« Les dirigeants soviétiques ne les ont pris [Dubcek et ses compagnons] comme interlocuteurs que pour leur faire faire une politique où il sera exigé d'eux chaque jour davantage afin de leur faire perdre l'autorité et le prestige qu'ils avaient acquis par leur résistance antérieure. Les dirigeants soviétiques poursuivront ce jeu jusqu'au jour où ils penseront pouvoir se débarrasser d'eux au profit d'arrivistes dont ils ne craindront pas les arrière-pensées... La direction Dubcek ne peut pas ne pas se désintégrer. Le mouvement des masses tchécoslovaques se relèvera et ira de l'avant, mais pas sous qette direction. • (Quatrième Internationale, N° 34, novembre 1968.) Chacun se souvient de ces journées d'août 68 à Prague qui apportaient comme un prolongement des journées de mai à Paris dans l'autre partie de l'Europe — celle où le capitalisme avait été aboli. Un peuple se dressait contre l'occupation militaire déclenchée par la bureaucratie soviétique, les envahisseurs étaient décontenancés par l'attitude des travailleurs tchécoslovaques, le Kremlin se trouvait extrêmement isolé, non pas des gouvernements impérialistes et surtout de Washington qui, sous des protestations verbales, jouait le jeu d'une division des zones d'influence, mais des mouvements de masse : les directions des partis communistes pro-Moscou elles-mêmes, qui avaient avalé tant de couleuvres, se dissociaient presque toutes de l'intervention militaire. En U.R.S.S. aussi des protestations parvenaient à s'exprimer.
Le Kremlin, obligé de reculer, offrit, à la direction Dubcek, qu'elle tenait prisonnière, de négocier. Celle-ci accepta et cela devait devenir fatal pour le mouvement du peuple de Tchécoslovaquie. Nous en avions expliqué le pourquoi et le comment dans l'éditorial du N° 34 (novembre 1968). L'année écoulée e entièrement vérifié ce pronostic. L'occupation militaire était maintenue, et la direction Dubcek a commencé par faire concession sur concession ; elle a renoncé au Congrès du parti qui s'était tenu clandestinement sous l'occupation, elle a introduit des serviteurs du Kremlin dans les organismes dirigeants, elle a réintroduit la censure, etc. Puis, à la faveur d'incidents « antisoviétiques » dont les instigateurs pourraient bien être des agents soviétiques, Dubcek dut céder la place de secrétaire général à Husak, d'autres furent éliminés de postes importants. Tout fut utilisé par Moscou et ses valets pour détruire petit à petit ce que le « printemps - de 1968 avait introduit.
Lors de l'anniversaire de l'occupation, la sale besogne que les troupes soviétiques n'avaient guère pu accomplir l'an dernier fut faite cette fois-ci par la police et l'armée tchécoslovaques. Des manifestants ont été tués dans les rues. « L'ordre » est rétabli partout. De nouvelles lois répressives sont introduites et Dubcek met sa signature celles-ci ; ce sera en vain d'ailleurs car, à peine l'a-t-il fait qu'on demande son élimination des postes dirigeants et même du parti. La direction qui avait été groupée autour de lui se désagrège, certains qui espèrent se sauver font aussi appel à la répression contre lui. Husak lui-même ne sait pas combien de temps il pourra tenir sous la poussée de Strougal et autres.
En cet anniversaire, on mesure aussi le recul effectué par les directions des partis communistes. La direction du Parti communiste italien à peu près seule a cru nécessaire de réaffirmer avec une certaine force ses positions et de se dissocier de la répression qui a sévi dans les rues des villes tchécoslovaques. Mais la plupart des autres direc on du Ce, ad le lance bon alger nomet tions ont mis une sourdine à leurs critiques quand elles n'ont pas, à la manière de la Kremlin.
Sans aucun doute, les Brejnev et les Kossyguine, en dressant leur bilan, doivent penser que si l'opération a eu son passif, celui-ci est moindre pour eux qu'il ne l'aurait été avec la victoire du mouvement qui s'était développé en Tchécoslovaquie. Mais les bureaucrates ne jugent les résultats qu'à court terme, et d'ailleurs leur succès est très fragile. Ils n'ont pas réussi à briser totalement les masses tchécoslovaques, comme on a pu le voir à l'occasion de l'anniversaire de l'occupation. L'activité du pays a été arrêtée pendant cinq minutes, alors qu'il n'existe pas d'organisations de masse oppositionnelles ayant des directions reconnues ; la résistance passive se poursuit, portant un grave préjudice à l'économie. La jeunesse a manifesté avec force sa volonté d'un socialisme débarrassé du joug bureaucratique. Pour l'instant, les manifestations sont celles, non d'un mouvement montant, mais celles - très précieuses et indispensables pour l'avenir — d'un mouvement en déclin. C'est d'ailleurs là une raison de plus pour que se manifeste sans tarder une solidarité internationale puissante pour ceux que la vendetta bureaucratique commence à frapper, notamment pour les jeunes qui constituent les éléments d'une nouvelle avant-garde.
Reconnaitre que le mouvement des masses tchécoslovaques est à présent en déclin ne signifie également pas que le mouvement de l'an dernier n'a donné d'autres fruits que ceux de l'échec. Il fut un moment de la lutte contre le stalinisme, un moment de la crise de celui-ci et cette crise continue à s'approfondir en dépit des réactions et des mancuvres du Kremlin. Les masses de Tchécoslovaquie ont ébranlé la puissance de la bureaucratie et son pouvoir même en Union Soviétique. De ce combat, des militants ont compris qu'aucune fraction de la bureaucratie, si libérale soit-elle, est en état de régénérer les Etats ouvriers, et qu'ils doivent organiser une avant-garde qui pourra préparer et guider les masses ouvrières dans la révolution politique en Union Soviétique et dans les autres Etats ouvriers.