Des signes concordants indiquent que le boom le plus long que l'économie capitaliste américaine ait connu dans toute son histoire a pris fin au cours de l'année 1969. La croissance du produit national brut, en termes réels, c'est-à-dire abstraction faite de la hausse des prix, s'est ralentie d'une moyenne de 6,3% pour le 2º trimestre de 1968, à une moyenne de 5,2 % pour le 3* trimestre 1968, de 3,5 % pour le 4° trimestre 1968. de 2,9 % pour le 1° trimestre 1969 et de 2 % pour le 2° trimestre 1969. Le chômage, qui n'avait cessé de. diminuer depuis des années a, pour la première fois, commencé à augmenter pendant le deuxième trimestre de 1969 ; l'augmentation est modeste (140.000), alors que le volume global de l'emploi continue encore à s'amplifier, mais il s'agit là d'un des indices classiques de retournement de conjoncture.
rius significatifs sont, à ce propos, les indices commerciaux et finaneters. En juillet 1969, les ventes de détail ne dépassaient en valeur que cie 2,8 % le niveau de juillet 1968 ; le coût de la vie ayant augmenté de
5,6 % entre ces deux dates, le volume de ces ventes a en réalité diminué de près de 3%. Le volume du trafic ferroviaire ne dépassait plus, au milieu du mois de juillet, que de 0,7 % celui de l'an dernier ; le volume du trafic des camions interurbains a même diminué de 0,8 % par rapport à l'an dernier. Les stocks, chez les détaillants et les grossistes, dépassent de 8% le niveau de juin 1968 ; les stocks chez les industriels neme n industrielle depu ut de mavente basme deg dépassent ce même niveau de 7 %. Comparés aux chiffres d'augmentation de la production industrielle depuis un an (qui est de l'ordre de 5 %), ces chiffres démontrent qu'il y a début de mévente. Baromètre des plus sensibles, la vente d'automobiles a brusquement baissé de 15 % au mois de juillet ; elle a poursuivi un mouvement descendant au cours du mois d'août. Les profits des grandes sociétés ont commencé à diminuer.
La politique déflationniste décidée par l'administration républicaine pour juguler l'inflation a donc fini par étrangler le boom. Les restrictions de crédit sont devenues de plus en plus sévères. Elles ont commencé par frapper la construction immobilière : le nombre des maisons mises en chantier a diminué d'une moyenne annuelle de 1,88 million vers le milieu de 1968 à 1,34 million vers le milieu de 1969. La pénurie de capitaux-argent sur le marché monétaire est devenue telle (le stock monétaire au sens large du terme a baissé de 2% par rapport à l'an dernier) qu'on a vu apparaitre des taux d'intérêt allant jusqu'à 12 % sur le marché dit des « euro-dollars » ; les emprunts « au jour le jour » qui, il y a six mois, ne représentaient que 10 % du passif total des banques de New York, s'élevaient fin juin à 17 %. Autre indice classique de retournement de conjoncture : le taux d'intérêt à court terme a commencé à dépasser le taux d'intérêt à long terme (notamment pour les certificats du Trésor et le papier commercial à court terme). Il n'y a donc pas de doute possible : le boom américain, qui a duré huit ans, est terminé
2 La fin du boom aux Etats-Unis rend une récession de l'économie américaine possible et même probable ; mais elle n'est pas encore certaine. Ce qui plaide en faveur de l'hypothèse d'une récession, c'est avant tout la tendance à l'emballement des mouvements conjoncturels, innée dans le régime capitaliste fondé sur la propriété privée des moyens de production et des décisions décentralisées d'investissements. Lorsque les signes d'un retournement de conjoncture se multiplient, les capitalistes sont amenés, par « égoïsme sacré », à se comporter de manière à amplifier le mouvement descendant et à transformer en récession ce qui, théoriquement, pourrait n'être qu'un ralentissement de la croissance.
