Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 45

Pour l'Europe socialiste

Quatrième Internationale, n° 45 · septembre 1970 · p. 1-6 · 2 726 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

La montée des luttes ouvrières en Europe capitaliste se poursuit. En France, les grèves - quelquefois avec occupations d'entreprise se passent si régulièrement qu'elles n'attirent presque plus l'attention. En Belgique, de janvier à mai, les grèves, pour la plupart sauvages, ont marqué le retournement de la tendance là la baisse de la combativité ouvrière qui avait caractérisé la période 1964-1969. En Espagne, la grève des ouvriers du bâtiment de Séville, la fusillade de Grenade, la grève du métro de Madrid, expriment une montée qui dépasse aussi les formes de canalisation des conflits sociaux vers des objectifs et des moyens de lutte purement réformistes des dernières années. En Grande-Bretagne, la grève générale des dockers — la première depuis 1926 — a révélé une fois de plus et la combativité très élevée d'importants secteurs du prolétariat, et la vulnérabilité de l'économie et de l'Etat bourgeois britanniques affaiblis à l'égard de toute poussée énergique de la classe ouvrière.

Mais les deux aspects les plus importants de l'actuelle montée des luttes ouvrières en Europe concernent l'Allemagne occidentale et l'Italie.

L'Allemagne occidentale a été et reste depuis des années le pays • important le plus stable de l'Europe capitaliste. L'a combinaison de deux décennies d'augmentations ininterrompues des salaires le plus souvent obtenues sans luttes, de virages à droite de plus en plus prononcés des directions syndicales et social-démocrates, et du climat social en général conformiste et anticommuniste, y avait déterminé une courbe baissante de la combativité ouvrière de 1953 à 1968. Le prolétariat le plus nombreux d'Europe occidentale était resté absent de tous grands conflits sociaux et débats politiques durant cette période, ce • qui ne pouvait manquer d'affaiblir sérieusement le dispositif ouvrier dans toute l'Europe.

Préparé par la récession de 1966-67, stimulé par la révolte estudiantine qui a profondément marqué toute la jeunesse, favorisé par Mai 68 en France, le tournant s'est finalement produit en septembre 1969. Il est vrai qu'il n'y a eu que 150.000 travailleurs qui ont participé aux grèves sauvages de l'automne 1969 en République fédérale. Mais, depuis lors, les militants de l'I.G. Metall le signalent, il y a eu une succession ininterrompue de grèves sauvages ou d'actions revendicatives dans le pays: depuis neuf mois, il n'y a pratiquement plus eu un jour sans qu'ait éclaté un conflit du travail dans une usine métallurgique quelque part en Allemagne occidentale. Bien que la conscience de classe reste à un niveau bas, celui-ci s'élève progressivement. Une jeunesse ouvrière — la première génération depuis 1933 qui se soit libérée du poids démoralisant des défaites et des déceptions successives - entre sur la scène de la lutte de classe avec des aspirations et un dynamisme qui ne manquent pas d'inquiéter le patronat, la social-démocratie et la bureaucratie syndicale.

Mais c'est incontestablement en Italie qu'on assiste à la montée la plus spectaculaire des luttes. Il est clair maintenant que ni les • attentats » de Milan, fort suspects, destinés à « casser » l'automne et l'hiver « chauds » de 1969-1970, ni le résultat des élections régionales décevant pour l'extrême-gauche traditionnelle (P.C. et P.S.I.U.P.), ni la chute du gouvernement Rumor manufacturée pour imposer aux dirigeants syndicaux un arrêt à la campagne revendicative en les menaçant d'un déplacement à droite de la politique économique et sociale, n'ont sérieusement réussi à freiner l'élan du prolétariat italien. Les grèves se poursuivent manière quasi ininterrompue. L'appareil d'Etat est impuissant à réagir devant les tendances de plus en plus prononcées à sa propre paralysie provoquée par l'activité revendicative de toutes les couches des services publics, du bas en haut de l'échelle hiérar chique. L'initiative ouvrière pour trouver des formes nouvelles d'autoorganisation unitaire sur les lieux de travail s'est exprimée dans les conseils de délégués d'atelier qui ont capté l'imagination de l'avant-garde et qui sont appelés à s'étendre en dépit des efforts pas toujours infructueux de la bureaucratie syndicale pour les canaliser, voire les étouffer. Finalement la riposte vigoureuse des ouvriers de la province de Venise aux coups de feu tirés sur les grévistes de Porto Maghera montre que l'Italie est loin d'être mûre pour une opération d'extrêmedroite à la grecque. A l'étape actuelle une telle opération, au lieu de briser la combativité ouvrière, la porterait à un paroxysme.

