Sur la deuxième guerre mondiale de Léon TROTSKY (1)
En faisant de Trotsky le - prophète -. Isaac Deutscher manifestait son admiration pour une lucidité prodigieuse, sans pareille en notre temps, et probablement en aucun temps. Cependant, l'image archaique et mythifiée du • voyant * trahit la vérité et finit par se retourner contre elle. La capacité de prévision de Trotsky, ce n'était rien d'autre que le maniement - par un cerveau supérieurement doué. il est vrai -de l'analyse marxiste.
Jamais, peut-être, autant que pour la lecture de ces écrits Sur la Deuxième Guerre mondiale, rassemblés par Daniel Guérin, il n'est aussi nécessaire de dépasser l'admiration immédiate que suscite une telle capacité de prévoir — et qui manquait si cruellement aux chefs des Etats du monde - pour remonter à la méthode et saisir. en même temps, les raisons de ses succès et de ses limites.
Cette méthode, c'est d'abord la saisie de l'Histoire dépouillée de toutes ses mystifications. Cela semble une évidence trop simple : pourtant, la mystification politique nous entoure d'un réseau si serré que le marxiste doit faire un effort ininterrompu et tenace pour débarrasser totalement sa pensée de la façon de voir qu'imposent toute la presse, toutes les radios, et tout le monde, car ainsi s'exprime la domination idéologique de la classe dominante que la presse • de gauche = et, par voie de conséquence, le plus souvent, l'ouvrier lui-même, dans la rue, traitent des problèmes politiques sur le même terrain que l'ennemi, et dans les mémes termes, en inversant seulement, parfois, leurs signes de valeur. L'histoire des prodromes et du début de la Deuxième Guerre mondiale telle qu'on la découvre en filigrane de ces écrits de Trotsky apparait comme entièrement différente des chansons de gestes prosaiques de la totalité des journalistes et historiens où la nouvelle génération a pu l'apprendre : prolongement de la Première Guerre mondiale, heurts d'impérialistes pour un repartage des colonies et des marchés... Sans méconnaitre le caractère par ticulièrement monstrueux du fascisme, Trotsky n'oublie à aucun moment les causes politico-économiques de sa naissance, les crimes quotidiens des • démocraties » impérialistes, leur cynisme et... les risques de leur propre fascisation. C'est l'étude lucide des intérêts en jeu, de leurs imbrications et des rapports de forces qui lui fait prédire la défaite inéluctable et catastrophique de l'Allemagne hitlérienne, l'entrée en guerre des Etats-Unis (d'abord contre le Japon) et la domination du monde par les Etats-Unis (qu'il était d'ailleurs seul à annoncer depuis 1926, voir Europe et Amérique). Daniel Guérin a fait, dans sa préface, une énumération des prévisions de Trotsky, les plus impressionnantes portant, d'ailleurs, sur les détails de la guerre. Ici. l'expérience du négociateur - de BrestLitovsk, du chef de la politique étrangère de l'U.R.S.S. s'ajoute à la rigueur de l'analyse marxiste. Mais là où Trotsky dépasse du plus loin tous ses contemporains, c'est dans le domaine des prévisions concernant IU.R.S.S. et la politique de Staline. Son analyse est, dans ce domaine, aiguisée par une connaissance parfaite de la psychologie du dictateur (dont il écrit alors la biographie) et, comme un dramaturge, i prévoit ses actes avant même qu'ils soient décidés : ainsi, depuis 1934, il prévoyait l'alliance germano-soviétique. Mais Daniel Guérin a raison de souligner que Trotsky est au-dessus de la haine. Il surestime même l'intelligence de son adversaire et suppose qu'il met à profit le répit que lui accordent l'alliance avec Hitler et l'occupation de la moitié de la Pologne et des Etats baltes afin de renforcer militairement et stratégiquement la défense de I'U.R.S.S. pour le moment de ce qui lul apparait clairement comme l'inévitable retournement d'alliance. Plus méprisable que ne le pensait Trotsky, Staline alors, comme nous le savons par Nekritch, Medvedev, Grigorenko, ne prévoyait pas cette évidence, faisajt confiance à Hitler et laissait sa frontière..
(1) Editions La Taupe, Bruxelles
QUATRI ouest ouverte à l'invasion. Ce que Staline préparait, égal à lui-même, c'est l'assassinat de celui qui, assumant la défense de
I'U.R.S.S., l'avertissait du sort qui l'attendait. De ces messages indirects, Staline ne retenait qu'une chose, et qui n'eut pas lieu : l'annonce de sa chute sous les coups de la révolution des masses soviétiques, qui l'amenait à faire fusiller tous les trotskystes internés en U.R.S.S. et à renforcer la répression intérieure pour éviter la révolution politique.
Ceci nous amène aux . erreurs » des prévisions de Trotsky. Nos adversaires les ont longtemps montées en épingle, tentant de réfuter tout un enseignement en lui opposant, en particulier, les fragments de ses écrits de 1939 (tirés de In Defense of marxism) où il envisagea, au cas où la guerre ne se terminerait pas par la révolution prolétarienne, la possibilité d'un recul de toute l'humanité vers une nouvelle barbarie. L'optimisme révolutionnaire de Trotsky n'est pas plus irrationnel que ses • prophéties •. Il est aussi la résultante de sa méthode marxiste d'analyse, ses • erreurs • ne sont - il est aisé de le constater en 1970 — que des erreurs sur le rythme des événements, de même type que les erreurs de Marx et de Lénine. La source de telles « erreurs - est dans l'impossibilité de prévoir la combinaison des facteurs secondaires de l'histoire concrète : par exemple, dans le cas précis de cette dernière Guerre mondiale, les conséquences, liées entre elles, de la participation de TU.R.S.S. au camp des impérialistes victorieux et du renforcement de la répression intérieure qui, pour des raisons contradictoires mais complémentaires, retardèrent la chute du stalinisme. Mais si la guerre ne se terminait pas par l'explosion de la révolution prolétarienne dans des pays avancés, l'impérialisme en sortait non seulement sans avoir résolu ses contradictions (comme le crurent si facilement trop de leaders de la • gauche >) mais en en ayant accumulé de nouvelles. Si la seule révolution yougoslave avait eu lieu victorieusement pendant la guerre (le stalinisme travaillait à l'échec ou à l'avortement de la révolution en Grèce, en Italie, en France et en Allemagne), la révolution chinoise pouvait vaincre à son tour en 1949 (quatre ans après seulement) et, dans sa foulée, les révolutions des pays coloniaux s'échelonner sans une seule année d'arrêt. Le fait que ces révolutions n'aient pas trouvé de direction marxiste révolutionnaire est encore une conséquence de la survie du stalinisme et de la confusion idéologique qu'il entraina. Mais désormais, les directions révolutionnaires bourgeoises et petites bourgeoises ayant partout démontré leur faillite, il devient clair qu'il n'y a de solution que du côté des principes de la révolution permanente et des directions
EME INTERNATIONALE marxistes-révolutionnaires, de même qu'il est clair que c'est sous le drapeau du trotskysme que se déroulera la révolution politique de l'U.R.S.S. et des Etats bureaucratiques créés par elle.