Parmi les mécanismes de ce mouvement d'emballement, il faut signaler : la tendance au déstockage, donc à la réduction des commandes à l'industrie (ce mouvement semble déjà avoir commencé) ; la réduction des investissements, commençant par une réduction des commandes de biens d'investissements nouveaux (à ce propos, les indices ne sont pas clairs ; les commandes de machines-outils continuent à augmenter, alors que celles des biens d'équipement dans leur ensemble semblent déjà diminuer en volume, lorsqu'on tient compte de la hausse des prix) ; la réduction du montant de la construction (jusqu'ici la réduction du nombre des maisons mises en chantier a été neutralisée par la hausse du coût des constructions, mais la valeur totale de ces mises en chantier est appelée à diminuer à son tour) ; la réduction des achats de biens de consommation durables, etc. Tous ces mécanismes se traduisent par une réduction de la demande intérieure globale, donc par une réduction de l'emploi et de l'activité industrielle, et déclenchent le mouvement cumulatif classique qui aboutit à une crise économique (une récession n'est qu'une crise classique de surproduction arrêtée à un certain palier par un volume important de dépenses publiques).
Si la récession n'est pas encore certaine, c'est que quelques forces continuent à jouer en sens inverse. Le volume de l'emploi continue encore à s'élargir et, de ce fait, la demande globale n'a pas encore commencé à diminuer en termes monétaires (en volume elle est déjà en déclin, du fait de l'érosion du pouvoir d'achat moyen des salaires et traitements). Les exportations américaines continuent à augmenter, alors qu'une flambée de protectionnisme pourrait porter un coup d'arrêt aux importations. Sur le marché monétaire, une légère détente est apparue, surtout parce que le taux d'intérêt le plus élevé connu à l'époque impérialiste aux Etats-Unis y a drainé beaucoup de capitaux européens « flottants », en quête d'un rendement plus élevé. Finalement, l'administration Nixon pourrait renverser sa politique déflationniste, si elle jugeait que les tensions sociales et politiques provoquées sur le « front » du prolétariat blanc par une récession seraient insupportables pour le capitalisme des Etats-Unis, alors que la guerre du Vietnam dure toujours, que le mouvement antiguerre s'amplifie, que la radicalisation des Noirs se poursuit et que l'agitation parmi les étudiants n'est pas relâchée.
3 Si l'administration Nixon veut empêcher la récession menaçante, elle doit tempérer sa politique anti-inflationniste ; tout tournant dans ce sens ne pourrait qu'aggraver considérablement la crise du système monétaire international.
Les données de cette crise sont bien connues : l'inflation universelle qui a soutenu l'expansion économique des pays impérialistes depuis la 2º guerre mondiale, fondée sur la croissance colossale des dépenses d'armements d'une part, sur un accroissement non moins frappant de l'endettement privé d'autre part. Le dollar étant la principale « monnaie de réserve » des autres pays capitalistes (c'est-à-dire servant, avec l'or, de couverture aux diverses devises capitalistes nationales), l'inflation du dollar a frappé d'instabilité tout le système monétaire à partir du moment où elle dépasse un certain seuil.
Vu les effets négatifs qu'un effondrement du dollar exercerait sur monts a astond on du dela. l'ensemble de l'économie capitaliste internationale, les bourgeoisies des ont accepté de renforcer la position internationale du dollar en créant une « monnaie internationale de papier », les « Droits de Tirage Spéciaux » qui seront appliqués à partir de septembre 1969. Seule la bourgeoisie française n'a pas participé à ce mouvement de solidarité interimpérialiste, mais la dévaluation du franc français montre bien que, financièrement, ses objections ne font pas le poids.
Cette réforme n'est cependant que fort modeste ; elle ne porte que sur quelque 9 milliards de dollars pour une période de trois ans. Entre temps, la balance des paiements des Etats-Unis continue à être déficitaire, et les exportations de capitaux américains se sont même accentuées depuis le début de 1969. Cela rend d'autant plus impérieuse la poursuite de la politique appliquée par l'administration Nixon de restriction du crédit et de la masse monétaire, si le système monétaire capitaliste doit survivre à la crise qui le frappe depuis plusieurs années.
Or, les secousses de plus en plus rapprochées qui l'ébranlent périodiquement (novembre 1968 ; mai 1969 ; dévaluation du franc français en août 1969 ; nouvelle bourrasque prévue pour octobre 1969 au lendemain des élections ouest-allemandes) indiquent à quel point il est malade, et quels sont les risques qu'entraînerait l'effondrement de ce système pour l'économie capitaliste internationale : un arrêt brusque de l'expansion du commerce mondial ; un retour accentue au protecionnisme : une suppression du stimulant des exportations qui. à plusieurs reprises depuis 1945, a permis à des pays impérialistes-clés (notamment à l'Allemagne occidentale en 1966-67) de surmonter à moindres frais des récessions qui risquaient d'être graves.