Cette montée des luttes ouvrières se produit, rappelons-le, à un moment où l'économie capitaliste européenne traverse généralement une période de haute conjoncture. La Grande-Bretagne est le seul pays européen qui a été sérieusement affecté jusqu'ici par la récession américaine laquelle, en combinaison avec les effets de la politique de déflation de Wilson qui ne fut modifiée qu'à la veille des élections, y a provoqué un début de recul de l'activité industrielle.

Dans les autres pays capitalistes d'Europe il n'est pas question pour le moment de récession. En Allemagne occidentale, le boom se poursuit, essentiellement nourri par les exportations. La « surchauffe > va s'accentuer avec la tendance des monopoles à reporter sur les prix les augmentations substantielles de salaire que la combativité ouvrière est capable d'arracher dans un climat de pénurie aiguë de main-d'œuvre. Un retournement de conjoncture est à prévoir, mais il est peu probable qu'il se produise cette année.

En Belgique, le retournement semble imminent. En Suède le déficit croissant de la balance des paiements obligera sans doute le gouvernement social-démocrate à des mesures déflationnistes qui précipiteront une petite récession. En Italie les incidences de la montée des grèves sur la conjoncture se précisent : comme d'habitude, dans un tel climat, le grand capital ne réagit pas seulement par l'évasion des capitaux mais encore par une grève des investissements. Quant à la France, l'expansion s'y poursuit, étant essentiellement nourrie par les exportations, c'est-àdire par les effets de la dévaluation du franc. Toutes ces économies sont donc extrêmement vulnérables à une récession ouest-allemande, sans parler d'une éventuelle coïncidence de récessions américaine et ouest-allemande.

Mais, pour le moment, c'est la haute conjoncture et non la récession qui règne en Europe capitaliste. Il est d'autant plus remarquable que, dans ces conditions, presque partout le chômage est en hausse ou se trouve stabilisé à un niveau assez élevé. En Grande-Bretagne il a atteint le niveau record depuis la deuxième guerre mondiale. En Italie, il y a un quart de million de chômeurs rien que dans la jeunesse. En France, malgré l'expansion de la production, le chômage est revenu à un niveau identique à celui de la veille de mai 1968, un demi million selon une récente étude du Monde. C'est que, sous l'impulsion d'une politique patronale de rationalisation et d'exploitation intensifiée, la productivité dans l'industrie a augmenté plus rapidement que la production industrielle. Seule l'Allemagne occidentale connait une situation de plein emploi.

La combinaison d'une conjoncture généralement favorable pour l'économie capitaliste et d'un accroissement du chômage favorise la combativité ouvrière, surtout chez les jeunes. Elle évite que les revendications puissent être canalisées vers de simples augmentations de salaire. La formation d'une avant-garde militante et rebelle dans la jeunesse ouvrière s'en trouve aussi favorisée.

Si une récession éclatait dans ce climat, ses premiers effets, rendraient encore plus explosive la crise sociale, la jeunesse laborieuse et les couches ouvrières les plus combatives refusant sans doute d'accepter un chômage encore plus étendu et des pertes de revenus. Ce n'est que sur des couches ouvrières plus âgées et plus démoralisées qu'une récession pourrait exercer un effet « calmant » par crainte de perte de l'emploi. Ainsi se confirmerait un vieil enseignement de l'histoire du mouvement ouvrier : si un chômage d'ampleur catastrophique peut effectivement paralyser les luttes revendicatives, un chômage croissant mais qui reste dans des proportions somme toute limitées et succédant à une phase de plein emploi, aggrave les contradictions sociales et donne un coup de fouet à la combativité ouvrière, surtout dans la jeunesse qui en est toujours une victime de choix.

Depuis les accords de Yalta et de Potsdam, l'Europe et la classe ouvrière européenne se trouvent divisées en deux. Dans chaque partie de l'Europe, le mécontentement des travailleurs réagissait à d'autres problèmes dans le cadre de situations socio-économiques et politiques foncièrement différentes. En Europe occidentale, il s'agissait de réagir à l'exploitation du capitalisme des monopoles, en Europe orientale de réagir à la dictature de bureaucraties qui empêchent les travailleurs d'exercer eux-mêmes le pouvoir dans une économie et un Etat où le capitalisme a été renversé.

