L'Indochine, expression géographique créée dans la dernière partie du XIXe siècle par l'impérialisme français pour définir son empire colonial dans le sud-est asiatique, avait disparu après la deuxième guerre mondiale, faisant place au Vietnam, au Laos, au Cambodge, pays indépendants les uns des autres. Mais, à présent, l'agression américaine contre le Vietnam et les conséquences stratégiques et militaires de celle-ci ont relancé le terme. La guerre du Vietnam se développe en guerre d'Indochine, la révolution vietnamienne en révolution indochinoise. Comment et pourquoi cela se produit-il?
Le fondement de la politique de l'impérialisme américain dans l'ancienne Indochine a été d'y maintenir l'hégémonie maxima, notamment depuis la défaite subie par l'impérialisme français dans cette région en 1954. Le but de l'impérialisme américain a été de • contenir » la révolution indochinoise dans les limites du Nord-Vietnam, tout en s'efforçant d'écraser les mouvements révolutionnaires au Sud-Vietnam, au Laos, au Cambodge et également en Thailande. Washington espérait éventuellement que cela aboutirait à une situation dans laquelle la révolution au Nord-Vietnam pourrait aussi être détruite et, en utilisant cette base dans le Sud-Est asiatique en conjonction avec d'autres places fortes impérialistes en Asie, la révolution chinoise même être refoulée.
C'est dans le cadre d'une telle politique fondamentale qu'il faut situer la guerre qui se poursuit au Vietnam ainsi que les récents événements du Laos et du Cambodge. Tandis que, grâce à la résistance héroique des Vietnamiens, à laquelle s'est combiné le mouvent antiguerre au sein même des Etats-Unis, Washington a été obligé de modifier la forme de son agression au Vietnam, par exemple en arrêtant les bombardements du Nord-Vietnam, sa politique fondamentale visant à écraser la révolution en Indochine est restée inchangée, et elle ne changera pas aussi longtemps que la puissance combinée de la révolution indochinoise et de la lutte antiguerre en Amérique du Nord ne rendront pas la poursuite de cette agression trop coûteuse pour l'impérialisme yankee.
Nixon annonce qu'il va continuer à réduire les effectifs des forces américaines au Vietnam au fur et à mesure que s'effectuera la « vietnamisation » des forces combattantes. C'est un aspect, l'aspect de sa politique qu'il met en lumière à des fins sordidement électorales aux Etats-Unis. Mais, outre que cette réduction se fait fort lentement, est retardée au gré des désirs du Pentagone, la • vietnamisation » est accompagnée d'un accroissement des bombardements aériens au SudVietnam et dans les pays périphériques pour, en premier lieu, tarir les sources d'approvisionnement des combattants du F.N.L. Et là se trouve un des facteurs qui sont à l'origine de l'expansion de la guerre du Vietnam à toute la péninsule indochinoise. Simultanément avec l'arrêt des bombardements au Nord-Vietnam s'est en effet produit un bombardement intensifié dans le Sud-Vietnam et au Laos et les offensives militaires au Cambodge.
Tout en ayant ostensiblement pour objectif les lignes qui permettent au Nord-Vietnam d'approvisionner les combattants révolutionnaires dans le Sud-Vietnam, le soutien aérien des Etats-Unis sert de plus en plus à aider les troupes royalistes laotiennes contre le Pathet Lao. Dans leurs plans visant à instaurer leur emprise sur le Laos, les militaires et les agents secrets américains ont saboté systématiquement les accords sur le Laos qui y avaient établi une coalition « neutre », en faveur des forces royalistes que l'on peut considérer comme étant loyales à 100 % envers Washington. Pour étayer les forces royalistes branlantes, les impérialistes ont édifié une armée basée sur le groupe ethnique Meo au Laos, groupe que Washington espérait gagner à • l'anticommunisme • et instruire en une force de « contre-guérilla » effective qui pourrait venir à bout du Pathet Lao.
Au cours de l'été dernier, ces forces, couvertes par un bombardement très intense de l'aviation américaine, avaient pris la plaine des Jarres, antérieurement tenue par le Pathet Lao. Mais, au début de cette année, le Pathet Lao et les forces du Nord-Vietnam contre-attaquèrent et chassèrent l'armée fantoche de cette plaine, en dépit du soutien massif des Américains, y compris de l'emploi de tous les bombardiers B 52 du Strategic Air Command. Certains, parmi les cercles dirigeants de Washington, insistent pour qu'une aide accrue, si possible même des troupes, soit fournie pour soutenir le régime branlant de Vientiane.