C'est pourquoi il est peu probable que le capitalisme américain se décide à relancer l'inflation dès cette année — les prix augmentent actuellement au rythme de 6% par an ! Il est plus probable qu'il préfèrera passer par le purgatoire d'une récession modérée, espérant que l'énorme volume des dépenses publiques (avant tout des dépenses d'armements) évitera le risque de voir cette récession se transformer en crise grave, et restera à tout instant prêt à renverser la vapeur dans un sens inflationhiste si la récession durait trop longtemps ou si elle avait des conséquences sociales trop explosives.
4 La « surchauffe » qui se manifeste actuellement dans l'économie vuest-allemande contient tous les éléments d'une récession du type de celle de 1966, aggravée par le fait qu'une conjoncture économique internationale beaucoup plus défavorable qu'en 1966 ne permettra plus de compenser la chute de la demande intérieure par une augmentation des exportations.
Les éléments de cette « surchauffe » sont : l'utilisation à plein rendement de toute la capacité de production ; la pénurie de main-d'œuvre caractérisée par la vacance de près d'un million de postes de travail es énormes excédents de la balance commerciale ouest-allemande (au dépassaient 4 milliards de dollars en 1968 et dépasseront sans doute également ce chiffre en 1969 !)
Les marchandises ouest-allemandes sont dans une situation concurrentielle exceptionnellement favorable : les coûts salariaux par unité produite ont diminué de 10 % en Allemagne au cours des deux dernières années, alors qu'ils ont augmenté entre 7 et 15 % chez les principaux concurrents du capitalisme allemand (les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France), et de 2 % au Japon; en dehors de l'Allemagne, ils n'ont diminué qu'en Italie parmi les principales puissances impérialistes.
Comparés au niveau de 1967, les prix à l'exportation des produits allemands ne révélaient en avril 1969 qu'une augmentation de 3,5 %, contre 6 % aux Etats-Unis, 7 % en Grande-Bretagne, 7 % en France et même 12 % aux Pays-Bas. Résultat : les exportations de produits manufacturés ouest-allemands se situèrent pendant le deuxième trimestre 1969 à 30 % au-dessus du niveau moyen de 1968 !
Les contre-coups ne peuvent tarder à sa manifester dès le second semestre de 1969. Les prix allemands vont commencer à augmenter à leur tour. La hausse des exportations va se tasser : la pénurie va apparaître sur le marché des capitaux (accentuée par un mouvement de plus en plus ample d'exportations de capitaux ouest-allemands). Les taux d'intérêt vont grimper vers de nouveaux records. Les investissements connaîtront un brusque temps d'arrêt. Déjà une nouvelle réévaluation du Deutsche Mark, qui aurait peut-être pu éviter la surchauffe au début de 1969, ne pourra plus ralentir la hausse des prix vers la fin de cette année.
La seule question qui reste ouverte est celle de savoir si la « surchauffe » pourra être jugulée par des moyens « classiques » (fiscaux et monétaires), ou si elle provoquera. une récession sérieuse, comme en 1966. Si elle éclate en 1970, elle ne pourra plus être tempérée par de nouvelles augmentations des exportations. La fin du boom aux EtatsUnis, les effets de la politique d'austérité en France (s'ajoutant à ceux de la dévaluation du franc) et en Grande-Bretagne, les répercussions immédiates que toute récession ouest-allemande provoquerait sur la conjoncture des pays du Benelux, empêcheront toute augmentation substantielle des exportations ouest-allemandes. Il n'est même pas exclu que les effets cumulatifs de ces divers phénomènes fassent coïncider cette fois-ci un recul des exportations avec un recul de la demande intérieure allemande, en cas de récession. Le mieux que peuvent espérer aujourd'hui les capitalistes internationaux, c'est qu'un décalage d'une demi-année sépare une récession américaine du début de 1970 d'une récession ouest-allemande qui n'éclaterait que vers la fin de cette annéelà.