Fondamentalement, toute l'erreur de Trotsky porte sur la dialectique des contradictions du stalinisme. Lui seul comprenait à la fois quelle démoralisation il entrainait dans le prolétariat et combien ses bases, issues d'Octobre, étaient solides, mais il sous-estimait à la fois l'efficacité de la répression contre-révolutionnaire stalinienne, et, en dépit de cela, l'énergie de la défense populaire de I'U.R.S.S.
Nous ne pouvons partager le point de vue de Guérin selon lequel il y avait deux hommes en Trotsky, un internationaliste et un patriote soviétique. Trotsky raisonnait comme tout Soviétique et son défensisme de l'U.R.S.S. fut l'attitude observée spontanément par les peuples russes qui sauvèrent leur immense pays, à l'encontre de l'incurie bureaucratique et des crimes des hommes du Kremlin. Mais ils ne le purent qu'en remettant à plus tard les comptes à régler avec le régime, et leur victoire militaire vint s'inscrire provisoirement à l'actif de leurs bourreaux staliniens. Cependant, la défense de T'U.R.S.S. n'entraina jamais pour Trotsky — bien au contraire - le soutien de quelque allié impérialiste de I'U.R.S.S. que ce soit. Cela, il le dénonce chez les staliniens, et sil propose d'adopter aux Etats-Unis des mots d'ordre d'armement du prolétartat, c'est en insistant sur ce que cela doit se faire sous le contrôle de celui-ci, et parce que les illusions qui dominent la classe ouvrière américaine ne peuvent être dépassées que par ce détour.
Finalement, les pronostics de Trotsky ne se donnaient jamais pour des prophéties. Aussi aurait-il jugé dérisoire leur critique littérale. C'est à l'échelle historique que se situaient ses perspectives - échelle à l'égard de laquelle vingt ans sont une courte période - et, de ce point de vue, celles de ses prévisions qui ne se sont pas vérifiées à l'heure dite le sont aujourd'hui ou sont en cours de vérification. Comme Trotsky le faisait remarquer : - La réalité est pire que toutes les prédictions que j'ai faites... » En effet, si la révolution mord aujourd'hui les mollets de l'impérialisme sans répit, c'est au prix de sacrifices pires que ceux du passé, dû à l'isolement de chaque mouvement, lui-même dû à l'absence de direction internationale reconnue. De ce fait, une Troisième Guerre mondiale reste possible comme achèvement de la Deuxième - et de façon encore plus nette que la continuation de la Première par la Deuxième - dans la mesure même où la révolution ne parviendra pas dans des délais relativement brefs à désarmer l'impérialisme américain. Dans ce cas, l'alternative de Trotsky : victoire planétaire du so- cialisme ou chute dans la barbarie reprendrait plus de force que voici trente ans, mais, à nouveau, et en dépit des armes apocalyptiques mises au point en vingt-cinq ans, c'est la première solution qui semble la plus probable, parce que les plus atro-
Auguste
Connaitre le passé du mouvement ouvrier, hors le vide intellectuel des sociauxdémocrates et les mensonges staliniens, est un besoin des jeunes générations qui favorise l'édition de travaux qui, il n'y a guère que quelques années, restaient confinés à des cercles étroits. Cela nous vaut à présent aussi des coïncidences curieuses, comme cette parution presque simultanée de deux livres en français sur le même sujet, la biographie d'Auguste Blanqui (1). Les auteurs n'ont évidemment pas écrit leur livre par opportunité. Maurice Dommanget a publié depuis longtemps — indépendamment des vicissitudes du mouvement ouvrier et, ajoutons-le, hors de toute préoccupation académique - de nombreux travaux; le présent livre vient en fait compléter ceux qui avaient été écrits antérieurement par lui pour couvrir toute la vie de Blanqui. S. Bernstein est un historien américain qui a écrit abondamment sur les précurseurs du mouvement socialiste moderne.
Les deux livres ne se contredisent pas sur les faits, sauf en quelques points tout à fait secondaires cù l'obscurité provient avant tout des conditions de clandestinité et d'illégalité dans lesquelles agissaient le mouvement socialiste et ouvrier et aussi d'autres mouvements politiques. Mais, à la lecture de ces deux livres, on s'aperçoit aussitôt que, si lointaine que paraisse la période couverte par la vie de Blanqui, il n'est pas possible de traiter cet homme, ses luttes, ses pensées, sans qu'interviennent fortement les vues politiques de l'historien. C'est d'ailleurs tout à fait normal quand il s'agit d'un révolutionnaire comme Blanqui. Sans s'identifier avec tout ce qu'il a dit et fait, la continuité historique du mouvement ouvrier ne permet ni à l'historien ni au militant révolutionnaire de ne pas prendre parti dans les batailles du passé à travers lesquelles le mouvement ouvrier et ses acquis théoriques et politiques se sont forgés. Ainsi, on ne peut lire le livre de S. Bernstein sans observer en l'auteur le vicux compagnon de route stalinien de droite, imbu d'un réformisme qui comporte bien des réminiscences de la socialdémocratie de gauche de jadis envers le blanquisme; cet historien, tout en faisant un travail soigneux, ne comprend visiblement pas Blanqui qui lui reste étranger
IONALE 39 ces répressions n'ont pas entamé l'énergie révolutionnaire des masses, mais au contraire ont montré partout qu'il n'était pas d'autre voie de salut que la résistance, puis l'offensive anti-impérialiste.
Michel LEQUENNE. Blanqui Par contre, sans être un « adorateur » de Blanqui, comme l'écrit Bernstein, Dommanget dans son dernier ouvrage comme dans les précédents, partage les combats, les espoirs et les souffrances de Blanqui, et, sans la moindre. trace d'apologétisme, s'identifie pour ainsi dire à lui, montre ce qu'il a tcut particulièrement apporté au mouvement français et dont doit s'inspirer quiconque veut effectivement lutter pour la victoire de la révolution socialiste française. Nous utiliserons le livre de Bernstein pour mettre en lumière certaines de ses erreurs afin de pouvoir mieux comprendre Blanqui.