Au Cambodge, le coup d'Etat contre le prince neutraliste Norodom Sihanouk a mis fin au jeu de bascule qu'il pratiquait entre les forces montantes de la révolution en Indochine et l'impérialisme américain. Le coup lui-même ne représenta que le dernier stade d'un processus prolongé d'érosion de la « neutralité • intérieure et extérieure que Sihanouk s'efforçait de maintenir dans un effort futile alors que l'Indochine était progressivement emportée par le tourbillon de la guerre et de la révolution dont le centre est au Vietnam. Dans le domaine économique,
Sihanouk projetait une • troisième voie - qui comporta en 1963 la nationalisation du commerce extérieur, des banques et des assurances. Mais ce « socialisme khmer » fui réalisé sur une base capitaliste, sans une révolution contre la classe capitaliste. Les secteurs de la bourgeoisie qui avaient été frappés par ces mesures et ceux qui se sentaient de plus en plus paralysés par elles, devinrent graduellement prépondérants.
Dans la dernière partie de l'année 1969 et au début de 1970, Sihanouk fut contraint de reculer ; il entama un processus de « reprivatisation * de certains secteurs et octroya des concessions au capital étranger. Le « socialisme khmer » fut incapable de réaliser une quelconque transformation réelle de la société et même d'éliminer la corruption étendue et le système semi-institutionnalisé des pots de vin aux fonctionnaires gouvernementaux. Le résultat net de la « troisième voie » fut la stagnation économique. Après le coup d'Etat, le nouveau gouvernement montra son orientation en réactivant l'appartenance du Cambodge à la Banque de Développement Asiatique, en invitant la Banque Mondiale à faire une « étude » et en se préparant à rejoindre le Fonds Monétaire International, le tout en une seule semaine.
L'érosion politique de la base de Sihanouk reflétait la faillite économique de la « troisième voie ». Aux élections de 1966, les forces de droite gagnèrent considérablement, le résultat étant que l'homme qui avait édifié sa carrière dans un jeu de bascule entre la droite et la gauche vit son rôle fortement réduit. Les agents américains devinrent plus actifs après le rétablissement des relations diplomatiques avec les Etats-Unis. Des secteurs de la bourgeoisie non seulement s'intéressérent davantage aux avantages économiques que les liens plus étroits avec les Etats-Unis entraineraient, ils voulaient aussi que ces liens les renforcent politiquement. Cinq mois avant le coup d'Etat, l'équipe qui a maintenant pris tout le pouvoir fut installée au gouvernement avec la bénédiction de Sihanouk qui la baptisa • gouvernement de sauvetage national ». Ceci constituait déjà un tournant décisif à droite. Le gouvernement prépara alors le terrain pour l'élimination de Sihanouk en organisant une série d'attaques • spontanées » de foules contre les ambassades du Nord-Vietnam et du Gouvernement Révolutionnaire Provisoire du Sud-Vietnam, pour * protester » contre la • violation > du territoire cambodgien par les troupes révolutionnaires vietnamiennes.
En réalité, même sur le plan formel et fallacieux de la « neutralité », le prétexte était mensonger : des observateurs sur place avaient rapporté que les violations du territoire cambodgien par les forces américaines et de Saigon avaient été beaucoup plus fréquentes et plus ouvertes que n'avait pu l'être l'utilisation de certaines régions du pays comme sanctuaires par les Vietnamiens. Il est possible que les Américains aient intensifié leur pression militaire près de la frontière cambodgienne pour obliger les Cambodgiens à les aider dans leurs opérations dans la région frontalière. Presque simultanément au coup d'Etat, une opération mili- taire conjointe de Saigon et des Cambodgiens fut lancée. Que la préparation du C.I.A. dans le coup ait été plus ou moins grande, il est certain que celui-ci a eu pour résultat d'incorporer pratiquement ce petit pays dans la machine militaire américaine qui opère dans cette partie du monde.
On ne connait pas exactement les rapports que les développements révolutionnaires intérieurs au Cambodge ont eus avec le coup d'Etat. Les groupes de guérillas comme les Khmers rouges étaient numériquement faibles du temps de Sihanouk, mais si l'on considère que la lutte vietnamienne commençait déjà à se répandre au Cambodge et au Laos il est probable que les forces bourgeoises au Cambodge ont estimé qu'un coup d'Etat constituerait une mesure préventive contre des mouvements révolutionnaires futurs dans le pays. Le coup d'Etat lui-même a enfin déclenché une série de manifestations et de luttes contre le nouveau régime, aussi bien de la part des révolutionnaires vietnamiens que des opposants cambodgiens. Pour sa part, le gouvernement du général Lon Nol fomente des pogromes antivietnamiens, sans autre raison que . tout Vietnamien est un Vietcong
La Thailande, qui constitue la plus grande base américaine dans cette partie du monde, est aussi entrainée dans le conflit. Le régime de droite thailandais, contre lequel combattent des guérillas indigènes, a aussi envoyé des troupes au Laos au cours des récents combats. Le mouvement antiguerre des Etats-Unis a récemment publié des documents secrets parvenus à la connaissance du Student Mobilization Committee pour mettre fin à la guerre du Vietnam, documents qui révèlent des plans à grande portée de Washington pour aider le régime thaïlandais détruire les insurgés dans la partie septentrionale du pays. Ces plans comportent la perspective d'un emploi de troupes américaines " si cela est nécessaire ».