Dans chaque partie de l'Europe, la division du continent et les conséquences qui en découlaient étaient un facteur de faiblesse de la lutte ouvrière au-delà du niveau des revendications immédiates. L'anticommunisme nourri par les crimes du Kremlin et de ses valets, dont l'occupation de la Tchécoslovaquie est le dernier exemple, a été aussi politiquement démobilisateur à l'Ouest que l'a été à l'Est la crainte de l'intervention impérialiste nourrie par la création de l'OTAN et le réarmement de l'Allemagne. L'impression des travailleurs européens que le statu quo était inébranlable parce qu'il était garanti par deux super-puissances dont chacune tacitement laissait l'autre assurer sa domination par n'importe quel moyen, cette impression d'impuissance commence à être surmontée. La guerre du Vietnam a montré la vulnérabilité de l'impérialisme américain. Le début de révolution politique en Tchécoslovaquie en 1968 a indiqué à quel point la bureaucratie soviétique était menacée par toute reprise d'une lutte politique du prolétariat d'Europe orientale et d'Union soviétique. Mai 1968, en France, a clairement démontré que la révolution socialiste est à nouveau à l'ordre du jour en Europe.

C'est sur cet arrière-fond qu'il faut placer les conversations entre les deux Allemagnes et le traité de non recours à la force conclu par Willy Brandt à Moscou. Certes, l'impérialisme américain a donné le signal de la « détente » en Europe pour protéger ses arrières pendant la guerre du Vietnam. Certes, le capitalisme allemand reprenant la balle au bond s'efforce d'étendre ses propres relations commerciales avec l'Union soviétique et l'Europe orientale par crainte d'une succession de récessions en Occident. Certes, la bureaucratie soviétique entrant dans ce jeu favorise la stabilisation à nouveau ébranlée du capitalisme en Europe occidentale. A peine sorti de la clandestinité, le P.C. ouest-allemand s'efforce de canaliser la montée des luttes dans cette partie de l'Allemagne sur des voies néo-réformistes.

Il ne faut jamais oublier qu'il y a deux voies pour surmonter la division de l'Europe : celle du capitalisme et celle des travailleurs. La première, c'est la restauration du capitalisme en Europe orientale, à commencer par la République Démocratique Allemande ; la deuxième, c'est le renversement du capitalisme en Europe occidentale par les travailleurs de chaque pays, y compris par ceux de la République Fédérale Allemande. La bourgeoisie allemande était, de toutes les puissances impérialistes, la plus tentée et la plus apte à s'engager sur la première voie. La conclusion du traité de Moscou constitue, dans ce sens, l'aveu de la part de cette bourgeoisie que la voie vers la restauration du capitalisme en Allemagne orientale est bloquée pour une longue période. Elle résulte de la même modification des rapports de force au détriment du capital qui a produit l'actuelle montée des luttes en Europe.

La réunification socialiste de l'Allemagne exigerait un essor des luttes ouvrières en Allemagne occidentale et un essor de la conscience de classe de tout le prolétariat allemand. Le tournant que la bourgeoisie allemande a été obligée d'opérer en politique extérieure ne freinera pas mais favorisera cet essor. Rien que le recul du climat anticommuniste et la repolitisation d'un secteur de la classe ouvrière ouest-allemande, à travers les débats qui ont été relancés sur l'avenir de la nation allemande, favorisent sensiblement la reprise de cette conscience de classe.

Loin d'alléguer que la division de la classe ouvrière allemande se trouve « consolidée » par les rencontres Brandt-Stoph et le traité de Moscou, les marxistes révolutionnaires profiteront au contraire du climat de « détente » pour intensifier leur propagande communiste en faveur d'une Allemagne socialiste unie, fondée sur la démocratie des conseils de travailleurs. Ils impulseront la formation d'une nouvelle avant-garde ouvrière, la constitution d'un parti révolutionnaire du prolétariat allemand, seul capable de réaliser cette unification. En un mot, ils s'efforceront de poursuivre la modification des rapports de force encore plus en faveur du travail et contre le capital. C'est le seul moyen socialiste révolutionnaire d'éviter la « consolidation » de la division de l'Allemagne.

IV Ainsi se dégagent peu à peu les grandes lignes stratégiques de la lutte pour les Etats-Unis socialistes d'Europe.

