Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 38

Après le départ de de Gaulle

Quatrième Internationale, n° 38 · juillet 1969 · p. 1-10 · 4 568 mots

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Le gigantesque mouvement révolutionnaire de Mai 1968 sembla laisser intact le pouvoir gaulliste; celui-ci parvint même, un mois après le mouvement, à obtenir aux élections législatives une majorité parlementaire comme on n'en avait jamais vu de pareille dans l'histoire du pays. Moins d'un an plus tard, le 27 avril 1969, une faible majorité de bulletins de vote à un référendum sur des questions politiquement secondaires provoqua la démission de de Gaulle. Certains y ont vu une justification des « voies pacifiques et parlementaires » et une condamnation des méthodes révolutionnaires. Mais l'élection de Pompidou, quelques semaines plus tard, comme président de la République soulève bien des questions sur ce qui se passe actuellement en Francé et sur les perspectives tant pour ce pays que pour l'Europe. En tout cas, nous avons d'abord une illustration extraordinaire du fait que, dans un pays plein de contradictions dont certaines très explosives et qui a déjà connu une crise révolutionnaire, le baromètre électoral — du moins dans ses résultats globaux - présente une inertie au plus haut point trompeuse.

Revenons tout d'abord sur de Gaulle. Son accession au pouvoir en mai-juin 1958 avait constitué le coup le plus dur porté à la classe ouvrière depuis la fin de la courte période révolutionnaire de l'aprèsguerre. Son départ du pouvoir — dont l'importance ne doit pas du tout être sous-estimée, ainsi que nous le verrons plus loin — ne s'est toutefois pas produit dans la clarté politique, d'une façon qui soit indiscutablement profitable aux masses travailleuses. La crise révolutionnaire de mai-juin 1968, sans pouvoir nécessairement renverser le système capitaliste en France, aurait pu assurer l'élimination du régime gaulliste et porter au pouvoir les deux partis, P.C.F. et P.S., et établir un régime démocratique très instable qui, dans les conditions données, aurait soulevé la question du pouvoir des travailleurs. Mais ces deux partis ne voulaient à aucun prix accéder au pouvoir autrement que par des bulletins de vote, ils voulaient aussi la collaboration des formations de « gauche » de la bourgeoisie, que le mouvement de mai effraya et déplaça vers la droite. De ce fait, de Gaulle put rester au pouvoir. Mais le mouvement de mai n'en avait pas moins porté un coup très rude aussi bien au capitalisme français dans son ensemble qu'à de Gaulle personnellement. La crise financière de novembre 1968 fut pour ce dernier un vote de défiance autrement significatif que la victoire électorale remportée quelques mois auparavant. Dès la fin de l'année 1968, des indices permirent de voir que le grand capital qui, pendant dix ans avait utilisé de Gaulle à son plus grand profit, cherchait à lui substituer un dirigeant moins usé et, en outre, moins susceptible de caprices, notamment dans le domaine international. C'est de Gaulle lui-même qui lui fournit l'occasion de procéder à cette opération. Pour de Gaulle, un référendum était toujours un plébiscite. Sentant le terrain miné depuis les événements de Mai, cherchant à rétablir son autorité sur les couches bourgeoises, il lança son référendum du 27 avril 1969. Au début de la campagne, il semblait devoir réussir, car ne se prononçaient pour le « non » que les opposants habituels (socialistes, communistes, radicaux, plus divisés entre eux que jamais, et une frange d'extrême-droite). Mais, très rapidement, il fut visible que la campagne ne portait pas, que l'habituel thème de de Gaulle « moi ou le chaos » laissait les gens indifférents (et pour cause, les bourgeois voyaient désormais en lui le chaos). Aussi, d'astucieux politiciens bourgeois, en plein milieu de la campagne, élevèrent la voix pour dire : il n'y a pas de danger à gauche, c'est le moment de renvoyer de Gaulle. Quant au dauphin Pompidou, tout en proclamant qu'il était pour le « oui », tout en jurant ses grands dieux qu'il serait toujours fidèle à de Gaulle, il se gardait de répondre aux gaullistes les plus inconditionnels qui lui demandaient d'affirmer qu'il refuserait d'être candidat si de Gaulle était battu.