Notons que Bernstein à diverses reprises critique les idées de Blanqui moins en les situant par rapport à ses contemporains que par rapport aux positions que les grands classiques du marxisme ont formulées des années et mêmes des dizaines d'années plus tard. Ainsi, il veut bien reconnaitre que la plus grande partie de la vie de Blanqui s'est déroulée dans une période où le mouvement ouvrier était nécessairement clandestin et avec des effectifs réduits, mais il invcque contre lui une incompréhension des rapports avec les masses, dans un langage qui rappelle beaucoup celui des mencheviks et des austromarxistes à l'égard du bolchevisme. Où Bernstein atteint un comble et fait preuve d'une cuistrerie inqualifiable, c'est quand il oppose Lénine à Blanqui sur la question de l'insurrection. Marx et Lénine ont-ils eu sur ce point d'autre guide que Blanqui, tout en progressant par rapport à lui, compte tenu des nouvelles conditions? En fait, chez cet historien pro-Moscou se révèlent sur ce point une totale déformation de la pensée de Lénine et une opposition à Blanqui qui n'est pas autre chose qu'une cpposition à la lutte révolutionnaire pour la conquête du pouvoir.
•Bernstein met en doute que Blanqui ait assuré la filiation de Babeuf à Marx sur le plan de l'histoire et de la politique, une thèse, toute nouvelle, qu'il ne justifie par rien, alors que d'une part la filiation de
(1) Auguste Blanqui, des origines à la Révolution de 1848, par Maurice Dommanget (Mouton éditeurs, Paris-La Haye); Auguste Blanqui, par Samuel Bernstein (Maspéro éditeur, Paris)
QUATRI Babeuf à Blanqui se trouve même incarnée dans la personne de Buonarroti et que, d'autre part, on ne peut nier qu'une des sources essentielles du marxisme, avant tout dans le domaine politique, réside dans l'histoire de la révolution bourgeoise française. Celle-ci s'est poursuivie jusqu'en 1848 et Marx, comme le montrent entre autres les luttes de classe en France et le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte, appréciait le rôle et l'apport de Blanqui. Contrairement à cela, Bernstein prétend :
« Il y a toujours eu au sein de la gauche française, une tendance prononcée à identifier Blanqui avec Marx ou à découvrir dans leurs idéologies respectives suffisamment de points communs pour combler le gouffre qui les sépare...» (Page 289, souligné par nous.)
En opposition au point de vue qui fut celui de tous les révolutionnaires, Bernstein rapproche Blanqui de Bakounine à propos d'une rencontre épisodique de blanquistes avcc Bakounine lors de la désagrégation de la Première Internationale et, surtout, en lui attribuant des tendances « romantiques », un « donquichottisme », un « révolutionnarisme » sentimental. Le terme « romantique » revient certainement plus d'une demi-douzaine de fois dans ce livre. Par exemple :
« il [Blanqui] ne réussit jamais à incorporer les faits historiques et économiques bruts dans une théorie logique du progrès social. Il resta un socialiste sentimental et un romantique de la politique, démangé par le besoin d'agir. » (Page 142.)
A maintes reprises aussi, Bernstein déclare que Blanqui ne comprenait guère le prolétariat et que les ouvriers le se tournaient pas vers lui — ce qui d'ailleurs n'est pas vrai - sans parler que le fait que les ouvriers se tournaient à l'époque vers des hommes comme Proudhon ne prouve rien en faveur des idées de celui-ci.
Contre les affirmations de S. Bernstein, on ne peut mieux répondre d'abord qu'en mentionnant Marx lui-même. Marx, peu porté à la louange et dont les propos sur Blanqui prennent un relief d'autant plus accusé par comparaison avec ce qu'il a écrit sur tant d'autres chefs de file du mouvement ouvrier de l'époque. Dans les deux ouvrages cités plus haut sur la révolution de 1848 et ses suites jusqu'au coup d'Etat, il qualifie « Blanqui et ses partisans, les communistes révolutionnaires, c'est-à-dire les véritables chefs du parti prolétarien », il parle « des prolétaires révolutionnaires, dans le parti de Blanqui ». Et, en 1861, Marx, dans une lettre au docteur Watteau, déclare : « Personne ne peut être plus intéressé que moi-même dans le sort d'un homme que j'ai toujours considéré comme la tête et le cœur du parti prolétaire en France. »
On no peut trouver chez Marx, en privé comme en public, un mot tant soit peu
EME INTERNATIONALE désobligeant pour Blanqui et on doit souligner qu'à diverses reprises, il s'est efforcé de trouver un accórd politique avec Blanqui et les blanquistes; il y eut même après 1848 un accord temporaire avec ceux d'entre eux qui étaient réfugiés à Londres.
Reprocher à Blanqui de n'avoir pas eu « une théorie logique du progrès social » est pédantisme pur et simple. C'est au fond lui reprocher de n'avoir pas été Marx. Dans la même veine, Bernstein niant que Blanqui ait eu une « théorie socialiste » lui accorde « une stratégie de la révolution qui... lui valut une place parmi les plus grands révolutionnaires de l'histoire », (page 200).
Presque tout est là ! Car comment peutil y avoir une théorie socialiste qui n'inclue une stratégic de la révolution, à moins de concevoir la marche au socialisme sans combats révolutionnaires? Un philosophe ou un économiste qui ne serait pas révolutionnaire et pas même marxiste pourrait établir, sur textes, la filiation de Hegel et Feuerbach ou des économistes classiques à Marx. En matière d'apports de Blanqui à Marx dans le domaine de la politique, de la stratégie, on ne dispose pas de copieux ouvrages, mais d'articles, de déclarations. Mais pour un marxiste révolutionnaire, il n'est pas trop difficile de le faire, si l'on ne veut pas oublier que Blanqui précède Marx d'une quinzaine d'annés, que Blanqui commence à intervenir politiquement à partir des années 1825-1830 pendant lesquelles la pensée politique commence à renaitre après avoir disparu presque totalement sous Napoléon et la Restauration, soit une quinzaine d'années avant que Marx prenne connaissance d'une floraison de systèmes socialistes. Essayons de définir dans les grandes lignes ce que Blanqui a donné au marxisme.
1) Que Blanqui n'ait point élaboré de système ou de théorie mais une stratégie constitue pour lui, dans une mesure, quelque chose de positif. En effet, il fut un des premiers qui, au lieu de voir le socialisme comme un système idéologique, destiné à substituer au monde existant, un autre monde, construction de l'esprit, envisage le socialisme comme le produit d'une lutte politique, d'une lutte de groupes sociaux, lutte dans laquelle pensée et action sont unies. Pour n'avoir pas été avant tout un théoricien, Blanqui n'en était pas moins un penseur, et nullement un empirique dédaignant les idées générales. Il a pensé chaque lutte dans laquelle il s'engageait, et de chacune d'elles il ne manquait pas de chercher les leçons générales qu'elle comportait. Certes Marx n'a pas spécifiquement cherché cette union de la pensée et de l'action à partir de l'exemple de Blanqui, mais il a apprécié hautement cet aspect du grand révolutionnaire.