Il faut résolument appuyer, encourager, généraliser les luttes ouvrières en cours dans l'Europe capitaliste, aider les travailleurs à adopter des formes de lutte et d'organisation de plus en plus audacieuses sur le modèle des conseils de délégués d'atelier surgis spontanément à la FIAT de Turin — et ainsi favoriser l'élargissement d'une brèche qu'une situation prérévolutionnaire en Italie et une situation potentiellement prérévolutionnaire en Espagne peuvent ouvrir dans le dispositif capitaliste en Europe.

Il faut œuvrer pour un retour en force de la crise révolutionnaire en France, retour qui serait certain en cas de luttes révolutionnaires de grande envergure en Italie et en Espagne.

Il faut peu à peu ébranler les deux grandes « réserves » qui ont joué pour le capitalisme européen, l'une - la Grande-Bretagne - surtout pendant la période 1945-1956, l'autre — l'Allemagne fédérale — pendant les quinze dernières années, en stimulant de même dans ces pays l'extension des luttes ouvrières et l'élévation de la conscience révolutionnaire dans l'avant-garde, essentiellement jeune.

A cette fin, il faut intensifier la propagande et, à l'occasion, l'agitation en faveur des revendications transitoires, avant tout le contrôle ouvrier, seul moyen d'éviter que la prochaine explosion soit une fois de plus canalisée sur la voie réformiste et néoréformiste dorénavant traditionnelle : augmentation des salaires plus élections parlementaires.

Il faut amplifier la lutte contre l'OTAN, contre la présence de bases et de troupes américaines en Europe, saisir toutes les occasions pour ouvrir des brèches aussi sur les flancs de l'impérialisme (Turquie, Grèce, Portugal, Islande, Norvège), sans conclure à cette fin d'alliance tactique avec une quelconque aile de la bourgeoisie européenne, c'est-à-dire sans subordonner la lutte pour le renversement du capitalisme en Europe à cette lutte.

• Il faut par tous les moyens de solidarité appropriés appuyer le comba de l'avant-garde intellectuelle, jeune et ouvrière en Europe orientale et en Union soviétique pour le renversement de la dictature bureaucratique et l'établissement de la démocratie socialiste.

L'union de la révolution socialiste en Europe occidentale et de la révolution politique antibureaucratique en Europe orientale et en Union soviétique permettrait de résoudre tous les problèmes qui provoquent des convulsions croissantes dans tous ces pays. Elle créerait la première puissance industrielle du monde qui dépasserait rapidement les EtatsUnis par la technologie et la productivité du travail. Elle serait suffisamment riche pour commencer la mise en œuvre des mesures les plus audacieuses sur la voie du socialisme : passage à une journée réduite de travail, début de dépérissement des catégories marchandes. Elle étendrait une aide désintéressée à tous les peuples coloniaux et semi-coloniaux en voie de libération, gagnant ainsi l'alliance de plus des deux-tiers du genre humain. Consolidant une base invincible pour le socialisme, d'infiniment plus de droits et de libertés que dans les démocraties impérialistes. Elle apporterait ainsi une contribution décisive à l'éclatement et à la victoire de la révolution socialiste dans les Etats-Unis d'Amérique.

Pour assurer cet avenir, il faut construire et renforcer les partis et l'Internationale révolutionnaires, seuls capables d'expliquer inlassablement aux. travailleurs d'Europe la chance historique qui se présente à eux dans les années à venir, seuls capables de les préparer pour l'épreuve. La IVe Internationale est la seule force organisée qui, aujourd'hui, poursuit cette œuvre de préparation des Etats-Unis socialistes d'Europe dans tous les pays du continent. Elle n'a pas la prétention d'être déjà la direction définitive de la révolution européenne à venir. Elle rencontrera sans doute de nouvelles formations surgies du bouillonnement révolutionnaire qu'une période comme la nôtre ne manquera pas de susciter dans les organisations traditionnelles et dans la jeunesse inorganisée. Mais, aujourd'hui, elle est seule à mener partout le combat pour l'Europe socialiste de manière coordonnée et organisée. C'est elle que doivent rejoindre tous les révolutionnaires d'Europe qui ont compris que, dans les années à venir, le sort de l'humanité pourra une fois de plus - comme en 1918, en 1923, en 1933, en 1948 - être tranché en Europe, tous ceux qui ont compris que sonnera l'heure de la victoire si la crise de la direction révolutionnaire est surmontée. Le but est encore loin, mais la voie qui y conduit commence à se dégager des brumes.

Une erreur sur cette page ?