Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 33

Manifestations de jeunes

Quatrième Internationale, n° 33 · avril 1968 (2e trimestre) · p. 5-7 · 1 456 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Trente mille manifestants pour la victoire de la révolution vietnamienne le 18 février à Berlin-Ouest ; sept mille militants qui clament leur appui au F.N.L. à Paris, le 21 février ; quinze mille manifestants pour le retrait immédiat des troupes américaines du Vietnam le 3 mars à Bruxelles ; trente mille manifestants pour la victoire du F.N.L., le 17 mars à Londres : l'aile radicale du mouvement anti-guerre en Europe occidentale a acquis une puissance de mobilisation qui aurait été impensable il y a un an. On est bien au-delà des 4.000 manifestants d'octobre 1966 à Liège, bien que les mots d'ordre se soient progressivement radicalisés.

Nous disons l'aile radicale du mouvement anti-guerre. En effet, les grandes manifestations des semaines se distinguent par quatre aspects cortèges pacifistes préalablement organisés ou inspirés par les Partis communistes d'inspiration khrouchtchévienne.

L'objectif central n'est pas « la paix au Vietnam », mais la solidarité avec la révolution vietnamienne, et l'appui plein et entier pour qu'elle remporte la victoire.

L'anti-impérialisme se généralise, et au thème de solidarité avec la révolution vietnamienne s'ajoute tout naturellement celui de solidarité avec la révolution latinoaméricaine, avec la révolution cubaine et les guérilleros des divers pays latino-américains (à côté du portrait d'Ho Chi-Minh, celui d'Ernesto Che Guevara apparaît le plus souvent dans ces manifestations).

A l'anti-impérialisme se joint progressivement l'anti-capitalisme, l'opposition régime capitaliste en général et à la bourgeoisie européenne de même que l'opposition à la bourgeoisie des Etats-Unis. L'anti-américanisme bête, qui jette dans le même sac opprimeurs et opprimés aux Etats-Unis, a été dépassé, notamment grâce l'essor du mouvement anti-guerre et du mouvement moir en Amérique du nord, mouvements avec lesquels se solidarise l'aile radicale des opposants à la guerre du Vietnam en Europe. Il s'agit maintenant de créer un front unique mondial des adversaires de l'impérialisme et du capitalisme, front unique dans lequel il faut englober aussi les masses déjà en mouvement aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, et le puissant mouvement anti-guerre au Japon, qui a pris une nouvelle ampleur et une nouvelle vigueur au cours des derniers mois.

Finalement, les formes extérieures des manifestations se sont modifiées. Aux promenades paisibles se substituent des cortèges résonant de slogans radicaux, composés de groupes d'avant-garde qui imitent les pas de charge du Zengakuren, prêts à répondre par la violence à la violence de la police et des autres forces de répression.

Vu l'ampleur du phénomène, il est nécessaire d'en préciser à la fois la portée politique et sociale. Sur le plan politique, nous assistons pour la première fois depuis vingt ans en Europe capitaliste au débordement des organisations traditionnelles (avant tout des PC), non pas sur le plan de la spontanéité sans lendemain, mais sur le plan d'organisations d'avant-garde qui se situent nettement à gauche du PC en ce qui concerne la lutte anti-impérialiste et souvent même la lutte anticapitaliste : Comité Vietnam National et J.C.R. en France ; S.D.S. en Allemagne occidentale ; Vietnam Solidarity Campaign en Grande-Bretagne, etc.

Les PC sont d'ailleurs conscients de ce débordement. Dans la plupart des pays d'Europe occidentale, gauche pour recoller à ces masses d'avant-garde. En France, il a emprunté à cette fin une manœuvre particulièrement grossière, mouvements radicaux s'étaient donnés. Ses possibilités de contre-balancer le poids de la nouvelle avant-garde restent évidemment réelles dans des pays comme la France ou l'Italie où il continue à détenir l'influence majoritaire au sein de la classe ouvrière. Cependant jusqu'ici, ce tournant à gauche n'a pas réussi à couper l'herbe sous le pied mouvements qui restent à la pointe du combat pour la solidarité avec la révolution vietnamienne.

- même s'il devait s'avérer être temporaire - doit être recherchée dans l'origine de l'aile radicale du mouvement anti-guerre. Il s'agit avant tout de mouvements de jeunes politisés et radicalisés, sur lesquels l'orientation néo-réformiste PC Khrouchtcheviens n'exerce point de force d'attraction. que ces manifestations de masse ont révélé, c'est l'existence d'une avant-garde de jeunes dans toute l'Europe capitaliste. Car aux manifestants de Berlin-Ouest, Paris, de Bruxelles et de Londres il faut joindre l'aile la plus radicale des étudiants italiens en révolte, les étudiants espagnols en ébullition, les manifestants de pays comme la Suède, se comptent déjà aussi par milliers, les puissantes manifestations de jeunes dans des villes de province France et en Allemagne occidentale. Cela fait en Europe plusieurs centaines milliers prêts à agir sur le plan politique à gauche des PC traditionnels.