Dans ces conditions, bien que les travailleurs aient apporté un nombre massif de « non » à ce référendum, l'échec de de Gaulle ne peut être identifié à une victoire des travailleurs; ceux qui le pensent sont politiquement myopes. Les travailleurs ont servi de force d'appoint à une opération audacieuse de la bourgeoisie visant à substituer Pompidou — ou éventuellement un autre — à de Gaulle. Myopes et ridicules ceux qui pouvaient penser qu'on pouvait remporter des victoires ouvrières dans la Ve République par des bulletins de vote !

Le remplacement de de Gaulle par Pompidou ne règle évidemment pas un seul des problèmes qui se posent au capitalisme français qui, en dépit de sa rouerie politique de longue date qu'il a montrée une fois de plus dans l'opération référendaire, n'a tout au plus obtenu qu'un pis-aller temporaire.

La crise révolutionnaire de Mai 1968 a des causes multiples dont nous avons eu l'occasion de parler à plusieurs reprises. Parmi elles, il y avait la faillite de la politique de « grandeur » et « d'indépendance nationale » que de Gaulle avait pratiquée au cours des années écoulées. L'économie française est lourdement handicapée dans le Marché commun européen et à l'échelle mondiale, par des objectifs de prestige (dans les domaines nucléaire, spacial, aéronautique, informatique, entre autres) qui avaient été recherchés pour mener cette politique. Le refus d'une dévaluation du franc au lendemain de Mai a aggravé la situation économique. Le V° plan est en ruine. La balance des paiements est déficitaire. Dans le pays, des retards considérables existent dans le domaine des écoles, des hôpitaux, des logements, des routes, des télécommunications, etc. Après les étudiants, les ouvriers, les lycéens, les paysans, ce sont les petits commerçants et les artisans qui ont commencé à manifester contre les impôts écrasants, et pas de façon toujours pacifique. Sur le plan international, le jeu de bascule entre l'Est et l'Ouest n'a rien donné de substantiel. L'hostilité à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun européen a surtout servi... le roi de Prusse, à savoir l'Allemagne fédérale.

Sur le plan des institutions et des organisations politiques, le régime gaulliste a largement détruit les structures bourgeoises et réformistes des républiques passées, sans les remplacer par quoi que ce soit, l'U.D.R n'étant qu'une maffia d'individus sans scrupules, désireux de tirer profit aussi largement et aussi vite que possible du régime qui les a fait sortir de certains bas-fonds pour leur donner une apparence d'honorabilité bourgeoise. Il n'est pas sans intérêt de souligner que, dans sa campagne électorale, Poher a dénoncé, avec plus de vigueur même que ne l'ont jamais fait les partis ouvriers, les « polices parallèles », les « barbouzes » du régime gaulliste. Au lendemain du référendum, les hommes politiques du capital ont hésité quelques jours entre Pompidou et Poher. L'hésitation a cessé aussitôt qu'ils ont compris que Poher élu mènerait rapidement à de nouvelles élections législatives, dont l'issue était incertaine, tandis que Pompidou avait à sa disposition une Assemblée croupion ; il lui suffisait donc de prendre des engagements avec les représentants du grand capital (engagements qui n'ont rien à voir avec les promesses électorales) pour qu'il ait reçu leur appui.

