On ne peut faire un retour sur l'année qui s'est achevée sans en même temps faire un retour cinquante années auparavant. Le premier anniversaire de la République des Soviets avait été salué par la révolution en Allemagne et dans plusieurs pays d'Europe centrale. L'Internationale communiste se créait, portant les plus grands espoirs d'un proche triomphe de la révolution socialiste sur le continent européen. Tout en étant très conscients des difficultés de cette tâche, Lénine, Trotsky, les bolcheviks ne pensaient cependant pas alors que, dans le demi-siècle qui suivrait, la révolution socialiste connaî trait un sort encore plus tourmenté que celui décrit par Marx dans le 18 Brumaire :
« Les révolutions prolétariennes... se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n'abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d'elles, reculent à nouveau constamment devant l'immensité infinie de leurs propres buts, jusqu'à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière. »
ais la révolution poursuit sans arrêt son œuvre souterraine, comm larx dans le meme ouvrage l'ecrivait
« Elle perfectionne le pouvoir exécutif, le réduit à sa plus simple expression, l'isole, dirige contre lui tous les reproches pour pouvoir concentrer sur lui toutes les forces de destruction et, quand elle aura accompli la seconde moitié de son travail, l'Europe sautera de sa place et jubilera :
« Bien creusé, vieille taupe ! ».
En l'an 1968, elle a bien creusé, la « vieille taupe » ! Avec l'offensive du Têt, une petite nation qui poursuit héroiquement sa révolution socialiste a infligé une défaite au plus puissant impérialisme. Une crise de direc tion de cet impérialisme américain s'ensuivit qui n'a pas été close par lélection de Nixon. Deux gigantesques événements émergent en cette même année : Mai en France qui a dressé aux côtés de dix millions de travailleurs en grève, des centaines de milliers d'étudiants et de lycéens, de très nombreuses couches des nouvelles classes moyennes ; août en Tchécoslovaquie où la population laborieuse — qui avait mis ses aspirations dans une démocratie socialiste naissante - réussit pendant une semaine à rendre impuissante une armée d'un demi-million de soldats. Dans les plus grandes cités de tous les continents, à Berlin, Rome, Londres, Mexico, Rio de Janeiro, Tokyo, Calcutta, New York, San Francisco, etc., des démonstrations nombreuses et combatives ont rempli les rues. En Italie sont apparus les prodromes d'un « Mai 68 ». Cette année se termina, plus douloureusement si possible et plus fatalement pour le capitalisme, par une crise monétaire qui soulève les doutes les plus grands chez tous les possédants du monde.
Le premier enseignement de cette année doit être tiré dans le domaine de la théorie. Combien s'étaient trompés, tous ceux qui, sur la base de plusieurs années de prospérité capitaliste et de stagnation politique dans les pays les plus évolués économiquement, avaient pensé que le marxisme était dépassé, que le capitalisme s'était rajeuni à on ne sait quelle fontaine de Jouvence, que la classe ouvrière était gavée et corrompue par la « société de consommation » ! Quelle ne fut pas l'erreur non plus de ceux qui, voulant se donner malgré tout une perspective socialiste, étaient à la recherche de catégories remplir la mission historique pour laquelle le prolétariat se montrait soi-disant défaillant. Chacune des théories ainsi édifiées reposait sur une parcelle de vérité — les intellectuels, les parce qu'abusives.
Le rôle fondamental du prolétariat ne s'est pas seulement réaffirmé en France et dans plusieurs pays capitalistes avancés, il s'est également manifesté en Tchécoslovaquie, c'est-à-dire au sein d'un Etat ouvrier, dans la révolution politique contre la bureaucratie et pour la démocratie socialiste.
L'année 1968 a inauguré une période nouvelle de la révolution socialiste, car ni Mai en France, ni Août en Tchécoslovaquie n'ont été des épiphénomènes sans lendemain. Pas un jour ne s'est passé depuis les barricades de Paris sans qu'apparaissent le déséquilibre profond et lébranlement puissant du monde. Les pays les plus calmes, comme la Suisse en Europe ou l'Uruguay en Amérique latine n'en ont pas été exempts ; dans le pays de tradition parlementaire entre tous, la Grande-Bretagne, cette tradition commence à être contestée, ce qui ne s'était jamais vu depuis des décennies et des décennies.
La grande presse, les ministres bourgeois en mal de complots, les bureaucrates ouvriers réformistes ou staliniens, dénoncent à qui mieux mieux les « groupuscules » et autres « enragés ». Mais les « groupuscules » ont existé dans les vingt dernières années ; pourquoi n'ont-ils pas été entendus pendant ce temps là et d'où vient qu'ils acquièrent soudain une force politique aussi grande, si ce n'est précisément dans le tournant de la situation objective, dans le fait que les idées révolutionnaires qui, pendant longtemps, ne rencontraient guère d'écho correspondent aujourd'hui aux aspirations de masses de plus en plus nombreuses, avant tout parmi les jeunes générations ?
