Le Premier Cercle de Alexandre SOLJENITSYNE
Dès que parut Une journée d'Ivan Denissovitch, on sut que s'achevait la traversée du désert littéraire de la période stalinienne. Le livre tranchait à tel point par la hardiesse insolite du sujet, maitrise et les qualités de style, l'auteur inspira d'emblée un tel respect en tant que déporté et qu'écrivain que nul ne s'avisa de rechercher les limites de cet événement de renaissance. Le choc d'Ivan Denissovitch inclina à recevoir avec estime et sans analyse les nouvelles de La Maison de Matriona qui, si elles etalent parues tout d'abord, n'auraient pas re. quis autant d'attention et dont certaines n'étaient pas exemptes de faiblesses : pectivlisme seul, tolstoïsme, émouvant, mais court de perspective, de Matriona ; compromis avec le Ketchet Seal « réalisme socialiste » de Pour le bien de la cause. Seul, Un incident à la gare de Kretchetovka prolongeait la mise en accusation d'Ivan Denissovitch.
Aujourd'hui que paraissent chez nous les romans interdits, nous pouvons comprendre qu'il s'agissait, avec le recueil, du « publiable dans l'U.R.S.S. de la dé. stalinisation », de coups d'essai, aussi bien sur le plan littéraire que sur celui du sondage de la libéralisation. Le Premier Cercle (1) et Le Pavillon des Cancéreux (2) sont les chefs d'œuvre d'une pleine maturité. S'ils rejoignent les grands classiques russes, ce n'est pas essentiellement par la parenté de la forme. Celle-ci prouve seulement que nous somms toujours à l'ère historique qui vit naître le roman, et que sa trop fameuse « crise » n'est qu'une crise des roman. ciers bourgeois qui n'ont rien à dire. D'ailleurs, la forme du Premier Cercle innove plus qu'il n'y parait à première vue, et la suspension hardie de ses mul. tiples actions laisse le roman ouvert et oblige le lecteur à un effort de prolon. gation qui est une exigence des plus modernes.
C'est au plus profond que Soljenitsyne rejoint les grands classiques, par une similitude d'attitude, frémissante de pitié fraternelle et confiante, une continuite de singularité humaine qu'a revivifiée, par delà le renouvellement radical des années d'Octobre, la régression du stalinisme, en cela qu'elle revitalisait les valeurs passéistes russes, et leur « misè. re », aux dépens de l'invention d'une civilisation révolutionnaire universelle.
Le Premier Cercle, ce n'est pas seulement un camp de concentration « privilégié » et ses entours, c'est toute la société soviétique sous Staline ; Le Pavillon des cancéreux, ce n'est pas un problème uni. versel, situé, par occasion, en U.R.S.S., c'est le reflet de toute la société bureaucratique, telle qu'elle subsiste après la disparition du dictateur, comme les grands romans de Dostoïevski et de Tolstoï étaient chacun la synthèse d'un moment de la société tsariste. De même que les grands classiques russes, Soljenitsyne est un réaliste, au vrai sens du mot, parce qu'il choisit — de manière inverse aux diktats de l'idéalis. me bureaucratique, appelé par antiphrase « réalisme socialiste » — ce qui caracté. rise vraiment chaque pays et chaque époque, ce qui signe chaque civilisation, à savoir le lien de la souffrance des hommes. Ce réalisme là est seul capable d'at. teindre, à travers le moment historique, valeurs fondamentales de la vie, c'est-à-dire de réaliser l'essence de l'art. On peut parier que de tels livres parviendront à l'avenir, et comme beaucoup plus qu'un message : de ce temps. Mais ce qui nous importe dans le présent, ce n'est pas de détecter le classique de demain, c'est ce « plus vrai que le simple témoi. gnage » dont seul le grand roman est capable. Le Premier Cercle (d'un enfer que sa réalité nous rend plus sensible que celui de Dante) est un camp situé aux environs de Moscou et où sont réunis, afin de fournir au dictateur un système de cryptage et décryptage automatique de ses conversations téléphoniques, des savants et techniciens de l'acoustique et de la radio-électricité, flanqués de quel. ques philologues (non sans méprises qui ont fait échouer là débrouillards et chanceux incompétents s'arrangeant pour se maintenir et s'adapter). N'est-ce pas là une situation marginale, exceptionnelle, peu probante ? Au contraire. Ce camp de concentration, avec ses liaisons ner veuses qui vont, via le ministre Aba. kounov, jusqu'au sanctuaire du dictateur, au sommet de l'Etat, c'est le microcosme du stalinisme que le livre dévoile dans sa réalité profonde d'univers policier. C'était là l'U.R.S.S. de Staline (qui n'a pas complètement disparu, on le sait de. puis les nouveaux « procès de Moscou »), et ceux qui se refusent à le voir, même lorsqu'ils louent Soljenitsyne (*), prolon. gent encore la plus honteuse mystification que connut le mouvement ouvrier. Il faut croire jusqu'au bout l'écrivain qui a osé écrire cela dans son propre pays où il s'expose, nu, face aux héritiers de Staline qui n'attendent que l'occasion fa. vorable pour lui faire subir le sort de Daniel et de Siniavski. C'était cela le pré. tendu pays du « socialisme réalisé » : un monde tremblant encore plus de peur que de misere, tous ses talents, toutes ses valeurs, scientifiques et morales, en prison ou morts, et, au pouvoir, en place, tous les médiocres, les corrompus, les lâches.