Le parti socialiste a été le grand vaincu de l'élection qui a eu lieu, et c'est incontestablement un coup des plus décisifs qui a été porté à ce parti dont la base ouvrière avait énormément diminué et qui est composé d'un nombre très grand d'élus à tous les niveaux. On peut aisément mettre en évidence les raisons conjoncturelles qui expliquent la débacle de la candidature Defferre, telles sa désignation contestée au sein même des courants qui devaient constituer le nouveau parti socialiste et qui a eu pour effet de ne pas assurer à ce nouveau parti tous les éléments qu'il devait réunir, la décision de plusieurs fédérations socialistes de voter Poher dèe le premier tour, la campagne menée par Defferre avec la seule collaboration de Mendès-France et sans appui de la direction du P.S., etc. Mais ces causes étaient elles-mêmes le produit d'une situation plus générale : depuis Mai 1968, la direction du P.S. avait renoncé de facto à la politique d'« unité de la gauche » sans pour cela définir une autre politique. Le courant socialiste devait inévitablement perdre à la fois sur sa droite et sur sa gauche. Mais il y a des causes plus profondes encore qui ont produit ce vote. Depuis la fin de la guerre, le P.S. avait vu son poids électoral décliner pour atteindre environ 12 %. Dans la Ve République, toutes les formations politiques « démocratiques » ont vu leur rôle réduit à très peu de choses, et par suite, leur assise électorale diminuer. Le P.S. devait inévitablement perdre des voix. Le chiffre de l'élection présidentielle (5 %) est probablement audessous de celui que le P.S. aurait dans des élections législatives, mais sans aucun doute, la différence qu'il y aura désormais entre le P.C.F. et le P.S. sera plus grande que par le passé, et, sauf imprévu, elle sera irréversible.

Le fait que le P.S. occupera une place plus réduite sur la scène politique française ne manquera pas de compliquer et d'aggraver les rapports politiques.

On sait qu'un des facteurs qui a joué contre la possibilité d'une réédition de la politique du « Front populaire » depuis la fin de la guerre est le fait qu'à la différence de ce qui existait dans les années qui précédèrent celle-ci, le P.C.F. l'emportait électoralement sur le Parti socialiste. Il n'aurait pas été possible de le traiter de même qu'en 1936, comme un associé secondaire. De nombreuses tentatives avaient été faites pour associer à la S.F.I.O. des « forces » qui permettraient de faire qu'aux élections, le Parti socialiste ait plus de voix que le P.C.F Ce but fut une fois de plus proclamé ouvertement par Defferre et Mendès-France au cours de la campagne présidentielle. Cet espoir, probablement accru par la crise internationale du stalinisme, s'est désormais avéré tout à fait vain.

Nous avions dit à plusieurs reprises que l'évolution qui avait amené la majorité de la classe ouvrière française, à la suite des expériences du Front populaire et de la Résistance, à remplacer l'autorité de la direction du P.S. par celle du P.C.F. était dans sa grande masse irréversible et que la direction du P.C.F. ne pourrait être dépassée que sur sa gauche par une direction révolutionnaire à la suite de grandes expériences de luttes. Non seulement la direction du P.S. est incapable de regagner une audience auprès des membres et des sympathisants du P.C.F., même lorsque celui-ci connaît un profond processus de « socialdémocratisation » ; mais on voit aussi que, dès les premières grandes luttes, une partie de la clientèle socialiste tend à se déplacer vers le P.C.F. qui, lui, apparaît un peu plus vigoureux que le P.S. Nous reviendrons plus loin sur la situation du P.C.F. pour voir ce qui existe effectivement derrière cette « stabilité » électorale que politiciens bourgeois et dirigeants du P.C.F. considèrent comme un signe de « victoire »..

Le passage de de Gaulle à Pompidou ne pouvait évidemment pas supprimer les problèmes qui se posent au capitalisme français, mais a-t-il donné à celui-ci une direction politique plus forte, qui soit entre autres capable de remettre les choses en ordre sans troubles graves? Faut-il considérer que Mai 68 n'a été qu'un accident dû à une fausse manœuvre et qu'on ne verra plus de troubles sociaux d'envergure grâce à une direction du pays à la fois plus ferme et plus souple? Ou bien, si l'on pense que la situation en France reste très explosive, le capitalisme français dispose-t-il avec Pompidou d'une direction « politiquement » plus forte ?