2) Dès le lendemain des « Trois Glo- rieuses » de 1830, Blanqui fut pour ainsi dire le premier à saisir les rôles respectifs de la bourgeoisie et des travailleurs dans la révolution. Dès lors, il insistera avec une vigueur que rien n'affaiblira jamais sur la nécessité d'une séparation et d'une méfiance des ouvriers envers la bourgeoisie. Certes il emploiera le terme « prolétaire » dans un sens moins précis que Marx. Il n'arrivera jamais dans sa vie à la compréhension de l'économie capitaliste qu'avait Marx; mais combien de contemporains de Marx et même d'hommes de la première génération de marxistes ont vraiment pénétré la pensée économique de Marx?
Non seulement Blanqui estimait néces-
Get bourgeois mais, dans sa vie, il œuvra bien avant 1848 à cette séparation que le mouvement ouvrier dans son ensemble ne commença à saisir qu'après les journées tragiques de juin 1848. Dans le livre de Dommanget, on trouve une exposition remarquable des progrès de composition sociale que Blanqui obtint en passant de la « Société des Familles » à la « Société des Saisons », ainsi que des conséquences que ces progrès eurent sur les capacités d'action et de résistance à la répression de cette dernière société secrète par rapport à la précédente.
3) Blanqui, pour ainsi dire aussi le premier, œuvra à la séparation entre révolutionnaires et réformistes, et il mena une lutte intransigeante et sans défaillance contre ces derniers. Rarement on a écrit à ce sujet une page plus véhémente que le célèbre « toast Blanqui ».
4) C'est sans aucun doute sur la question du rôle de l'Etat comme défenseur de la propriété capitaliste que Blanqui préfigure ce que Marx en dira dans le Manifeste communiste. Ce n'est pas chez Blanqui une conception parmi d'autres, c'est elle qui est à l'crigine de l'importance suprême qu'il attachera à la conquête du pouvoir.
5) Il faut rappeler que Blanqui est le créateur de la formule « dictature du prolétariat ». Elle sera reprise dans un document signé à Londres en 1850 par Marx et Engels au nom de la Ligue des communistes, le chartiste Harney et. les blanquistes réfugiés à Londres pour la constitution d'une éphémère « Société universelle des communistes révolutionnaires ».
La question se pose : en dépit de tant d'affinités, comment se fait-il qu'il n'y eut pas de relations effectives entre Marx et Blanqui? On ne peut que se livrer à des conjectures. Pour les années qui suivirent 1848, si les longs emprisonnements de Blanqui peuvent expliquer pas mal de choses, il nous parait que la responsabilité en retombe essentiellement sur Blanqui, notamment dans la période qui suivit son évasion de 1865 jusqu'à la guerre de 1870. Cela se voit pas exemple dans sa méfiance envers la Ire Internationale. Cette méfiance est entre autre nourrie par son messianisme envers la France comme centre de la révolution, et aussi par une incompréhension de ce que l'internationale apportait au mouvement ouvrier qui entrait dans la période où il allait devenir un peu partout en Europe un mouvement de masse.
Reste la période de mars-avril 1848 pendant laquelle Marx et Blanqui se trouvent tous deux à Paris, et où ils n'ont (sauf nouvelles découvertes historiques peu probables) aucun contact politique. Marx fut-il inscrit à la « Société des Droits de l'Homme », comme S. Bernstein l'affirme et comme en doute Dommanget (voir son livre « L'introduction du marxisme en France »)? Il est certain en tout cas que Marx était en relation avec les principaux leaders de cette Société et non avec la « Société Républicaine Centrale », c'est-à-dire le Club de Blanqui à l'époque. La seule explication plausible, à notre avis, doit être cherchée dans la tactique que suit Marx, notamment lors de son retour en Allemagne, ou la Ligue des communistes n'agira guère ouvertement et où Marx intervient comme dirigeant de l'Association démocratique de Cologne, non d'une organisation spécifiquement ouvrière. Il n'est nullement question pour nous de faire dire à Marx ce qu'il n'a pas dit, mais il est tout de même frappant d'une part que, dans les années qui suivirent la défaite de 1848 cn France, il soulignera la place de Blanqui et des siens dans cette révolution, « chef du parti prolétaire », « parti des communistes révolutionnaires », et d'autre part que, dans l' « Adresse à la Ligue des communistes » (1850), se trouve implicitement une sorte de critique de sa ligne tactique et de justification de celle de Blanqui à l'égard des démocrates bourgeois et petits bourgeois.
Venons-en maintenant à une appréciation plus fondamentale de Blanqui et de ce qu'on a appelé le « blanquisme ». Tous les classiques du marxisme révolutionnaire - de Marx à Trotsky - ont défendu Blanqui contre les calomnies des réformistes ; mais ce qu'ils ont écrit sur le « blanquisme» nous paraissait plutôt sommaire et un des plus grands mérites de Dommanget, dans ce livre comme dans les autres qu'il a consacrés à Blanqui, est à notre avis de mieux faire comprendre la forma-. tion de la pensée de Blanqui, c'est-à-dire les conditions objectives qui l'ont engendrée, ce qui permet d'en voir les points forts qui existent et les points faibles qui ont été passabiement défigurés.
La pensée de Blanqui a son origine dans la tradition révolutionnaire française qui a
EQUATRI été abondamment illustrée dans le cours de la Grande Révolution et dans les révolutions du XIX* siècle, à savoir que, étant donné l'hypercentralisation du pays, la lutte pour lc pouvoir se résout décisivement au moyen de journées révolutionnaires à Paris même, à des moments de flux révolutionnaire très intense, les masses travailleuses déferlant dans les rues de Paris (2). A de tels moments de crise révolutionnaire, l'existence d'une l'existence d'une force organisée, rome force armée, capable deservir d'armature à mouvement du peuple de Paris, se montrait décisive pour la victoire de la révolution. C'était là la tradition des « révolutions de Paris », une donnée objective de l'époque qui servait de prémisse à la pensée de Blanqui. Il en avait tiré comme conclusion qu'il fallait créer au moment opportun une telle force et que, dans les moments où se produisait la montée populaire, l'intervention propice d'une telle force devait servir à libérer le mouvement populaire des dernières entraves qui le contenaient pour en faire un mouvement révolutionnaire visant la conquête du pouvoir. Il n'y avait là rien d'utopique, de romantique ; il ne s'agissait pas non plus d'une conception putschiste selon laquelle une société secrète armée pouvait faire une révolution à un jour quelconque du calendrier (3). Il y avait dans la pensée de Blanqui une notion de parti révolutionnoire et une dialectique des rapports entre la direction, l'avant-garde et les masses. On ne peut en déterminer les insuffisances et les erreurs qu'en voyant aussi combien l'une et l'outre étaient déterminées largement par les conditions de l'époque. D'abord, la pensée de Blanqui était presque exclusivement axée sur Paris, aussi l'organisation blanquiste n'existait pratiquement pas en province. D'autre part, jusque vers les dernières années du Second Empire, le mouvement ouvrier, no pcuvant vivre légalement, devait nécessairement s'organiser dans la clandestinité, sous forme de groupes réduits, sélectionnés, ce qui ne pouvait manquer d'avoir ses implications sur les réactions de ce mouvement, y compris en la personne de ses hommes les plus avancés politiquement.