En écrivant ces lignes, j'entends le chœur de ceux qui, pour avoir renié leur orgueil d'hier, « être de bons staliniens », n'en ont pas moins conservé leur inalté.
rable bonne conscience : « Voilà bien l'exagération trotskiste, l'anticommunisme ! Comment un tel système aurait-il pu durer, atteindre à la seconde place dans l'économie mondiale ? » Au vrai à l'échelle de l'histoire, ce système n'a pas duré ; et ce qu'il en subsiste ne du.
rera pas. Quant à sa durée relative — à l'échelle d'une vie humaine — elle trouve aussi son explication entre les lignes du roman de Soljenitsyne. Les dé. portés n'ont pas d'issue; ils sont pris au piège de l'histoire. Même les noncommunistes se réfèrent aux valeurs so. cialistes, se sont battus pour elles, et tra. vaillent — ne pouvant dissocier patrie socialiste et pouvoir bureaucratique à la consolidation du système qui les broie. Quant aux déportés communistes orthodoxes, leur contradiction avec euxmêmes, ainsi que nous le savons par Evguenia Guinsbourg, est encore plus dramatique puisqu'ils se refusent à voir que le cancer des camps n'est pas un mal. heureux accident passager, une erreur, mais une déviation fondamentale qui exi. gerait leur refus et leur lutte acharnée. Ceci amène un Rubine à attendre la révision prochaine de sa condamnation, alors qu'il sait, au fond de lui-même, qu'il n'en sera rien. Et au-dehors non plus, nul n'aperçoit d'issue progressive, sinon au bout de ce tunnel que l'on suit sans en voir la fin. Pourtant Soljenitsyne, lui, sait et montre comme l'édifice apparemment invulnérable était corrodé par ses contra. dictions, dont on pouvait croire qu'elles ne faisaient que paralyser les meilleurs. Même les femmes formées par le M.V.D. pour surveiller les « dangereux espions » détenus ne pouvaient croire à cette fiction au contact d'hommes qui devaient précisément leur incarcération à leurs qualités, et elles devenaient traîtres en aimant ceux qu'elles avaient mission de persé. cuter.
Microcosme, ce camp révèle ce que deviennent les valeurs humaines et les rapports sociaux les plus profonds quand la terreur et l'absurdité policières dominent une société.
Dans ces conditions, très vite, nous le savons, la connaissance s'étiole, car l'ima. gination créatrice, par la liberté qui est son oxygène, est subversive, ou au moins suspecte. Si le monastère qu'est le camp spécial cloisonne les chercheurs, seuls face à leur recherche, ce qui stimule certains, la tentative de de leur robotisation, par absence de contacts humains et limitation maximum du repos, à quoi s'ajoutent les tracasseries de règlement stérilisent la plupart. Quant aux techniciens-géôliers, ils sont trop absorbés par les aléas de la • loi de la jungle pour n'être pas réduits à l'état de parasites de leurs prisonniers. Mon contradicteur s'écrie que tous les chercheurs n'étaient pas en prison en
TIONALE 57 U.R.S.S. Non, certes - quoique plus qu'on ne croit, je fais là-dessus confiance à l'expérience de Soljenitsyne - mais Le Premier Cercle nous révèle aussi le mé. canisme de la paralysie de la culture; en levant pour nous le toit d'une chambre collective d'étudiantes et en nous les montrant s'épuisant sur des thèses qu'il faut récrire, une fois pour en supprimer toute référence aux savants étrangers, une autre fois pour en éliminer les sovié. tiques successivement tombés en disgrâce ; en mentionnant comment les professeurs des tont en order des adinameta nsune diplômes pour ne sant de succès, révélateur de leur inca. pacité ou de leur sabotage; comment les enfants des bureaucrates réussissaient, et comment les critères politiques de contormisme servile l'emportaient sur les connaissances scientifiques, etc. De ce cercle vicieux, l'U.R.S.S. n'a pas encore surmonté toutes les conséquences.