La gravité de la situation en France n'est ignorée d'aucun des hommes politiques de quelque bord qu'il soit. Même au cours de la campagne électorale présidentielle, cette gravité a été soulignée et chacun des candidats bourgeois, Pompidou et Poher, déclarait que l'autre n'était pas capable de répondre aux exigences de la situation, que l'autre ne pouvait que provoquer des situations dangereuses : les deux demi-vérités ou les deux demi-mensonges se complétaient.

Il est tout à fait vrai que de Gaulle était usé, mais il ne s'agissait pas dans son cas de remplacer un homme par un autre, comme on remplace dans un régime parlementaire un chef de gouvernement par un autre selon des rites éprouvés depuis longtemps. De Gaulle était arrivé au pouvoir, en 1958, sur la base d'un coup de force de l'armée alors établie en Algérie. Il a remplacé la démocratie parlementaire bourgeoise par un régime de type bonapartiste. Le système d'élection du président de la République par l'ensemble du corps électoral était tout nouveau (du moins il y avait plus d'un siècle qu'il n'avait été employé, et la tradition républicaine l'avait rejeté du fait que ce genre d'élection avait porté au pouvoir le futur Napoléon III). Il est vrai que les bourgeois n'ont plus guère de tendresse pour cette tradition républicaine : sans complètement repousser l'existence du Parlement, ils n'ont plus pour cette institution que des sentiments mitigés, car elle n'est pas adaptée aux besoins d'un « Etat fort ».

L'opération du référendum fut faite dans une période de calme social relatif car les organisations de masse de la classe ouvrière utilisent les périodes électorales pour mieux prêcher la paix sociale. L'élimination de de Gaulle et l'élection d'un nouveau président de la République se sont donc effectuées sans soulever de difficultés. Mais, tout usé qu'il était, de Gaulle avait été pour la Ve République, le « Bonaparte » de la France capitaliste des années 1950 et 1960, en raison du rôle de chef de la Résistance qu'il avait joué pendant la guerre, reconnu par de larges couches dans les diverses classes sociales ainsi que par les partis de l'extrême-droite au P.C.F. Dans le régime actuel, il ne suffit pas de remplacer de Gaulle à la fonction de président de la République suivant un processus électoral déterminé pour incarner un Bonaparte sur le plan politique et social. On ne devient pas un « sauveur » de la nation par une élection. Il est tout à fait vrai que la tendance au « bonapartisme » dont Engels disait qu'elle existait chez tout gouvernement est assez accentuée à présent un peu partout, y compris en Grande-Bretagne, le pays qui fut traditionnellement celui du parlementarisme bourgeois. Mais l'existence d'une tendance n'est pas identique à sa réalisation. Pour le capitalisme français, un Pompidou est apparu comme un moindre mal par comparaison avec Poher, mais il n'a pas en lui l'autorité qui a permis à de Gaulle entre autres de faire passer l'indépendance de l'Algérie, malgré les complots des pieds-noirs et des officiers de l'O.A.S. On prétend que c'est Pompidou qui, dans les faits, a tenu tête au mouvement en mai-juin 1968 (encore que les choses ont peut-être été décrites à présent de cette façon pour les besoins de sa candidature), mais le 30 mai 1968 c'est encore l'autorité de de Gaulle qui a joué pour l'endiguer. Pompidou pourra peut-être à l'avenir, si la situation de lui permet, utiliser plus souplement que de Gaulle les rouages de la V° République, mais il ne peut sur le plan social posséder le poids, le prestige, l'autorité qu'a eus de Gaulle tant auprès de très larges couches bourgeoises que d'importantes masses travailleuses. Pompidou a certainement fait des promesses à ceux dont l'appui lui était nécessaire pour être élu, mais ce ne peuvent être que des promesses de second ordre (répartition des portefeuilles ministériels, quelques dispositions de façade). La situation du pays lui imposera très vite de lourdes mesures d'austérité. Même sur un plan aussi limité que celui du gouvernement, il sera dans l'impossibilité d'avoir les rapports que de Gaulle avait avec ses ministres, et qui étaient simplement ceux qui existent dans un régiment entre un colonel et ses inférieurs.