Ce sont ces conditions qui ont dans une mesure non négligeable entrainé les erreurs que commit Blanqui dans ses interventions armées. Encore faut-il les examiner de plus près pour apprécier plus justement Blanqui. Dans le cas de l'insurrection du 12 mai 1839, son tempérament révolutionnaire lui
EME INTERNATIONALE fit incontestablement confondre le début d'un renouveau du mouvement de masse après plusieurs années de stagnation avec une situation de crise révolutionnairc. D'où cette surestimation du mécontentement et de la capacité des masses que souligne justement Dommanget (p. 237-239). Mais, si l'on examine ce qui s'est passé en 1848 et en 1870, on parvient à une appréciation plus nuancée de Blanqui, car dans ces événements il n'y eut entre l'intervention et le sommet de des masses, mais
S pas quelques années armée des blanquistes l'action révolutionnaire eulement quelques semaines. Nous ne sous-estimons pas la gravité d'une telle erreur même limitée à quelques jours lorsqu'elle a pour conséquence que l'avant-garde et la direction sont décapitées avant le moment le plus propice et que les masses restent livrécs soit d ellesmêmes soit à des directions timorées et incapables. Mais, il faut ajouter qu'aussi bien en 1848 qu'en 1870, Blanqui personnellement ne jugeait pas le jour choisi comme le plus favorable, il le trouvait prématuré précisément en raison de l'insuffisant développement du mouvement des grandes masses, et il se résigna à passer à l'action prématurément parce que, s'il ne le faisait pas, son organisation impatiente de se battre, risquait de se désagréger. Ainsi, on s'aperçoit que le parti de Blanqui était moins un parti politique d'avantgarde, dans le sens léniniste que nous possédons aujourd'hui, qu'une milice. Par suite, la sélection opérée pour créer cette organisation avait son revers : à l'approche du moment décisif, elle tendait à « diriger » son principal dirigeant qui, lui, n'avait pas comme ses membres que des préoccupations de combat militaire et dont l'appréciation des rapports entre l'action armée et la montée des masses, sans être complétement correcte, était beaucoup plus nuancée, plus politique que celle des membres de cette milice. En fait, on peut dire que Blanqui, dans ce sens, était le moins blanquiste des blanquistes. Tel était « la tête et le cœur » du parti ouvrier révolutionnaire.
Pierre FRANK.
(2) Bien que les conditions objectives aient considérablement changé, on a pu remarquer que certains traits de cette tradition existaient encore lors des manifestations de Paris au cours de la crise de mai-juin 1968.
(3) C'est souvent ainsi qu'on définit le « blanquisme »
L'échange inégal d'Arghiri EMMANUEL (1)
Si une théorie des relations économiques Internationales est présente dans l'œuvre de Karl Marx, elle n'a pu être parachevée par son auteur. D'autres, certes, ont abordé ces problèmes, mais force nous est de constater qu'il n'existe pas encore de théorie marxiste * complète • des relations internationales. Dans son ouvrage L'Echange Inégal, Arghiri Emmanuel s'efforce de fournir, dans une problématique qu'il ga-
L'ANALYSE
L'auteur néglige dans son ouvrage de présenter l'analyse critique des • coûts comparatifs > qui est contenue dans l'œuvre de Marx. Rappelons que, pour celui-ci, la loi des coûts comparatifs fournit un avantage formel au niveau des valeurs d'usage, mais qu'au niveau des valeurs d'échange, le pays le plus développé exploite le pays le moins développé : - Deux nations peuvent procéder entre elles à des échanges d'après la loi du profit, de telle sorte qu'elles y gagnent toutes deux, bien que l'une exploite et vole constamment l'autre. * (Fondements de la critique... tome II, p. 426.) Emmanuel fait remarquer que la loi des coûts comparatifs ne concorde pas avec la théorie de la valeur-travail puisqu'il n'y a pas péréquation des rémunérations des - facteurs de production » et, donc, que les marchandises ne s'échangent pas en fonction des quantités de facteurs qui y sont incorporées. Ceci explique le succès qu'a connu cette loi auprès des marginalistes et des néo-classiques. Mais, alors, un divorce profond est apparu entre la théorie libreéchangiste conforme à la loi des coûts comparatifs de l'économie politique bourgeoise, et la pratique protectionniste des pays capitalistes. Emmanuel remarque ensuite que la détérioration des termes de l'échange qui est incontestable milite en défaveur des • coûts comparatifs ». L'hypothèse fondamentale de Ricardo est l'immobilité du seul - facteur • capital (pour A.E., facteur = * tout droit établi à un premier partage du produit économique de la société -). En effet, les salaires sont supposés toujours et partout égaux rantit marxiste, une théorie de l'échange international. Son objectif est de démontrer que le moyen privilégié d'exploitation dont se sert l'impérialisme est l'échange inégal, et que celui-ci fournit aux capitalistes et aux prolétaires des • pays riches • une base d'intérêts objectifs communs qui les lient. Il élabore pour cela une critique de la théorie ricardienne des coûts comparatifs qui constitue son apport principal. D'EMMANUEL parce qu'incompressibles (minimum physiologique). Mais • il n'en va pas de même dans le système marxien. Le - facteur • historique et social permet en soi - en cas d'immobilité du travail — une variation du taux des salaires de pays à pays.
Et Emmanuel montre que, même en supposant l'égalité des compositions organiques du capital dans deux pays, la différenciation des salaires peut conduire, selon le schéma ricardien, à une perte pour l'ensemble des deux pays, en cas de spécialisation. Le même effet peut être produit par une différenciation des compositions organiques du travail (pour A.E. composition organique du travail = • rapport du nombre de travailleurs vivants à la quantité de travail social à laquelle se réduisent leurs travaux spécifiques -). Enfin, l'intervention de facteurs autres que le capital et le travail (rentes et impôts indirects) ruine la division internationale • optimale • du travail que la loi des coûts comparatifs aurait dû induire.
Mais ce qui importe à Emmanuel, c'est l'hypothèse fondamentale de non-péréquation des profits. Et le postulat de base de L'Echange inégal est précisément la péréquation des profits, en tant que • catégorie empirique et statistique •. Emmanuel constate donc une péréquation des profits à l'échelle mondiale, attribuant les différences de taux de profits à une • prime de risque • accordée aux capitalistes qui osent investir leurs capitaux dans les pays faiblement développés.