De 1948 à 1968, la révolution socialiste était loin d'avoir disparu, mais elle avait eu une progression déséquilibrée. Elle battait son plein dans les pays à structure coloniale, mais ne faisait que couver dans les pays capitalistes les plus développés. Cette distorsion a commencé à disparaître cours de 1968. La révolution du secteur colonial n'est plus seule à s'attaquer au système capitaliste, elle n'est plus comme par le passé dépendante dans une aussi grande mesure de l'appui si perfide de la bureaucratie. Le réveil s'est produit dans les pays impérialistes et la stabilité relative de la bureaucratie dans les Etats ouvriers a été également fortement ébranlée.
Il n'y a certes pas eu partout de gigantesques mouvements de masse, et les très grands mouvements qui se sont produits n'ont pas donné tout ce qu'ils auraient pu donner. Aussi bien à Paris qu'à Prague, on a pu constater que ce ne fut pas dû à quelque faiblesse intrinsèque des masses. Elles ont fait preuve d'élan, d'initiative, d'ingéniosité, de capacité à trouver dans une très grande mesure des objectifs, des formes de manifestations, des mots d'ordre. Les défaillances, les carences, les trahisons ont été le fait des directions seules.
Le déséquilibre est désormais installé dans les pays les plus riches du monde, même dans ceux qui sont apparemment les plus stables. Leurs dirigeants vont sans aucun doute s'efforcer de remédier à la situation. Toute la gamme des procédés keynesiens en économie, des tentatives d'échafauder un système monétaire nouveau, une sérieuse tentative de mettre fin à la guerre du Vietnam, etc., vont occuper les gouvernements capitalistes, et l'on peut être sûr qu'ils trouveront une oreille complaisante chez les gouvernements du Kremlin. Mais, ils ne pourront, ce faisant, que trouver des palliatifs dont les effets seront temporaires. Il sera impossible d'éviter les affrontements décisifs où sera mise en cause la direction de l'économie et de la société.
La menace la plus grande pour le monde capitaliste provient des nouvelles générations. Si les plus vieilles — celles qui ont connu les années de fascisme, de chômage, de guerre, de stalinisme — peuvent dans une mesure encore grande accepter pour la fin de leur existence les menus avantages de la « société de consommation », les jeunes ne voient aucune « conquête » dans le « minimum vital » auquel elles ont été habituées ; elles ne voient aucune raison d'accepter comme inéluctable tout ce que cette société montre d'odieux à leurs yeux : en face d'immenses possibilités du genre humain, la misère pour de grandes masses, pas seulement dans les pays à structure coloniale mais dans les grandes cités des métropoles impérialistes, l'absence d'idéal et de perspectives de ces sociétés, le racisme, la xénophobie qui paraissent si désuets dans une période où il est aisé de faire à des conditions relativement modiques le tour du monde, un gâchis des efforts humains pour des projets de prestige vulgaire, des dépenses énormes pour bourrer les crânes et inciter à des besoins et des produits dépourvus de valeur. Enfin ces jeunes générations saisissent aussi la défiguration et l'avilissement de la cause du socialisme par les bureaucraties et ne sont pas prêtes à accepter de celles-ci une direction. Ces générations prennent une place de plus en plus grande sur la scène sociale ; elles sont, en outre, les premières frappées par les contradictions et les déséquilibres sociaux, elles saisissent en même temps les limites des enseignements qu'on leur donne. S'il existe à toute époque plus ou moins un contraste entre générations, rarement montré sur une aussi vaste échelle une opposition aussi violente, aussi intransigeante de la jeunesse envers les gouvernants et leur « ordre ».
La période relativement longue de prospérité a eu parmi d'autres conséquences que les jeunes révolutionnaires ne trouvent pas, comme ce fut le cas dans le passé, des organisations d'avant-garde relativement fortes. Socialistes et staliniens ont largement contribué à les réduire. Les jeunes générations sont beaucoup livrées à elles-mêmes et, après tant d'années de défiguration du marxisme et du mouvement ouvrier, il n'est pas surprenant qu'une confusion énorme sévisse, que de multiples fragmentations se produisent, que la construction de nouvelles directions révolutionnaires ne progresse pas aussi vite qu'il serait souhaitable. Mais, il serait plus erroné que jamais de jeter le manche après la cognée : l'issue ne dépend pas d'une seule ou de quelques rares batailles. La période révolutionnaire qui s'ouvre durera plusieurs années qui peuvent permettre de résoudre le problème de la direction. L'expérience passée aurait pu et dû aider davantage, elle ne pouvait en tout cas pas remplacer l'éducation que donne l'expérience présente. Des millions d'hommes apprennent désormais considérablement dans des combats qui iront en s'élargissant. Mais cet enseignement doit être formulé explicitement par une avant-garde participant aux combats de tous les jours. Ceux qui ont déjà compris que le salut de notre époque est dans le programme du bolchevisme qui a triomphé en Octobre 1917, ceux qui savent que ce programme hissé sur le monde voici cinquante ans par l'Internationale communiste, est à présent porté par la IVe Internationale, doivent donner l'exemple d'organisation à ceux qui cherchent encore.