éventualité d'une récession coniointe de l'économie américain
- de l'économie ouest-allemande en 1970 placerait l'economie capita liste internationale devant la conjoncture la plus défavorable qu'elle ait connue depuis la seconde guerre mondiale. En fait, en-dehors du Japon - qui poursuit une expansion exceptionnellement rapide nourrie à la fois par les possibilités d'industrialisation interne et d'expansion commerciale dans tous les pays asiatiques et riverains du Pacifique, mais auquel une récession américaine porterait en tout cas un coup dur, plus qu'un quart des exportations japonaises allant vers les Etats-unis — toutes les puissances impérialistes risquent d'être entraînées dans une telle récession. Celle-ci ne manquerait pas non plus d'avoir des conséquences graves sur les cours des matières premières, donc sur la situation économique des pays semi-coloniaux, donc sur la capacité de ces pays d'acheter des produits exportés par les puissances impérialistes. La révolution coloniale ne pourrait pas ne pas s'en trouver stimulée.
Ce serait, en fait, la première fois depuis la crise économique de 1938 que la grande majorité des pays impérialistes risqueraient d'être entraînés conjointement dans le tourbillon d'une récession. Les experts du Marché Commun, en bons serviteurs de l'impérialisme, sont parfaitements conscients des risques graves qu'une telle éventualité entraînerait pour la stabilité internationale du système capitaliste. Ils s'évertuent à multiplier les avertissements et les prises de contact en vue d'arriver au plus tôt à une • politique conjoncturelle commune » au sein de la
C.E.E. voire au sein de IO.C.D.E. (qui rassemble les principales puissances capitalistes industrielles du monde). Cette « politique conjoncturelle commune », loin de viser à une plus grande synchronisation de la conjoncture, chercherait, du moins dans l'immédiat, à éviter la coïncidence d'une récession américaine avec une récession ouest-allemande et avec une politique de déflation en France et en Grande-Bretagne.
L'es chances de succès de ces efforts sont pourtant limitées surtout du fait de la crise monétaire internationale, qui réduit la marge de manœuvre et l'autonomie d'action de chacune des bourgeoisies impérialistes. Toute politique anti-récession radicale ne peut que précipiter l'inflation universelle. Toute politique anti-inflationniste conséquente ne peut qu'accentuer l'ampleur de la récession attendue.
L'éventualité d'une récession aux Etats-Unis représente une menace d'autant plus grave pour les puissances impérialistes européennes que les Etats-Unis sont devenus un des principaux débouchés sinon le principal marché de tous ces pays. L'hebdomadaire The Economist s'exprime à ce propos non sans lucidité en affirmant dans son numéro du 23 mengue, craint au un rat nisemon prononau août 1969 : « Si l'Allemagne, qui vend habituellement 9 % de ses Etats-Unis pourrait réduire le surplus commercial et la production en Allemagne, alors la Grande-Bretagne (qui vend habituellement 12 % de ses exportations aux Etats-Unis) devrait sans doute être terrifiée par une telle perspective. »
Il faut le répéter une fois de plus : même une récession simultanée aux Etats-Unis, en Allemagne occidentale, ainsi que dans la plupart des autres puissances impérialistes, ne précipiterait pas un nouveau krach de l'ampleur de celui de 1929-33. Une telle dépression catastrophique et prolongée est exclue avec un budget militaire qui dépasse les 120 milliards de dollars par an pour les pays capitalistes, avec la certitude de voir les dirigeants de la bourgeoisie préférer la relance de l'inflation à l'aggravation de la crise, si celle-ci devait se prolonger. Mais, en cas de récession simultanée dans les principaux pays impérialistes (à l'exception du Japon), il se produirait une récession beaucoup plus grave que celle de 1959-1960 (principalement aux Etats-Unis) ou celle de 1966-1967 (principalement en Allemagne occidentale). La chute de la production, de la demande globale, des revenus des travailleurs, et surtout la chute de l'emploi, seraient beaucoup plus élevées qu'à ces moments-là dans la plupart des pays impérialistes et entraineraient un mouvement de suppression des entreprises les moins rentables, de faillites et de concentration, ainsi que de prolétarisation de classes moyennes, beaucoup plus prononcé. La radicalisation de couches entières de la classe ouvrière et l'exacerbation de la lutte de classe, s'accroitraient proportionnellement.