(1) Maspéro editeur, Paris
Pour analyser les prix de production internationaux, Emmanuel transpose les schémas de Marx de transformation des valeurs en prix pour différents secteurs, en remplaçant les secteurs par des pays différents. Il rejette l'échange inégal (au sens large) qui serait constitué par des transfert de plus-value dûs seulement à des compositions organiques de capital différentes (c'est la forme échange inégal analysée par Marx). Sa définition de l'échange inégal (au sens étroit) est la suivante : • En dehors de toute altération des prix résultant d'une concurrence imparfaite sur le marché des marchandises, l'échange inégal est le rapport des prix d'équilibre qui s'établit en vertu de la péréquation des profits, entre régions à taux de plusvalue - institutionnellement » différents -le terme • institutionnellement • signifiant que ces taux sont, pour quelque raison que ce soit, soustraits à la péréquation concurrentielle sur le marché des facteurs et indépendants des prix relatifs. • (p. 111.) Et il ajoute (p. 198) : • ..nous n'admettons pas la différence des compositions organiques comme élément constitutif per se de l'inégalité de l'échange. (...) La force de travail étant dans le régime capitaliste une marchandise comme une autre, elle devrait, si la concurrence était parfaite, avoir le même prix partout. (...) Et ce qui empêche cette concurrence d'étre parfaite, c'est d'abord et avant tout le fait politique de la division du monde en Etats. A la base
REMARQUES SUR LA
Remarquons tout d'abord que l'échange inégal selon Emmanuel n'apparait aucunement comme nécessaire ni inévitable, mais comme une injustice (cf. Marx : ce qui nous intéresse ce n'est pas le juste ou l'injuste, c'est ce qui est nécessaire et inévitable - Cité par Emmanuel !). Cela vient de ce que Emmanuel considère l'échange inégal comme un phénomène premier et un disfonctionnement. Deux conséquen-
EME INTERNATIONALE de l'échange inégal il y a un monopole, mais pas celui des marchandises (...) mais celui des ouvriers des pays développés. Cela n'est pas une nécessité structurale du système capitaliste. •
La valeur est présentée par Emmanuel comme la somme des rémunérations des facteurs, le salaire étant la variable indépendante (plus exactement • prédéterminée»), le profit et les rémunérations d'autres facteurs n'étant que des reliquats.
L'échange inégal (au sens étroit) n'étant pas une • nécessité structurale du système capitaliste •, il doit étre possible de le combattre par des mesures institutionnelles: effectivement, Emmanuel montre que, dans son cadre d'analyse, l'accroissement des rémunérations • d'autres facteurs - (rentes et impôts indirects) permet de résorber l'inégalité de l'échange. Les pays faiblement développés peuvent donc. par un système de taxes à l'exportation, se défendre contre l'exploitation impérialiste Pour mener à bien les négociations, il est nécessaire à ces pays de s'unir face aux • pays riches • ; ils ont donc une base d'intérêts objectifs communs et la prise de conscience de celle-ci leur permettrait de sortir de l'ornière de l'exploitation : * ..Il s'agirait là d'une mesure de légitime défense que les pays pauvres pourraient prendre sans complexe, pour s'assurer une juste restitution partielle des pertes provenant de leurs termes de l'échange. • (p. 253) THESE D'EMMANUEL l'échange, Emmanuel déclare : • La détérioration des termes de l'échange des produits primaires est une erreur d'optique. C'est le résultat d'une identification abusive des exportations des pays riches avec les exportations de produits manufacturés, et des exportations des pays pauvres avec les exportations de produits primaires. Emmanuel semble curieusement assimiler • manufacturé • avec • manipulé • ; en fait, l'indice du degré de • manufacture » d'un produit est déterminé par l'importance du capital constant circulant relativement au capital constant fixe, il n'y a alors aucun doute quant au caractère • primaire • des produits exportés par les pays faiblement développés.
L'importation de biens agricoles a ou a eu un rôle, sur le plan interne, en permettant le développement du secteur capitaliste aux dépens du secteur précapitaliste. Enfin, la conquête de débouchés, par l'exportation de produits manufacturés, permet l'absorption du surproduit des pays industrialisés. Dans l'analyse marxiste, le développement inégal (sphère de la production) permet l'échange inégal, au sens large (sphère de la circulation). Chez Emmanuel.
ces en découlent : d'une d'Emmanuel ne procède pas de reproduction du mode capitaliste, elle ne renvoie part, l'étude des conditions de production pas non plus à celles-ci ; d'autre part, l'échange inégal n'est pas mis en rapport avec l'évolution du mode de production capitaliste.
L'Echange Inégal ne renvoie pas aux conditions de la reproduction élargie des rapports de production capitalistes. Or. quand Marx aborde le problème des échanges internationaux, c'est dans le cadre de la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit. L'importation de biens primaires permet aux capitalistes des pays industrialisés de mener cette lutte par la dévalorisation du capital constant. A propos de la détérioration des termes de les relations sont inversées : le phénomène premier se situe au niveau de la sphère
La thèse d'Emmanuel repose sur l'hypothèse de la concurrence parfaite; mais cette concurrence est appréhendée selon une vision statique, du fait de l'absence de référence aux lois de développement du mode de production capitaliste. Ainsi cette concurrence est conçue comme un etat et non comme un processus de structuration d'un mode de production. Mais Emmanuel ne tient pas compte de l'évolution qu'a connue le mode de production capitaliste, et notamment de la forme monopoliste qu'il a pris. Or l'existence de monopoles, quand bien même ils seraien: bilatéraux, constitue un obstacle majeur à la péréquation des profits sans laquelle, de l'avis même de l'auteur, s'écroule sa thèse. Celui-ci semble en être conscient, car il refuse de considérer cette péréquation autrement que comme un postulat, et n'en expose bien sûr pas le caractère né cessaire et inévitable ; c'est ce qui l'oblige à attribuer les différences éventuelles de taux de profits entre les pays à une plus ou moins magique • prime de risque = 1
L'absence de référence à l'évolution du mode de production capitaliste interdit, semble-t-il, de tirer des conclusions politiques scientifiquement fondées. Mais Arghiri Emmanuel ne veut pas faire œuvre de théoricien pur et abstrait, il veut que sa thèse corresponde aux préoccupations concrètes actuelles. C'est ce qui explique l'irruption soudaine dans son ouvrage d'une analyse politique qui dévoile • la véritable hypothèse de L'Echange Inégal, l'absence de lutte de classes dans les pays capitalistes développés (Emmanuel ne peut s'empêcher d'évoquer Bernstein I). La lutte de classes en ce qu'elle induit une hausse des salaires provoque tout simplement sa propre destruction dans les pays industrialisés | Par-delà son assimilation des lignes politiques partis et des syndicats intérêts des clasouvrières, l'ambition d'Emmanuel est de tenter de fournir une infrastructure théorique au • Tiers-Mondisme •, ce qui le conduit à renier l'analyse marxiste du mode de production capitaliste et des contradictions qui tiennent à sa nature. Au lieu d'analyser les conditions de la reproduction des rapports de production internationaux, sa thèse s'efforce de mettre en évidence, de façon statique, l'antagonisme des intérêts objectifs des • pays riches • et des • pays pauvres », cet antagonisme ne résultant pas du développement du capital et n'étant, par conséquent, pas une contradiction du mode de production capitaliste qui ne peut se résoudre que par la disparition de celui-ci; mais étant une sorte de disfonctionnement que pourraient résorber des mesures institutionnelles !