Certaines parties de la presse capitaliste américaine, inquietes sur l'éventualité d'un tel développement, ont révélé que de hauts fonctionnaires à Washington préconisent un plus grand engagement en Indochine. Le Wall Street Journal du 3 avril écrit : • Tout ceci signifie que les nouveaux dirigeants du Cambodge pourraient être bientôt renversés à moins qu'ils n'obtiennent une aide étrangère, et de nombreux fonctionnaires de Washington semblent désireux de la leur fournir. . Non seulement au Cambodge mais certainement au Laos et éventuellement aussi en Thailande, les régimes fantoches soutenus par l'impérialisme américain risquent d'être submergés par la vague révolutionnaire. Quelles que puissent avoir été leurs intentions initiales au sujet d'un engagement « limité » pour soutenir ces régimes. Nixon et les siens se trouvent entrainés dans une guerre encore plus vaste en Indochine par la logique des événements qui se développent rapidement.
Ce qui a fait hésiter l'administration Nixon a été exprimé dans un éditorial du 7 avril dans le Wall Street Journal : . M. Nixon reste extrêmement vulnérable. Il ne veut pas laisser croire au public qu'il a remis en application un engagement américain à long terme pour défendre le Sud-
Vietnam... Si cela devait à nouveau se produire sur une grande échelle, le prix politique personnel que M. Nixon paierait ne pourrait être dépasse que par les affres qui affligent une Amérique déjà profondément troublée par un sentiment répandu de perte de confiance dans le gouvernement. » En d'autres termes, les impérialistes craignent la croissance d'une lutte antiguerre au sein des Etats-Unis eux-mêmes
L'agression américaine qui s'étend et la révolution qui progresse en Indochine indiquent une fois de plus l'importance clé des combats qui se déroulent pour la lutte de classes à l'échelle mondiale. Cette expansion de la guerre provoquée par la politique de l'impérialisme américain n'a pas entrainé une modification sérieuse de la politique des gouvernants des deux grands Etats ouvriers. Pour le gouvernement soviétique, recherche du statu quo, de la « coexistence pacifique » prime tout, et la guerre d'indochine reste un élément de son jeu diplomatique avec les Etats-Unis. Le gouvernement chinois, il est vrai, s'est offert comme sanctuaire, mais il semble toujours fermé à l'idée d'un front unique des Etats ouvriers pour la défense de la révolution.
Après avoir grandi pendant quelques années et abouti à de puissantes manifestations de solidarité internationale, les mouvements organisés contre la guerre du Vietnam - nous parlons des mouvements effectifs, non de la farce qu'est le Mouvement de la Paix manipulé par les staliniens - ont connu dans plusieurs pays, y compris aux Etats-Unis, une stagnation. Des facteurs contradictoires ont agi à cet effet. D'une part, l'illusion créée par les négociations de Paris et les propos - pacifistes » du gouvernement americain ont freiné l'activité des couches les moins avancées politiquement. D'autre part, surtout depuis l'année 1968 les secteurs les plus militants, les secteurs d'avant-garde de plusieurs pays se sont trouvés confrontés avec des problèmes urgents soulevés par la situation économique, politique ou sociale de leur pays et y ont consacré l'essentiel de leurs énergies, la question du Vietnam perdant ainsi la place prioritaire qu'elle occupait antérieurement. Mais le prolétariat et son avant-garde révolutionnaire n'ont pas que des tâches intérieures à chaque pays à remplir, ils doivent aussi avoir une politique internationale qui comporte des tâches internationales. Et, dans ce domaine, la défense de la révolution vietnamienne et, maintenant, de la révolution indochinoise reste l'impératif N° 1 car il s'agit du point aujourd'hui crucial de l'affrontement entre la révolution et l'impérialisme dans le monde
L'expansion des combats à toute la péninsule indochinoise ne peut manquer de dissiper des illusions et par conséquent de favoriser une reprise de la lutte de masse contre l'agression américaine. C'est évidemment en premier lieu le mouvement antiguerre aux Etats-Unis qui a les responsabilités les plus grandes, car la mobilisation par le Pentagone de centaines de milliers de jeunes peut être rendue difficile et inopérante par la mobilisation aux Etats-Unis de très larges masses exigeant le retrait immédiat des troupes américaines du Vietnam et le retour dans leur pays. Ailleurs, pour la défense des combattants révolutionnaires vietnamiens, laotiens, cambodgiens, thailandais, et en solidarité avec les manifestations réitérées du mouvement antiguerre aux Etats-Unis, comme ce fut le cas de 1965 à 1968. l'action doit reprendre et s'amplifier