Plus la conjoncture économique internationale se détériore pour l'impérialisme, plus la solidarité et la coopération internationale inter-impérialiste sont condamnées à reculer, plus la concurrence internationale s'exacerbera, et plus chacune des puissances impérialistes aura tendance à appliquer des remèdes monétaires et commerciaux qui correspondraient à ses propres intérêts, plutôt qu'à ceux du système dans son ensemble.
Les derniers mois ont déjà apporté deux confirmations de cette tendance. Le refus du grand patronat ouest-allemand à accepter la revalorisation de la Deutsche Mark au moment où les « intérêts du système » (y compris les intérêts d'une croissance plus étalée en Allemagne occidentale) l'exigeaient de toute évidence, ne s'explique que par un seul facteur ; la peur de perdre trop de marchés dans l'immédiat, qu'il n'était guère certain de retrouver lorsque le besoin s'en ferait sentir (surtout au moment d'une récession ouest-allemande). Une revalorisation de la D.M. combinée avec une dévaluation du franc français aurait fait perdre à l'industrie ouest-allemande des exportations de l'ordre de 600 millions de dollars rien que vers la France, sans compter les pertes sur d'autres marchés et les pertes sur le marché intérieur. Une perte globale de 2 milliards de dollars (c'est-à-dire la moitié du surplus commercial courant) aurait été vraisemblable. C'était un risque que le grand patronat - et son porte-parole politique, le chancelier Kiesinger — n'ont pas voulu prendre.
La manière dont Pompidou a organisé la dévaluation du franc français, sans consulter ses « partenaires » du Marché Commun, sans informer préalablement le Fonds Monétaire International, afin d'obtenir le maximum d'avantages de la mesure sans tenir compte de ses effets sur d'autres économies impérialistes menacées ( avant tout l'économie britannique où la livre est plus faible que jamais) confirme la même tendance. Un incident prend la valeur d'un symbole : la décision de dévaluer le franc avait été prise la veille même du jour où le ministre français se rendait à Bruxelles pour décider solennellement avec ses collègues du Marché Commun d'une coopération monétaire plus étroite, Giscard d'Estaing se garda bien d'en informer ses « chers collègues » le lendemain...
• En cas de récession, des réactions monétaires et commerciales inspirées par le principe du « sauve qui peut » seraient donc probables. La parité actuelle de la livre stérling ne survivrait pas à une chute brusque des exportations britanniques. La tentative de réformer l'ensemble du système monétaire international dans un sens correspondant surtout aux intérêts de l'impérialisme américain aurait encore moins de chances d'être réalisée en cas de récession internationale qu'en situation de haute conjoncture. Des renversements rapides de la tendance à la libéralisation croissante des échanges entre pays impérialistes seraient inévitables. Non seulement le protectionnisme américain s'accentuenait, mais d'autres pays que la France (avant tout sans doute l'Italie) pourraient avoir recours au contrôle des changes, si l'évasion des capitaux s'amplifiait, soit par un mouvement spéculatif (la balance commerciale italienne reste positive, et la capacité concurrentielle de l'industrie capitaliste italienne fort élevée), soit pour des motifs de crainte de crise sociale et politique.
En pratique, cette politique du « sauve qui peut » aboutirait à une tentative des puissances impérialistes les plus fortes, dont la capacité concurrentielle est la plus grande, d'exporter vers des concurrents plus faibles le chômage, la mévente et les crises sociales les plus dures. Celles-ci menacent donc dans ce cas les pays qui apparaîtront comme les anneaux les plus faibles de la chaîne impérialiste, surtout l'Espagne et la France et sans doute aussi (pour des raisons sociales et politiques plus que pour des raisons économiques) l'Italie. Les possibilités de chercher ailleurs -- notamment par l'accroissement du commerce Est-Ouest - un relâchement, ne fût-ce que partiel, de ces pressions sont des plus limitées, vu les débouchés fort restreints que le capital peut déià trouver dans ces pays.
7 Les causes profondes qui déterminent la détérioration de la situation de l'économie capitaliste internationale ne sont pas d'ordre monétaire, elles tiennent aux contradictions fondamentales du régime capitaliste, que celui-ci n'a réussi à aucun moment à surmonter pendant la phase d'expansion accélérée.
