne. Il n'est pas de coexistence possible entre ces deux forces contradictoires au sein des frontières de l'Etat jordanien. La dernière étape de la guerre civile en Jordanie n'est assurément pas l'affrontement final. La résistance palestinienne n'a pas été détruite, sa masse n'a pas été physiquement écrasée, son potentiel humain reste considérable, mais il n'en reste pas moins qu'elle a subi une défaite politique importante, contrairement aux reculs qu'elle avait réussi à imposer au pouvoir jordanien au cours des affrontements passés, de novembre 1968, de janvierfévrier 1970 et de juin 1970. Face à la perte graduelle de l'autorité de l'Etat par suite de l'organisation dans tout le pays du réseau parallèle palestinien se substituant à l'autorité centrale d'Amman, Hussein tenta à plusieurs reprises sans succès de liquider les « fauteurs de désordre ».

Cette dernière tentative est d'une autre portée que les précédentes, par la transformation du contexte international qui enserre la situation au Proche-Orient à la suite de l'annonce de l'acceptation du Plan Rogers par les Egyptiens comme par les Israéliens, selon les bons vœux de leurs protecteurs respectifs, et par la véritable bataille rangée mettant en présence la totalité des effectifs militaires de chaque bord.

Au travers de cette dernière phase de la guerre civile intermittente de Jordanie la question du pouvoir était au centre de la bataille. C'est elle qui détermina cette bataille et qui continuera à déterminer les rapports qu'entretient la résistance palestinienne avec le pouvoir central de Jordanie. Mais, J dans cette dernière étape, pour la première fois le pouvoir royal bénéficiait d'une conjoncture favorable internationalement pour son entreprise meurtrière.

Les deux grandes puissances qui dominent présentement le monde craignent, pour des raisons qui tiennent à leur nature respective, tout développement révolutionnaire mettant en danger le statu quo international ; le développement de la résistance palestienne, l'extension de son audience internationale, l'affermissement de courants révolutionnaires en son sein et sa structuration militaire étaient et demeurent un danger pour les pouvoirs étatiques de la région. L'urgence d'une « solution = à la crise du Proche-Orient s'imposa aux deux « grands › et prit de ce fait un contenu contre-révolutionnaire inévitable. Vingt années durant ces deux puissances ont proprement ignoré la question palestinienne, et aujourd'hui leur volonté d'imposer une « solution » à la crise n'est pas dictée par la reconnaissance des droits historiques des Palestiniens, mais par leur volonté d'étouffer l'expression révolutionnaire de ceux-ci.

Au même moment, une double mort a frappé le nationalisme arabe. L'Egypte, clef de voûte du courant nationaliste, a capitulé ouvertement cette fois en acceptant le Plan Rogers, reconnaissant de fait l'Etat israélien ; la mort de Nasser s'ajoute à ce bilan. La résistance palestinienne au plus fort de la bataille contre l'armée jordanienne a connu l'isolement total, il n'est plus à démontrer qu'elle ne peut rien attendre de ces Etats arabes, qui puisse renforcer son développement.

En fait, la résistance palestinienne est sortie isolée de la crise de septembre. Son refus d'apporter des solutions concrètes à la question du pouvoir en Jordanie, sa recherche de compromis répétés avec Hussein selon la politique du Fath ont contribué à démobiliser les masses arabes de ce pays; la résistance palestinienne n'a pu que contenir l'offensive contre-révolutionnaire jordanienne, prouvant par là même qu'une victoire militaire sur le sionisme était impossible sous la forme conçue par la résistance, c'est-à-dire celle d'un affrontement direct avec une armée sioniste de loin supérieure à celle de Jordanie. C'est dire qu'au travers de la crise de Jordanie, les faiblesses originelles de la résistance palestinienne sont apparues au grand jour: l'illusion que la lutte contre le sionisme était possible dans les seules limites palestiniennes, sans engager dans cette lutte l'ensemble des masses de l'Orient arabe, celle que cette lutte peut coexister bon an mal an avec un pouvoir jordanien qui compte parmi les plus réactionnaires de tous. Même si des forces révolutionnaires au sein de la résistance palestinienne avaient et ont toujours une claire conscience de la nécessité d'élargir le front de lutte à l'ensemble de l'Orient arabe, ces forces, et en premier le F.P.D.L.P., sont restées soumises, à cause de leur faiblesse, à la stratégie et aux conceptions du courant largement hégémonique représenté par le Fath.

A l'heure actuelle, le compromis passé sous la forme des Accords du Caire est dans la continuité de la politique du Fath, mais cette fois-ci Nasser n'est plus là pour retenir Hussein et ses sbires, et il n'existe plus d'autorité dans le monde arabe capable d'imposer à la clique régnante de Jordanie des compromis non défavorables aux Palestiniens. Tant que Nasser trouvait son profit dans le maintien et la défense de la résistance palestinienne, Hussein devait reculer ; dernièrement, après l'acceptation du Plan Rogers, la disparition de Nasser a « libéré » Hussein qui continue par une politique de harcèlements ininterrompus à développer son offensive pour la destruction de la résistance.