L'opération à laquelle le capitalisme français s'est livré était devenue une nécessité ; dans ce sens, elle a été effectuée dans les conditions les meilleures, mais elle n'a pas du tout remplacé le régime établi en 1958 par un régime mieux assis. Le pouvoir de Pompidou ne pourra être « fort » qu'en recourant rapidement à une répression renforcée, car il ne disposera pas d'une grande autorité. Les temps « stables », « prospères », etc., de la V° République sont révolus. Mai 1968 n'a pas été un accident, il était l'aboutissement du régime gaulliste, capable de bouleverser toute une série de vieilles structures archaïques de la société française pour le profit d'une couche très réduite du grand capital, obtenant quelques résultats tapageurs immédiats, mais détruisant la plupart des amortisseurs sociaux et faisant apparaître, dès que la situa tion économique s'est tant soit peu dégradée, un amoncellement de ruines. Le régime gaulliste ne pouvait aboutir qu'à une crise sociale majeure. Mai 1968 a inauguré une période de convulsions où révolution et contre-révolution s'affronteront indépendamment de tous les stratagèmes électoraux auxquels le pouvoir pourra recourir. De Gaulle avait obtenu en juin 1968 une Assemblée introuvable qui n'a rien fait pour le gêner, mais il n'a pu tenir dix mois. Il est douteux que Pompidou remplisse son septennat sans quelques grands accidents de parcours.

La direction du P.C.F., avons-nous déjà remarqué, appelle «victoire» le seul fait de conserver le nombre de voix le plus bas qui avait été obtenu au cours d'élections depuis la fin de la guerre. On voit donc que les ambitions du P.C.F. ne sont pas très grandes : conserver une clientèle électorale.

Nous avons également déjà observé qu'au cours de cette élection, le candidat du P.C.F. avait recueilli les suffrages d'électeurs socialistes

— il est aujourd'hui impossible de dire combien sont des électeurs circonstanciels du P.C.F., combien deviendront partie de la clientèle communiste. Mais ce n'est pas tout.

Pour la première fois, le P.C.F: a eu affaire à une opposition sur sa gauche qui ne peut être considérée comme négligeable. Au lendemain du premier tour, la direction du P.C.F. a reproché au candidat du P.S.U. d'avoir empêché par sa présence de permettre à Duclos de se trouver à la deuxième place, à la place de Poher, et elle a fait quelques remarques qui se voulaient narquoises sur le chiffre de voix du candidat trotskyste, Alain Krivine.

En ce qui concerne le P.S.U., il y a une certaine équivoque. En effet, le P.S.U. a, en mai et depuis, obtenu des adhésions d'une partie de ceux que l'on classe parmi les « gauchistes », c'est-à-dire des militants qui sont à la gauche du P.C.F., et dans la politique du P.S.U., il y a une phraséologie à leur intention. Par contre, la direction du P.S.U. - et son candidat Rocard tout particulièrement — a les yeux fixés à droite, quelque part entre le P.E.F. et le P.S. Une partie du monde politique dit de « gauche » ne se trompe pas et a soutenu Rocard à l'élection présidentielle (par exemple, les chrétiens dits de gauche de Témoignage Chrétien, des collaborateurs du Nouvel Observateur, etc.). De ce fait, il n'est pas possible de donner à la candidature Rocard une signification telle qu'il faille en conclure que le vote sur son nom se situe entièrement sur la gauche du P.C.F. ; néanmoins, cela est vrai pour une partie appréciable. Inutile de dire qu'aucun doute ne peut exister quant au vote pour le candidat de la Ligue communiste, Alain Krivine. Ce vote donne sous une forme numérique réduite toute l'importance du courant révolutionnaire dans le pays. Sa signification n'a d'ailleurs pas été sous-estimée par de sérieux observateurs politiques. On peut être certain que la direction du P.C.F. est plus que quiconque consciente du danger que constitue pour elle l'existence d'un courant politique sur sa gauche, au programme révolutionnaire hautement affirmé, et dont la force numérique n'est plus aussi négligeable pour elle que ne l'a été pendant de longues années celle des groupes d'avant-garde réduits à des dimensions minimes. On peut être certain que la direction du P.C.F ne changera pas fondamentalement sa politique réformiste des « voies pacifiques et parlementaires » ayant pour objectif la « coexistence pacifique » ; mais en même temps, elle s'efforcera d'éviter d'être doublée sur sa gauche par des courants trop forts, et cela peut l'amener à procéder en certaines circonstances à des opérations tactiques de « gauche ». Dans une certaine mesure, c'est ce qu'elle vient de faire en préconisant l'abstention pour le second tour. C'est la première fois que le P.C.F. préconise une telle attitude qui peut avoir une logique dangereuse pour les électoralistes : si l'élection pour le principal magistrat du pays ne permet pas d'aboutir à une solution favorable à la classe ouvrière et si le principal parti ouvrier préconise l'abstention des urnes, alors quelles peuvent être les voies de recours? Plusieurs facteurs ont sans doute joué dans la décision d'abstention du P.C.F., mais on peut affirmer que l'un d'eux est l'existence de ce courant révolutionnaire qui existe depuis Mai 68 et à qui la candidature Krivine a permis de se faire entendre à l'échelle nationale et même européenne.