Dire (comme l'affirment les uns) que c'est l'inflation qui cause la récession généralisée, répondre (comme l'affirment d'autres) que ce sont plutôt les techniques déflationnistes de lutte contre l'inflation qui sont la cause du mal, c'est s'arrêter aux phénomènes superficiels, et ne pas aller au fond des choses
S'il y a eu et s'il y a inflation universelle dans l'économie capitaliste, ce n'est pas parce que la technique monétaire a été mal inspirée ou mal appliquée, mais parce que sans inflation le capitalisme international est absolument incapable de surmonter, ne fût-ce que temporairement, l'écart grandissant entre le développement colossal de la capacité de production de son économie et le développement beaucoup plus restreint de la capacité de consommation solvable (c'est-à-dire du pouvoir d'achat) du « dernier consommateur ». A ce propos, il est très révélateur qu'aux Etats-Unis, la valeur totale des ventes de détail se situe au milieu de 1969 à 45 % au-dessus du niveau moyen des années 195759, alors que la production industrielle a pratiquement doublé pendant la même période décennale, et que la valeur des investissements productifs (achats annuels de biens d'équipement et de terrains et bâtiments industriels) a triplé. C'est le déséquilibre entre ces trois taux de croissance - déséquilibre inévitable en régime capitaliste - et non la politique monétaire des gouvernements capitalistes qui condamne le boom à une fin certaine. La seule chose que la politique monétaire peut faire, c'est déterminer le moment où cet arrêt se produira, c'est-àdire le retarder (au prix d'une aggravation inévitable) ou le précipiter (dans l'espoir d'une atténuation)
De même, si les investissements productifs reculent à un certain moment du cycle, cela est dû essentiellement non aux restrictions de crédit, mais à l'accumulation d'une capacité de production excédentaire dans les principales branches industrielles. Ainsi, en ce qui concerne la récession ouest-allemande de 1966-67, le taux d'utilisation de la capacité installée dans l'industrie manufacturière était tombé du maximum de 95 % (fin 1960) à 88 % à la mi-1965, à 80 % fin 1966 et à 78 % à la mi-1967. De même, aujourd'hui, le taux d'utilisation de la capacité productive de l'industrie américaine est tombé du maximum de 91 % (au sommet du boom, en 1966) à 85 % en 1967, 84 % au premier trimestre de 1968 et 83,5 % en juin 1969. Si ce mouvement se poursuit et s'amplifie quelque peu, la récession devient inévitable.
Tout ce qui se passe actuellement dans l'économie capitaliste internationale confirme la justesse des thèses fondamentales du marxisme : aussi longtemps que le capitalisme subsiste, les fluctuations économiques, la succession de phases de haute conjoncture et de crises de surproduction sont inévitables. Ces fluctuations découlent de la nature même du capitalisme, c'est-à-dire de la production généralisée de marchandises, de la propriété privée des moyens de production, des décisions d'investissements prises de manière décentralisée, sous le fouet de la concurrence, et de la division de classe du revenu national qui ne permet pas un développement proportionnel de la capacité de production sociale et de la capacité de consommation solvable des masses laborieuses. Voilà où il faut chercher les causes réelles des récessions et non dans les phénomènes monétaires.
8 La détérioration conjoncturelle de l'économie capitaliste internationale provoquera inévitablement une aggravation des contradictions de classe et des luttes ouvrières amplifiées dans de nombreux pays impérialistes, indépendamment du fait qu'elle aboutisse cette fois-ci à une récession généralisée ou que le capitalisme échappe une fois encore à celle-ci.
En effet, les facteurs qui déterminent cette détérioration conjoncturelle jouent dès maintenant dans le sens d'efforts répétés de la bourgeoisie pour arrêter ou du moins atténuer la chute du taux moyen de profit, inévitable dans cette phase, par une agression contre le pouvoir d'achat et l'emploi des travailleurs, la deuxième devant d'ailleurs assurer le succès de la première. Aux Etats-Unis même, le pouvoir d'achat hebdomadaire moyen des salariés (77,62 dollars de 1957-59) du mois d'avril 1969 est inférieur non seulement à celui de septembre 1968 (79,86 dollars de 1957-59), mais encore à la moyenne de 1967 (73,13 dollars de 1957-59) de 1966 (73,39 dollars de 1957-59) et même de 1965 (78,53 dollars de 1957-59). Rien d'étonnant à ce qu'une série de syndicats américains annoncent maintenant des revendications d'augmentation de salaires allant jusqu'à 10 % par an, ce que le patronat peut difficilement accorder dans une phase de déclin conjoncturel.