L'art, que la terreur tue tout d'abord est présent dans Le Premier Cercle avec le peintre détenu Kondrachev Ivanov. L'artriste libre, n'etait pas de premier pian, juste assez original pour n'avoir ni commande ni distinction ; une fois emprisonné pour crime d'audition de la lecture d'un roman impubliable, il peint enfin selon ses propres impulsions, des tableaux que leur description nous révèle l'équivalent pictural des œuvres roma syne. A cet artiste officiel Galakhov (C par le privilège de la réalité. Kondrachev a la violence commune, bain de souffrance de correspondant de guer me mis en scène par vide et impuissant. là plus profond encor l'art à la société burea déformé explique tou à la société.
Mais c'est ce qu'u l'amour qui révèle le Et l'amour aussi est b contaminé, corrompu. jenitsyne - et là à son réalisme - n'on ciété misogyne, l'attitu hommes, que ce soit cynique ou dans la pa d'un côté, les insolente ce, aussi sûres de la hiérarchique qu'elles la bourgeoisie occiden naïves vouées aux me révoltées devant la r rité. Les femmes exi mes qu'inversement, d femmes là où les hor responsabilités qu'ils ment attribuées. Les 1 syne sont singulièrem les du Brecht de Gr du III° Reich.
Rien ne semblerait de telles autres situa le monde capitaliste s précisément de l'U.R.S pas la pierre angul l'idéologie. La prostitu du communisme, est nesques de Soljenits'oppose l'écrivain 10lokhov ?) stérilisé coupure d'avec toute été rendu à l'art par par la fusion dans le la foule; l'écrivain re au pseudo-héroïsla propagande, est Soljenitsyne touche e que le rapport de lucratique : ce reflet t le rapport de l'art ne société fait de mieux ce qu'elle est. lessé par la terreur, Les femmes de Sol. icore, nous croyons t pas, dans cette soide ambivalente des dans la jouissance itiente résignation : is à bonne conscienjustice de l'ordre peuvent l'être dans tale,, de Tautre des :urtrissures, et plus évélation de la vé. gent plus des homPoù le désarroi des nmes dérogent aux se sont historique. lemmes de Soljenitent proches de cel. ind-Peur et Misère donc très différent tions connues dans 'il ne s'agissait pas .S. et s'il n'y avait lire du non-sens : tion du marxisme, pour un marxiste communiste plus déchirante encore que l'offense faite à l'amour — qui résiste au niveau le plus profond dignité humaine — qui forge dans les pires conditions.
sera plus long à réparer.
et à la les meilleurs
La Premier le mal à l face les faits les plus significatifs à cet égard : le portrait du « secrétaire salarié » confirme que le Parti ne sélectionne plus les meilleurs mais les pires opportunistes cafards et paresseux, perroquets bornés et tartufes. Les discussions et conversations idéologiques (Sologdine. Rubine sur la dialectique, Makariguine. Radovitch et Makariguine Clara sur le rapport du présent au passé) étalent la destruction du marxisme et du léninisme, leur transformation en cadavre scolas. tique.
Est-il vrai que Soljenitsyne est chretien comme le prétend Claude Roy? Brodski, Siniavski, oui, quoique d'une manière très particulière nouvelle; . Daniel, c'est improbable. Quant à Soljenitsyne, cela n'est pas manifeste dans ses livres et, en tout cas, il n'est pas dupe de la tentative d'identification de la mécanique mentale stalinienne avec le marxisme : la preuve - entre autres - en est dans. les chapitres sans doute les plus forts du roman, avec ceux de l'arrestation d'Innokenty Voladine, et - ce n'est pas un hasard - les plus contestés par la critique, en particulier par Claude Roy, ceux où Soljenitsyne nous montre Staline en personne, dans l'un d'eux travaillant à son fameux texte sur la linguistique, arrivant à la conscience de sa rupture avec la dialectique, et masquant cette rupture qu'il ne se sent pas encore capable d'imposer par les ambiguïtés de ses phrases grossières. Soljenitsyne com. mente : « Il n'aperçut pas l'ange de la théologie médiévale qui souriait pardessus son épaule. » Ces mots sont «le roi est nu!» de l'auteur, et le marxisme est ici bien servi. Les réserves sur ces chapitres prouvent que le mythe du guide génial est un mort qu'il faut encore tuer. Soljenitsyne perce Staline à jour et nous peint son crépuscule en parfaite cohérence avec ses anciens portraits, ceux que tracèrent des hommes qui le connu.