Jacques LAIR.
de la circulation : il que le développement l'échange inégal (au
Emmanuel explique (p ment du capitalisme inégal sens
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nglais est induit par étroit).
Ainsi, le développeau XVIII siècle par l'astuce des capitalistes anglais qui ont compris qu'en important des céréales et en les taxant, ils • empéchaient l'excédent de plus-value provenant de la croissance de la productivité de se déverser à l'extérieur - (puisque les salaires restaient faibles en Angleterre, l'échange inégal au sens d'Emmanuel devait jouer en défaveur de ce pays). Il nous parait plus correct de dire que les importations de céréales ont eu un effet sur la structuration de l'économie anglaise par le détournement de forces productives du secteur précapitaliste vers le secteur capitaliste ; le produit des taxes pouvant se diriger vers l'accumulation capitaliste. L'échange inégal n'est pas fortuit, il procède du développement inégal et donc de la différenciation des productivités du travail.
Si Emmanuel définit le facteur comme un droit établi à une première répartition du produit de la société, c'est qu'il veut (car sa thèse présente une remarquable cohérence interne) présenter la valeur comme une somme de rémunérations des facteurs, le salaire étant prédéterminé, le profit et les rémunérations d'autres facteurs étant des reliquats.
Or ceci lui permet de ruser avec l'analyse marxiste de la valeur et notamment de ne pas renvoyer aux conditions de la reproduction. Si Marx parle d'élément moral et historique pour la valeur de la force de travail, c'est en rapport avec les conditions de la reproduction de cette force de travail, et donc avec les conditions concrètes d'existence du prolétariat Dès lors, la valeur de la force de travail est déterminée par la façon dont s'expriment les contradictions du mode de production capitaliste. L'exacerbation de ces contradictions, notamment de celle entre valeurs d'usage et valeurs d'échange avec, par exemple, le phénomène des • nuisances • des pays industrialisés, l'accroissement de l'intensité du travail, et l'éventuel maintien de sa durée (car il faut compter, dans le temps de travail, le temps du transport sur le lieu de travail) renchérissent, à coup sûr, la valeur de la force de travail. De surcroit, Emmanuel exagère l'importance des différences de salaires (de 1 à 20 selon lui) entre salariés des pays faiblement développés et ceux des pays industrialisés : ainsi, les ouvriers du secteur industriel des pays d'Amérique latine ont-il un salaire environ 4 à 5 fois moindre de celui de leurs homologues des Etats-Unis (compte tenu de la différence d'intensité du travail)
va jusqu'à suggérer
Art et Révolution de John BERGER (1)
Sous le titre théorique général d'Art et Révolution, le critique John Berger a écrit une étude sur l'œuvre du sculpteur soviétique Ernst Neizvestny. Pourtant, le titre ne ment pas car, à propos d'un artiste jugé important (2), John Berger écrit quelques pages décisives sur l'évolution de l'art russe, sur l'académisme, sur la rupture violente avec celui-ci de l'art révolutionnaire et sur le retour en arrière du • réalismesocialiste •, ce naturalisme du dénaturé, donc du faux, étude que le critique n'a pu faire qu'en établissant ce qu était le réalisme, synthèse sélective du vrai.
Qui est Neizvestny ? Un de ces artistes non conformistes, qui travaillent en dépit des mépris et des persécutions officielles, et dont l'œuvre, dans son domaine parallèle aux écrits du samizdat, est sans doute une de celles dont parlaient P. lakir, l. Gabai et I. Kim quand ils écrivaient : - Des films qui nous honoreraient pourrissent dans les archives des cinémathèques, de merveilleux tableaux croupissent dans des studios ou des greniers minuscules. •
De l'énergie inlassable, du courage capable de surmonter tous les obstacles. Neizvestny est sans doute un modèle, lui qui affronta Khrouchtchev en 1962, dans un dialogue que nous reproduisons en annexe, et où il finit, grâce à son sang-froid, à son audace, à sa foi en lui-même et en son art — et aussi, il faut le dire, grâce au fait que Khrouchtchev dépassait ses pairs en intelligence - par l'emporter, au moins provisoirement, c'est-à-dire à rester libre et reconnu * sain d'esprit ».
John Berger, qui nous révele ce sculpteur, n'est pas de ce type de critiques qui placent toujours au rang supréme l'artiste nouveau qu'ils viennent de découvrir: son condamne, quoique avec compréhension, les concessions arrachées à l'artiste par la volonté de communiquer avec son public, les masses soviétiques, et écarte enfin celles de ses œuvres dont le pathétique extérieur lui parait déclamatoire. En fin de compte, cette intransigeance est la qualité qui permet à John Berger d'atteindre à l'originalité et à l'actualité profondes de Neizvestny. à saisir que cette œuvre a ses racines dans la mort et affirme contre elle la puissance de vie la plus acharnée. la volonté transcendant le désespoir en espoir, le courage du vouloir-vivre comme promesse du futur.
A ce point, les conclusions ultimes de John Berger nous semblent très abstraites, mailles trop larges pour retenir le sens profond d'une telle œuvre. Les reproductions photographiques de Neizvestny. autant que la dissection de son critique, ramenaient sans cesse notre pensée à Soljenitsyne, à Grigorenko, aux Récits de Kolyma de Chalamov : cet art, c'est d'abord une dénonciation de ce que la bureaucratie stalinienne a fait du peuple soviétique, et c'est l'instinct de cela qui guidait la haine des bureaucrates contre Neizvestny. Cette volonté de survivre, cette énergie de mutilés dont les chairs déchirées et les moignons sont des symboles de déchirements internes autrement graves, c'est d'abord et avant tout l'image des forces invincibles de la révolution russe piétinée et humiliée ; et c'est parce que Neizvestny exprime cela, qui est sa vérité profonde, que son œuvre témoigne, au-delà, contre • l'intolérable inégalité qui règne dans le monde •.
Michel LEQUENNE.
(1) Les Lettres nouvelles. Denoël, éditeur.