En Grande-Bretagne, le chômage est en hausse constante depuis 1966, passant de 362 000 en cette année à 561 000 en 1967, 587 000 en 1968 et 608 000 pour la période juin-juillet-août 1969. Deux professeurs de la London Business School prévoient même 675 000 chômeurs pendant l'hiver prochain, selon le Sunday Times du 17 août 1969. Rien d'étonnant à ce que les travailleurs britanniques s'opposent, dans ces conditions, avec acharnement à toutes les tentatives de « rationalisation » capitaliste et défendent leurs emplois contre l'offensive patronale.
En France, la combinaison de la dévaluation et des mesures d'austérité qui lui succéderont unira les deux offensives. On prête au régime l'intention de geler le pouvoir d'achat au niveau du début de 1969 (c'est-à-dire à un niveau qui avait déjà effacé une bonne partie des gains de mai 1968), tout en pesant sur la demande intérieure de façon à accroitre inévitablement le chômage.
Même si elle n'aboutit pas à une récession généralisée, la détérioration actuelle de la conjoncture capitaliste internationale ne pourra qu'accentuer toutes ces tendances et la résistance inévitable que les travailleurs leur opposeront.
Ce qui rend la situation explosive pour le système capitaliste, c'est le fait que cette détérioration conjoncturelle, intervenant après la montée révolutionnaire de mai 1968 en France et l'apparition d'une avant-garde assez large en Italie, peut entraîner des couches ouvrières importantes à rejoindre le combat révolutionnaire de l'avant-garde contre les structures mêmes du régime capitaliste, pour le contrôle ouvrier, pour le refus de l'autorité patronale, contre les manifestations les plus scandaleuses de l'économie capitaliste de marché (voir le succès des actions dites des « points rouges » en différentes villes ouest-alleman des).
Cette convergence ne sera pas spontanée. La détérioration de la conjoncture économique ne débouche pas automatiquement sur des luttes anti-capitalistes de grande ampleur. La bourgeoisie impérialiste conserve des marges de manœuvre. Elle ne tardera pas à faire peser de préférence les licenciements et les réductions d'horaires sur les travailleurs immigrés, à opposer des couches ouvrières les unes aux autres, à utiliser sur une échelle plus ample des tendances à la démoralisation parmi les chômeurs ou les petits bourgeois déclassés, dans un sens de renforcement des tendances à l'Etat fort ou même des tendances carrément préfascistes. La construction d'une nouvelle direction révolutionnaire reste donc plus que jamais la tâche-clé. Si la classe ouvrière ratait encore une fois la chance d'une montée révolutionnaire, l'initiative pourrait passer à la droite ou à l'extrême-droite dans plus d'un
Mais la perspective immédiate va en sens inverse. Pour le moment, c'est l'avant-garde, l'extrême-gauche, qui se renforce dans la plupart des pays impérialistes, a un rythme beaucoup plus rapide que l'extrême-droite. La classe ouvrière conserve intact son potentiel de lutte, et sa riposte à l'agression capitaliste sera ample et importante. C'est donc une véritable chance qui s'ouvre pour les révolutionnaires de faire pénétrer leur programme et leur organisation beaucoup plus profondément que dans la phase précédente au sein des masses laborieuses, et de combattre hardiment pour donner une solution socialiste révolutionnaire à la crise capitaliste. Cette crise découle d'ailleurs moins d'une récession généralisée ou non, d'une chute déterminée de l'activité industrielle, que des tendances générales de développement de l'économie et de la société capitalistes, et notamment de la crise de plus en plus aiguë des rapports de production capitalistes, dont une partie croissante du prolétariat occidental commence à prendre conscience.
Dans ce sens, l'année 1970 s'annonce non seulement année plus sombre pour l'économie capitaliste, mais encore et surtout comme pouvant être une année faste pour la lutte de classe révolutionnaire.
25 août 1969.