Mai une répétiti de Daniel BENSAID
La liste des livres envisageant tel ou tel aspect des « événements » de Mai ne cesse de s'allonger. Particulièrement inté. ressants sont les ouvrages écrits par les représentants des divers courants du mouvement ouvrier.
rent et dont le témoignage est pur de toute auto-justification stalinienne. Le regard de Soljenitsyne Contenantsd est celui de I'U.R.S.S. démystifiée, si sûr de lui qu'il n'hésite pas à le confier au jugement de tous. Claude Roy écrit : « On dirait que Soljenitsyne déteste trop Staline auCune déteste tron Staline et et le connaît de trop loin pour le décrire comme il dut probablement être : mons trueux mais sans doute pas médiocre... l'original devait être plutôt un personnage de Shakespeare qu'un banal super-appa. ratchik d'acier ». Shakespeare, notre époque, devrait ajouter des cordes à sa lyre : celles de Kafka et de Jarry. Les monstres d'aujourd'hui manquent de gran. deur : Hitler, Staline (pour ne pas parler des petits Johnson et autres) ont la mons. truosité à la fois énorme et mesquine, ils sont glaciaux comme les juges du Procès et grotesques comme Ubu; ils n'en sont d'ailleurs que plus terrifiants
La haine de Soljenitsyne n'est pas de celles qui aveuglent, elle se combine à la sérénité la plus hautaine : il méprise plus Staline qu'il ne le hait. A preuve son humour amer qui ponctue son texte et lui fait rassembler le recueil le plus complet des surnoms laudatifs du Chef de Toute l'Humanité Progressiste.
Avec tout cela, Soljenitsyne n'est pas un polémiste. Les préoccupations de cet homme au visage labouré par la souf. france sont situées au-dessus du niveau de l'histoire. Ce qui lui importe, c'est le sens de la vie. Le vrai thème du Premier Cercle n'est pas quoiqu'il semble la terreur et le monde qu'elle façonne, c'est la paradoxale liberté, voire la puissance. que les damnés trouvent au fond de l'enfer, c'està-dire la victoire de l'homme sur ce qui peut surgir d'inhumain dans l'humanité.
Michel LEQUENNE.
(1) Ed. Laftont, Paris.
(2) Ed. Julliard. Paris.
(*) < Quant à Staline, il était mort depuis long temps — depuis la guerre — comme l'avair die Pasternak », écrit Nella Bielski dans le Nouvel Observateur, valorisant ainsi l'idée qu'il y avait ca un bon Staline et un bon stalinisme avant la guerre, c'est-à-dire à l'époque de l'extermination des dirigeants et des militants d'Octobre.
68, on générale et Henri WEBER (1)
A-t-on assez écrit sur le rôle de « détonateur » joué en mai par le mouvement étudiant et sur les activités, mystérieuses et subversives pour les uns, négligeables voire nocives pour les autres, des organi. sations révolutionnaires, dissoutes en juin
Cercle ne faillit pas à nous jeter par le gouvernement? Bensaïd et Weber leaders, aux côtés d'Alain Krivine, de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire dissoute, étaient bien placés pour analyser le premier et faire le point sur les se. condes.
Les origines profondes et conjoncturelles de la crise de mai; la genese du mouvement étudiant et lycéen tel qu'on le connaît aujourd'hui, au travers de cinq ans et plus, de luttes de masse anti-impérialistes ou fractionnelles au sein de l'Union des Etudiants Communistes, les aspects exceptionnels de la grève générale,
L'armée roug
IONALE 59 59 les conditions objectivement révolutionnaires de la crise s'opposant au rôle sub.
jectif du P.C.F.; la description des diffé.
rentes tentatives de récupération du mouvement et la reprise en main du pouvoir, enfin les perspectives nouvelles que Mai a léguées aux révolutionnaires qui se concrétisent notamment par la bataille pour l'organisation ; voilà autant de thèmes fondamentaux envisagés avec vi.
gueur par deux acteurs de Mai.