On aurait tort de réduire ce phénomène à celui des étudiants, qui ont évidemment joué le rôle principal dans toutes les manifestations mentionnées plus haut. Si, pour des raisons sociologiques faciles à préciser, « l'explosion universitaire » a produit dans tous les pays impérialistes (et pas seulement dans ceux-ci) un milieu estudiatin plus sensibilisé et plus politisé que jamais, un phénomène analogue est en train de se produire au sein de la jeunesse ouvrière également.

Les jeunes travailleurs qui débouchent des écoles professionnelles se trouvent aujourd'hui confrontés avec des perspectives d'emploi plus mauvaises qu'aucune autre génération ouvrière depuis la deuxième guerre mondiale. Sur eux ne pèse pas le poids des défaites et du scepticisme que ces défaites avaient engendrées. Nos camarades italiens nous signalent le rôle important que ces jeunes ouvriers ont joué dans la réapparition des massifs piquets de grève à Turin, lors de la grève générale de 24 heures le 7 mars. A Caen, ce sont les jeunes surtout qui se sont battus fin janvier avec les C.R.S. dans les rues. Caen, après Le Mans, après Besançon, a démontré que, comme la jeunesse estudiantine, la jeunesse ouvrière ne repart pas de zéro. Quand elle se jette dans la lutte politique, elle reprend le mouvement au niveau le plus élevé où les générations précédentes l'avaient arrêté.

Des organisations de front unique d'avant-garde, telles le C.V.N. en France, la

« Conférence de Bruxelles des organisations d'avant-garde de la jeunesse », ou la

Vietnam Solidarity Campaign, qui ont réussi ces premières mobilisations de masse, ont donc joué et jouent encore un rôle éminemment progressiste. Leur opposer des partis révolutionnaires ou des organisations de jeunesse révolutionnaires est tout aussi aberrant que d'opposer les cellules d'usine d'un parti révolutionnaire à un comité de grève, qui est par la force des choses un organisme de front unique. Le seul critère pour juger du caractère de ces organisations, c'est celui de leur nature et de leur efficacité politique. La cause qu'elles défendent - celle de la révolution vietnamienne - est-elle juste? Leurs mots d'ordre sont-ils corrects? Fontelles le plein des forces mobilisables?

Aussi aberrant est-il d'opposer la construction du parti révolutionnaire à l'appui accordé au front unique pour la défense de la révolution vietnamienne, tuniste serait-il d'abandonner en pratique cette construction sous prétexte de consa aussi opporcrer toutes ses forces au travail de front unique. Les marxistes révolutionnaires doivent apprendre à éviter à la fois l'écueil sectaire et l'écueil opportuniste. Tout isolement de l'avant-garde révolutionnaire des luttes et des préoccupations de masses plus larges la condamnerait à la stérilité. Toute dissolution de cette même avant-garde dans un milieu plus « large » conduirait à la paralysie et à la défaite certaines.

L'expérience a déjà montré qu'en stimulant et en poussant en avant la juste lutte d'appui à la révolution vietnamienne que des centaines de milliers de jeunes sont prêts à mener aujourd'hui, on peut créer un terrain éminemment favorable à une crise de conscience anti-capitaliste révolutionnaire. Le « Congrès Vietnam » de BerlinOuest du 17 février la démontré une fois de plus. Là, dans l'enthousiasme, 6.000 congressistes ont acclamé les rapporteurs qui mettaient à nu les racines de l'agression impérialiste dans le mécanisme même de l'économie capitaliste aux Etats-Unis et au niveau international, qui dénonçaient la complicité de la bourgeoisie euroavec les crimes perpétrés par le Pentagone dans le Sud-Est asiatique, appelaient à la lutte immédiate contre POTAN, qui démontraient la nécessité d'une lutte commune des étudiants et des ouvriers contre le régime capitaliste, qui élabode revendications transitoires contre ce régime ; et qui terminaient leurs rapports par le cri : « Vive la révolution socialiste mondiale ». Toutes ces idées et ce même cri sont repris dans la résolution finale, votée tant par le Congrès que par le meeting du lendemain, qui réunissait 20.000 manifestants.

Le seul fait qu'une mobilisation partant du problème du Vietnam a pu réintroduire à Berlin-Ouest, pour la première fois depuis trente-cinq ans, une manifestation avec plus de mille drapeaux rouges, avec des Liebknecht et de Rosa Luxembourg, et cela dans la ville la plus réactionnaire et la centaines de portraits de Lénine, plus anticommuniste d'Europe, en dit long sur le cheminement de la conscience de cette nouvelle avant-garde.

C'est en œuvrant en son sein et en partageant pleinement les aspirations que les marxistes révolutionnaires accéléreront le processus de formation de nouveaux partis révolutionnaires de masse.

Une erreur sur cette page ?