Le plus gráve pour la direction du P.C.F., c'est qu'elle est obligée d'affronter une situation de crise aiguë de la société française sans avoir précisément une politique effective à présenter aux masses travailleuses. En effet, elle continue à préconiser « l'union des forces démocratiques », l'unité de la gauche, etc. Cette perspective avait peu à peu connu un succès auprès d'une audience grandissante, grâce — il faut ajouter — à la politique gaulliste plus qu'à la volonté et à la puissance de la gauche. Ce succès avait été consacré en 1965 par l'ampleur du vote pour Mitterrand contre de Gaulle, et en 1967 par des succès aux élections législatives qui avaient donné une Assemblée nationale où le gaullisme n'avait que quelques voix seulement de majorité Mais, dès que la chute de de Gaulle se posa comme une perspective réelle, c'est-à-dire à partir de Mai 1968, l'unité de la gauche vola en éclats : il n'y avait guère « d'unité » aux élections de juin 1968 ; l'occupation de la Tchécoslovaquie fit totalement sauter la perspective d'unité entre socialistes et communistes, en dépit de la faible déclaration du P.C.F. contre cette occupation ; le référendum d'avril 1969 ne ressuscita nullement cette « unité », et la campagne électorale présidentielle a considérablement aggravé cette situation. Il est apparu que cette « unité » de la gauche est au mieux un slogan électoral qui disparaît comme réalité au fur et à mesure qu'on paraît se rapprocher de sa mise en œuvre. Il n'y a jamais eu de programme pour cette unité, tout au plus des « options » et des « déclarations d'intention », et on voit mal comment un programme commun pourrait être établi, sur quoi et pour quoi. Cette situation a frappé de nombreux militants du P.C.F., comme on a pu le constater depuis Mai 1968 et plus particulièrement au cours de la campagne électorale. La perspective politique du P.C.F. est en réalité inexistante, elle est menacée et même détruite dès que la classe ouvrière entre en bataille. Quelle perspective faut-il donner à ses luttes : c'est en ces termes que se pose effectivement la question ? C'est en ces termes que les conditions objectives amèneront les militants en nombre croissant à penser.