(1) François Maspéro, éditeurs, Cahiers Libres,
N° 133. e assassinée •
22 juin 1941 de Alexandre NEKRITCH(1)
Le sujet du livre est, en lui-même, assez simple : l'auteur entend démontrer que l'ampleur du désastre militaire qu'a constituée l'invasion de l'U.R.S.S. par l'armée d'Hitler en juin 41 n'était pas explicable par la thèse stalinienne traditionnelle de la lâche et prompte trahison par l'Allemagne du traité germanosoviétique de 1939, mais qu'il fallait met. tre en cause dans son ensemble la politique de l'U.R.S.S. durant les années qui avaient précédé le déferlement nazi ainsi que la pratique irresponsable d'une importante partie de l'état-major soviéti. que (2).
Les thèses contenues dans ce livre ne seront pas, à dire vrai, entièrement inédites pour nos lecteurs. Ceux-ci savent quels étaient les fondements de la poli. tique de coexistence pacifique, voulue par Staline jusqu'au dernier moment — et même après (3). Ils savent aussi le peu de cas que fit Staline des avertissements que lui donnaient l'Angleterre ou les Etats.Unis, comme ceux de ses propres services secrets (Sorge au Japon, « l'orchestre rouge » en Europe occiden. tale).
L'on peut également remarquer que ce n'est souvent qu'en filigrane que Nekritch dépasse la critique du « culte de la personnalité ». L'on souhaite parfois moins de détails sur les relations diplomatiques internationales et une analyse plus poussée de la politique.
Ainsi, tinalement, le plus remarquable est , que ce livre, tel qu'il est, ait été dif. fusé en U.R.S.S., en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hongrie.
Ceux-là mêmes qui trouvent à cet ouvrage des limites indéniables, apprécie. ront néanmoins le chemin parcouru au lendemain du XX Congrès du P.C.U.S. Il s'agissait là, en dépit du sinistre barrage de l'historiographie stalinienne, de retrouver la voie de la recherche sincère qui n'attend que plus de moyens pour être véritablement scientifique.
Il faut lire le «Dossier de l'affaire Nekritch » qui, daus l'édition française, suit l'ouvrage, et notamment le procès. verbal du débat à l'Institut de marxisme léninisme auprès du C.C. du P.C.U.S. L'on y verra combien une large fraction de l'intelligentsia soviétique refuse dé. sormais de souscrire aux mythes et aux misérables poncifs idéologiques du stalinisme. L'on retrouvera aussi dans la bouche de certains les armes bien connues de l'obscurantisme bureaucratique (« Nekritch emploie les mêmes armes que la bourgeoisie », etc.).
Aujourd'hui, le livre de Nekritch est absent des bibliothèques publiques après avoir été épuisé sitôt ses 50.000 exem. plaires parus. Nekritch lui-même, maître à l'Institut d'Histoire de l'Académie des sciences de l'U.R.S.S., a été exclu du P.C.U.S. au terme d'un processus antistatutaire. Il est évident que le débat autour du «22 juin 1941» dépasse, et de loin, le contenu même du livre.
François THIBAULT.
(1) Grasset éditeur, Paris.
(2) Au moins celle qui avait survécu à la purge des cadres de l'Armée Rouge (Procès de 1937) contre le « centre trotskyste anti-soviétique »! Résultat : Toukhatchevski et bien d'autres furent fusillés ; « L'Histoire de la grande guerre patriotique de l'Union Soviétique 1941-1945 » (T. 6, Moscou 1965) précise que « pres de la mortie des commandants de régiments, presque tous les commandants de brigade et de division, tous les commandants de corps d'armée et des régions militaires, tous les membres des conseils militaires et tous les chefs des directions politiques des ré. gions militaires furent liquidés, ainsi que la majeure partie des cadres politiques des corps d'armés, des divisions et des brigades...» Il s'agit bien — dès 1937 — de l'assassinat de l'Armée Rouge.
(3) Plusieurs heures après l'attaque allemande le commissaire du peuple à la défense téléphonait à l'état-major de la région militaire spéciale Ouest « Sachez que vous ne devez entreprendre aucune action contre les Allemands sans notre accord... Le camarade Staline n'autorise pas l'artillerie à ouvrir le feu sur les Allemands. »