Coincée dans l'étau jordano-israélien, la résistance palestinienne avec le renforcement en son sein de l'aile droite représentée par le Fath est sortie affaiblie de l'épreuve sanglante de septembre. Mais le mouvement révolutionnaire qu'elle incarne, s'il s'est vu concrètement démontré - et de la pire manière - où menaient ses erreurs de conception en matière de stratégie, se doit de revenir sur les trois années passées, et tirer les leçons nécessaires. La question du parti révolutionnaire, celle corollaire de l'éducation et de la préparation des militants comme des masses à une lutte révolutionnaire, sont discutées maintenant dans des secteurs élargis de la résistance palestinienne. L'impréparation flagrante de la résistance à une guerre civile comme elle s'est développée en septembre est la conclusion de ce manque au de cette absence de considération pour la réalisation des normes fondamentales qui doivent présider à toute lutte révolutionnaire : la construction du parti révolutionnaire, la préparation politique des masses, une stratégie internationaliste non restrictive et non limitée à une région où précisément la lutte est rendue impossible par cette limitation. Si des éléments étaient conscients de ces faiblesses au sein de la résistance palestinienne, leur propre faiblesse leur avait interdit de surmonter celles qui étaient constitutives de la résistance tout entière.

Nous ne doutons pas que la crise de septembre sera suivie d'autres tentatives de la part du régime jordanien d'en finir avec la résistance. Si, comme les accords du Caire le stipulent, la résistance palestinienne devait désormais concentrer toutes ses forces entre les armées jordanienne et israélienne sur la frontière israélienne, sa mort ne serait qu'une question de temps. Au même moment où les Etats-Unis fournissent près de 200 chars du modèle le plus développé à Israël, et reconstituent. avec un matériel très moderne et adapté à des combats du type de ceux qui se sont déroulés en septembre en Jordanie, tout le potentiel de l'armée jordanienne; la résistance palestinienne se voit publiquement abandonnée par des forces qui se proclamaient envers et contre tout ses alliés, nommément la Syrie et l'Irak. Le facteur temps qui a joué jusqu'à l'annonce du Plan Rogers en faveur de la résistance palestinienne se retourne contre elle. A moins qu'elle ne se soumette aux accords passés, ce qu'elle n'avait jamais réellement fait dans les cas antérieurs, la résistance palestinienne est condamnée à de nouveaux affrontements, plus violents avec plus de moyens du côté de l'armée jordanienne. Dans l'hypothèse où elle se soumettrait intégralement à ces accords, la résistance palestinienne serait réduite à un mouvement purement militaire poussé dans une situation d'embuscade imparable.

C'est pour cela que le maintien et le renforcement à tout prix des bases révolutionnaires établies dans le nord de la Jordanie, sur la frontière syrienne, dans des villes comme Irbid où des comités popu- laires armés sont apparus pendant les affrontements de septembre, contrôlant la totalité de la ville, sont les seules mesures qui puissent permettre à la résistance palestinienne de préserver la dynamique révolutionnaire qu'elle a impulsée, quand des organisations comme le F.P.D.L.P. en étaient à l'origine. Quitter ces positions de force signifierait se soumettre à l'autorité d'Amman. De l'application ou de la non-application des Accords du Caire dépendent les conditions immédiates de futurs développements de la révolution arabe.

Au-delà de la seule question du conflit israélo-arabe, le Plan Rogers visait la pénétration soviétique dans le Proche-Orient. Il est clair que, tant que la situation actuelle se maintiendra au Proche-Orient, l'Union soviétique y trouvera son compte. La pénétration massive de la flotte soviétique en Méditerranée, l'emprise militaire sur l'Egypte, la Syrie et l'Irak ont fourni à l'Union soviétique une position de force. C'est cela que les Etats-Unis entendent stopper, le retrait des forces soviétiques en Méditerranée étant hors de question. Or, ce n'est pas Israël à lui seul qui pourra affronter l'arsenal soviétique. La seule possiblité pour les Américains de mettre un frein à cette expansion soviétique est de créer les conditions d'une paix entre l'Egypte et Israël. Telle était une des raisons d'être fondamentale du Plan Rogers. Après la mort de Nasser, le pouvoir politique en Egypte est entré dans une phase d'instabilité qui ne pourra aller que grandissant. Des forces de l'appareil d'Etat militent ouvertement pour passer des accords avec les Etats-Unis et sortir de l'orbite soviétique.

La politique d'attente relative qui semble maintenant se dessiner de la part des impérialistes américains, qui se traduit par la livraison d'armes à Israël notamment, repose sur l'hypothèse de changements sur la droite au sein des équipes dirigeantes égyptienne, syrienne, irakienne. Les tout récents accords passés entre le gouvernement irakien et la compagnie pétrolière impérialiste Irak Petroleum Company sont des indications sérieuses des bouleversements importants au sein de ces Etats arabes dits progressistes. Le fait que l'organisation palestinienne fondée par le Baath syrien, la Saïka, a dû fuir la Syrie afin de ne pas être désarmée par l'aile droite du régime soutenue par l'armée, en est une confirmation supplémentaire.

De cette nouvelle situation en cours de développement, qui découle directement de la crise de Jordanie et de la mort de Nasser, l'impérialisme entend profiter pour établir des positions améliorées et ainsi combiner le renforcement d'Israël et de ses propres positions au travers de la faillite des courants nationalistes petits bourgeois.

L'enjeu actuel en Jordanie, comme dans le reste du monde arabe, est très lourd. A une polarisation contre-révolutionnaire qui se dessine sous la double pression de l'entreprise jordanienne et des impérialistes, il n'existe à l'échelle du monde arabe tout entier aucune force politique capable de cristalliser sur la lancée révolutionnaire de la résistance palestinienne des forces sociales pour s'opposer au cours actuel des événements. La nécessité de créer une organisation marxiste révolutionnaire inter-arabe est rendue encore plus évidente par la situation nouvelle. L'urgence de cette tâche, l'organisation d'un tel parti pour tout le monde arabe, ne semble pas être mise à l'ordre du jour des préoccupations d'une gauche arabe à la remorque des événements. Il n'est pas d'issue sans la réalisation de cette tâche prioritaire.

Une erreur sur cette page ?