Nous avons déjà indiqué sommairement les graves décisions que devra prendre le capitalisme français sur le plan économique : une dévaluation quasiment inévitable, un arrêt du travail pour les objectifs dépassant les capacités du capitalisme français; une réorganisation très étendue pour tenir tête à la concurrence dans le Marché commun et à l'échelle mondiale ; un sérieux programme d'austérité

Face à ces problèmes, les conditions politiques sont peu favorables. L'autorité d'un de Gaulle a disparu, les clans bourgeois ne disposent pas d'un arbitre. La classe ouvrière n'a pas vu sa combativité sérieusement amoindrie. La scène politique ouvrière s'est modifiée d'une façon dangereuse pour la bourgeoisie : une social-démocratie très diminuée par rapport au P.C.F., et celui-ci pour la première fois de son existence étant menacé sur sa gauche par une avant-garde encore insuffisamment bien organisée, mais néanmoins numériquement appréciable et qui possède une combativité certaine. Les avantages pour le capitalisme se trouvent d'abord dans le poids et le réformisme du P.C.F., ensuite dans le manque d'implantation suffisante de l'avant-garde révolutionnaire, mais on n'avait pas vu depuis longtemps une force d'avant-garde aussi nombreuse, aussi militante, et tout cela sur un arrière-plan mondial aussi révolutionnaire.

La chute de de Gaulle ne fait pas qu'inaugurer une nouvelle étape dans la vie politique de la France. De Gaulle fut certes un élément perturbateur de la politique européenne et mondiale du capitalisme, mais essentiellement sur les questions concernant les rapports entre Etats. L'arrivée de de Gaulle au pouvoir contribua en général à la consolidation des courants les plus réactionnaires en Europe. Aussi, si le remplacement de de Gaulle par Pompidou est en général envisagé avec un certain espoir par les chancelleries en matière de Marché commun européen, de problèmes monétaires, etc., on peut d'autre part être certain que le départ de de Gaulle - en dépit de l'équivoque politique dans laquelle il s'est produit en France - contribuera à affaiblir un peu partout en Europe les pouvoirs établis. Par son départ, la tendance à l' « Etat fort » a reçu un coup dur, les dissensions internes à la bourgeoisie et à ses diverses fractions auront, pour une période au moins, tendance à s'aggraver. C'est l'Allemagne qui devient « l'homme fort » de l'Europe, mais un homme fort dans une Europe généralement plus malade.

Le déséquilibre inévitable de la situation en France aura ses répercussions dans les autres pays, en Europe tout particulièrement. Il serait tout à fait surprenant que le régime de Franco, déjà atteint d'une certaine façon par le départ de Salazar au Portugal, ne soit pas davantage affaibli par le départ de de Gaulle.

Dans plusieurs pays où le pouvoir est profondément miné, il est certain que l'exemple donné par la France aura des conséquences indirectes qui iront dans le sens d'une exacerbation des contradictions et des oppositions aux tendances « gaullistes » qui s'étaient manifestées dans plusieurs pays. D'une façon moins accentuée, la politique de Pompidou qui s'efforcera pendant un temps de ménager la chèvre et le chou, provoquera également des incertitudes, partant des tiraillements dans les sphères dirigeantes des autres pays.

Les directions des Etats ouvriers préoccupées avant tout de la possibilité d'exploiter les contradictions inter-impérialistes pour faire progresser la politique de « coexistence pacifique », après avoir été désappointées par le départ de de Gaulle, n'ont guère caché leurs préférences pour Pompidou, espérant qu'il continuerait la politique de de Gaulle. Sans procéder à un revirement spectaculaire, celui-ci aura plutôt tendance à accentuer les changements opérés par de Gaulle luimême dès le lendemain de Mai 1968, c'est-à-dire à suivre une politique qui, tout en se revendiquant toujours de « l'indépendance nationale », était déjà légèrement plus axée du côté atlantique — et pour cause, la faiblesse intrinsèque du capitalisme français ne lui permettant pas d'agir autrement.

En conclusion, avec le départ de de Gaulle, et en dépit des conditions équivoques dans lesquelles ce départ s'est produit par suite des politiques des directions ouvrières traditionnelles, la crise des capitalismes européens a reçu une impulsion nouvelle favorable à l'exacerbation des luttes révolutionnaires, dans lesquelles l'avant-garde marxiste révolutionnaire peut faire progresser la construction de partis capables d'ouvrir la perspective de la lutte pour le pouvoir des travailleurs et pour les Etats Unis socialistes d'Europe.

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