(2) - Je ne cherche pas à assigner à Neizvestny un rang supérieur dans le domaine de l'art. tiens évidemment son œuvre pour importante. sinon je n'aurais pas consacré un an à y réfléchir et à l'analyser. Mais, durant cette période sement des Je me suis rendu compte que le classement artistes par ordre de mérite était une opération futile et profondément entachée de dilettantisme. Ce qui importe dans l'art, ce sont les besoins auxquels il répond • - JB étude rigoureuse est l'apologie complaisante proches successives. !!
l'œuvre de Neizvestny aux antipodes de
Procédant par apanalyse au contraire avec une sévère lucidité, marque en quoi sa forme semble partir du point où la sculpture soviétique a été arrêtée dans son élan par le stalinisme
- soit un retard relatif de quarante ans -
Un dialogue avec Khrouchtchev 1962. L'idée d'une exposition d'art expérimental apparait, lancée par le directeur d'un atelier-école, Bilyoutine. Par extraordinaire, l'exposition est tolérée. Elle fait sensation. Au bout de quelques jours, les autorités s'émeuvent et la font fermer, et l'ordre est donné aux artistes d'apporter leurs œuvres à la Salle du Manège, Près du Kremlin, pour censure officielle. Quelques jours encore, et. la salle soigneusement fouillée étant entourée de flics. le - contrôle • a lieu :
* Accompagné par un groupe d'environ soixante-dix personnes, Khrouchtchev fit son entrée. A peine en haut de l'escalier, il se mit à crier : * C'est de la merde. Quelle saloperie | C'est une honte | Qui est le responsable ici? le chef? -
Un homme avanca d'un pas.
• Qui êtes-vous ? »
D'une voix à peine audible, il répondit : - Bilyoutine •.
* Oui ? » cria Khrouchtchev.
Quelqu'un dans le groupe officiel déclara : * Ce n'est pas vraiment le chef. ll n'a aucun intérêt. Voilà le vrai chef! - et il désigna du doigt Neizvestny.
Khrouchtchev se remit à crier, mais Neizvestny lui répliqua en criant aussi fort : * Vous êtes peut-être le Chef du gouvernement et le Président, mais pas ici devant mes œuvres. Ici, c'est moi le Premier ministre, et nous allons discuter à égalité. -
Cette réponse effraya plus ses amis que la colère de Khrouchtchev.
Un ministre qui se trouvait près de Neizvestny s'écria : * A qui croyez-vous done parler ? C'est au Premier ministre que vous vous adressez. Vous, on va vous envoyer travailler dans les mines d'uranium. -
Deux hommes du service d'ordre le saisirent par les bras. Il ne prêta aucune attention au ministre et continua à s'adresser directement à Khrouchtchev. Les deux hommes, plutôt petits, sont de taille à peu près égale.
. Vous parlez à un homme capable de se tuer à tout moment. Vos menaces n'ont pas de sens pour moi. »
Le ton sur lequel il fit cette déclaration la rendait absolument convaincante. 1 e cote deraton la rde abraban co alte par les bras les policiers le lâchèrent.
Libéré, il fit lentement demi-tour et, tournant le dos au groupe, se dirigea vers ses œuvres. Il savait que, pour la seconde fois de son existence, il était très près d'être perdu. Ce qui allait suivre en déciderait. Il continua à marcher, l'oreille tendue. l'assistance gardait un silence absolu. Enfin il entendit respirer lentement et profondément derrière lui. Khrouchtchev le suivait.
Ils commencèrent à discuter des œuvres exposées, avec de fréquents éclats de voix. Souvent Neizvestny était interrompu par des membres de la suite du Premier ministre.
Le Directeur de la Sûreté : * Regardez le manteau que vous portez - c'est un manteau de beatnick. »
Neizvestny : - J'ai passé la nuit à travailler pour préparer cette exposition. Ce matin vos hommes n'ont pas permis à ma femme de m'apporter chemise propre. Vous devriez avoir honte, dans une société où l'on respecte le travail, de dire une chose pareille. -
Lorsque Neizvestny commenta l'œuvre de ses jeunes amis, on le traita d'homosexuel. Il répliqua, s'adressant de nouveau directement à Khrouchtchev :
• En cette matière, Nikita Sergueievitch, il est difficile d'apporter soi-même des preuves. Pourtant si vous pouviez me trouver une fille, tout de suite et ici-même, je crois que je pourrais vous faire une démonstration. »
Khrouchtchev se mit à rire. Puis au prochain argument que lui opposait Neizvestny, demanda soudain : - Où vous procurez-vous votre bronze ? .
Neizvestny : « le le vole. -
Un des ministres : * ! fait du marché noir. Et d'autres affaires louches. »
Neizvestny : « C'est une accusation très grave venant d'un membre du gouvernement et j'exige qu'on fasse une enquête approfondie sur moi. En attendant, je voudrais préciser que je ne vole pas à proprement parler. le n'utilise que des déchets. Mais pour continuer à travailler, il faut bien que je me les procure en fraude. *
Peu à peu la conversation entre les deux hommes se détendit et son sujet ne se limita plus aux seules œuvres exposées.
Khrouchtchev : - Que pensez-vous de l'art réalisé sous Staline ? »
Neizvestny : Je pense qu'il était détestable et que le même genre d'artistes continuent à vous tromper. -
Khrouchtchev : * Les méthodes de Staline étaient mauvaises, mais l'art ne l'était pas. -
Neizvestny : - En tant que marxiste, je ne vois pas comment on peut penser ainsi. Les méthodes de Staline ont servi au culte de la personnalité et c'est de cela qu'a traité l'art admis par lui. Il était donc également mauvais. »
Cela continua pendant près d'une heure. Il faisait très chaud. Tout le monde était debout. La tension était grande. Une ou deux personnes s'étaient trouvées mal. Mais personne n'osait interrompre Khrouchtchev. Seul Neizvestny pouvait mettre fin à ce dialogue. Quelqu'un derrière lui, dans les rangs du gouvernement, murmura : * Il faudrait en terminer, maintenant. • Docile, il tendit la main à Khrouchtchev et dit qu'il vaudrait peut-être mieux en rester là.
L'assistance se dirigea alors vers la porte, mais Khrouchtchev se retourna : = Vous êtes un type d'homme qui me plait. Mais il y a chez vous de l'ange et du démon, dit-il. Si l'ange l'emporte, nous pourrons nous entendre. Mais si c'est le démon, nous vous écraserons. »
En quittant le bâtiment, Neizvestny s'attendait à être arrêté avant d'atteindre le coin de la rue Gorki. Il ne le fut pas.
Plus tard, on procéda à l'enquête qu'il avait demandée et les accusations portées contre lui furent retirées. On alla jusqu'à lui faire subir un examen mental.
Avant cet examen, mais après leur rencontre de la Salle du Manège, Khrouchtchev eut plusieurs longs entretiens avec lui et lui demanda comment il était arrivé à résister si longtemps à la pression de l'Etat.
Neizvestny : - Il y a certaines bactéries — très petites et très molles — qui arrivent à vivre dans une solution hypersaline qui pourrait dissoudre les sabots d'un rhi-
Les médecins firent parvenir à Khrouchtchev un rapport déclarant Neizvestny sain d'esprit. »